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Ce que disaient les militantes portugaises après la Révolution des Œillets

Par Andreia Abreu Remigio

Révolution 101

Le Portugal a été sous un régime dictatorial (Estado Novo) des années 1920 jusqu’au 25 avril 1974. Le pays était caractérisé par un corporatisme autoritaire qui exploitait, entre autres, l’inégalité hommes-femmes pour discipliner la main d’œuvre. À ce moment-là, le Portugal était également engagé dans des guerres coloniales en Angola, au Mozambique, et en Guinée-Bissau, qui coûtaient très cher à la population, tant en argent qu’en vies humaines. Lassés, un certain nombre de soldats ont commencé à s’organiser. Le 25 avril 1974, un groupe d’officiers, le MFA (Mouvement des Forces Armées), a ainsi lancé son coup d’État et a obligé le dictateur Marcelo Caetano à démissionner sans violence1. Après le coup d’État, les élections ont eu lieu en 1975 et l’Assemblée constitutionnelle a été créée un an plus tard, ce qui a établi le Portugal en tant que république démocratique parlementaire. Les guerres coloniales ont également pris fin, et les colonies telles que l’Angola et le Mozambique ont obtenu leur indépendance. Bien que les revendications ouvrières aient désormais pris une place plus importante, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisés et naturalisés à travers les mœurs promues par l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre2.

Bien que les revendications ouvrières aient enfin pris le devant de la scène, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisées et naturalisées à travers les mœurs de l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre.

Problématique

Alors en quoi les archives des collectifs (de type « manifeste » ou article de journal) de femmes permettent-elles de saisir les défis spécifiques auxquels les femmes ont été confrontées dans la construction d’une société démocratique au Portugal de 1974 à 1980 ? Les revendications sont-elles différentes parmi les collectifs ?

Ce travail de recherche mené dans le cadre du séminaire « Politiques du genre et de la sexualité » porte sur trois collectifs. Le Mouvement démocratique des femmes (MDM) est une association non-gouvernementale, créée quelques années avant le coup d’État et alliée du Parti communiste. Leurs revendications portent principalement sur les intérêts des femmes ouvrières. L’Union des femmes antifascistes et révolutionnaires (UMAR), maintenant appelée Union des Femmes Alternatives et de Réponse, est une organisation de défense des droits des femmes fondée juste après la Révolution en 1976 par des membres du parti d’extrême gauche de tendance marxiste-léniniste Union démocratique du peuple, mais qui a toujours été complètement autonome. Le Mouvement de libération des femmes (MLM) était un groupe féministe radical qui luttait pour le droit à l’égalité des chances et contre la discrimination fondée sur le sexe2.

Revue de la littérature

Dans la littérature, il est souvent théorisé que « les revendications portées par les ouvrières omettent en général d’évoquer des problématiques soulevées par les mouvements féministes [et] qu’inversement, les mouvements féministes, souvent composés de femmes issues des milieux plutôt aisés, n’ont peut-être pas assez intégré les spécificités des revendications portées par les ouvrières. »3. Dans tous les cas, la condition de toutes les femmes portugaises avait été cimentée pendant si longtemps que même la Révolution des Œillets n’a pas suffi à assimiler une nouvelle perspective de genre. Les grandes figures et les grands événements féministes mondiaux, de la Convention de Seneca Falls à Simone de Beauvoir, étaient très peu connus de la population lusophone4. L’Estado Novo en particulier a renforcé la discrimination de genre dans la société portugaise. La représentation des femmes était telle que leur « épanouissement » ne pouvait avoir lieu que dans la sphère domestique4. Et les mœurs et coutumes, comme la domesticité, la chasteté, l’obéissance, étaient dictées par l’Église catholique5. L’émancipation féminine fut donc souvent éclipsée par la lutte contre le fascisme.

Les ouvrières oubliaient souvent de parler des problèmes soulevés par les féministes, tandis que les féministes, généralement issues de milieux aisés, ne tenaient peut-être pas assez compte des revendications spécifiques des ouvrières.

Analyse thématique des archives

Dans la « Charte des droits de la femme » du MDM, le droit à l’avortement est présenté comme dernier recours lors d’une grossesse indésirée, et le collectif prône l’éducation sexuelle et l’accès aux contraceptifs pour éviter les grossesses non désirées. Dans un article de « Diário de Lisboa » de 1977, le mouvement critique aussi la loi répressive de 1886 qui pénalise l’avortement et plaide pour sa légalisation comme une question de santé publique. Le MLM, lui, appelle également à l’abolition des lois fascistes sur la famille, et exige l’avortement libre et gratuit ainsi que la contraception. Dans un article de « Jornal Extra », nous pouvons voir que les trois collectifs ont même collaboré pour pousser une pétition visant à légaliser l’avortement. Les archives révèlent que la lutte pour les droits des femmes était complexe et souvent entravée par des contextes politiques et sociaux. L’UMAR et le MDM ont su naviguer entre ces obstacles en alignant leurs revendications avec les idéologies socialistes, tout en faisant avancer des causes féministes essentielles. Toutefois, l’avortement n’a été décriminalisé qu’en 2007 au Portugal. Bien qu’une loi de 1984 ait légalisé l’avortement dans certains cas, les institutions et le corps médical étaient si peu disposés à l’appliquer que la plupart des avortements ont continué à être pratiqués clandestinement5.

