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Les menstruations à l’épreuve des stéréotypes de genre en milieu scolaire

En mars 2021, le Grand Conseil vaudois (organe législatif cantonal) s’est montré favorable à la distribution de protections hygiéniques gratuites dans les écoles du Canton de Vaud. Cette décision s’actualise au travers d’un projet pilote de distribution de matériel hygiénique dans 52 écoles du Canton, dont le but est de briser le tabou des règles et d’apporter une solution concrète aux jeunes filles touchées par la précarité menstruelle.

L’objectif de l’atelier vise à normaliser les menstruations afin de lutter contre les discours dominants sur les règles, définies comme honteuses5. L’ouverture du dialogue en classe vise à inscrire de nouvelles connaissances.

Depuis la fin du XIXe siècle, la médicalisation croissante des sociétés occidentales a transformé les conceptions du corps féminin. Malgré ces évolutions, les menstruations restent soumises à une invisibilisation constante, dont le film documentaire « 28 jours »7 illustre les tabous et l’ignorance qu’elles englobent. Le manque de connaissances reçues sur les menstruations joue un rôle important dans l’expérience des premières règles : chez les adolescentes qui ont reçu peu ou pas d’information, elles peuvent être associées à la souillure, à la saleté, à la honte et au dégout1,4.

La littérature au sujet des menstruations souligne également une distinction entre les savoirs biologiques – liés à l’anatomie et aux définitions – et les savoirs pragmatiques concernant les règles3. Si les institutions publiques se chargent généralement d’enseigner des savoirs biologiques sur les menstruations, de nombreuses adolescentes manifestent un manque d’informations pragmatiques directement en lien avec la gestion et l’organisation de l’hygiène menstruelle1,3. Ces informations sont reléguées au registre des échanges privés, les discussions libres sont souvent contournées, relavant du secret et pouvant provoquer de l’isolement1.



Dans le Canton de Vaud, l’équipe infirmière d’un établissement scolaire s’est emparée de la problématique et propose un atelier de sensibilisation aux règles par les paires ; des élèves de 10e année viennent rencontrer les élèves de 8e année, offrant ainsi un espace d’échange entre les élèves pour parler plus librement des règles, en informant et en conseillant les élèves. Ces ateliers s’organisent de manière non mixte, en regroupant les filles et les garçons de deux classes de 8e année. L’enquête ethnographique qui a pris place dans ce contexte interroge les discours et les attitudes des élèves face à la thématique des menstruations.

Au mois de février 2021, le premier atelier se met en place en regroupant les filles et les garçons de deux classes de 8e année (env. 12 ans). Les données présentées concernent un second atelier (similaire) réalisé au mois de mars 2021. La présence d’un observateur a été acceptée par la direction de l’établissement, mais uniquement pour l’atelier des garçons. L’observation de l’atelier destiné aux filles n’a pas été autorisée pour permettre aux élèves de s’exprimer le plus librement possible. Cela est dû aux normes d’invisibilisation des règles : de nombreuses mères apprennent à leur fille à ne pas parler des règles aux garçons, à leur frère ou à leur père4. La présence d’un homme pourrait alors procurer une gêne supplémentaire et limiter les échanges entre paires. Les observations concernant l’atelier des filles sont alors indirectes, provenant des retours reçus par les élèves de 10e année qui ont animé ces ateliers et de l’infirmière scolaire.

Toutefois, la présence d’un observateur inconnu au sein de l’atelier des garçons pourrait également avoir provoqué une certaine gêne ou une limitation des discours des garçons, car ils ont été plus rares que lors du premier atelier de février 2021, où aucun observateur externe n’était présent.

Un atelier destiné premièrement aux filles 

L’atelier des filles se compose d’une première partie en petit groupe d’élèves où il leur est demandé d’échanger sur leurs savoirs concernant les règles. L’intervention des élèves de 10e année vise ici à donner des définitions et des explications sur les symptômes, sur la puberté ou sur le cycle menstruel.

La sensibilisation par les paires vise à créer de nouveaux liens de solidarité, car c’est auprès des paires que les adolescentes affirment recevoir le plus d’informations pragmatiques3.

Par la suite, les élèves de 10e année abordent collectivement le sujet d’une fille qui aurait une tache à son pantalon : quel est le bon comportement à adopter ? Elles ont été beaucoup à proposer de prêter une serviette, un pantalon de rechange, ou bien de prêter une veste pour masquer la tache.

Dans cet exemple, on retrouve les représentations qui construisent les discours dominants sur les règles, qui sont en partie influencées par les représentations médicales, elles aussi culturellement construites. C’est par exemple ce que montre Christine Détrez dans son analyse des encyclopédies pour enfants qui, sous couvert d’une approbation scientifique, essentialisent et naturalisent les distinctions sexuées et font du corps le reflet et support des représentations sociales2. Par exemple, le sang menstruel est construit comme différent du sang d’une plaie ; c’est un déchet qu’il faut dissimuler, qui participe à procurer un sentiment de honte et de dégout. Ces constructions du sang menstruel se retrouvent dans l’atelier de sensibilisation qui insiste, autant chez les filles que chez les garçons, sur le « bon » comportement à adopter lorsqu’on remarque qu’une fille a une tache due à ses règles : informer la fille en question et l’aider à dissimuler la tache de sang pour éviter le stigmate qui l’accompagne.

Selon les retours des élèves de 10e année et de l’infirmière, le premier atelier (février 2021) a été très bien perçu par les filles de 8e année qui ont trouvé agréable de pouvoir échanger librement sur ce sujet. Elles auraient expliqué que lors des cours d’éducation sexuelle, elles évitent le sujet des règles, car il fait l’objet de moqueries de la part des garçons.

Néanmoins, le second atelier (mars 2021) n’aurait pas bénéficié de la même dynamique. Les échanges étaient moins fréquents et les élèves de 10e année expliquent qu’elles ressentaient de la gêne face au manque d’interactions. L’une d’elles décrit qu’une élève de 8e année d’origine sri lankaise semblait vouloir « échapper » à l’atelier. L’élève de 10e s’approche et tente d’engager une conversation sur la manière dont les règles sont représentées dans sa famille, mais l’élève sri lankaise dit ne pas comprendre la question. L’élève de 10e tente de reformuler, mais elle n’obtiendra pas de réponse.

Ces observations suggèrent que, malgré l’évolution des discours sur la conception du corps des femmes, les règles restent un sujet difficile à aborder. Les représentations culturelles, sociales et religieuses impliquent des négociations avec les normes et les configurations symboliques qui existent dans chaque société. Cela pourrait être le cas de l’élève sri lankaise qui dit ne pas comprendre la question de la perception des règles. Dans certains contextes culturels, il peut être très compliqué de parler des règles, ce qui peut constituer un obstacle dans l’accès au matériel d’hygiène et aux connaissances relatives aux menstruations. La distribution anonyme de matériel permettrait alors de lutter contre certains de ces obstacles.

Un atelier sur les règles destiné aussi aux garçons

L’atelier des garçons est animé par deux adolescentes de 10e année. Elles leur demandent ce qu’ils savent des règles. Les garçons tournent alors le regard et s’échangent quelques ricanements. Elles obtiennent difficilement des réponses et fournissent alors des explications physiologiques sur l’ovulation à l’origine des saignements. La classe reste silencieuse, ce qui semble étonner les deux élèves de 10e qui leur demandent pourquoi ils ne désirent pas en parler. Certains répondent qu’ils sont trop gênés pour en parler.

La force des discours dominants sur les règles peut se lire au travers de ces nombreux silences et ricanements. Une enquête similaire réalisée en Nouvelle-Zélande6 met en avant le fait que certains garçons paraissent moqueurs lorsqu’ils n’ont pas les connaissances pour échanger au sujet des règles. L’enquête néo-zélandaise conclut que le fait d’imposer un discours alternatif aux garçons met en lumière que le manque d’informations provoquerait des attitudes hostiles.

L’atelier se poursuit avec le visionnage d’une vidéo10 qui présente un appareil capable de reproduire les douleurs causées par les règles. La vidéo met en scène plusieurs jeunes couples hétérosexuels où l’homme, à l’aide d’électrodes sur le ventre et dans le dos, reçoit des décharges électriques, simulant les douleurs que les femmes peuvent subir pendant leurs règles. Les hommes y témoignent de douleurs qu’ils n’étaient pas capables d’imaginer. L’aspect ludique et démonstratif de la vidéo capte l’attention des élèves. Ce message semble pertinent pour les élèves, l’un d’eux affirme :

« C’est utile parce qu’on peut savoir que ça fait mal et comme ça, ça sert à rien de dire que c’est juste une excuse. Ça fait vraiment mal. »

Extrait d’entretien

Dans cette observation, l’origine des informations semble influencer la performativité du contenu : grâce à la vidéo, les garçons semblent comprendre le sérieux des douleurs menstruelles au travers des témoignages des hommes. La reconnaissance et la légitimation de cette douleur nécessite alors l’intervention d’hommes, témoignant de représentations genrées persistantes au sein de nos sociétés patriarcales.

Enfin, l’atelier se termine avec un jeu-questionnaire concernant les connaissances sur les règles discutées en début d’atelier. Les élèves répondent à l’aide de tablettes tactiles et tous participent avec intérêt (et un certain esprit de compétition) pour répondre aux questions. À la fin de l’atelier, les deux adolescentes leur demandent s’ils vont parler plus librement des règles. Un élève répond par la négative, en ajoutant que c’est privé. Le reste de la classe reste silencieux.

Vers une nouvelle visibilité des menstruations

La création d’un atelier de sensibilisation aux règles dévoile l’ambition du corps enseignant et soignant de valoriser de nouvelles représentations du corps en luttant contre les normes d’invisibilisation des règles. Malgré les dix périodes d’éducation sexuelle (non mixtes) reçues lors de la scolarité obligatoire, l’observation de cet atelier suggère que les menstruations restent un sujet difficile à aborder.

Les perspectives d’un tel atelier permettent ainsi de lutter contre la normativité des savoirs qui tendent à invisibiliser et à stigmatiser les règles. Les observations présentées suggèrent que les méconnaissances sur les règles peuvent donner lieu à des moqueries, ce qui tendrait à renforcer les stigmates qui accompagnent le sang menstruel, mais aussi les douleurs et les indisponibilités que peuvent provoquer les règles.

La non-mixité de cet atelier permet alors aux filles de s’exprimer et de s’interroger plus librement que lors des cours d’éducation sexuelle, car elles ne risquent pas de subir les moqueries des garçons. Cela peut se lire dans l’anticipation d’un prochain cours d’éducation sexuelle mixte, où les connaissances acquises lors de cet atelier pourraient participer à étendre les discussions, voir à diminuer la gêne, chez les filles comme chez les garçons, car elle serait essentiellement provoquée par le manque d’information concernant les règles.

Références

1 Britton, C. J. (1996). Learning about “The Curse”: An Anthropological Perspective on Experiences of Menstruation. Women’s Studies International Forum, 19(6), 645-53. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0277539596000854

2 Détrez, C. (2005). Il était une fois le corps… la construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants. Sociétés contemporaines, 59-60(3), 161-77. https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2005-3-page-161.htm

3 Kissling, E. A. (1996). Bleeding Out Loud: Communication about Menstruation. Feminism & Psychology, 6(4), 481-504. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0959353596064002

4 Mardon, A. (2011). Honte et dégoût dans la fabrication du féminin : l’apparition des menstrues. Ethnologie française, 41(1), 33-40. https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2011-1-page-33.htm

5 Newton, V. L. (2012). Status passage, stigma and menstrual management: ‘Starting’ and ‘being on’. Social Theory and Health, 10, 392-407. https://link.springer.com/article/10.1057/sth.2012.13

Autres références

6 Enquête réalisée en Nouvelle-Zélande : AGNEW A. & GUNN A. C. (2019). “Student’s engagement with alternative discursive construction of menstruation.” Health Education Journal, 78(6), 670-80. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0017896919835862

7 Film-documentaire « 28 jours », écrit et réalisé par Angèle Marrey. Publié le 28.10.2018 sur https://www.youtube.com/watch?v=X1R5pBpKgVE

8 RTS info : « Le grand conseil vaudois veut des protections hygiéniques gratuites dans les écoles. » Publié le 10.03.2021 sur https://www.rts.ch/info/regions/vaud/12032997-le-grand-conseil-vaudois-veut-des-protections-hygieniques-gratuites-dans-les-ecoles.html

9 Site officiel de l’État de Vaud, actualités : « Des produits menstruels gratuits dans les lieux de formation. » Publié le 02.06.2021 sur https://www.vd.ch/toutes-les-autorites/departements/departement-de-la-formation-de-la-jeunesse-et-de-la-culture-dfjc/actualites/news/14499i-des-produits-menstruels-gratuits-dans-les-lieux-de-formation/

10 Vidéo Tataki – RTS : « Expérience : Les règles, à quel point ça fait mal ? – YADEBAT. » Publié le 21.01.2021 sur https://www.youtube.com/watch?v=ZmekRSbOooI

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AuteurDavid Comte, étudiant de Master en sciences sociales
Contactdavid.comte@unil.ch
EnseignementCours-séminaire Santé, sexualité et reproduction : regards anthropologiques

Par Irène Maffi et Jacopo Storari

© Illustration : Karolina Grabowska, Pexels

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Syndrome des ovaires polykystiques, de l’incertitude à l’incompréhension dans la relation médecin-patient·e

Le SOPK, marqué par l’incertitude

À la suite d’une recherche exploratoire, j’ai pu déduire de manière inductive la problématique suivante : Comment l’incertitude médicale entoure le SOPK et impacte la relation médecin-patient·e ? Cette recherche se base sur une méthode qualitative, à travers 4 entretiens semi-directifs menés par zoom avec 4 femmes âgées entre 20 et 30 ans, et résidentes en Suisse, France, Angleterre et à la Réunion. Ces femmes sont d’origines diverses : suisse-italienne, réunionnaise-antillaise, tunisienne-française et française. Deux sont issues de formations professionnelles, et deux de hautes écoles. Enfin, deux d’entres elles ont été diagnostiquées très jeunes (10 et 12 ans) et deux d’entre elles plus tardivement (27 et 28 ans).

