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Le sans-abrisme dans la ville de Lausanne ; la problématique de la politique d’urgence

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Quand l’homophobie ressurgit à travers le débat sur le mariage pour tous

Comment analyser les discours politiques dans le cadre d’une votation populaire en Suisse ? Comment comprendre l’origine des arguments utilisés par les opposants à l’évolution des droits des personnes LGBT ? 

Nous tenterons ici de lier à la fois les bases argumentaires de l’homophobie et les arguments contre l’extension de la norme pénale antiracisme aux discriminations basées sur l’orientation sexuelle, afin de distinguer les différentes formes d’homophobie2.


En effet, dans le cadre de l’initiative parlementaire de Mathias Reynard, les discours observés relèvent de l’homophobie libérale, « qui renvoie au silence de la vie privée les gays et les lesbiennes »1 et de l’homophobie différentialiste, selon laquelle seule l’hétérosexualité est claire et fait office de référence en termes de sexualité « normale »1. Décortiquons ces deux premiers argumentaires. 

Méthodologie
Le codage des arguments entendus dans les débats parlementaires sur l’initiative antihomophobie de Mathias Reynard (7 séances entre le Conseil national et le Conseil des Etats) ainsi que sur Forum (17 émissions) donne lieu à une base de données de 288 arguments, avec 192 arguments en faveur de l’extension de la loi et 96 s’y opposant, ce qui nous donne un ratio de 2/3 pour et 1/3 contre. Il est intéressant de soulever que ce ratio est proche du résultat de la votation du 9 février 2020, soit 63,1%. Cette base de données est désormais hébergée et disponible sur la plateforme FORSbase3.

De l’homophobie différentialiste…

L’homophobie différentialiste se manifeste à travers deux types d’arguments. Le premier, dont l’occurrence est la plus forte au cours des débats parlementaires et radiophoniques analysés, est celui de l’« UDC-phobie », dont l’invention revient à l’ancien conseiller national Oskar Freysinger :

« Monsieur Reynard, je vous ai bien entendu. En tant que membre d’un groupe social appelé UDC, je suis systématiquement, depuis seize ans, stigmatisé, insulté, dénigré et discriminé (Brouhaha ; remarque intermédiaire Sommaruga Carlo : Voilà qu’il va nous faire sa Marion Maréchal !) – la preuve : par des messieurs comme lui, qui nous comparent à des nazis, qui nous insultent de la manière la pire qui soit, en étant comparé à un nazi. Etes-vous d’accord de rendre l’UDC-phobie pénale au même titre que l’homophobie ? (Brouhaha) »5

Le deuxième argument de type « différentialiste » est celui du manque de clarté des définitions d’orientation sexuelle et d’identité de genre. A nouveau, il s’agit de défendre que seule l’hétérosexualité se définit clairement, comme le montre cet extrait d’Yves Nidegger, conseiller national UDC genevois :

« L’orientation sexuelle se définit par une pulsion, une direction du désir. Alors, des hommes attirés par des hommes, cela c’est facile à comprendre; des femmes attirées par des femmes, aussi. La bisexualité comme orientation, c’est une boussole qui vous indiquerait à la fois le nord et le sud ; l’orientation est évidemment difficile. Et je ne vous parle pas de l’intersexualité et de toutes les initiales que l’on ajoute au groupe LGBT, etc. – toutes les trois semaines, on ajoute une nouvelle lettre. Cela montre bien qu’on est dans un flou relativement important.»6

…à l’homophobie libérale 

L’homophobie libérale selon laquelle l’homosexualité est une affaire de vie privée, se manifeste également à travers deux types d’arguments. 

Le premier postule que le droit actuel est suffisant, au regard de l’article 8 de la Constitution . D’un point de vue « libéral », c’est compréhensible puisque l’homosexualité serait une affaire de vie privée qui n’aurait pas à être régulée par le droit public, comme le souligne Marc Früh, membre de l’Union Démocratique Fédérale (UDF) à l’origine du référendum, lors d’un débat sur les ondes de Forum intitulé « Le grand débat – Homophobie: faut-il pénaliser? »  :