Le secteur de la petite enfance est également un point crucial. Le MDM militait pour les droits des enfants, l’accès à l’éducation et au système de santé, et la création de crèches et écoles. L’UMAR soulignait l’importance de valoriser ce secteur pour soulager les mamans et offrir une meilleure éducation, réclamant plus de crèches, d’accompagnement pendant la grossesse, d’allocations familiales et de centres de planning familial.

Le travail est aussi un des thèmes récurrents et centraux pour les trois collectifs, qui insistent sur le droit au plein-emploi, l’égalité salariale et l’accès à la formation professionnelle. Le MDM demandait le droit au travail, l’égalité salariale et de bonnes conditions de travail. L’UMAR réclamait l’égalité d’opportunités et une meilleure égalité salariale. Le collectif abordait aussi l’augmentation du coût de la vie le problème du chômage et des conditions de travail. Le MLM, lui, listait le travail domestique et l’accès à l’emploi comme secteurs nécessitant la mobilisation des femmes.

Le féminisme est le thème central « exclusif » du MLM. Par contraste, l’UMAR reconnaît que les femmes sont considérées comme des objets de consommation, mais sans utiliser le terme « féministe ». Le MLM met vraiment l’accent sur la littérature engagée et la traduction de travaux féministes étrangers. Le collectif critique le patriarcat et les institutions de pouvoir, et déplore la marginalisation des organisations de gauche et les attaques contre elles, soulignant l’importance de se situer par rapport aux mouvements féministes en Europe.

Les archives montrent également que la gauche portugaise restait centrée sur la théorie des classes sociales, réduisant la pensée féministe à un mouvement bourgeois. L’UMAR et le MDM ont utilisé leur légitimité parmi la gauche pour pousser des revendications similaires au MLM. En insistant sur « la femme qui travaille », ces collectifs ont présenté leurs demandes comme purement socialistes. Le MDM, cependant, faisait preuve d’une plus grande prudence. Cette précaution ne découlait pas d’une discordance entre le mouvement et le Parti communiste mais plutôt d’une volonté de maintenir une cohésion idéologique, déguisant les revendications féministes dans la cause ouvrière générale.

Il est important de noter que les collectifs visaient différentes classes sociales de femmes, en raison de la composition sociale de leurs membres. Le MLM, seul groupe autonome ouvertement féministe durant cette période révolutionnaire, était composé principalement de femmes de la classe moyenne et supérieure ayant fait des études. Ce collectif, sans le soutien d’un parti, se faisait souvent attaquer par la gauche pour son avant-gardisme.

Pour conclure, cette analyse soutient que le MDM et l’UMAR étaient des collectifs féministes en pratique, sans pour autant adopter ce qualificatif. Cela était dû au blocage sur le mot « féministe » causé par des décennies d’isolation informationnelle et de censure. Les revendications des collectifs montrent une convergence sur des thèmes essentiels comme la maternité, le travail et le féminisme. Les collectifs partageaient bien de nombreuses revendications, mais leurs approches et soutiens variaient, reflétant les tensions et les défis de cette ère.

Références

1 Varela, R., Robinson, P., & Purdy, S. (2019). A People’s History of The Portuguese Revolution (English language edition). Pluto Press.

2 Melo, D. (2016) Women’s mobilisation in the Portuguese revolution: context and framing strategies, Social Movement Studies, 15(4), 403-416.

3 Thobie, N. (2022). Femmes ouvrières dans la révolution portugaise, 1974-1976. L’exemple de la lutte de la Sogantal. Histoire, Europe et relations internationales, 1, 183-185.

4 Gomes, M. O Lado Feminino da Revolução dos Cravos, Storia e Futuro 25, February 2011, https://storiaefuturo.eu/lado-feminino-revolucao-dos-cravos/

5 de Oliveira, L. (2022). Performing Revolution: Women’s Artistic Agency and Democratization in Portugal (1974–79). Portuguese Studies, 38(1), 62-77.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceAndreia Remigio Andreia, Étudiante en Master en Anglais (branche principale) et Sciences Sociales (branche secondaire)
Contactandreia.abreuremigio@unil.ch
EnseignementCours/Séminaire, Politique du genre et de la sexualité

Par Marta Roca i Escoda, Ghaliya Nadjat Djelloul et Sébastien Chauvin
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Amour et capitalisme, un équation impossible?

Par Sara Lorente Muedra

Si l’on admet que la modernité et les nouvelles formes économiques issues du capitalisme ont imprégné la gestion de nos relations interpersonnelles, et que les nouvelles technologies (telles que les applications de rencontres en ligne), influencent aussi notre rapport aux autres, est-il donc encore possible de créer une relation amoureuse authentique telle que définie par l’héritage romantique ?

L’analyse des relations amoureuses est complexe. Surtout si l’on tient compte de la diversité des perspectives sur l’amour qui coexistent aujourd’hui. Afin d’analyser les conséquences du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, on va partir de l’idée de « l’idéal amoureux romantique ». Cet idéal sera compris tout au long du texte comme une relation intersubjective qui implique la connexion entre deux êtres interdépendants et dans laquelle il y a une attente de réciprocité et une ouverture du sujet à l’autre qui exclut l’égocentrisme et l’égoïsme (Drögue et Voirol, 2011 : 340).