Un diagnostic complexe

Le SOPK est marqué par l’incertitude médicale à plusieurs niveaux. Tout d’abord, lors de son diagnostic qui se fait en fonction des 3 critères de Rotterdam : hyperandrogénie clinique, troubles des menstruations et morphologie ovarienne. Chacun de ces critères est en réalité très difficile à déterminer. L’hyperandrogénie clinique se caractérise par une quantité élevée d’hormones dites « masculines » dans le sang, les androgènes. Cependant, les taux « normaux » d’androgènes chez une femme sont déterminés selon une moyenne, qui crée une frontière finalement très ténue entre homme et femme en termes d’hormones. De plus, les symptômes visibles de l’hyperandrogénie, tel que l’hirsutisme, sont particulièrement subjectifs. Qui peut affirmer quelle quantité de poils peut être considérée comme « normale » chez une femme ?

Les troubles des menstruations peuvent concerner un large panel de situations : règles hémorragiques, faibles, absentes, douloureuses, irrégulières etc… Ce critère ne permet donc pas non plus de poser un diagnostic certain. Enfin, la morphologie ovarienne concerne l’aspect des ovaires, généralement plus gros que la moyenne et contenant une grande quantité de follicules ovariens, longtemps pris pour des kystes (d’où l‘appellation « polykystiques »). Cette morphologie varie cependant durant le cycle. Ainsi un diagnostic différent peut être posé en fonction du moment de l’examen. Cette difficulté pèse non seulement sur les médecins, mais également sur les patientes qui peuvent par exemple subir des dénis de diagnostic, comme le démontre l’exemple de Malia. Son SOPK diagnostiqué lorsqu’elle avait 10 ans est nié par son nouveau médecin lorsqu’elle a 20 ans, sur la base d’une seule échographie pelvienne.

« C’est un manque de, d’empathie aussi, parce que, je veux dire moi avec tous les examens que j’ai vécu quand j’avais 10 ans, je veux dire, une échographie pelvienne quand on a 10 ans je suis désolée, quand on est encore vierge c’est assez affreux hein. »

Extrait d’entretien

Des symptômes multiples

La multiplicité des symptômes participe également au sentiment d’incertitude concernant le SOPK, surtout du côté des patientes. En plus des 3 critères, citons : acné, hirsutisme, alopécie, insulino-résistance, tendance à la prise de poids et obésité, infécondité et règles irrégulières. Avec cela on peut trouver des problèmes associés, tels que le diabète ou la tachycardie. Notons que toutes nos participantes ont une constellation différente de ces symptômes, ce qui rend difficile la compréhension et la gestion du syndrome lui-même, y compris pour les médecins, comme mentionné par Malia lorsqu’elle évoque son dialogue avec son gynécologue actuel :

« Comme il m’a dit le problème c’est que c’est tellement différent d’une femme à l’autre que c’est difficile pour les médecins en fait de, de nous expliquer vraiment ce qu’on est en train de vivre en fait. »

Extrait d’entretien

Les symptômes ci-dessus sont considérés comme « officiels » car mentionnés par les médecins directement aux patientes. Cependant, elles mentionnent des symptômes qu’elles associent aussi au syndrome sans que leur médecin ne les ai évoqués. Certains sont issus de leur perception de la maladie comme « masculinisante » : ainsi Malia nous parle de sa libido exacerbée et de son caractère « garçon manqué » qu’elle pense peut-être associé au syndrome. Nour mentionne avoir commencé à percevoir sa voix comme trop basse pour une femme en réfléchissant au syndrome.

Traitements insatisfaisants

Enfin, les traitements du SOPK sont également marqués par l’incertitude. En effet, s’il n’existe pas de solution curative au SOPK, les traitements proposés pour traiter les symptômes sont considérés comme insatisfaisants par les participantes. Le traitement le plus utilisé est la pilule contraceptive, mais en fait elle ne fait que masquer les symptômes (hirsutisme, règles irrégulières, douleurs). Le jour où la patiente décide d’avoir des enfants, les symptômes réapparaissent, et notamment les problèmes de fertilité associés au syndrome. Ensuite, il y a la Metformine, un médicament pour les diabétiques utilisé dans le cadre du SOPK pour réguler les cycles et traiter l’obésité. Malheureusement, ce traitement comme presque tous ceux proposé pour traiter le SOPK est complètement incertain. En effet, il peut fonctionner pour une personne, et rester inefficace pour une autre. Le résultat est ainsi complètement aléatoire. Enfin, l’un des traitements les plus incertains, mais aussi les plus mobilisés pour traiter le SOPK est la perte de poids. Toutes les participantes ont mentionné leurs problèmes de surpoids, un symptôme classique du SOPK. Mais l’ironie du syndrome réside dans ce que la perte de poids est également mobilisée par les médecins comme traitement efficace des cycles irréguliers, et pour éviter des problèmes liés à l’insulino-résistance. Selon Vleming (2018, p.514) il est « outright harmful to be told to lose weight in order to treat a condition in which weight gain is one of its symptoms ». Et il est vrai que la demande peut causer une incompréhension et de la souffrance chez les patientes qui tentent par tous les moyens de s’y plier.

Partager l’incertitude

En conclusion, à travers ce travail, j’ai voulu démontrer l’incertitude qui entoure le SOPK, ainsi que son effet sur la relation médecin-patient·e. Je voudrais maintenant suggérer le partage de cette incertitude comme outil pour améliorer la prise en charge, ainsi que ladite relation. En effet, suite à ma recherche, il me semble clair que l’incertitude qui entoure le SOPK, si elle n’est pas dite et assumée, crée des incompréhensions, voir des conflits entre médecins et patient·e·s qui peuvent ensuite amener à une perte de confiance de la part du patient·e. Ce·tte dernier·ère aura alors tendance à aller chercher des informations ailleurs, et risque, comme mes participantes, de se retrouver encore plus perdu·e·s face à la masse d’informations parfois contradictoires disponibles en ligne. Je pense donc que le médecin doit être honnête concernant l’incertitude qui entoure le SOPK, permettant ainsi une meilleure compréhension et une meilleure communication. Le partage de l’incertitude permet également de booster la recherche, puisque comme explicité par Barruel et Bioy (2013) dans Du soin à la personne. Clinique de l’incertitude, c’est seulement en reconnaissant que l’on ne sait pas quelque chose, que l’on peut chercher à le connaître.

Références

Barruel, F. et Bioy, A. (2013). Du soin à la personne. Clinique de l’incertitude. Dunod : « Psychothérapies ».

Fisanick, C. (2005). « Too Fat, Too Hairy, Too (In)visible : Polycystic Ovarian Syndrome and Normative Feminity », Gender Forum, Illuminating Gender.

Kitzinger, C. et Willmott, J. (2002). « The thief of womanhood » : women’s experience of polycystic ovarian syndrome. Social Science & Medicine, 54, 349-361.

Mavromati, M. et Philippe, J. (2015). Syndrome des ovaires polykystiques : quoi de neuf ?. Revue Médicale Suisse, 11, 1242-5.

Vleming, K. (2018). « You Think You’re the Only One » : Comparing Descriptions and Lived Experiences of Polycystic Ovarian Syndrome. Anthropologica, 60, 507-522.

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceMarie Reynard, étudiante de Master en sciences sociales
Contactmarie.reynard@unil.ch
EnseignementCours-séminaire Santé, sexualité et reproduction : regards anthropologiques

Par Irène Maffi et Jacopo Storari

© Illustration : Unsplash

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Quand l’homophobie ressurgit à travers le débat sur le mariage pour tous

Comment analyser les discours politiques dans le cadre d’une votation populaire en Suisse ? Comment comprendre l’origine des arguments utilisés par les opposants à l’évolution des droits des personnes LGBT ? 

Nous tenterons ici de lier à la fois les bases argumentaires de l’homophobie et les arguments contre l’extension de la norme pénale antiracisme aux discriminations basées sur l’orientation sexuelle, afin de distinguer les différentes formes d’homophobie2.


En effet, dans le cadre de l’initiative parlementaire de Mathias Reynard, les discours observés relèvent de l’homophobie libérale, « qui renvoie au silence de la vie privée les gays et les lesbiennes »1 et de l’homophobie différentialiste, selon laquelle seule l’hétérosexualité est claire et fait office de référence en termes de sexualité « normale »1. Décortiquons ces deux premiers argumentaires. 

Méthodologie
Le codage des arguments entendus dans les débats parlementaires sur l’initiative antihomophobie de Mathias Reynard (7 séances entre le Conseil national et le Conseil des Etats) ainsi que sur Forum (17 émissions) donne lieu à une base de données de 288 arguments, avec 192 arguments en faveur de l’extension de la loi et 96 s’y opposant, ce qui nous donne un ratio de 2/3 pour et 1/3 contre. Il est intéressant de soulever que ce ratio est proche du résultat de la votation du 9 février 2020, soit 63,1%. Cette base de données est désormais hébergée et disponible sur la plateforme FORSbase3.

De l’homophobie différentialiste…

L’homophobie différentialiste se manifeste à travers deux types d’arguments. Le premier, dont l’occurrence est la plus forte au cours des débats parlementaires et radiophoniques analysés, est celui de l’« UDC-phobie », dont l’invention revient à l’ancien conseiller national Oskar Freysinger :

« Monsieur Reynard, je vous ai bien entendu. En tant que membre d’un groupe social appelé UDC, je suis systématiquement, depuis seize ans, stigmatisé, insulté, dénigré et discriminé (Brouhaha ; remarque intermédiaire Sommaruga Carlo : Voilà qu’il va nous faire sa Marion Maréchal !) – la preuve : par des messieurs comme lui, qui nous comparent à des nazis, qui nous insultent de la manière la pire qui soit, en étant comparé à un nazi. Etes-vous d’accord de rendre l’UDC-phobie pénale au même titre que l’homophobie ? (Brouhaha) »5

Le deuxième argument de type « différentialiste » est celui du manque de clarté des définitions d’orientation sexuelle et d’identité de genre. A nouveau, il s’agit de défendre que seule l’hétérosexualité se définit clairement, comme le montre cet extrait d’Yves Nidegger, conseiller national UDC genevois :

« L’orientation sexuelle se définit par une pulsion, une direction du désir. Alors, des hommes attirés par des hommes, cela c’est facile à comprendre; des femmes attirées par des femmes, aussi. La bisexualité comme orientation, c’est une boussole qui vous indiquerait à la fois le nord et le sud ; l’orientation est évidemment difficile. Et je ne vous parle pas de l’intersexualité et de toutes les initiales que l’on ajoute au groupe LGBT, etc. – toutes les trois semaines, on ajoute une nouvelle lettre. Cela montre bien qu’on est dans un flou relativement important.»6

…à l’homophobie libérale 

L’homophobie libérale selon laquelle l’homosexualité est une affaire de vie privée, se manifeste également à travers deux types d’arguments. 