« Oui, ça nous arrange, parce que c’est clair, on voit que c’est un mouvement qui est aussi partagé. Mais c’est surtout un mouvement qui n’a pas envie d’être poussé dans un coin, mis de côté parce qu’il y a dans ses membres des gens qui vivent en Suisse et qui reconnaissent que c’est bien de vivre en Suisse, et que déjà, il y a chez nous, l’article 8 de la Constitution fédérale, qui garantit que nul ne doit subir de discriminations du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale. Donc les homosexuels, les LGBT, sont absolument protégés par la loi de l’article 8, et cette extension de l’article 261 bis du code pénal est absolument inutile. »8

Le deuxième argument libéral postule que le code pénal n’est pas le bon instrument pour combattre l’homophobie. A nouveau, si l’homosexualité est reléguée au domaine privé, des discussions libres avec les amis et la famille devraient se montrer suffisantes pour résoudre le problème de l’homophobie de la même manière que l’on traite les propos injurieux des élèves envers les leurs. C’est ce que prétend notamment le libéral-radical Frédéric Jollien, enseignant de profession comme Mathias Reynard :

« Oui, alors justement, c’est là le problème. C’est qu’il faut arrêter de croire que c’est à l’Etat de faire quelque chose […] Moi je suis enseignant, comme Mathias. D’ailleurs, en classe, j’ai des élèves qui ont sans arrêt ou très régulièrement des propos injurieux envers leurs camarades. Qu’est-ce que je fais ? Alors je peux les punir et les mettre dans le coin. Ça c’est quelque chose que je fais en plus parce que c’est des règles internes et privées à l’établissement. Mais en plus, le but pour faire comprendre à quelqu’un qu’il est dans l’erreur, c’est de lui expliquer, de lui répondre. On doit pas jeter les gens en prison parce qu’ils disent des bêtises. »7

En passant par la « paranoïa »

Enfin, l’homophobie que je qualifie de « paranoïaque », est cette homophobie ayant recours à l’argument de la liberté d’expression, mis en avant par l’Union démocratique fédérale :

L’adjectif « paranoïaque » est repris des travaux de Richard Hofstadter. Cet auteur s’intéresse à ce qu’il désigne par l’expression « style paranoïaque » dans la politique américaine. Les traits caractéristiques en sont les suivants : « outrance, sentiment de suspicion, fantasme de la conspiration »4. Dans le cas présent, soit l’initiative Reynard, l’UDF se positionne donc comme défenseur de la liberté d’expression, une valeur essentielle mise à mal par cette « loi de censure ». L’« outrance, le sentiment de suspicion et le fantasme de la conspiration »4 sont particulièrement perceptibles dans la vidéo diffusée par l’UDF lors de sa campagne référendaire10, où l’on apprend qu’une entrée en vigueur de la loi Reynard provoquerait une sorte d’apocalypse.

« Nous nous battons pour la liberté d’expression, qu’elle reste. Qu’on puisse parler de sexualité. L’être humain est une bête sexuelle. On doit pouvoir parler de toutes les possibilités sexuelles, hétérosexuelles, homosexuelles, et cetera. On doit avoir une possibilité de discussion et on ne doit pas être bâillonné sur ce sujet, ce que cette loi ferait. »8

Et dans les débats ?

Après avoir illustré cette typologie des différents arguments mobilisés, revenons à leur mobilisation lors du débat sur le mariage pour tous. L’homophobie différentialiste est réapparue à travers la comparaison du conseiller national UDC Yves Nidegger entre le mariage pour tous et sa volonté personnelle de s’unir avec son poisson rouge Bubule, un amalgame entre homosexualité et zoophilie qu’il a déjà utilisé dans le cadre des débats parlementaires sur l’initiative parlementaire antihomophobie.

Avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church.

L’homophobie libérale est, elle, réapparue à travers la suffisance du droit existant, à savoir le partenariat enregistré (même si avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church11).

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats : « L’égalité des droits pour les gays et lesbiennes est considérée comme une menace pour l’essentielle division des sexes, et c’est au nom de celle-ci que les unions homosexuelles doivent être laissées en marge du droit de la famille »2.

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats.

En effet, l’argument anthropologique de « l’interdiction du père », c’est-à-dire qu’un couple de lesbiennes « interdirait » à son enfant d’avoir un père, a été par exemple utilisé par Suzette Sandoz, professeure honoraire à l’Université de Lausanne et ancienne conseillère nationale libérale, lors d’un débat Infrarouge à propos du mariage pour tous9. Une telle « interdiction » provoquée par une PMA menacerait selon elle « la différenciation des sexes, élément indispensable pour la structuration psychique de l’individu [en l’occurrence un enfant] et pour la survie de la civilisation »2.