Cette analyse porte sur l’impact du système capitaliste et de la technologie sur les relations interpersonnelles. Les changements sociaux induits par les transformations économiques liées à l’industrialisation favorisent la commercialisation de l’amour, du corps et de la sexualité, donnant lieu à des relations marquées par la superficialité et la consommation incessante de corps. Malgré cela, la recherche d’un lien authentique persiste et déçoit de nombreuses personnes. Sommes-nous confrontés à une crise des relations interpersonnelles ? La tension entre les principes du marché et les aspirations romantiques soulève des questions sur la nature fondamentale de nos relations à une époque marquée par le capitalisme. La question demeure : résisterons-nous à l’emprise du capitalisme sur nos liens humains ou la connexion authentique avec l’autre restera-t-elle un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Une conception de l’amour romantique qui, bien qu’héritée du romantisme du 19e siècle et de la petite bourgeoisie du 20e siècle, fait encore partie de l’expérience amoureuse de nombreuses personnes, en particulier d’une grande partie des femmes, dont la socialisation primaire est encore imprégnée de cette conception des relations amoureuses.

L’illusion du choix individuel, le comportement des consommation et la technologie de l’internet : le cocktail Molotov de la société moderne !

Le développement de l’industrialisation et de la mondialisation a généré de nouvelles dynamiques économiques et sociales qui entrent en contradiction aux normes établies par les communautés précédentes. Cette désynchronisation entre les normes établies et les nouvelles inerties générées par le capitalisme entraînent une perte de cohésion sociale et un sentiment de désorientation et vacuité dans la vie des individus. Un phénomène de la modernité qui conditionne nos relations interpersonnelles et que Durkheim définissait comme « anomie sociale ». Selon Eva Illouz, sociologue et écrivaine franco-israélienne, l’anomie sociale et l’incertitude émotionnelle qui caractérisent notre époque sont le résultat de l’intersection de trois phénomènes : la croyance dans le choix individuel, le comportement des consommateurs sur le marché et l’impact de la technologie internet (Illouz, 2020:14).

Désir indéterminé et corporéité, une boucle qui alimente la sphère des loisirs et de la consommation: l’origine des « relations négatives ».

Un nouveau modèle de sexualité s’installe dans toute la société autour des années 1960. La croyance dans le choix individuel, ancrée dans l’idée que l’amour n’a pas besoin d’être dirigé exclusivement vers le divin, atteignait son apogée lorsque le choix sexuel était culturellement validé sur la base de critères subjectifs. Cette situation, combinée à la perte d’autorité des familles et des communautés traditionnelles, offrait au marché la possibilité de combler le vide social par un processus d’émancipation et d’autonomie. Une liberté et une possibilité de choix fortement influencées par le marché de la consommation.

Le désir individuel moderne, le désire « anomique », est un désir qui a de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. 

Mais dans nos sociétés modernes, l’idéologie du « libre choix » est problématique car elle ne permet pas à l’individu de décider. Le désir individuel moderne, le désir « anomique », est un désir qui a beaucoup de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. C’est un désir impatient, hyperactif et insistant : insatiable (Illouz, 2020:49). C’est le désir d’un individu sans détermination affective, égocentrique, diffus, vague, ambivalent et irrésolu, pour qui le corps devient le lieu du plaisir et de la satisfaction. Un corps hédonique qui deviendra le centre d’une force culturelle aux répercussions considérables : la sphère des loisirs et de la consommation du temps libre, dans laquelle, en effet, le corps féminin sera beaucoup plus exposé que le corps masculin.

Dès le début du XXe siècle, les industries visuelles ont commencé à utiliser des images de corps séduisants pour stimuler le désir chez leurs spectateurs. Ce déplacement de la sexualité de la sphère intime à la sphère de la consommation fait de la sexualité une marchandise comme une autre. De plus, avec la sursexualisation du corps des femmes dans les industries visuelles, la généralisation du sexe occasionnel et la mystification de la beauté, les relations interpersonnelles se rigidifient par rapport à la position de chaque sexe dans la dimension romantique et sexuelle. Cette rigidité des rôles de genre dans les relations interpersonnelles seront des éléments utilisés par le patriarcat et le capitalisme pour configurer le capitalisme scopique, ou capitalisme visuel, centré sur l’écran, sur l’image (Illouz, 2020 : 84).

En conséquence, de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, prenant la forme d’une marchandise et réduisant les personnes à leur valeur orgasmique. Le capital sexuel et relationnel sera concentré sur le fait d’avoir un corps désirable, en adoptant la perspective masculine comme référence universelle (Illouz, 2020 : 108).  Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis. De même, et grâce à Internet, il existe une marchandisation de nos corps qui conduit à des rencontres sexuelles sous la logique du marché, sublimant la totalité de l’individu à des images de consommation qui, comme dans Tinder, permettent d’évaluer visuellement les individus (Illouz, 2020 : 96).

(…) de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, une marchandise (…) Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis.

Dans ce contexte sombre où les frontières de l’amour et du marché s’entremêlent, la question se pose : est-il encore possible de connecter profondément avec l’autre ?

Amour et marché : une tension fondamentale non résolue.

Alors que l’amour romantique se fonde sur un lien solide avec l’autre, sur l’unicité et l’irremplaçabilité; les principes du marché impliquent des relations impersonnelles dans lesquelles émerge un sujet isolé, calculateur, intéressé et compétitif. Cependant, ni les principes de l’amour ni ceux du marché ne correspondent toujours aux pratiques quotidiennes. Les relations marchandes ont également une dimension symbolique et affective qui doit être prise en compte, tout comme les relations amoureuses ont une dimension économique. Les changements sociaux et économiques induits par le capitalisme transforment et transcendent les sphères de l’amour et du marché en nous montrant la perméabilité de ces deux sphères, donnant lieu à une « tension fondamentale non résolue » au cœur de nos sociétés modernes (Drögue et Voirol, 2011 : 342).