Le premier postule que le droit actuel est suffisant, au regard de l’article 8 de la Constitution . D’un point de vue « libéral », c’est compréhensible puisque l’homosexualité serait une affaire de vie privée qui n’aurait pas à être régulée par le droit public, comme le souligne Marc Früh, membre de l’Union Démocratique Fédérale (UDF) à l’origine du référendum, lors d’un débat sur les ondes de Forum intitulé « Le grand débat – Homophobie: faut-il pénaliser? »  :

« Oui, ça nous arrange, parce que c’est clair, on voit que c’est un mouvement qui est aussi partagé. Mais c’est surtout un mouvement qui n’a pas envie d’être poussé dans un coin, mis de côté parce qu’il y a dans ses membres des gens qui vivent en Suisse et qui reconnaissent que c’est bien de vivre en Suisse, et que déjà, il y a chez nous, l’article 8 de la Constitution fédérale, qui garantit que nul ne doit subir de discriminations du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale. Donc les homosexuels, les LGBT, sont absolument protégés par la loi de l’article 8, et cette extension de l’article 261 bis du code pénal est absolument inutile. »8

Le deuxième argument libéral postule que le code pénal n’est pas le bon instrument pour combattre l’homophobie. A nouveau, si l’homosexualité est reléguée au domaine privé, des discussions libres avec les amis et la famille devraient se montrer suffisantes pour résoudre le problème de l’homophobie de la même manière que l’on traite les propos injurieux des élèves envers les leurs. C’est ce que prétend notamment le libéral-radical Frédéric Jollien, enseignant de profession comme Mathias Reynard :

« Oui, alors justement, c’est là le problème. C’est qu’il faut arrêter de croire que c’est à l’Etat de faire quelque chose […] Moi je suis enseignant, comme Mathias. D’ailleurs, en classe, j’ai des élèves qui ont sans arrêt ou très régulièrement des propos injurieux envers leurs camarades. Qu’est-ce que je fais ? Alors je peux les punir et les mettre dans le coin. Ça c’est quelque chose que je fais en plus parce que c’est des règles internes et privées à l’établissement. Mais en plus, le but pour faire comprendre à quelqu’un qu’il est dans l’erreur, c’est de lui expliquer, de lui répondre. On doit pas jeter les gens en prison parce qu’ils disent des bêtises. »7

En passant par la « paranoïa »

Enfin, l’homophobie que je qualifie de « paranoïaque », est cette homophobie ayant recours à l’argument de la liberté d’expression, mis en avant par l’Union démocratique fédérale :

L’adjectif « paranoïaque » est repris des travaux de Richard Hofstadter. Cet auteur s’intéresse à ce qu’il désigne par l’expression « style paranoïaque » dans la politique américaine. Les traits caractéristiques en sont les suivants : « outrance, sentiment de suspicion, fantasme de la conspiration »4. Dans le cas présent, soit l’initiative Reynard, l’UDF se positionne donc comme défenseur de la liberté d’expression, une valeur essentielle mise à mal par cette « loi de censure ». L’« outrance, le sentiment de suspicion et le fantasme de la conspiration »4 sont particulièrement perceptibles dans la vidéo diffusée par l’UDF lors de sa campagne référendaire10, où l’on apprend qu’une entrée en vigueur de la loi Reynard provoquerait une sorte d’apocalypse.

« Nous nous battons pour la liberté d’expression, qu’elle reste. Qu’on puisse parler de sexualité. L’être humain est une bête sexuelle. On doit pouvoir parler de toutes les possibilités sexuelles, hétérosexuelles, homosexuelles, et cetera. On doit avoir une possibilité de discussion et on ne doit pas être bâillonné sur ce sujet, ce que cette loi ferait. »8

Et dans les débats ?

Après avoir illustré cette typologie des différents arguments mobilisés, revenons à leur mobilisation lors du débat sur le mariage pour tous. L’homophobie différentialiste est réapparue à travers la comparaison du conseiller national UDC Yves Nidegger entre le mariage pour tous et sa volonté personnelle de s’unir avec son poisson rouge Bubule, un amalgame entre homosexualité et zoophilie qu’il a déjà utilisé dans le cadre des débats parlementaires sur l’initiative parlementaire antihomophobie.

Avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church.

L’homophobie libérale est, elle, réapparue à travers la suffisance du droit existant, à savoir le partenariat enregistré (même si avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church11).

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats : « L’égalité des droits pour les gays et lesbiennes est considérée comme une menace pour l’essentielle division des sexes, et c’est au nom de celle-ci que les unions homosexuelles doivent être laissées en marge du droit de la famille »2.

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats.

En effet, l’argument anthropologique de « l’interdiction du père », c’est-à-dire qu’un couple de lesbiennes « interdirait » à son enfant d’avoir un père, a été par exemple utilisé par Suzette Sandoz, professeure honoraire à l’Université de Lausanne et ancienne conseillère nationale libérale, lors d’un débat Infrarouge à propos du mariage pour tous9. Une telle « interdiction » provoquée par une PMA menacerait selon elle « la différenciation des sexes, élément indispensable pour la structuration psychique de l’individu [en l’occurrence un enfant] et pour la survie de la civilisation »2.

Face à un débat aussi émotionnel, qui touche cette fois-ci à des visions anthropologiques complètement opposées, les partisan.e.s du mariage pour tous ont eu de la peine à faire entendre toutes les études scientifiques qui pointent l’absence de différences notables entre les enfants éduqués dans des familles nucléaires et ceux éduqués dans des familles homoparentales.

Références

1Borrillo, Daniel (2003). Homophobie. In Eribon, Didier, Lerch, Arnaud, & Haboury, Frédéric (2003). Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes. Paris : Larousse. 

2Borrillo, Daniel & Mécary, Caroline (2019). L’homophobie. Paris cedex 14, France : Presses Universitaires de France.

3Evéquoz, Yves, Delessert, Thierry, Roca i Escoda, Marta : Arguments des partisans et opposants de l’initiative Reynard « Lutter contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle » (2010-2020) [Dataset]. Université de Lausanne – Faculté des Sciences sociales et politiques – SSP – Institut des sciences sociales – ISS. Distributed by FORS, Lausanne. https://forsbase.unil.ch/project/study-public-overview/16926/0/

4Hofstadter, Richard (2012 [1952]). Le style paranoïaque : Théories du complot et droite radicale en Amérique. Paris : F. Bourin.

Autres références

5Bulletin officiel du Conseil national du 11.03.2015 (Vorprüfung – Examen préalable)

6Bulletin officiel du Conseil national du 25.09.2018 (Erstrat – Premier Conseil)

7Forum (2015, 17 mai). Faut-il interdire l’homophobie au même titre que le racisme et l’antisémitisme ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/faut-il-interdire-lhomophobie-au-meme-titre-que-le-racisme-et-lantisemitisme?id=6769462

8Forum (2019, 13 novembre). Le grand débat – Homophobie : faut-il pénaliser ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/tv/forum/video/le-grand-debat-homophobie-faut-il-penaliser?id=10862922

9Radio Télévision Suisse (RTS). Infrarouge. https://www.rts.ch/emissions/infrarouge/12470431-mariage-pour-tous-pour-le-meilleur-ou-pour-le-pire.html

10Youtube (consulté le 21 janvier 2020). Nein zum Zensurgesetz. https://www.youtube.com/watch?v=9WbAePb-LFk

11Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=Z3EO013g0tM

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Pour citer cet article : Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AuteurYves Evéquoz, Diplômé UNIL MA Sciences Sociales (2020), collaborateur scientifique (UNIFR & HES-SO)
Contactyves.evequoz@unifr.ch
EnseignementMémoire de Master en sciences sociales

Marta Roca i Escoda (direction), Philippe Gonzalez (expert) et Thierry Delessert (maître de stage)

© Keystone, Michael Buholzer

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Construction et répression des homosexuels dans le fascisme : des « contre-exemples » de l’homme nouveau

Par Debra Lanfranconi

La révolution anthropologique entre homme nouveau et homosexuel

Le projet fasciste : la création de l’homme nouveau

Selon l’idéologie fasciste italienne, seule une nouvelle nation se distinguant de celle du passé réussirait à entreprendre une politique de puissance et de conquête. La construction de ce nouvel état dépendait, en premier lieu, de la reconstruction des individus le composant. À cet effet, le régime a mis en acte une véritable révolution anthropologique. Pénétrant tous les aspects de la vie de l’individu, elle visait une modélisation du caractère, des habitudes et des attitudes des citoyen.ne.s pour les adapter aux exigences du régime4. C’est ainsi que la figure de l’homme nouveau, viril, guerrier et puissant, émerge et acquière une place fondamentale en tant que socle de la nation entière. La caractéristique principale de ce nouvel homme est son extrême virilité, caractérisée par des attributs physiques et moraux tels que « pouvoir des muscles »5, courage et puissance sexuelle1.

La construction de l’image de l’homosexuel

L’entreprise de réalisation de ce nouvel homme se fondait également sur une action répressive envers tout comportement non conforme aux normes imposées par le régime. Toute caractéristique de nature psychologique ou physique qui interférait avec ce modèlereprésentait un danger à éloigner4. C’est précisément dans ce contexte que l’image caricaturale de l’homosexuel émerge en tant que déviante. Au-dessus du type d’homme qui domine, apparaissent des contretypes représentant les « anormaux ». Si le vrai homme est (doit être) viril et puissant, l’homosexuel, au contraire, est (doit être) efféminé et faible6. L’homosexuel, en tant que stéréotype, était ainsi considéré comme un « perturbateur de l’ordre national », un opposant des nouvelles valeurs dictées par la morale fasciste2.

Premièrement, il manquait d’« accomplir son devoir », en « refusant » de donner des enfants à la nation, ce qui était perçu comme une véritable mise en péril de l’avenir du pays entier17.  

Deuxièmement, l’idéal de masculinité, résumé dans les trois M – Mussolini, mari et mâle – était basé sur une nette distinction entre les genres. Les hommes étant perçus comme dominants de la vie politique et donc publique, les femmes restaient reléguées à une position subalterne. D’ailleurs, le fondement de la culture viriliste réside précisément dans le dénigrement des femmes et dans la construction du genre féminin comme inférieur. Dès lors, il est possible de dresser une connexion entre ce dénigrement et l’homophobie : l’homosexuel étant, dans sa version stéréotypée, caractérisé par ses modes efféminés. Dans cette optique, l’homosexuel incarne un homme qui trahit son propre genre, sa propre virilité1, engendrant une confusion de rôles sexuels qui mine la cohésion interne du pays2.

Législation et mesures de répression

Le code Rocco et la stratégie du silence

Le code pénal émis pendant le fascisme, le « Code Rocco », ne nomme pas l’homosexualité. Une première ébauche du texte prévoit notamment des périodes d’incarcération pour les individus commettant des actes avec des personnes du même sexe3. Cette première idée fut cependant abandonnée, en soutenant qu’en Italie, le « vice » n’était pas présent2 et ne nécessitait donc pas une intervention de la loi. Ainsi, une véritable « stratégie du silence » fût adoptée, politique jugée beaucoup plus efficace que l’admission de la présence gênante de l’homosexualité6. Refuser de reconnaitre l’existence même du phénomène visait à éviter de lui donner une quelconque forme de visibilité. 

Les actes contre la morale

L’absence de dispositions légales spécifiques n’empêchait toutefois pas la mise en acte d’actions répressives. Si les homosexuels n’existaient pas, légalement, en tant que catégorie, l’on reconnaissait tout de même l’existence de particuliers qui commettaient des actes contre la morale. Sous prétexte de punir les prétendus perturbateurs de l’ordre social, la police exerçait ainsi des mesures répressives envers les homosexuels. Un décret émis en 1931 autorisait des « mesures de nettoyage » envers les individus qui mettant en danger la morale publique. Même en n’étant pas nommés explicitement dans ce règlement, les homosexuels subissaient des passages à tabac et des agressions à chaque fois qu’ils « causaient un scandale » – un terme d’ailleurs flou accordant aux juges une grande marge de manœuvre6. De plus, les individus condamnés par le tribunal pouvaient être déportés dans des colonies dans des îles au large de la côte pour une période de 1 à 5 ans.

La stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées.

Utilisé afin de combler le vide législatif, l’exil remplissait un double but : social – en éloignant les déviants et en évitant la diffusion de « mauvaises exemples » et moral – en opérant la distinction entre normal et anormal2.

Ainsi, la stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. Une telle action répressive visait à conduire les personnes concernées à une mort civile, à travers des mesures de prévention de la police, la perte de l’emploi ou des moqueries publiques. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées, car donner une visibilité à ces pratiques aurait équivalu à reconnaitre le « problème », facteur d’extrême honte pour un peuple censé être composé uniquement d’hommes virils3.

Pour conclure

Les inventions médicales qui, au long des XIX et XXème siècles, présentaient les homosexuels comme des « invertis » ayant une âme féminine enfermée dans un corps masculin ont construit le stéréotype de l’homosexuel comme un individu manquant de virilité. Le fascisme italien ne s’est toutefois pas servi d’une expertise médicale traçant la frontière entre « normal » et « pathologique ». Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

La seule vraie « maladie » qui caractérisait la déviance des homosexuels était donc leur manque de virilité.  Si le code pénal ne prévoyait pas d’article spécifique, le vide législatif n’a pourtant pas empêché la mise en œuvre d’une véritable action répressive envers les homosexuels, allant de mesures remplissant une fonction d’intimidation à des exils. Le seul moyen pour éviter la persécution résultait au fait d’adopter une double vie : nier sa propre orientation sexuelle, et se conformer aux standards de l’homme viril en public afin d’éviter des discriminations. Une telle répression sociale est plus « efficace » et plus dure que la répression pénale. En effet, elle instaure des normes morales et comportementales dont la prégnance avait pour conséquence la négation de soi pour les individus considérés comme « anormaux ». Sans doute, une telle stratégie du silence et de la conformation aux standards d’une vie d’« autrui » continuent d’avoir des répercussions dans l’Italie contemporaine. 

Références

1Bellassai, S. (2013). Virilità. Dans M. G. Turri (dir.), Manifesto per un nuovo femminismo (pp. 225-236). Milan : Mimesis.

2Benadusi, L. (2011). Vie privée, morale publique : le fascisme et le « problème » homosexuel. Genre, sexualité & société, 5 [En ligne]. 