Face à un débat aussi émotionnel, qui touche cette fois-ci à des visions anthropologiques complètement opposées, les partisan.e.s du mariage pour tous ont eu de la peine à faire entendre toutes les études scientifiques qui pointent l’absence de différences notables entre les enfants éduqués dans des familles nucléaires et ceux éduqués dans des familles homoparentales.

Références

1Borrillo, Daniel (2003). Homophobie. In Eribon, Didier, Lerch, Arnaud, & Haboury, Frédéric (2003). Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes. Paris : Larousse. 

2Borrillo, Daniel & Mécary, Caroline (2019). L’homophobie. Paris cedex 14, France : Presses Universitaires de France.

3Evéquoz, Yves, Delessert, Thierry, Roca i Escoda, Marta : Arguments des partisans et opposants de l’initiative Reynard « Lutter contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle » (2010-2020) [Dataset]. Université de Lausanne – Faculté des Sciences sociales et politiques – SSP – Institut des sciences sociales – ISS. Distributed by FORS, Lausanne. https://forsbase.unil.ch/project/study-public-overview/16926/0/

4Hofstadter, Richard (2012 [1952]). Le style paranoïaque : Théories du complot et droite radicale en Amérique. Paris : F. Bourin.

Autres références

5Bulletin officiel du Conseil national du 11.03.2015 (Vorprüfung – Examen préalable)

6Bulletin officiel du Conseil national du 25.09.2018 (Erstrat – Premier Conseil)

7Forum (2015, 17 mai). Faut-il interdire l’homophobie au même titre que le racisme et l’antisémitisme ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/faut-il-interdire-lhomophobie-au-meme-titre-que-le-racisme-et-lantisemitisme?id=6769462

8Forum (2019, 13 novembre). Le grand débat – Homophobie : faut-il pénaliser ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/tv/forum/video/le-grand-debat-homophobie-faut-il-penaliser?id=10862922

9Radio Télévision Suisse (RTS). Infrarouge. https://www.rts.ch/emissions/infrarouge/12470431-mariage-pour-tous-pour-le-meilleur-ou-pour-le-pire.html

10Youtube (consulté le 21 janvier 2020). Nein zum Zensurgesetz. https://www.youtube.com/watch?v=9WbAePb-LFk

11Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=Z3EO013g0tM

Informations

Pour citer cet article : Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AuteurYves Evéquoz, Diplômé UNIL MA Sciences Sociales (2020), collaborateur scientifique (UNIFR & HES-SO)
Contactyves.evequoz@unifr.ch
EnseignementMémoire de Master en sciences sociales

Marta Roca i Escoda (direction), Philippe Gonzalez (expert) et Thierry Delessert (maître de stage)

© Keystone, Michael Buholzer

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La diaspora Erythréenne en Suisse : deux camps opposés

Par Nouria Zeggani

basé sur un travail écrit en collaboration avec Chloé Biondo.


La diaspora Erythréenne


La Suisse est l’une des destinations d’exil privilégiées par la communauté́ érythréenne, première population demandeuse d’asile en Suisse. Dispersée en raison de la migration, la population érythréenne compte un tiers d’individus vivant hors du pays  (Gouery & Jeangene Vilmer, 2014: 10) . Cette réalité́ est due entre autres à l’instauration du service national obligatoire à durée indéterminée. Instauré en 2002, il n’a pas pour seul objectif de « défendre le pays, mais aussi de le reconstruire suite à la guerre d’indépendance et de propager l’idéologie nationale »5

Bien qu’une partie considérable de la population érythréenne vive hors du territoire national, les liens au pays d’origine demeurent importants à travers le soutien à la famille et la redevance de 2%5 à l’État, aussi appelée « taxe de reconstruction » sans laquelle aucun retour aux pays n’est possible.

Qu’en est-il alors du sentiment d’appartenance au pays d’origine ? Existe-il un sentiment d’appartenance à une communauté érythréenne résidant en Suisse ? La relation au pays d’origine influe-t-elle sur les liens créés dans le pays d’accueil ?