La large liberté de choisir un partenaire dans ces «  médias néo-romantiques »1 – tels que Tinder ou Bumble – font de leurs utilisateurs des acteurs économiques qui s’inscrivent dans les formes modernes de consommation. Byung-Chul Han affirme que dans les sociétés actuelles, en matière d’amour, « toute intervention coûteuse qui pourrait conduire à une vulnération est évitée » et ajoute que « les énergies libidinales, comme les investissements en capital, sont dispersées entre de nombreux objets afin d’éviter une perte totale » (Han, 2023 : 57)2. Les applications de rencontre en ligne, cependant, nourrissent également l’idéal romantique de l’amour évoquée précédemment. Selon Drögue et Voirol, dans les premières étapes de la relation « néo-romantique », il existe des mécanismes d’ajustement de la structure de la réalité de chaque sujet pour développer une vision partagée du monde. Mécanismes capables de créer des liens interpersonnels intimes grâce à (ou malgré) ces applications. Bien que sublimé et imbriqué dans les stratégies lucratives du système capitaliste, le frisson et l’excitation de la connexion avec l’autre restent – selon les auteurs – le moteur de nombreux utilisateurs dont l’objectif est de dépasser l’échange physique de la rencontre sexuelle occasionnelle pour atteindre un niveau émotionnel plus profond et plus durable. La reconnaissance, ce processus intersubjectif par lequel deux subjectivités se rencontrent et se reconnaissent, la capacité à identifier pleinement l’autre, existe a priori dans les applications de rencontres en ligne et dans la manière dont nous nous engageons dans des relations aujourd’hui.

Le capitalisme scopique et ses répercussions sur l’expérience amoureuse des femmes: Une perspective féministe.

Cependant, si l’on considère que les frontières entre l’amour et le marché sont perméables, la priorité donnée au corps devrait se diluer devant le besoin ou le désir intrinsèque des individus de se reconnaître dans certains cas. Mais de plus en plus intensément, « l’évaluation visuelle imprègne la rencontre amoureuse et conditionne sa consommation » (Illouz, 2020 : 166). Face à cette priorisation de la corporalité, Nina Power, philosophe anglaise, s’interroge : « et si l’auto-marchandisation des individus était bel et bien totale (…) ? Et s’il n’existait plus de décalage entre le domaine intérieur des désirs, des souhaits et des fantasmes, et la présentation extérieure de soi en tant qu’être sexuel ? Si l’image était désormais la réalité ? » (Power, 2010 : 58). Le fait de réduire la complexité humaine à sa propre image est a priori inquiétant, mais, en plus, le capitalisme scopique qui résulte de cette valorisation de l’image place les femmes en particulier dans une situation de plus grande vulnérabilité que les hommes. En plus de souffrir de la marchandisation et réification de leur corps de manière plus intense, la socialisation primaire des femmes souvent basée sur le « care » et l’importance accordée aux relations, conditionne leur expérience.

 Les femmes sont particulièrement désavantagées car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui empêche la création de relations plus stables.

Les femmes sont particulièrement désavantagées dans ces nouveaux modes de relation car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui caractérise nos sociétés et qui empêche la création de relations plus stables.

Capitalisme, technologie et patriarcat. Et alors ?

Au-delà de l’influence du capitalisme, de la technologie et des inégalités de genre dérivées du patriarcat dans nos relations interpersonnelles, les individus cherchent-ils à se trouver d’une manière qui ne soit pas toujours utilitaire ou si superficielle ? Le besoin de se connecter aux autres est-il un phénomène de nature collective ou plutôt quelque chose de plus en plus isolé et exceptionnel ? Ce qui est certain, c’est que la technologie, le capitalisme et le patriarcat ont modifié des aspects fondamentaux de la perception et de l’expérience amoureuse, transformant les perceptions subjectives du soi, du corps, de la sexualité et de la réalité, et que de nouveaux défis théoriques émergent dans la psychanalyse, la sociologie et la philosophie pour comprendre ces changements. La question reste ouverte : serons-nous capables de résister à l’assaut sauvage du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, ou la connexion authentique avec l’autre sera-t-elle davantage un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Références

1DRÖGE, Kai & VOIROL, Olivier (2011). ‘Online dating: the tensions between romantic love and economic rationalization’. Zeitschrift für Familienforschung, 23(3), 337-357.

2HAN, B.C. (2023). La salvación de lo bello (A. Ciria, Trad. ; 2e éd.). Herder Editorial. (Œuvre originale publiée en 2015)

ILLOUZ, Eva. (2020). El fin del amor. Una sociología de las relaciones negativas. Buenos Aires, Katz Editores. (Œuvre originale publiée en 2018)

POWER, N. (2010). La Femme unidimensionnelle (N. Viellescazes, Trad.). Les Prairies ordinaires. (Œuvre originale publiée en 2009)

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceSara Lorente Muedra, étudiante de Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementCours Médias, communication et culture: théories critiques

Par Olivier Voirol et Valentine Girardier
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Colocation estudiantines : espace de conquête et de recherche féministe ?