3Dall’Orto, G. (1984). Le ragioni di una persecuzione. Dans M. Sherman (dir.), Bent. Nazismo, fascismo e omosessualità (pp. 101-119). Turin : Edizioni Gruppo Abele.

4Gori, G. (1999). Model of masculinity: Mussolini, the « new Italian » of the Fascist era. The International Journal of the History of Sport, 16(4), 27-60.Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

5Gori, G. (1999). op. cit., p. 43.

6Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

Notes

7Le régime accordait une très grande importance à la question de la procréation : en 1928, Mussolini lui-même publia un essai intitulé Il numero come forza (le nombre comme force), où il soutenait que seul un peuple en perpétuelle croissance démographique aurait eu les forces pour se lancer dans des grandes entreprises impériales.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrice Debra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021 (Master) et Bachelor en sciences sociales
Contactdebra.lanfranconi@bluewin.ch
Enseignement Cours Biopouvoirs et rapports sociaux sexués au XXe siècle

Par Thierry Delessert

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La diaspora Erythréenne en Suisse : deux camps opposés

Par Nouria Zeggani

basé sur un travail écrit en collaboration avec Chloé Biondo.


La diaspora Erythréenne


La Suisse est l’une des destinations d’exil privilégiées par la communauté́ érythréenne, première population demandeuse d’asile en Suisse. Dispersée en raison de la migration, la population érythréenne compte un tiers d’individus vivant hors du pays  (Gouery & Jeangene Vilmer, 2014: 10) . Cette réalité́ est due entre autres à l’instauration du service national obligatoire à durée indéterminée. Instauré en 2002, il n’a pas pour seul objectif de « défendre le pays, mais aussi de le reconstruire suite à la guerre d’indépendance et de propager l’idéologie nationale »5

Bien qu’une partie considérable de la population érythréenne vive hors du territoire national, les liens au pays d’origine demeurent importants à travers le soutien à la famille et la redevance de 2%5 à l’État, aussi appelée « taxe de reconstruction » sans laquelle aucun retour aux pays n’est possible.

Qu’en est-il alors du sentiment d’appartenance au pays d’origine ? Existe-il un sentiment d’appartenance à une communauté érythréenne résidant en Suisse ? La relation au pays d’origine influe-t-elle sur les liens créés dans le pays d’accueil ?

Guerre d’indépendance3
L’Érythrée, ancienne colonie italienne, à la fin de la seconde guerre mondiale fut donnée à l’Éthiopie par les nations unies en 1950 dans le but d’en faire une province autonome d’un état fédéral socialiste. Dès 1961, sous les ordres du général Isayas Afwärqi, une lutte armée commence qui par l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Isayas Afwärqi devenu président, avec le front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), anciennement le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), instaure le service national qui consistant à 6 mois de formation et 1 ans à l’armée ou dans une institution civile étatique. « Tous les citoyens n’ayant pas participé à la guerre pour l’indépendance » y sont contraint, hommes et femmes de 18 à 40 ans. Suite au conflit Erythrée-Etiopie de 1998 à 2000, le service national est prolongé indéfiniment. Impactant aussi sur plusieurs libertés primaires, le service national est considéré comme une forme de travail forcé et est symptomatique d’un état totalitaire et autoritaire.


Faire groupes au sein de la communauté

D’après Brubaker2, il serait préférable de penser l’appartenance communautaire comme un processus et de prendre comme catégorie d’analyse non pas les groupes en soi, mais la manière de faire groupes. En effet, plutôt que de partir du principe qu’un groupe en est un, il s’agit de chercher dans les discours, les actes quotidiens, la manière dont les personnes concernées soulignent ou transgressent les frontières pour faire et défaire les groupes. Ainsi, des facteurs extérieurs peuvent influer aussi sur le maintien du groupe. Il peut s’agir notamment de l’État et des institutions qui sont rattachées, de partis politiques, d’association à l’origine de mouvements sociaux ou encore d’églises6.

Du pays…à la diaspora : une fracture

Il est ressorti des principaux entretiens menés que la population Erythréenne résidant en Suisse est partagée entre anti- et pro-gouvernement erythréen. En effet, la communauté est « divisée en deux », en termes de « pour » ou « contre » (le gouvernement) selon nos interlocuteurs. Si cette division est prégnante au sein de la population en Erythrée, elle l’est aussi au sein de la diaspora. La position face au gouvernement semble être une composante majeure de l’identité́ politique d’un.e Erythréen.ne et joue comme un marqueur social. 

Démarche méthodologique
Nous avons rencontré quatre interlocuteurs (Adiyam*, Efrem*, Maikel*, Abel*), de première génération de migration (ayant vécu en Érythrée) autant que de seconde génération (enfants de la diaspora). Nous avons ainsi pu récolter leurs témoignages sur leur lien direct ou indirect avec le pays d’origine, ainsi que les différents liens formés dans la diaspora érythréenne suisse. La prise de contact avec nos interlocuteurs s’est avérée être un défi. Parfois les interviewés refusaient d’aborder un sujet car traumatique, ne répondaient à nos sollicitations, venaient à des interview sans s’annoncer et sans que nous n’ayons eu de contacts avec, accompagnant un interviewé, ou par le biais du bouche-à-oreille.

Selon les dires d’Adiyam, il s’agit d’un élément engendrant une forme d’altérité́ au-delà̀ des frontières nationales : 

« Du coup dans la diaspora, tu as ce clivage clairement. On a deux communautés. Tu vas avoir la communauté́ pro et la communauté́ contre. »

Adiyam

Selon lui, l’appartenance à l’un ou l’autre des groupes relève moins d’idées politiques personnelles, mais repose sur des affiliations à des factions communautaires et familiales. Loin de former une « communauté » diasporique unifiée – présupposé souvent répandu dans les écrits sur les diasporas, la population érythréenne est divisée en deux communautés qui se différencient par des clivages socio-politiques.

Ancien et nouveau 

Le clivage se retrouve à cheval sur un autre clivage qui construit et est construit par le positionnement pro et anti gouvernemental. En effet, celui-ci est aussi la consequence de deux vagues mirgatoires distinctes. Une premiere plus ancienne constituée de personne fuyant la guerre et une seconde plus recente, celle des exilées. Les anciens et les nouveaux. Le premier terme renvoie aux générations ayant émigré il y a plusieurs dizaines d’années, au moment de l’indépendance, et ont transmis l’image du pays à leurs enfants. En opposition, le terme « nouveaux » désigne ceux et celles qui viennent de quitter l’Érythrée, qui « ont vécu la réalité́ de la chose, du système politique érythréen ». Ce clivage est abordé par nos interlocuteurs : Adiyam mentionne par ailleurs une institution spécialement destinée aux jeunes de la diaspora, participant à la célébration du pays d’origine lointain appelée Youth People’s Front for Democracy and Justice1. Le clivage entre pro et opposants et/ou celui entre anciens et nouveaux est donc rendu significatif par les organisations qui mobilisent la catégorisation politique.


Pro ou anti : quand les clivages politiques organisent la vie communautaire

Ce clivage organise en grande partie la vie sociale des Erythréens en Suisse, puisqu’il participe à la formation des organisations communautaires. Selon Adiyam, il existe des institutions au sein des communautés érythréennes, qui non seulement témoignent du clivage pro-opposants mais le pérennisent également : 

« On s’aime pas, on fait pas les mêmes fêtes. On va fêter l’indépendance [de l’Érythrée] : ils vont faire leur fête, on va faire la nôtre. […] On a des églises séparées opposants et église érythréenne pro. […]». 

Adiyam

Alors que ces structures ont pour rôle premier de matérialiser le sentiment d’appartenance communautaire à travers des actes d’entraide et de solidarité́ lors d’évènements comme les mariages et les enterrements, elles renforcent également ce clivage politique. Adiyam témoigne de la manière dont cette fracture est reflétée au sein des centres communautaires, qui recrutent et excluent des membres selon ce critère.

La position politique face au gouvernement est une composante majeure de l’identité́ d’un·e Erythréen·ne.

Ces rivalités sont allées jusqu’à la dénonciation de certaines activités à l’ambassade, débouchant sur des interdictions de retours au pays. À nouveau, la position politique face au gouvernement est mobilisée par les membres de l’association pour distinguer un “eux” du “nous” et exclure les premiers des activités de l’association. Conscients que la politique est source de conflits, trois de nos interlocuteurs insistent sur le fait que l’ « on ne peut pas parler politique avec n’importe qui ». Cette censure, développée à l’échelle individuelle, participe aussi à la réification du clivage entre « eux » et « nous ».


Au-delà de la fracture idéologique


Comme observé auparavant, la constitution d’un lien communautaire en Suisse par la communauté́ érythréenne s’effectue par la réification de la catégorie politique. Cette construction de l’identité́ communautaire dans la diaspora érythréenne passe par le soutien des organisations autant que par les “everyday actions”2 qui marquent l’appartenance à un groupe et/ou le rejet du groupe adverse. Cependant, plusieurs aspects des témoignages récoltés soulignent des stratégies permettant de contourner le clivage.

Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend.


Celles-ci peuvent passer par la minimisation du clivage comme Maikel qui ressent une tension, mais la dépeint comme minime et s’arrêtant à la politique. Elles peuvent être de l’ordre d’un simple évitement de sujet comme Abel semble le faire. Elles peuvent être autant un acte proche du militantisme, en déconstruisant volontairement les séparations attendues à la manière dont Efrem revendique ses efforts d’accueil de la nouvelle génération. Et elles sont, de manière générale, une façon de faire prévaloir la culture, les langues, les expériences et les origines communes comme Adiyam le verbalise, et comme Efrem, Abel et Maikel le sous-entendent. Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend. En effet, Adiyam explique que lorsqu’elle croise une personne érythréenne ou éthiopienne, c’est par ce terme, intraduisible et qui semble faire référence à ce qu’ils ont de commun, qu’ils et elles s’identifient.

Notes

1Le YPFDJ est une organisation nationaliste de la jeunesse issue de la diaspora érythréenne. Il s’agit d’une branche de l’organisation du Front populaire pour la démocratie et la justice, qui gouverne l’Erythrée en tant que parti unique.

Références

2Brubaker, R. (2002), “Ethnicity without groups” in: Archives Européennes de Sociologie, Vol. 43, No. 2, Études critiques, Cambridge University Press, pp. 163-189. h​ ttps://www.jstor.org/stable/23999234 

3Bozzini, D. (2014). Surveillance, répression et construction collective de l’insécurité en Érythrée. Politique africaine (Paris, France : 1981)135(3), 137–157. https://doi.org/10.3917/polaf.135.0137

4Gouéry, F. Jeangène Vilmer, J.-B. (2014). Erythrée : entre splendeur et isolement. Paris : Non lieu. 

5Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) (2015). Rapport EASO : Erythrée, étude de pays (Résumé). Berne-Wabern : Confédération suisse. P. 2 et 4.

6Brubaker, R. (2002). op. cit., p. 172

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrices Nouria Zeggani et Chloé Biondo, étudiantes de Master en sciences sociales
Contact nouria.zeggani@unil.ch
Enseignement Cours Local/glogal : enjeux, débats et terrains en anthropologie

Par Anne-Christine Trémon et Lucas Gatignol

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La reconnaissance du « viol comme arme de guerre » : intérêts, réflexions et limites

Par Debra Lanfranconi

La reconnaissance du viol en temps de combat en tant qu’institution politique

Le phénomène du viol de masse a connu un essor après la seconde guerre mondiale, en faisant des femmes les victimes intentionnelles des guerres. Cependant, ce n’est qu’à partir du conflit en ex-Yougoslavie, débuté en 1991, que la conception du « viol comme arme de guerre » a surgi en tant que telle2. Les dossiers issus du terrain ont mis en évidence le phénomène avec le caractère spécifique de sa systématicité, ce qui a permis une conséquente reconnaissance et un traitement de la question au niveau international : la qualification, en 2008, du « viol comme crime de guerre, crime contre l’Humanité ou comme acte constitutif du crime de génocide » par l’ONU3. La reconnaissance des viols en tant que pratique exercée systématiquement a également relevé leur politisation, à savoir leur inscription à l’intérieur d’une stratégie politique.

Les viols étant effectués au service d’un plan militaire particulier, ils ne constituent donc plus uniquement des pratiques, aspects ou des effets périphériques, indésirables ou inévitables du combat2. Afin de comprendre la logique de l’utilisation de la torture sexuelle à l’égard des femmes au service d’un projet militaire spécifique, il est nécessaire de se pencher sur le but des conflits ethniques.

La construction symbolique du corps féminin et son instrumentalisation selon les buts des conflits ethniques

Loin de se contenter de la défaite physique de l’armée adversaire, la communauté qui exerce le contrôle sur la zone aspire, lors des affrontements ethniques, à une véritable « destruction / déconstruction »4 de la culture des ennemis. Le but de ces conflits étant, en effet, l’élimination des traces de la présence d’une communauté, l’effacement d’une mémoire historique, mais surtout la destruction d’une identité culturelle collective2.