Guerre d’indépendance3
L’Érythrée, ancienne colonie italienne, à la fin de la seconde guerre mondiale fut donnée à l’Éthiopie par les nations unies en 1950 dans le but d’en faire une province autonome d’un état fédéral socialiste. Dès 1961, sous les ordres du général Isayas Afwärqi, une lutte armée commence qui par l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Isayas Afwärqi devenu président, avec le front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), anciennement le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), instaure le service national qui consistant à 6 mois de formation et 1 ans à l’armée ou dans une institution civile étatique. « Tous les citoyens n’ayant pas participé à la guerre pour l’indépendance » y sont contraint, hommes et femmes de 18 à 40 ans. Suite au conflit Erythrée-Etiopie de 1998 à 2000, le service national est prolongé indéfiniment. Impactant aussi sur plusieurs libertés primaires, le service national est considéré comme une forme de travail forcé et est symptomatique d’un état totalitaire et autoritaire.


Faire groupes au sein de la communauté

D’après Brubaker2, il serait préférable de penser l’appartenance communautaire comme un processus et de prendre comme catégorie d’analyse non pas les groupes en soi, mais la manière de faire groupes. En effet, plutôt que de partir du principe qu’un groupe en est un, il s’agit de chercher dans les discours, les actes quotidiens, la manière dont les personnes concernées soulignent ou transgressent les frontières pour faire et défaire les groupes. Ainsi, des facteurs extérieurs peuvent influer aussi sur le maintien du groupe. Il peut s’agir notamment de l’État et des institutions qui sont rattachées, de partis politiques, d’association à l’origine de mouvements sociaux ou encore d’églises6.

Du pays…à la diaspora : une fracture

Il est ressorti des principaux entretiens menés que la population Erythréenne résidant en Suisse est partagée entre anti- et pro-gouvernement erythréen. En effet, la communauté est « divisée en deux », en termes de « pour » ou « contre » (le gouvernement) selon nos interlocuteurs. Si cette division est prégnante au sein de la population en Erythrée, elle l’est aussi au sein de la diaspora. La position face au gouvernement semble être une composante majeure de l’identité́ politique d’un.e Erythréen.ne et joue comme un marqueur social. 

Démarche méthodologique
Nous avons rencontré quatre interlocuteurs (Adiyam*, Efrem*, Maikel*, Abel*), de première génération de migration (ayant vécu en Érythrée) autant que de seconde génération (enfants de la diaspora). Nous avons ainsi pu récolter leurs témoignages sur leur lien direct ou indirect avec le pays d’origine, ainsi que les différents liens formés dans la diaspora érythréenne suisse. La prise de contact avec nos interlocuteurs s’est avérée être un défi. Parfois les interviewés refusaient d’aborder un sujet car traumatique, ne répondaient à nos sollicitations, venaient à des interview sans s’annoncer et sans que nous n’ayons eu de contacts avec, accompagnant un interviewé, ou par le biais du bouche-à-oreille.

Selon les dires d’Adiyam, il s’agit d’un élément engendrant une forme d’altérité́ au-delà̀ des frontières nationales : 

« Du coup dans la diaspora, tu as ce clivage clairement. On a deux communautés. Tu vas avoir la communauté́ pro et la communauté́ contre. »

Adiyam

Selon lui, l’appartenance à l’un ou l’autre des groupes relève moins d’idées politiques personnelles, mais repose sur des affiliations à des factions communautaires et familiales. Loin de former une « communauté » diasporique unifiée – présupposé souvent répandu dans les écrits sur les diasporas, la population érythréenne est divisée en deux communautés qui se différencient par des clivages socio-politiques.

Ancien et nouveau 

Le clivage se retrouve à cheval sur un autre clivage qui construit et est construit par le positionnement pro et anti gouvernemental. En effet, celui-ci est aussi la consequence de deux vagues mirgatoires distinctes. Une premiere plus ancienne constituée de personne fuyant la guerre et une seconde plus recente, celle des exilées. Les anciens et les nouveaux. Le premier terme renvoie aux générations ayant émigré il y a plusieurs dizaines d’années, au moment de l’indépendance, et ont transmis l’image du pays à leurs enfants. En opposition, le terme « nouveaux » désigne ceux et celles qui viennent de quitter l’Érythrée, qui « ont vécu la réalité́ de la chose, du système politique érythréen ». Ce clivage est abordé par nos interlocuteurs : Adiyam mentionne par ailleurs une institution spécialement destinée aux jeunes de la diaspora, participant à la célébration du pays d’origine lointain appelée Youth People’s Front for Democracy and Justice1. Le clivage entre pro et opposants et/ou celui entre anciens et nouveaux est donc rendu significatif par les organisations qui mobilisent la catégorisation politique.