Par Emilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey

La majorité des tâches domestiques au sein de la famille est traditionnellement attribuée aux femmes. Même si on pourrait penser que cela a un peu évolué, grâce aux différentes transformations sociales résultant notamment des mouvements féministes, de nombreuses études sur la répartition du travail domestique au sein de la famille traditionnelle ont révélé que les femmes continuaient d’effectuer la majeure partie du travail domestique et cela même si elles sont professionnellement actives.  (Pfefferkorn, 2011; Paihlé et Solaz, 2010).

Cette étude explore les dynamiques genrées des tâches domestiques en colocation étudiante en Suisse Romande, mettant en lumière la persistance des inégalités malgré les évolutions sociales. En analysant l’impact de la socialisation primaire, l’étude révèle que les stéréotypes de genre persistent dans les colocations, avec une répartition inégale des tâches et une charge mentale plus lourde pour les femmes. Les résultats suggèrent que même avec une éducation moins genrée, les inégalités persistent. L’analyse souligne également des tendances genrées dans les attitudes envers la charge mentale. Malgré une légère augmentation de la participation des hommes, la division du travail et la charge mentale restent fortement sexuées, indiquant que davantage d’efforts sont nécessaires pour promouvoir l’équité dans les tâches domestiques en dehors du cadre traditionnel du couple.

Toutefois, ici nous n’allons pas parler de la composition familiale dite traditionnelle mais d’un type de cohabitation dont on sait peu de choses et qui est de plus en plus répandu chez les jeunes, en particulier les étudiant.e.s : la colocation.

Comment se répartissent les tâchent ménagères dans cette nouvelle forme de cohabitation dans laquelle les individus ne partagent pas un logement en raison d’un lien de parenté ? Est-ce que la division des tâches y est plus équitable que dans une cohabitation de couple ? Une socialisation primaire traditionnelle genrée, reproduira-t-elle ces mêmes dynamiques dans ces nouvelles configurations de cohabitation ? Les nouvelles générations, seront-elles plus sensibles au genre lorsqu’il s’agit de partager les tâches à la maison ?  Ou est-ce encore le genre qui serait le facteur principal dans le partage des tâches ménagères ? Afin de répondre à ces questions, nous avons cherché les conséquences de l’éducation et de la socialisation primaire sur la répartition des tâches ménagères d’un point de vue quantitatif et qualitatif dans les colocations estudiantines de Suisse romande.

Notre hypothèse principale reposait sur l’idée que la socialisation primaire influencerait le comportement des étudiant.e.s. Une éducation encourageant la participation des enfants aux tâches ménagères, avec des modèles parentaux égalitaires, pourrait conduire à une plus grande implication dans ces responsabilités à l’âge adulte. Inversement, les femmes, ayant appris implicitement des notions relationnelles liées au travail de « care », pourraient prendre consciemment ou inconsciemment l’initiative d’assumer davantage de tâches domestiques et de charge mentale (Daminguer, 2019; Haicault, 2020), et ce même dans le cadre d’une colocation avec des relations amicales.

Sur le plan quantitatif, le défi auquel nous avons été confrontées était de savoir comment mesurer statistiquement le type de socialisation primaire de chaque individu. Pour ce faire, nous avons dû examiner rétrospectivement l’expérience de l’enfance de chaque individu, avec tous les biais de mémoire que cela implique. À cette fin, nous avons créé deux variables : la première était basée directement sur la fréquence à laquelle chaque individu estimait avoir participé aux tâches ménagères pendant son enfance. La seconde mesurait la façon dont les tâches ménagères avaient été réparties entre le père et la mère.

La perspective de recherche de l’atelier de recherche est celle du parcours de vie, où la notion de temps, l’inscription historique, l’intégration sociale, les facteurs institutionnels et les facteurs psychosociaux des sujets étudiés jouent un rôle central. L’approche de la recherche est celle de la méthode mixte, c’est-à-dire l’utilisation parallèle d’approches quantitatives et qualitatives. Dans un premier temps, nous avons mené une enquête en ligne sous forme de questionnaire à l’aide de l’outil LimeSurvey qui a été envoyé à différentes universités de Suisse romande. Pour l’analyse des données, nous avons reçu un total de 156 réponses que nous avons analysées grâce au logiciel RStudio. Dans un second temps, nous avons élaboré une grille d’entretien semi-structurée qui nous a permis d’explorer en détail les particularités de la vie en colocation de 8 personnes, qu’on a retranscrits et codés sur le logiciel MAXQDA.

D’autre part, et en suivant la définition de la charge mentale de Daminguer (2019) (anticiper les besoins, identifier les moyens de les satisfaire et contrôler les résultats), nous avons créé deux variables liées à la charge mentale assumée par chaque individu, et deux variables liées au sentiment d’injustice qu’ils percevaient envers eux-mêmes et envers les autres.

Au niveau qualitatif, nous avons mené un total de huit entretiens répartis en Suisse romande, à Fribourg, Genève et Lausanne. De plus, nous avons eu accès à des entretiens menés par d’autres collègues, que nous avons codés collectivement selon des critères uniformes à l’aide du logiciel MAXQDA. Pour répondre à notre hypothèse sur l’influence de la socialisation, nous nous sommes concentrées sur la variable B3, à savoir : si vous avez vécu avec vos deux parents durant votre enfance (0-12 ans), qui était en charge des tâches ménagères suivantes ? En fonction des réponses, nous avons codé les participant.e.s dans les catégories suivantes : socialisation genrée (au moins 5 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt genrée (au moins 4 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt non genrée (au moins 3 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne) et socialisation non genrée (au moins 2 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne). Dans notre analyse, nous avons décidé de considérer que si la plupart des tâches étaient effectuées par une personne tierce, généralement une employée de maison, cela contribuait également à une socialisation genrée.