Dans cette logique de destruction, les femmes détiennent un rôle particulier. Leur corps étant souvent symboliquement conçu comme représentant de la Nation toute entière – il nous suffit de penser à la Marianne française ou à la Statue de la Liberté aux États-Unis, le viol renferme en soi une atteinte envers l’ensemble de la communauté, contre l’intégrité physique, culturelle et sociale du groupe dans son ensemble4. De plus, le rôle des femmes a toujours été qualifié de « ressource reproductive », épouses et mères dans la sphère privée3, également au service de la Nation. Selon cette conception, les agresser revient à interrompre la continuité de la société qu’elles assurent.

Le viol, dans cette perspective, constitue un « meurtre identitaire spécifique »2 qui vise à affecter l’espace de reproduction d’une communauté entière. La conséquence ultime de ces attributions de significat a été l’utilisation du viol dans les conflits ethniques comme moyen de polluer l’identité ethnique du groupe adverse, à travers le phénomène des grossesses forcées. En contaminant les victimes avec leur sperme, les agresseurs opèrent une double invasion : une entrée physique forcée dans le corps d’une part4, un envahissement symbolique de l’identité d’autre part5.

Le pouvoir des hommes sur les femmes 

L’analyse de la torture sexuelle envers les femmes au travers des significations qui leur sont attribuées lors des conflits ethniques met en évidence l’instrumentalisation du corps des victimes. Cette instrumentalisation s’insère dans le cadre de stratégies politico-militaires spécifiques et est effectuée en tant que moyen servant à détruire l’ensemble de la communauté ennemie.

Pourtant, la reconnaissance des viols systématiques dans les conflits armés contribue avant tout à mettre en évidence le phénomène « en tant qu’instrument d’une stratégie de guerre, et non comme violence masculine, significative d’un rapport de domination »6. En reconnaissant les agresseurs en tant que membres d’une communauté qui en attaquent une autre, l’on empêche la prise de conscience du fait que le viol reste toujours un acte de violence fait aux femmes par les hommes1. Si les femmes sont, d’une part, des « représentantes du groupe ethnique » à détruire afin d’affecter la communauté adverse, elles sont bien, d’autre part, des ennemies en tant que telles6.

Le viol, pas qu’une arme de guerre

Néanmoins, la conception du « viol comme arme de guerre » se révèle avoir des limites.

Premièrement, cette notion fournit une image de ce supplice en tant que dommage physique momentané, dans le contexte spécifique de belligérance. Or, la violence subie, pour les victimes, ne prend pas fin avec l’arrêt du combat. Les multiples et considérables conséquences à long terme, pouvant être regroupées sous le terme de « polytraumatisme »7, se prolongent dans l’après-guerre et incluent des séquelles physiques, psychologiques, des grossesses ainsi que des souffrances sociales telles que le divorce ou l’ostracisme3.

L’accent posé sur le contexte public des conflits contribue largement à invisibiliser, minimaliser et banaliser les autres types d’agressions subies à l’intérieur de la sphère privée.

De plus, l’accent posé sur le contexte public des conflits contribue largement à invisibiliser, minimaliser et banaliser les autres types d’agressions subies au sein de la sphère privée. Pour de nombreuses femmes, en effet, le viol ne se « limite » pas au contexte de combat, mais est présent dans la vie quotidienne en tant que moyen ordinaire, par les hommes, de les apeurer et les dominer. La distinction entre temps de guerre et temps de paix perd alors toute sa pertinence6. Dans cette optique, la reconnaissance des viols comme arme de guerre pose problème car elle masque la continuité de la violence – ou, autrement formulé – des violences ordinaires commises à l’égard des femmes.

Pour conclure, il convient, ainsi, d’invertir le schéma. Au lieu de prendre en tant que point de départ la sensibilisation du viol dans des contextes de guerre, il serait plus pertinent d’être conscient du fait qu’il y a des agressions sexuelles dans l’illusoire temps « de paix ». En effet, c’est précisément à partir de ces violences impunies et tacites qu’une telle stratégie politico-militaire en temps de guerre peut être construite. 

Notes

1 Lors de conflits ethniques ou civils, des viols envers les hommes sont également commis. La formulation de cette phrase ne souhaite en aucun cas ne pas tenir compte de cette réalité. Toutefois, le but de l’article étant de se focaliser sur les rapports de domination des hommes envers les femmes, ces cas n’ont pas été inclus dans l’article.

Références

2 Nahoum-Grappe, V. (1999). Guerre et différence des sexes, les viols systématiques en Ex-Yougoslavie, 1991-1995. Dans A. Farge et C. Dauphin (Eds.), De la violence et des femmes (pp. 175-204). Paris : Pocket.

3 Fargnoli, V. (2012). Viol(s) comme arme de guerre. Paris: L’Harmattan

4Seifert, R. (1996). The second front: The logic of sexual violence in wars. Women’s Studies International Forum, 19(1-2), p. 38.

5Nahoum-Grappe, V. (1997). La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995. Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 5, 163-175.

6 Masson, S. (1999). Le viol en temps de guerre : crime ou bavure ? Avancées et résistances de la condamnation du viol contre les femmes. Nouvelles Questions Féministes, 20(3), p. 66.

7 Nahoum-Grappe, op. cit., p. 180.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceDebra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021, Bachelor en sciences sociales
Contactdebra.lanfranconi@bluewin.ch
EnseignementCours Introduction aux études genre et aux théories féministes (Automne 2015)

Nadia Lamamra et Glòria Casas Vila

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De l’encre jusqu’au bout des doigts

Dans les analyses sociologiques, les dimensions humaines et sociales ont longtemps été les seules à retenir l’attention, au détriment des corps, objets et matériaux laissés dans l’ombre. Cette enquête sur le métier de tatoueur·euse tente justement d’aborder non seulement la présence des corps des acteurs·trices, mais aussi celle d’entités physiques qui participent pleinement à l’action du tatouage.

Pratique ancestrale, l’encrage intradermique connaît de multiples façons d’être et de faire. Il est appliqué dans les quatre coins du monde à des fins spécifiques reflétant différentes cultures : tantôt rite de passage ou amulette protectrice, tantôt œuvre d’art ou motif symbolique. Les observations effectuées dans le cadre de ce mémoire portent sur une façon de proposer le tatouage qui s’est largement globalisée et professionnalisée, à savoir la pratique en salon ou studio tenu par un·e tatoueur·euse. Ce·cette dernier·ère offre un service : « il s’agit, à la demande d’un client, de mettre en œuvre un savoir spécialisé contre rémunération »1. Ce savoir spécialisé se distingue par un savoir-faire, celui de l’encrage, ainsi que tout le processus qui y est associé. Tatouer une personne consiste à inscrire sur sa peau, à sa demande, un motif indélébile marqué à l’encre noire ou de couleur, ce qui nécessite un certain savoir-faire de la part des tatoueur·euse·s pour la préparation et le maniement d’un matériel complexe, mais aussi et surtout un travail attentif en termes de santé et d’hygiène, puisque marquer la peau n’est pas un acte anodin.

En observant à de multiples reprises l’action de tatouer, nous avons pris conscience du fait que l’encrage ne pouvait se réaliser sans tenir compte de tout cela, des personnages, de ce qui est dit et fait, des réactions corporelles et du matériel.

Aussi bien en Suisse qu’à l’échelle européenne, il règne un flou quant aux bases législatives qui régissent ce métier. En effet, il n’existe aucune obligation légale, telle qu’une patente ou licence, pour ouvrir un studio de tatouage, ni même de formation permettant d’exercer cette pratique. Toutefois, plusieurs tatoueurs·euses s’accordent sur le fait que la formation la plus professionnalisante – et celle qui semble être la plus valorisée dans le milieu – est celle qui s’effectue par le biais d’un apprentissage auprès d’un maître-tatoueur·euse afin de connaître les rouages de l’encrage intradermique. Seules des directives pour de bonnes pratiques de travail et des ordonnances fédérales inspirées de résolutions européennes, à caractère non-contraignantes, accompagnent cette pratique en Suisse. Néanmoins, il a été observé que nombreux·euses tatoueur·euse·s, soucieux·euse·s des risques sanitaires liées à leur activité, prennent l’initiative de s’inscrire à des formations hygiène et salubrité.


Pour réaliser un tatouage, le·la tatoueur·euse dispose d’une panoplie d’outils nécessaire pour l’encrage et surtout du support principal de son travail qu’est la peau de la clientèle. Le réseau sociotechnique comprend toutes ces entités, qu’il s’agisse « de parties du corps de la personne ou de son propre corps, d’objets, de machines et de produits, de textes et de paroles, dont la préparation, la manipulation, la gestion et le maintien absorbent l’énergie des personnes en présence »2.

Réseau sociotechnique
Dans la théorie de l’acteur-réseau (TAR), le réseau sociotechnique représente l’ensemble des liens qui s’établissent entre des entités de toutes sortes, humaines et non-humaines participant à l’action. Pour comprendre ce concept, Michel Callon donne l’exemple de l’automobile de Monsieur Martin se trouvant être « au centre d’un tissu de relations liant des entités hétérogènes(…). Chacun des éléments humains ou non-humains qui le composent participe à une action collective que l’utilisateur doit mobiliser chaque fois qu’il prend le volant de son automobile »3. Le réseau sociotechnique de l’automobile de Monsieur Martin comprend par exemple : les infrastructures routières, l’industrie automobile, le code de la route, les distributeurs d’essence, les agents de la circulation, etc. Chacun de ces éléments contribuent à faire fonctionner la voiture.


Il existe des formes d’encrage qui requièrent un minimum d’outils, tels que le stick and poke (tatouage réalisé à l’aide d’une seule aiguille à travers la répétition de points, en l’absence de machine électrique). Toutefois, la réalisation d’un tatouage engage, le plus souvent, une multitude d’objets que nous nous sommes efforcés de relever puis d’analyser.

Pour ce faire, nous avons observé chaque étape du processus d’encrage chez un tatoueur romand, de la prise de rendez-vous à la séance d’encrage. À travers chacun de ces moments, nous avons observé la présence des corps et d’objets, notamment lors de la prise de contact du·de la client·e qui s’effectue quasi toujours (dans le cadre de notre terrain), via des plateformes de messagerie en ligne (courriel, message privé Instagram) mobilisant des smartphones et d’autres applications.

Sociologie charnelle, défendue par le sociologue Loïc Wacquant
« Mode distinctif d’investigation déjouant la posture spectatrice pour saisir l’action-en-train-de-se-faire »4. Nous avons pris appui sur cette méthodologie en faisant le choix de quitter notre rôle de simples observatrices, pour nous mettre à la place du·de la tatoueur·euse. Par exemple, nous nous sommes prêtées à l’exercice d’encrage d’oranges (exercice souvent destiné aux apprenti·e·s tatoueur·euse·s), afin de comprendre les sensations procurées par les machines à tatouer (à bobines ou rotative). Autrement dit, il s’agit d’une méthode d’observation-participante ; « le chercheur réalise et éprouve le phénomène de sorte à éplucher les couches de ses propriétés invisibles et à en tester les mécanismes opératoires »5.

Le réseau social Instagram, par exemple, s’est avéré être un dispositif important du réseau sociotechnique du·de le·la tatoueur·euse. D’abord, la plateforme permet au·à·la tatoueur·euse de publier des photos de ses réalisations afin de promouvoir son style ; photos qui en circulant devraient permettre aux client·te·s de se faire un avis sur la qualité du service avant de se décider à entrer en contact via la messagerie directe de cette même plateforme. Ce média numérique permet également de rassembler une vaste communauté de tatoueur·euse·s.

À la suite de la prise de contact par le·la client·e, le·la tatoueur·euse répond à la demande en confirmant son intérêt pour le projet de la personne, notamment l’expression du motif qu’elle aimerait se faire tatouer. Puis le·la tatoueur·euse aborde les questions de tarifs et de disponibilité, avant de passer à la réalisation du dessin. Ce dernier est modifié selon les désirs du·de·la·la client·e, jusqu’au jour dédié à l’encrage du projet.

À travers les différentes étapes de la session d’encrage, nous avons relevé de nombreux objets intermédiaires, à savoir des « entités physiques qui relient les humains entre eux »6. Dans notre cas, il est surtout question de la machine à tatouer, objet intermédiaire entre la main du tatoueur et la peau de son·sa client·e sur lequel est encré le motif. D’autres objets intermédiaires sont également mobilisés dans l’action : le matériel stérile et/ou de désinfection, tels que les aiguilles, les gants en nitrile, les produits désinfectants pour peaux ; les miroirs, les objets décoratifs, le mobilier et la disposition du studio de tatouage ; les encres, les papiers de transfert en carbone, le baume cicatrisant, la tablette de dessin, l’imprimante ; mais aussi les corps (notamment la main du tatoueur qui supporte les vibrations de la machine), le sang, l’inflammation de la peau, les mots échangés, les expressions de la personne (frissons, douleur, etc.). Tous ces éléments, cités de façon non exhaustive, reflètent l’éventail des entités avec lesquelles le tatoueur effectue son travail.

Le métier de tatoueur·euse s’inscrit dans le corps par le biais d’objets techniques, tels que la machine qui laisse une trace non seulement sur le corps du·de·la client·e mais aussi sur celui du·de le·la tatoueur·euse, sur ses doigts plus précisément.