Pro ou anti : quand les clivages politiques organisent la vie communautaire

Ce clivage organise en grande partie la vie sociale des Erythréens en Suisse, puisqu’il participe à la formation des organisations communautaires. Selon Adiyam, il existe des institutions au sein des communautés érythréennes, qui non seulement témoignent du clivage pro-opposants mais le pérennisent également : 

« On s’aime pas, on fait pas les mêmes fêtes. On va fêter l’indépendance [de l’Érythrée] : ils vont faire leur fête, on va faire la nôtre. […] On a des églises séparées opposants et église érythréenne pro. […]». 

Adiyam

Alors que ces structures ont pour rôle premier de matérialiser le sentiment d’appartenance communautaire à travers des actes d’entraide et de solidarité́ lors d’évènements comme les mariages et les enterrements, elles renforcent également ce clivage politique. Adiyam témoigne de la manière dont cette fracture est reflétée au sein des centres communautaires, qui recrutent et excluent des membres selon ce critère.

La position politique face au gouvernement est une composante majeure de l’identité́ d’un·e Erythréen·ne.

Ces rivalités sont allées jusqu’à la dénonciation de certaines activités à l’ambassade, débouchant sur des interdictions de retours au pays. À nouveau, la position politique face au gouvernement est mobilisée par les membres de l’association pour distinguer un “eux” du “nous” et exclure les premiers des activités de l’association. Conscients que la politique est source de conflits, trois de nos interlocuteurs insistent sur le fait que l’ « on ne peut pas parler politique avec n’importe qui ». Cette censure, développée à l’échelle individuelle, participe aussi à la réification du clivage entre « eux » et « nous ».


Au-delà de la fracture idéologique


Comme observé auparavant, la constitution d’un lien communautaire en Suisse par la communauté́ érythréenne s’effectue par la réification de la catégorie politique. Cette construction de l’identité́ communautaire dans la diaspora érythréenne passe par le soutien des organisations autant que par les “everyday actions”2 qui marquent l’appartenance à un groupe et/ou le rejet du groupe adverse. Cependant, plusieurs aspects des témoignages récoltés soulignent des stratégies permettant de contourner le clivage.

Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend.


Celles-ci peuvent passer par la minimisation du clivage comme Maikel qui ressent une tension, mais la dépeint comme minime et s’arrêtant à la politique. Elles peuvent être de l’ordre d’un simple évitement de sujet comme Abel semble le faire. Elles peuvent être autant un acte proche du militantisme, en déconstruisant volontairement les séparations attendues à la manière dont Efrem revendique ses efforts d’accueil de la nouvelle génération. Et elles sont, de manière générale, une façon de faire prévaloir la culture, les langues, les expériences et les origines communes comme Adiyam le verbalise, et comme Efrem, Abel et Maikel le sous-entendent. Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend. En effet, Adiyam explique que lorsqu’elle croise une personne érythréenne ou éthiopienne, c’est par ce terme, intraduisible et qui semble faire référence à ce qu’ils ont de commun, qu’ils et elles s’identifient.

Notes

1Le YPFDJ est une organisation nationaliste de la jeunesse issue de la diaspora érythréenne. Il s’agit d’une branche de l’organisation du Front populaire pour la démocratie et la justice, qui gouverne l’Erythrée en tant que parti unique.

Références

2Brubaker, R. (2002), “Ethnicity without groups” in: Archives Européennes de Sociologie, Vol. 43, No. 2, Études critiques, Cambridge University Press, pp. 163-189. h​ ttps://www.jstor.org/stable/23999234 

3Bozzini, D. (2014). Surveillance, répression et construction collective de l’insécurité en Érythrée. Politique africaine (Paris, France : 1981)135(3), 137–157. https://doi.org/10.3917/polaf.135.0137

4Gouéry, F. Jeangène Vilmer, J.-B. (2014). Erythrée : entre splendeur et isolement. Paris : Non lieu. 

5Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) (2015). Rapport EASO : Erythrée, étude de pays (Résumé). Berne-Wabern : Confédération suisse. P. 2 et 4.

6Brubaker, R. (2002). op. cit., p. 172

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrices Nouria Zeggani et Chloé Biondo, étudiantes de Master en sciences sociales
Contact nouria.zeggani@unil.ch
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