Malgré l’observation d’une légère évolution vers la coresponsabilité des tâches domestiques dans les contextes partagés, l’association du genre masculin avec l’évitement de ces tâches et du genre féminin avec une plus grande répartition des responsabilités, persiste.

L’analyse qualitative nous a permis de conclure que chez les personnes qui avaient reçu une éducation genrée et plutôt genrée, les stéréotypes de genre étaient reproduits dans leur colocation. Les tâches étaient réparties de manière plutôt inégale et la charge mentale était plus importante pour les femmes, d’où la persistance du schéma de genre.

“Avant, il y avait une autre femme de ménage, elle venait 3 fois par semaine et là, celle-là, elle vient que 2 fois par semaine, mais elle nettoie les parties communes, donc les toilettes, la cuisine, le salon etc. Et de temps en temps, bah Rick lui paye un peu plus pour… pour qu’elle puisse faire son repassage par exemple, ou des tâches personnelles à lui… “ (Gaël, membre de colocation mixte)

« Alors voilà, si un jour je me sens à bout et que j’ai l’impression de pas pouvoir supporter ce bazar… eh bien, je m’y mets au ménage, peut-être parce que j’ai l’habitude de m’occuper plus du nettoyage. En une demi-heure, j’ai déjà passé le balai, la serpillière, et fait les toilettes, peut-être pas en profondeur, mais au moins quelque chose, tu vois. Ouais, je pense que c’est moi qui m’occupe du plus gros, mais c’est surtout parce que j’aime bien que ça reste bien propre. »  (Valentina, membre de colocation mixte)

En ce qui concerne la catégorie “éducation non genrée”, notre hypothèse suggère que les répondant.e.s ayant connu une socialisation primaire dans laquelle les tâches étaient à peu près également réparties entre la mère et le père appliqueraient une répartition similaire dans leur colocation. Cependant, la faible quantité de données dans cette catégorie suggère que le maintien d’une égalité parfaite au quotidien pourrait être utopique. Malgré cela, des témoignages positifs d’équilibre dans la colocation ont été observés, principalement dans les colocations exclusivement féminines, soulignant l’idée que le partage de la charge mentale, notamment dans l’attente de soulager l’autre, contribue à un partage égalitaire.

“Les tâches domestiques, c’est aussi vraiment d’un commun accord. Au début, on s’était dit aussi avec, mes premiers colocs qu’on allait faire un planning ou comme ça, mais on l’a jamais fait (rires) et ça s’est toujours super bien passé.” (Chloé, membre d’une coloc exclusivement féminine)

En ce qui concerne l’analyse quantitative, et après avoir effectué toutes les combinaisons possibles à la recherche de résultats concluants, presque aucun des tableaux croisés n’était statistiquement significatif. Cependant, l’interprétation de l’analyse des correspondances multiples (ACM) a révélé des tendances plus probantes.

Un graphique d’analyse des correspondances multiples visualise les relations entre les catégories de variables dans un ensemble de données multidimensionnelles, aidant à interpréter les associations entre elles dans un espace réduit pour faciliter la compréhension et l’analyse. Sur l’axe horizontal, nous trouvons les variables liées à la charge mentale, à la prise de responsabilité et au sentiment d’injustice. Les personnes qui assument davantage de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a plus d’injustice, tandis que les personnes qui n’assument pas de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a moins d’injustice, cela indique une association entre la charge de travail et le sentiment d’injustice. D’autre part, l’axe vertical, lié aux regroupements de variables relatives au genre et à la socialisation, est directement associé à l’importance qu’ils accordent à l’égalité entre les hommes et les femmes. Si les femmes ont tendance à se trouver dans une position indiquant une plus grande importance pour l’égalité des sexes, les hommes se trouvent dans la position opposée, ce qui suggère des différences dans les perceptions de genre dans l’ensemble des données.

La répartition générale des variables suggère que les pratiques liées à la charge mentale, à la surcharge domestique et au sentiment d’injustice sont davantage associées au genre féminin, quelle que soit la nature de leur socialisation de genre. En revanche, les comportements liés au désintérêt pour les tâches ménagères ou à l’absence de charge mentale semblent davantage associés aux hommes, quelle que soit la nature de leur socialisation. L’analyse révèle que les indicateurs de charge mentale sont davantage présents chez les femmes de notre échantillon : elle suggère que les tâches ménagères sont encore fortement genrées et que les femmes assument une charge mentale plus importante. En revanche, la variable sur la socialisation au genre contredit cependant légèrement l’hypothèse initiale de notre analyse qualitative.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées dans les colocations de Suisse romande. Les femmes continuent de supporter une charge plus importante dans les aspects physiques, émotionnels et cognitifs du travail domestique. Cette étude révèle que les inégalités de genre persistent au-delà de la sphère familiale et que même une éducation moins genrée ne semble pas avoir d’impact positif sur ces situations. En suivant l’affirmation de De Singly (2007), nous pouvons conclure que même en dehors de la dynamique traditionnelle du couple et du mariage, le travail domestique conserve sa nature sociale de « travail de femme ». Nous pouvons donc constater que la légère augmentation de la participation des hommes aux tâches domestiques ne suffit pas à éliminer les inégalités de genre dans ce domaine (Bornatici, Gauthier & al., 2021) Et qu’il est encore nécessaire de repenser nos pratiques et celles des plus jeunes afin d’éviter ces situations de surcharge mentale et du travail ménager encore plus présent chez les femmes.