Les relations avec toutes ces entités engagent, de la part du.de·la tatoueur·euse de multiples compétences dans la pratique de son métier à commencer par des savoirs-être. Comme l’a très justement relevé Valérie Rolle, le·la tatoueur·euse opère un travail émotionnel puisqu’iel propose un service à la personne. Il lui incombe de faire valoir ses savoir-être, tels que le sens de l’accueil, la bienveillance, l’écoute, le respect, la capacité à s’adapter en fonction des réactions de la personne ou de son corps. Ces aspects contribuent à l’établissement d’une relation de confiance avec son·sa client·e en lui permettant de vivre une expérience agréable, malgré la douleur.

Hormis ces savoirs-êtres, nous avons observé, grâce à la prise en compte des objets intermédiaires, des savoirs-faire techniques importants et essentiels à la pratique de l’encrage. Parmi ceux-ci, nous avons relevé le soin à la personne et la gestion de la douleur vécue par les personnes en présence. Aussi, nous avons observé que le métier de tatoueur·euse s’inscrit dans le corps par le biais d’objets techniques, tels que la machine qui laisse une trace non seulement sur le corps du·de·la client·e mais aussi sur celui du·de le·la tatoueur·euse, sur ses doigts plus précisément. Nous avons également relevé différentes dynamiques associées au recours à différents types de machines à tatouer, qu’il s’agisse de machine à bobines ou rotative.

Toutes ces observations nous ont menées à conclure à l’importance de l’incorporation de la pratique de l’encrage et des capacités du tatoueur à interagir et négocier avec les entités humaines et non-humaines  participant à l’action. Autrement dit, la pratique de l’encrage intradermique, ainsi que les interactions qui la composent, tiennent à ces corps, objets et techniques dont la prise en compte nous a permis de mieux comprendre le vécu et les relations qui se déploient dans cette activité professionnelle.
  

Références

1 Rolle, V. (2013). L’art de tatouer. La pratique d’un métier créatif, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Ethnologie de la France », 2013.

2 Vinck, V. (1999). « Les objets intermédiaires dans les réseaux de coopération scientifique. Contribution à la prise en compte des objets dans les dynamiques sociales », in : Revue française de sociologie, 40-2, p. 391.

3 Callon, M. (2006). « Sociologie de l’acteur-réseau », in Akrich, M., Callon, M., & Latour, B. (Eds.), Sociologie de la traduction : Textes fondateurs, Presses des Mines, pp. 267-268.

4 Wacquant, L. (2015). Pour une sociologie de chair et de sang. Traduction de Michaël Busset et Michaël Cordey, revue par l’auteur, Terrains & travaux, 26(1), p. 239.

5 Wacquant, L. (2015). op. cit., p. 247.

6 Vinck, D. (1999). op. cit., p. 392.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrice Ophélie Yolal, étudiante de Master en sciences sociales
Contactophelie.yolal@unil.ch
EnseignementCours Corps et techniques

Dominique Vinck

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Comptes-rendus

(D’)écrire la pandémie : de l’expérience individuelle à l’engagement collectif

Par Héléna Rajon, en collaboration avec Marjolaine Viret

VIRAL est un blog lancé par des médiateur.ices scientifiques du Service Culture et Médiation scientifique de l’Université de Lausanne. Il propose de croiser différents regards sur le vécu de la pandémie. Il est divisé en trois sections distinctes, organisées autour de la temporalité de la crise sanitaire et de sa suite ; apprendre du passé, documenter le présent et penser le futur. 

Au centre de cette démarche, ce sont les expériences individuelles en société durant la pandémie qui sont restituées, autrement dit la manière de chacun.e de percevoir et de raconter ce qui l’entoure. Ce projet collectif, a permis de poser un regard sur le vécu des personnes « oubliées » et « invisibilisées » lors de la pandémie. Que pouvons-nous apprendre des connaissances antérieures ? Comment récolter ces récits et leur donner du sens ? Quelles perspectives en tirer pour l’avenir ? 

Récits individuels d’une expérience partagée

Pour répondre à ces questions, les étudiant.es sont allé.es à la rencontre de différent.es acteur.ices, qu’iels soient ouvrier.ère.s, caissier.ère.s ou art-thérapeutes, pour recueillir leurs expériences et leurs récits. Ces onze enquêtes visent à en rendre compte sur un mode narratif particulier, celui de l’écriture subjective1

Dans une perspective socio-historique, si le fait de se préoccuper de la santé des populations est aujourd’hui un incontournable de la santé publique, il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis que la mort est devenue un événement sur lequel il est possible d’agir et que la capacité productive des individus devient importante pour les Etats, la tendance – et la tentation – d’une prise en charge globale se fait sentir. Comme le relève Jean-Pierre Dozon2

« Dans l’attention portée à soi, éclairée par les indications de la biomédecine il y a tout l’espace d’une acculturation qui fait que ce corps et cette santé ne lui appartiennent pas entièrement qu’ils sont également choses collectives intéressant son employeur (…) son fonds de pension, et (…) son pays qui semble le vouloir vivant et alerte le plus longtemps possible »

Dozon, 2001, p. 42

Personnifier l’expérience

L’analyse de cette crise sanitaire peut se réaliser à différentes échelles. D’abord, la gestion de la pandémie par nos Etats se traduit par des mesures sanitaires telles que le port du masque ou la distanciation sociale. Ensuite, les outils de mesure employés se focalisent beaucoup sur les chiffres comme indicateurs de l’évolution de la situation. Ajoutons à cela, l’incitation à s’adapter et la capacité à faire face à l’épreuve qui sont aujourd’hui devenues des valeurs clé de la société occidentale4

Dès lors, comment concilier ces impératifs collectifs et les enjeux particuliers, propres à certains publics ? Nous avons cherché à rendre compte autrement des enjeux de santé publique différemment des statistiques et à révéler ces disparités interindividuelles.

Nous nous sommes intéressé.e.s aux expériences sur plusieurs plans : environnement, objets, pratiques (activités, gestes), socialité (sentiments moraux, valeurs, normes, croyances). Au moyen d’entretiens et d’observations, cette démarche a permis de saisir les expériences à la fois partagées et pourtant pluri-formes de l’existence de différent.es acteur.ices. 

Entre révélatrice et reconfigurations : autres impacts de la crise sanitaire

Le COVID-19 a souvent mis à mal les relations sociales en poussant à l’isolement, l’incompréhension ou encore l’inactivité, de manière parfois bien problématique pour certaines populations – notamment pour les enfants en situation de handicap et leurs proches. Toutefois, la pandémie fut également un révélateur de la centralité de certaines professions, notamment dans le domaine de la vente, ou encore des soins. Elle a mis en lumière la dimension créatrice des innovations dans les pratiques sociales (p. ex. nouvelles plateformes de communication) et le rôle de l’expertise. Est apparue finalement la nécessité pour une société en pleine crise d’intégrer des dimensions plus humaines, telles que les relations sociales et le soin porté aux autres, pour (re)-construire le monde de demain. 

Episodes à retenir

Les caissières de supermarché à l’épreuve du Covid-19 en Suisse

Une enquête de Clémence Danesi et Léonore Vuissoz

Des jeunes diplomé·e·s sur le marché du travail en période de pandémie

Une enquête de Thomas Défago et Florine Gashaza

Le « plus vieux métier du monde » en crise face à la pandémie

Une enquête de Carla Gosteli, Guillaume Pauli et Viviane Adler

Adaptation du monde ouvrier : une épreuve en temps de pandémie

Une enquête de Charlie Gantet et Grégoire Noël

Créer pour nous raconter en temps de pandémie

Une enquête dans le milieu de l’art-thérapie de Pierre Bidaux, Marianne Gabastou et Héléna Rajon

Donner naissance en temps de pandémie

Une enquête de Mathilde Bertuol, Damien Mioranza et Juliana Rodrigues Roza

Tensions en temps de pandémie, des conceptions thérapeutiques a la vie quotidienne

Une enquête dans la communauté anthroposophique de Giulia Diletta Cammarata et José Revollo Patscheider

« Je trouve que dieu a été très inspirant pour moi qui croit en lui ». La traversée de la pandémie de quatre représentant·es religieux·euses

Une enquête de Matilda Bianchetti et Marie Reynard

Militantisme et covid-19 : la lutte continue

Une enquête de Nadège Pio et Antonin Wyss

L’expérience d’enfants sur le spectre autistique en temps de pandémie

Une enquête de Natacha Jeannot et Géraldine Saugy

L’expert·e exposé·e. : partie 1. Expériences de scientifiques mediatisé·e·s durant la pandémie de covid-19. Partie 2. L’expert·e face à la société

Une enquête de Nuria Medina Santana et Marjolaine Viret

Notes

1Dans une même démarche, ici : en établissement psychiatrique, l’auteure Joy Soreman3 restitue l’expérience de certain.e.s patient.e.s par le biais d’une écriture subjective.

Références

2Dozon, J.-P. (2001). « Quatre modèles de prévention », dans Dozon, J.-P. et Fassin, D. (dir.). Critique de la santé publique (p. 23-46). Paris, Balland.

3Soreman, J.  (2021). A la folie. Paris, Flammarion, consulté en ligne : https://flipbook.cantook.net/?d=%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F664493.js&oid=6&c=&m=&l=&r=&f=pdf

4Stiegler, B. (2019). « Il faut s’adapter » Sur un nouvel impératif politique. Paris : Gallimard, Coll. NRF Essais.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
PlateformesBlog VIRAL, site
AutriceHéléna Rajon, étudiante en master en Sciences sociales, orientation Corps, science et santé
Contacthelena.rajon@unil.ch

© Illustration : cottonbro, Pexels

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Comptes-rendus

Gregoire Simpson : la sociologie à portée des médias sociaux

Se présentant sur son profil Twitter comme voulant faire « de la vulga fouillée et pas trop chiante », Gregoire Simpson utilise les réseaux sociaux pour rendre la sociologie accessible à travers des vidéos et des « threads » tout en gardant un côté comique. 

Des supports vidéos pédagogiques et ludiques…

Sur Youtube, les vidéos abordent des thématiques comme le raisonnement sociologique ou le sens de la vie selon Bourdieu. Gregoire Simpson développe les divers sujets abordés, son propos étant illustré par des extraits de films, de vidéos, de mèmes d’internet ou encore d’entretiens. Ses vidéos sont très riches et denses en information, mais le côté humoristique et les liens avec l’actualité permettent une compréhension complète des sujets abordés. 

La première vidéo de sa chaîne Youtube intitulée « Bourdieu, le sens de la vie » s’appuie sur le livre de Pierre Bourdieu « Méditations pascaliennes ». Selon lui, l’existence humaine n’a pas de sens ni de raison particulière. Cependant, les sociétés, à travers les symboles, donnent une justification à la condition humaine. La sociologie permet alors de « décoder » les symboles donnés d’une société. 

©Pixabay

La trilogie de vidéos suivante se concentre sur le raisonnement sociologique. La première vidéo revient sur les notions développées par Jean-Claude Passeron. En effet, Passeron a démontré que les sciences sociales sont des sciences non-universelles et sont donc dépendantes d’un contexte socio-historique précis. La deuxième poursuit cette réflexion sur la valeur scientifique de la sociologie. La réponse se trouve dans la multiplication d’études de contextes variés pour appuyer une théorie sociologique et ainsi augmenter sa crédibilité scientifique. La dernière vidéo donne un exemple qui démontre sa réflexion, en présentant la vidéo d’un doctorant en psychologie évolutionniste, Stéphane Debove. Le youtubeur démontre alors en quoi son raisonnement n’est pas sociologique car il ne prend pas en compte le contexte socio-historique dans son étude. 

Aux thread twitter accessibles

Tout comme dans ses vidéos, ses résumés d’articles scientifiques en sociologie sur Twitter sont accompagnés d’images animées (GIF) et d’un vocabulaire familier qui permet de découvrir et de comprendre plus facilement le propos de l’article présenté. Les résumés d’articles abordent plusieurs sujets comme les streameur.ses.s de jeu vidéo ou encore la domination des hommes sur les femmes en Nouvelle-Calédonie.

Entre scientificité et accessibilité : un défi à relever

En bref, la chaîne Youtube et le compte Twitter de Gregoire Simpson sont utiles pour les étudiant.e.s commençant leurs études en sciences sociales (en particulier pour les notions abordées dans la trilogie de vidéos sur le raisonnement sociologique) ou tout simplement pour découvrir des articles ou des thématiques nouvelles.

On peut cependant regretter la perspective théorique restreinte abordée par Gregoire Simpson, qui se focalise essentiellement sur des auteurs masculins, porteurs d’une tradition sociologique structuraliste passablement déterministe qui n’est nullement représentative de la diversité des travaux en sociologie. Une ouverture à d’autres perspectives et d’autres auteur.ice.s pourrait être souhaitable dans la suite de ses présentations. 

Si vous êtes intéressé.e.s par ses sujets ou que vous êtes à quelques semaines des examens sans avoir compris Passeron, Popper ou Bourdieu, la chaîne Youtube et le Twitter de Gregoire Simpson sont faits pour vous !