Références

Bornatici, C., Gauthier J.A. & Le Goff, J.M. (2021). Les attitudes envers l’égalité des genres en Suisse, 2000–2017. Social Change in Switzerland, (25), https://www.socialchangeswitzerland.ch/?p=2227

Daminger, A. (2019). The Cognitive Dimension of Household Labor. American Sociological Review, 84(4), 609–633.

Darmon, M. (2016). La socialisation. Armand Colin. 

De Singly, F., (2007) L’ injustice ménagère. Hachette, coll. « Pluriel », 318 p., EAN : 9782012794191.

Haicault, M. (2020).  La charge mentale, histoire d’une notion charnière (1976-2020). 2020, https://halshs.archives-ouvertes.fr/ HA. Id :  hal-02881589, version 1   HAL Id : hal-02881589, version 1.

Natalier, K. ,2003,  »I’m not his wife’. Doing gender and doing housework in the absence of women’, Journal of Sociology, vol.39, 3, p. 253-269

Pailhhé, A. & Solaz, A. (2010). Concilier, organiser, renoncer : quel genre d’arrangements? Travail, genre et societés, 24, 29-

Pfefferkorn R. (2011) Le partage inégal des « tâches ménagères », Les cahiers de Framespa, travail, pouvoir, justice : questions de genre, n°7, pp. 1-1

Régnier-Loilier, A., & Hiron, C. (2010). Évolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’un enfant. Revue des politiques sociales et familiales, 99(1), 5-25.

Sabot, C., (2020). Le genre, de l’enfance à l’adolescence [note de cours], études genre et théories féministes. Université de Lausanne.

Shelton, B., John, D., 1993, “Does Marital Status Make a Difference? Housework among Married and Cohabiting Men and Women“, Journal of Family lssues, vol. 74, P. 401-420.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceEmilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey, étudiantes en Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementSéminaire Atelier Parcours de vie familial et inégalités sociales

Par Jacques-Antoine Gauthier, Jean-Marie Le Goff, Cécile Mathou, Claire Semaani
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Intersectionnalité

Téo

Notre film présente des extraits d’un entretien avec Téo, dont nous voulions présenter le parcours d’homme blanc privilégié et ne subissant aucune discrimination. Téo se rend compte des avantages dont il bénéficie et essaie de remettre en question son rapport au monde et aux autres, dans un système qui le privilégie. Nous pensons que cette perspective peut contribuer à rendre visibles des structures d’oppressions souvent invisibles pour ceux qui en bénéficient tant elles sont légitimées et rendues naturelles, au point qu’ils les perpétuent parfois involontairement. Au cours de cet entretien, Téo nous présente son parcours, de basketteur dans une high school américaine à homme solidaire durant la grève du 14 juin 2019, en passant par ses prises de consciences et discussions autour de ses manières d’être qui ont évolué et continuent d’évoluer. Entre sentiment de culpabilité et volonté de faire au mieux, Téo navigue entre deux sphères, pas assez représentatif d’un type de masculinité pour certains et trop privilégié pour d’autres. Se pose alors la question de la signification d’être un homme aujourd’hui à ses yeux et de comment il essaie de faire au mieux. Alors suffit-il d’être conscient des privilèges dont on bénéficie pour ne pas les perpétuer ? Que signifie être un homme aujourd’hui et comment ces derniers peuvent-ils s’engager aux côtés des femmes pour combattre les structures d’oppression au lieu de les reproduire ? Ce sont ces questions que nous proposons d’aborder dans cet entretien.

Chercheurs·euses : Angeles Ampliato, Laura Hardmeier et Loriane Hochet.

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Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Présentes en Suisse depuis 2021, le collectif Némésis a été au cœur de nombreux conflits au sein du milieu militant vaudois. Si le reste du mouvement féministe suisse affiche sa cohésion, Némésis Suisse provoque un rejet unanime. Cet article interroge la nature du collectif Némésis pour comprendre ce rejet.

Par Xavier Declerck-Massart

Mouvement français « féministe, identitaire et anticonformiste » [Manifeste du mouvement] fondé en 2019, Némésis s’est fait connaître à travers une série d’actions coup de poing largement médiatisées telles que le « No Hijab Day » durant lequel une vingtaine de militantes vêtues de hijab envahissent l’esplanade du Trocadéro (Paris) pour y déployer une banderole : « Les Françaises dans 50 ans ? ».

Fort de cette visibilité médiatique nouvelle, le mouvement fonde courant 2021 une branche suisse. Originellement connu des seuls réseaux militants, un reportage que leur dédie le 19:30 du 22 février 2022 leur confère brusquement une couverture nationale.

Publications visibles en ligne sur le compte Instagram : https://www.instagram.com/nemesis_suisse/

Si le mouvement occupe l’espace urbain grâce à une série d’autocollants et d’affiches, c’est sur le réseau social Instagram que Némésis Suisse est le plus actif. Les publications presque quotidiennes peuvent être réunies en quatre types : extraits d’articles de presse relatant des VSS ; témoignages de victimes de VSS ; portraits de femmes suisses célèbres ; captations d’action du collectif dans l’espace public.

Tous ont pour objectif de visibiliser le phénomène des VSS – et par la même le collectif Némésis – dans l’espace médiatico-politique. Il s’agit là d’une volonté commune à la quasi-intégralité des collectifs féministes (Grève féministe, collectif Nous Toutes et colleuses féministes) qui répondent ainsi à la situation d’impuissance locutoire féminine4.