Episodes à retenir

Le raisonnement sociologique, trilogie de vidéos

Gregoire Simpson. (2020b, octobre 18). LA SOCIOLOGIE, UNE SCIENCE À PART  |  Jean-Claude Passeron.

Le sens de la vie selon Bourdieu, vidéo Youtube

Gregoire Simpson. (2020a, septembre 20). BOURDIEU, LE SENS DE LA VIE  | Méditations pascaliennes.

Thread de résumé d’articles sur Twitter

Gregoire Simpson [@GregoireSimpson]. (2021, 13 mai). Un thread pour rassembler tous mes threads/résumés d’articles de socio [Tweet]. Twitter.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
PlateformesYoutube et Twitter
Autrice Nora Thaçi, étudiante en Bachelor
Contactnora.thaci@unil.ch

©Gregoire Simpson, Twitter

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Comptes-rendus

« Le coeur sur la table » : à l’écoute de la révolution romantique

Par Hermance Chanel

Après Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon nous conquiert une fois de plus grâce à son nouveau podcast : Le coeur sur la table, tous deux produits par Binge Audio. Dès septembre 2021, de nouveaux épisodes viendront succéder aux 9 premiers, complétant ainsi la première saison.

La révolution de l’amour     

Victoire Tuaillon nous transporte dans la réflexion de la « révolution romantique » qui est, selon elle, en train de se produire. Cette révolution romantique, intimement liée aux luttes féministes, nous permet de (re)découvrir le sentiment amoureux inscrit dans notre vie de tous les jours, dans différents types de relations, et non uniquement cantonné à nos relations de couple.

La révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Cette révolution nous permet de penser l’amour de manière politique, par exemple en réfléchissant à la question du mariage homosexuel, dont il est question pour les prochaines votations en Suisse. Ainsi, la révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Chaque épisode se focalise sur une thématique, abordant notamment les normes dans les couples et les rôles différenciés entre femmes et hommes, les différentes formes de relations, la socialisation genrée, les mythes amoureux, l’influence de la famille dans notre perception et compréhension de l’amour, le rapport au corps, le soin apporté ou non à la relation, etc. Tuaillon retrace ainsi le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. La société sortirait donc petit à petit de la binarité étouffante et contraignante auquel elle s’accroche tant. 

Cette émission, en plus de nous amener à réfléchir à l’amour et aux relations amoureuses, encourage les auditeur·ice·s à une introspection sur les liaisons qu’ils et elles ont déjà entrepris ou sont en train de vivre. Elle permet d’aborder des thèmes trop peu discutés et trop souvent ignorés à l’instar du consentement, de la différence entre séduction et harcèlement, de la monogamie, etc. Même si les épisodes ne durent qu’entre 20 et 60 minutes, ils suscitent pourtant une réflexion pouvant ensuite être approfondie avec les ressources complémentaires proposées sur le site de Binge Audio, comme l’ouvrage de bell hooks intitulé Tout le monde peut être féministe. De plus, cette émission constitue une bonne porte d’entrée pour entamer des discussions avec nos proches, nos ami·e·s et nos amoureux·euses.

©Binge.audio, Le coeur sur la table

Des dialogues, des positionnements et des expériences

Une fois de plus, Tuaillon nous transporte dans son propre univers avec une musique de fond électro très entrainante. En outre, les épisodes sont rythmés par une voix off acérée, traduisant le dialogue interne de la journaliste, amenant à la fois une touche très personnelle à l’expérience tout en éclairant l’expérience collective. Dès le premier épisode, Tuaillon explique adorer être amoureuse et que ce sentiment occupe une grande place dans sa vie. Elle partage ses réflexions et interrogations, ses propres expériences amoureuses, ce qui amène une véritable complicité avec ses auditeur·ice·s, tout en situant ses propos au regard de ses caractéristiques sociales – elle se définit comme femme, cisgenre, blanche et hétérosexuelle. 

Tuaillon retrace le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. 

Victoire Tuaillon propose dans cette émission d’analyser l’amour comme un fait social, d’un point de vue politique et non pas individuel. Pour cela, elle base ses recherches sur de nombreux livres, essais et groupes de paroles, amenant d’une part des connaissances concrètes et scientifiques et d’autre part, des témoignages plus personnels, tout aussi pertinents. Les groupes de paroles apportent des points de vue nuancés, avec des individus aux positionnements de genre, de race, d’âge, de classe, d’orientation sexuelle différents. 

Pour compléter ce dialogue intérieur et les échanges collectifs, chaque épisode accueille des expert·e·s, amenant ainsi une diversité de points de vue. Les interviewé·e·s parlent à partir d’une perspective sociologique, mais aussi psychologique, philosophique, linguistique, féministe ou politique. Au fur et à mesure des épisodes, de nombreuses sources sont citées démontrant ainsi l’immense travail de recherche que la journaliste a entrepris pour réaliser ce podcast. 

De l’expérience individuelle à l’épreuve collective

            Toutefois, en écoutant ce podcast, il est possible de ressentir une vague de démoralisation s’abattre sur l’auditeur·ice : comment construire des relations saines dans ce monde hétéronormatif et patriarcal ? Victoire Tuaillon est également passée par cette douloureuse prise de conscience et met en lumière les aspects positifs de cette déconstruction du sentiment amoureux, nous offrant des ébauches de solutions. En effet, se rendre compte des contraintes qui nous entourent permet ensuite de s’en libérer progressivement pour commencer à vivre de nouvelles relations, en espérant que celles-ci soient plus harmonieuses. 

Et puis, si vous n’aimez pas les podcasts audios pour une quelconque raison, il sera possible de retrouver Le coeur sur la table sous forme de livre à partir du 13 octobre 2021 ! De notre côté, nous nous réjouissons de la suite de la saison. 

Episodes à retenir : conseils d’écoute

Prologue : C’est une amoureuse qui vous parle.

Dans ce prologue, Tuaillon explique pourquoi elle a décidé de créer un podcast sur l’amour et les relations. Elle casse les clichés sur cette thématique pour entreprendre une analyse scientifique. Elle explique aussi que l’amour est un sujet important et qu’il faut le comprendre d’un point de vue politique et non pas individuel. 

Épisode 2 : Le plan cul et la vieille fille à chats.

Dans cet épisode, Tuaillon parle du célibat et de la place prépondérante qu’occupe le couple dans notre société. À travers différents témoignages, elle explore les autres manières de s’épanouir sentimentalement, que cela soit dans une relation amoureuse ou dans une relation amicale, et ce que ce type de relations a à nous offrir. 

Épisode 6 : Le chasseur et la proie.

Dans cet épisode, Tuaillon démontre la confusion qu’il y a entre séduction et harcèlement en prenant l’exemple d’un « coach en séduction ». On décortique ainsi les relations hommes-femmes en abordant des thèmes comme la friendzone et la fuckzone. Le thème de l’amitié est aussi traité à travers différents témoignages. 

Épisode 8 : Devenir chèvre. 

Dans cet épisode, Victoire Tuaillon traite du rapport au corps et des défis rencontrés pour accepter son propre corps. Elle montre comment notre corps influence notre vie quotidienne et nos relations avec les autres.

Autres ressources

Binge Audio. (s.d.). Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio

hooks, bell. (2020). Tout le monde peut être féministe. Paris, France : Divergences.

Tuaillon, V. (à paraître). Le coeur sur la table. Paris, France : Binge Audio.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Plateformes Disponible sur toutes les applications de podcast, Spotify, Youtube, etc. et sur le site de Binge.audio
Autrice de l’articleHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contacthermance.chanel@unil.ch

© Visuel du podcast Le coeur sur la table, Binge audio.

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L’automatisation des caisses : diminution ou intensification du travail ?

Par Uyên Khanh Truong

L’introduction des caisses automatiques au début des années 2010 a amplement fait évoluer le secteur du commerce de détail suisse4. Dans le but d’améliorer la fluidité des passages et surtout de diminuer le temps d’attente rencontré aux caisses traditionnelles, les caisses automatiques ont dépassé le seuil des 4000 bornes dans l’ensemble de la Suisse.1 Nous avons tendance à penser que ces machines constituent un bon moyen de gagner du temps lorsque nous effectuons nos achats. Mais est-ce vrai ? D’abord, le taux de fréquentation n’est pas la même selon les heures de la journée.

De plus, l’utilisation des caisses change : les client·e·s effectuent leurs achats et les employé·e·s leur viennent en aide en cas de sollicitation. L’interaction entre ceux-ci diffère donc largement des interactions que l’on pourrait trouver aux caisses classiques. Pour ce faire, nous discutons des observations faites avant la pandémie du COVID-19 sur plusieurs jours à différentes heures dans la succursale Coop à la gare de Lausanne, à l’aide des travaux de la sociologue Sophie Bernard.

Occupation et dynamique de l’espace

L’espace du magasin, étant exigu, comment les client·e·s et employé·e·s se positionnent-iels au sein de la boutique ? En effet, les allées sont étroites, les frigidaires prennent de la place et il devient difficile de se mouvoir dans l’espace quand beaucoup de personnes s’y trouvent, surtout durant les heures de pointe (tôt le matin, midi et fin d’après-midi). Du point de vue des client·e·s, leur activité est pourtant séquentielle : aller chercher les articles désirés, se diriger et payer à la borne automatique, sortir du magasin.  De plus, les client·e·s qui effectuent leurs achats en groupe sont conscients que leurs déplacements impliquent une plus grande occupation de l’espace. Cela peut engendrer entre autres un temps d’attente plus long aux caisses automatiques, surtout en heure de pointe.

Du point de vue des client·e·s, leur activité est plus séquentielle : aller chercher les articles désirés, se diriger et payer à la borne automatique, sortir du magasin.  

Nos observations montrent que les groupes se séparent alors temporairement aux caisses automatiques, le temps de payer leurs articles pour ensuite se retrouver à l’extérieur de l’enseigne. Lors des heures creuses (10h et début d’après-midi), iels auront plus tendance à attendre à l’intérieur du magasin, s’il n’y a pas beaucoup de client·e·s. Les employé·e·s occupent également l’espace selon de l’affluence de la clientèle. Aux heures creuses, les employé·e·s ont la possibilité de se retrouver au même endroit, sur la gauche du magasin où se trouvent les viennoiseries pour discuter. Les postures corporelles qu’iels adoptent sont aussi révélateurs de la situation générale du commerce et nous permettent de savoir ce qui est permis de faire ou de ne pas faire selon les périodes de la journée. Aux heures de pointe, ceux·celles-ci se dispersent à la venue d’un grand nombre de client·e·s. et priorisent les sollicitations des client·e·s

Surveillant·e·s, guides et nettoyeur·euse·s 

Si nous avons tendance à croire que les bornes diminuent la charge de travail des employé.es, celles-ci donnent en réalité lieu à une « intensification du travail » (Bernard, 2014, p.115). Lorsque que des client·e·s viennent en grand nombre,  iels « attendent des [caissier·ère·s] une disponibilité immédiate au moindre blocage de la caisse. »3 Iels endossent également plusieurs rôles : surveillant·e·s., guides et nettoyeur·euse·s.

Le travail de contrôle des bornes illustre cette variabilité des tâches. Celui-ci se fait de manière sporadique et est en fonction de l’affluence de la clientèle tout comme l’occupation de l’espace.

Par conséquent, le travail des employé·e·s aux bornes automatiques est en réalité plus conséquent et plus diversifié que celui aux caisses traditionnelles. 

Le travail de contrôle des bornes illustre cette variabilité des tâches. Celui-ci se fait de manière sporadique et est fonction de l’affluence de la clientèle tout comme l’occupation de l’espace. Selon Bernard, les employé·e·s doivent non seulement suivre la séquentialité des client·e·s qui font leurs achats, mais iels doivent également endosser de façon simultanée les différents rôles que nous évoqués précédemment.2

Nous avons effectivement pu observer que les client·e·s viennent les uns après les autres et occupent une majorité des caisses automatiques, le contrôle des machines devenant alors à nouveau une priorité. En heures de pointe, les employé·e·s guident les client·e·s quand les bornes se libèrent et surveillent les transactions et éventuels vols. Iels s’assurent aussi du bon fonctionnement des bornes automatiques et interviennent en cas de dysfonctionnement ou d’articles défectueux. Or, en heures creuses, les employé·e·s s’attellent à d’autres activités ; vérification des stocks, nettoyage du magasin, etc. 

Les interactions entre les client·e·s et les employé·e·s

Au-delà de l’espace et du travail réalisé, les interactions avec les client·e·s diffèrent de celles aux caisses traditionnelles.   Nous constatons que les échanges aux caisses traditionnelles, qui sont basées sur le SBAM – sourire, bonjour, au revoir, merci – diffèrent grandement de celles en caisses automatiques. En effet, les interactions deviennent « plus fonctionnelles et techniques […]. 2

L’une de nos observations menées en fin d’après-midi l’illustre : dans une situation où une cliente […] se retourne pour voir s’il n’y a pas quelqu’un derrière elle. Une caissière l’observe adossée à un des frigos. Finalement, elle s’approche de la cliente en souriant […]

La relation de service se voit reconfigurée : l’employée se déplace vers la cliente, qui attend, pour l’aider et non pour encaisser, alors que l’inverse se réalise aux caisses traditionnelles. Les interactions aux caisses automatiques se font plus rares et sont souvent initiées par une communication non verbale. En se retournant, la cliente a donné avec son corps une indication à l’employée, un acte qui est suffisant pour comprendre qu’elle a besoin de son assistance. Scanner le même article de manière répétée, voir les émotions manifestes sur les visages des client·e·s sont également d’autres indicateurs non verbaux qui invitent les employé·e·s à venir en aide. 

Quand la technologie remplace l’homme…

Les caisses automatiques nous montrent que les employé·e·s sont devenu·e·s polyvalent·e·s et sont cantonné·e·s à plusieurs tâches et non plus uniquement au travail habituel « derrière la caisse ». Contrairement aux caisses classiques, les caisses automatiques leur donnent donc bien plus de travail et modifient le type de communication : l’interaction aux caisses classiques est faite selon le SBAM, alors que celle aux caisses automatiques commence généralement par des gestes et des regards. Toutefois, ce travail a été écrit avant la pandémie, il serait intéressant de nous questionner sur les différents éléments abordés avant, actualisés à l’ère du coronavirus : l’occupation de l’espace est-elle différente avec la distanciation sociale ? De nouvelles activités sont-elles déployées ? Les interactions entre les client·e·s et les employé·e·s sont-elles minimisées ? Diffèrent-elles avec l’obligation du port du masque ?

Références

1Amacker, M., Büchler, T., Funke, S., Mäder G., (2018). Les effets du self checkout et du self-scanning sur les conditions de travail, sur la santé et sur l’identité professionnelle du personnel de vente dans le commerce de détail. (Étude en ligne), Université de Berne, Centre interdisciplinaire pour la recherche sur le genre IZFG, Suisse.

2Bernard, S. (2012). Conflits de temporalités dans les services : le cas des caisses automatiques. Temporalités, no.16, 1-17. https://doi.org/10.4000/temporalites.2250

3Bernard, S. (2014). Le travail de l’interaction: Caissières et clients face à l’automatisation des caisses. Sociétés contemporaines, 94, 93-119. https://doi.org/10.3917/soco.094.0093

4Bézaguet, L. (2016, 29 décembre). Adieu caissières! Les paiements automatiques s’intensifient. La Tribune de Genève. https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/adieu-caissieres-paiements-automatiques-s-intensifient/story/14686498

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceUyên Khanh Truong, étudiante de Master en sciences sociales
Contactuyenkhanh.truong@unil.ch
EnseignementAtelier Ecriture scientifique

Felix Bühlmann

© Illustration : Uyên Khanh Truong

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Se déplacer avec un déficit visuel : entre autonomie et vulnérabilité

Par Damien Mioranza et Marie Voisard

L’autonomie constitue sans doute l’une des notions clés du travail d’accompagnement médico-social de personnes en situation de handicap, mais elle reste principalement pensée comme une caractéristique individuelle ; une personne est généralement considérée plus ou moins autonome selon sa capacité à réaliser seule différentes actions.

Nous tenterons de repenser cette notion, afin de souligner non seulement les relations que les individus entretiennent avec leur environnement, mais aussi la collaboration entre les divers membres des espaces publics. Pour cela, nous nous appuierons sur l’observation des déplacements de deux jeunes en situation de déficit visuel, Inès et Danni*, respectivement dix-sept et quinze ans. 

Situation de handicap
La notion de situation urbaine handicapante renvoie au modèle de Processus de production du handicap (PPH), qui se situe à la frontière entre une conception individualiste et une conception sociale du handicap. Pour appréhender au mieux les diverses situations de handicap, le modèle du PPH préconise de prendre en compte des facteurs personnels, comme les différences corporelles et fonctionnelles qui influencent le développement des individus. Ainsi que les facteurs environnementaux et sociaux « […] qui, par des processus institutionnalisés d’oppression, d’exclusion, de dévalorisation, d’invalidation, créent le handicap. »(p. 22-28).

Si se déplacer de manière autonome revient pour eux à prendre les transports publics et à se rendre de leur domicile à leur école seul·e. Nous décrirons le travail nécessaire à la réalisation de ces déplacements puis nous nous intéresserons aux interactions entre les jeunes observé·e·s et les autres membres des espaces publics.

L’autonomie comme accomplissement perceptif : mobiliser des prises pour l’action

Pour effectuer leurs déplacements quotidiens et identifier par exemple l’emplacement d’un passage pour piéton, le bord du trottoir ou la sortie d’une gare, Inès et Danni, mobilisent ce que Rachel Thomas5 appelle des « prises pour l’action ».  

Pour devenir une prise pour l’action, une propriété de l’environnement doit non seulement être disponible, perceptible et localisable dans l’espace, mais doit aussi être mise en lien avec l’action en cours. 

Les aménagements urbains spécifiquement conçus pour les personnes en situation de handicap visuel, tels que des revêtements en relief au sol ou les feux de signalisation sonores font office de prises pour l’action. Mais nous constatons également qu’Inès et Danni mobilisent d’autres caractéristiques perceptibles de l’environnement urbain, comme les bruits de la ville ou le rythme de marche des autres piétons. Ainsi sur le chemin de l’école, Inès se sert d’un abaissement de trottoir situé à proximité d’un revêtement pavé, qu’elle perçoit à la canne comme aux pieds. C’est la perception de ces caractéristiques du sol qui lui permettent de situer le passage piéton qu’elle emprunte pour traverser la route.

Pour devenir une prise pour l’action, une propriété de l’environnement doit être à la fois disponible, localisable dans l’espace et mise en lien avec l’action en cours. Se déplacer dans l’espace public relève ainsi d’un accomplissement perceptif situé5.

L’usage de la notion de prise pour l’action nous invite à passer d’une conception du handicap comme propriété individuelle à une focalisation sur la situation urbaine handicapante. Plus encore, elle nous permet d’avancer une conception écologique de l’autonomie. Se déplacer de manière autonome revient ainsi à dépendre de l’adéquation entre les caractéristiques de l’environnement et ses compétences propres de passant·e, voyant·e· ou non voyant·e.

L’autonomie, résultat d’un travail collectif

L’observation fine des interactions entre les personnes voyantes et non-voyantes nous a permis de réaliser que l’autonomie dans les déplacements ne peut pas se limiter à sa dimension perceptive et motrice. Puisqu’elle résulte d’un travail collectif d’ajustement de l’ensemble des membres des espaces publics.

En tant qu’« attracteur catégoriel »4, la canne blanche joue un rôle central entre les personnes voyantes, malvoyantes et non voyantes. Sa visibilisation permet à Danni et Inès de bénéficier de l’attention et de la collaboration des autres passant·e·s. Inès qui est atteinte de cécité ne peut pas s’en passer mais Danni qui est fortement myope en fait une utilisation variée. Ainsi, lorsqu’il est familier des lieux dans lesquels il se rend, il la dissimule partiellement et lorsqu’il en sent le besoin, il la tient devant lui, exposant son déficit aux tiers. Autrement dit, en étant porteurs d’une canne blanche, Danni et Inès produisent la catégorie « malvoyant ». Elle et il attirent l’attention des passant·e·s et les autorisent à rompre l’inattention civile qui régit en principe les relations entre anonymes dans l’espace public. 

Lors de l’observation du déplacement que Danni effectue quotidiennement de la gare à son lieu de formation, nous relevons l’extrême rapidité avec laquelle il se déplace. Bien qu’il soit habitué à ce trajet, la familiarité n’est pas la seule explication de son aisance. En effet, l’école spécialisée dans laquelle il se rend, se situe à proximité de plusieurs échoppes. Les commerçant·e·s, qui semblent ainsi habitué·e·s à la présence des enfants avec un déficit visuel dans le quartier, ont adapté leurs habitudes. Quand Danni s’approche, nous remarquons qu’ils s’empressent de retirer les obstacles qui encombrent son passage.

L’inattention civile
Pour Erving Goffman2 (p. 83-84), les contacts entre inconnus dans les lieux publics sont caractérisés par l’inattention civile, à savoir la démonstration, par un·e passant·e, de la prise en compte de l’existence d’un·e autre sans pour autant lui manifester une attention particulière. L’inattention civile se manifeste habituellement par un échange de coups d’œil et permet notamment aux piétons de ne pas se rentrer dedans et de se signifier mutuellement leurs intentions sans passer par des explications verbales.A la suite de Goffman, Marc Relieu4 propose le concept « d’attention civique ». Il estime qu’un marqueur catégoriel tel qu’une canne blanche rend les passant·e·s attentives et attentifs à la présence et aux besoins des non-voyant·e·s qui les portent. Les passant·e·s seraient alors disposé·e·s à adapter leur comportement et à proposer leur aide.

Cet événement met en lumière la nature coopérative des relations entre les individus voyant·e·s, et mal-voyant·e·s. Ces ajustements se déroulent sur un mode implicite et font rarement l’objet d’explications verbales. Les passant·e·s en présence d’une personne qu’ils estiment non voyante passent alors, pour le dire comme Relieu4 (p. 147) « de l’inattention civile à l’attention civique ». Danni en est conscient et semble compter implicitement sur l’attention active des passant·e·s.

Se déplacer de manière autonome revient ainsi à dépendre de l’adéquation entre les caractéristiques de l’environnement et ses propres compétences de passant·e, et ce que l’on soit voyant·e ou non voyant·e.

De même, Inès nous relate une traversée de route difficile. Sous la pluie, alors que la route mouillée modifie le bruit des voitures, elle ne parvient pas à savoir si un véhicule à proximité s’arrête. Elle attend face au passage piéton, sans oser avancer. Après un certain temps, un conducteur de sa connaissance s’arrête, sort de sa voiture et l’aide à traverser. L’écart à la norme, à savoir un temps d’arrêt particulièrement long attire certainement l’attention du conducteur, qui de plus la connaît. Ce dernier décide de sortir de son véhicule et d’aider Inès à traverser plutôt que de continuer son chemin en s’agaçant. Nous supposons que la canne blanche qu’Inès tient dans sa main ainsi que d’autres marqueurs catégoriels permettent au conducteur d’interpréter la situation de manière adéquate. Autrement dit, il ne voit pas une piétonne qui attend de manière inexpliquée devant un passage piéton, mais une jeune non-voyante en difficulté pour traverser la route sous la pluie. C’est cette interprétation adéquate, permise par la présence de marqueurs catégoriels ainsi que par sa connaissance d’Inès, qui le poussent à s’arrêter pour proposer son aide.

Autonomie et vulnérabilité dans l’espace public

Nos observations nous amènent à considérer que se déplacer de manière autonome revient à être placé·e dans une situation de double dépendance. Les passant·e·s voyant·e·s comme non-voyant·e·s dépendent de l’adéquation entre les caractéristiques de l’environnement et leurs compétences de passant·e, ainsi que du travail collectif d’ajustement et de coopération des autres usager·ère·s des espaces publics. 

« […] La vulnérabilité et la dépendance ne sont pas des accidents de parcours qui n’arrivent qu’aux « autres » quels qu’ils soient : elles caractérisent toutes les vies humaines. »

(Paperman 2010 : 56)

Les jeunes que nous avons observé délèguent une part de l’attention nécessaire aux passant·e·s voyant·e·s qu’elles et ils s’attendent à croiser dans la rue. En ce sens, nous proposons de penser l’autonomie de manière distribuée, non seulement entre les passant·e·s mais également avec les objets techniques, feux sonores, marqueurs au sol ou même véhicules et passages piétons qui habitent, structurent et dynamisent l’espace public. Pour le dire comme Patricia Paperman3 « […] la vulnérabilité et la dépendance ne sont pas des accidents de parcours qui n’arrivent qu’aux «autres» quels qu’ils soient: elles caractérisent toutes les vies humaines.» (p. 56).[4]  Or, nos observations nous permettent de considérer la rue comme un espace de vulnérabilité dans lequel nous dépendrions toutes et tous de l’attention des un·e·s envers les autres.

Références

1Fougeyrollas, P. (2010). La funambule, le fil et la toile. Transformations réciproques du sens du handicap. Québec [Que.] : Presses de l’Université Laval. 

2Goffman, E. (1966). Behavior in Public Places. Notes on the Social Organisation of Gatherings. New York, The Free Press.

3Paperman, P. (2010). Éthique du care : un changement de regard sur la vulnérabilitéGérontologie et société, 2(2), 51-61.

4Relieu, M. (1994). Les catégories dans l’action : L’apprentissage des traversées de rue par des non-voyants. Dans Fradin, B., Quéré, L., & Widmer, J. éd., L’enquête sur les catégories : De Durkheim à Sacks (pp. 144-170). Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales.

5Thomas, R. (2003). L’accessibilité des piétons à l’espace public urbain: un accomplissement perceptif situé. Espaces et sociétés, 2(2-3), 233-252.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AuteursDamien Mioranza et Marie Voisard, étudiants de Master en sciences sociales
ContactDamien.mioranza@unil.ch
Marie.voisard.1@unil.ch
EnseignementAtelier Enfant, enfances et santé

Daniela Cerqui Ducret, Michael Cordey et Carla Vaucher