C’est cette volonté de porter la parole des femmes réduites au silence qui transparait dans un post réalisé le 10 mars 2022.

Impuissance locutoire : La philosophe du droit Rae Langton identifie quatre effets à ce phénomène : impossibilité de se faire entendre (silence locutoire), incapacité d’appliquer ses actes de langage tel que souhaité (incapacité illocutoire), le fait de ne pas être entendu et de ne produire aucun effet sur læ récépteur·rice (frustration perlocutoire), inaptitude à intervenir dans le monde social (silenciation)4.

Ventriloquie sémantique : « [Notion qui] permet de reconnaître l’agentivité de l’interlocuteur tout en montrant comment celui-ci fait aussi parler (souvent implicitement) quelque chose […] elle permet non seulement d’identifier les êtres que les interlocuteurs animent dans leurs conversations, mais aussi de montrer que, ce faisant, ces mêmes interlocuteurs se positionnent comme animés par les êtres qu’ils animent. »1 [40-41]

Nébuleuse éthotique : « ensemble des images de soi que l’orateur collectif projette dans son discours et qui sont à la base du pacte entre l’individu et l’instance collective dans laquelle il se reconnaît »2 [53].

« Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. »

Je, Tu, Nous



Un recours à la troisième personne du pluriel, « Nous », est omniprésent dans les posts de la page Instagram. Ce Nous ne se limite pas ici à une addition d’individualités, mais, comme le rappel Laurence Kaufmann3, il renvoie : « à une unité relationnelle qui est constituée par l’alliance constitutive entre un Je et un Tu » [p.344]. Cette “configuration triadique” du collectif Némésis suisse (JeTuNous) produit deux principaux effets. 

Démarche méthodologique
Cet article est issu d’une observation de 4 mois du compte Instagram du Collectif Némésis Suisse. J’ai ensuite procédé à une typologisation des posts en fonction de leur contenu et de leur régularité. J’ai finalement sélectionné les posts qui me paraissaient être les plus représentatifs. J’ai opéré la même méthodologie pour les commentaires laissés par les abonné·e·s sous les posts de la page. Des concessions ont malheureusement dû être faites par manque de temps (entretien avec les membres du collectif et d’autres militantes féministes) et de place (inclusion de la cartographie des abonnements de la page). De même, j’aurais souhaité opérer une comparaison entre la page du collectif Némésis Suisse et celle du collectif mère français.

Elle permet une co-référenciation des membres à un tiers commun qui les dépasse ainsi qu’une “ontologisation” de leurs expériences autour d’un univers sémantique, pratique et axiologique commun3. Autrement dit, cela permet à un ensemble d’individu·e·s aux caractéristiques diverses de créer un espace commun où tous·tes s’identifient.

Concernant le processus de co-référenciation, la page Instagram du collectif tient le rôle de “médiation socio-technique” [Latour, 1991] entre un Je/Tu intersubjectif et un Nous féministe identitaire collectivisé. Celui-ci est incarné dans la figure de Némésis, déesse grecque de la vengeance et symbole du collectif. Le dessin utilisé réunit d’ailleurs plusieurs caractéristiques physiques des fondatrices françaises du mouvement Némésis. La fondatrice de la branche suisse du mouvement Sarah Prina déclare à ce sujet :

Elle est trop belle, super-féminine, prenante […] Cette figure a été composée d’après plusieurs traits physiques des fondatrices françaises de Némésis, ce sont les cheveux d’Alice […], les taches de rousseur d’une autre, les lèvres d’une troisième. 

Poinsot, 2022

Ce Nous renvoie également à un univers ontologique féminin qui se voit concrétiser virtuellement sur les pages Instagram. Le Nous y prend la valeur de témoignage collectif, comme “ventriloquant”1 autant de témoignages individuels. Les militantes y parlent en tant que femmes et simultanément au nom de toutes les autres – comme le rappelle le nom du collectif féministe Nous Toutes.

« Ce discours antagonique permet […] une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. »

Féminisme identitaire vs. féminisme mainstream

Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. Elles déclarent ainsi dans un post du 14 juin 2021 :


À propos de cette incompatibilité, une des porte-paroles du mouvement (la plupart des militantes étant anonymes) déclare dans un post du 21 janvier 2022 :

« À la différence des autres mouvements féministes qui sont gangrénés par l’extrême gauche, nous osons reconnaître que la majorité des harceleurs de rue sont des hommes issus de culture extraeuropéenne. […] Notre mouvement est identitaire, et non pas intersectionnel. […] Nous ne nous reconnaissons pas dans le féminisme qui domine médiatiquement et qui refuse de nommer ces agresseurs […] Nous venons compléter leur lutte et leur laissons les sujets anecdotiques tels que l’épilation et l’écriture inclusive, et la convergence des luttes, le mariage pour tous, l’écologie, etc. »

Ce discours antagonique permet alors une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. Et, bien qu’il participe largement à l’isolement du collectif, celui-ci semble également permettre un empouvoirement de ses membres5 comme le rappelle la sociologue Éléonore Lépinard :

« Dans ces mouvements, il y a parfois des places à prendre, avec des contraintes, des limites, certes, mais ces places existent. Cela donne peut-être à ces femmes une forme de pouvoir, mais un pouvoir un peu illusoire. Dans de tels contextes, ces places s’offrent à elles sous condition. Ce qui apparaît en revanche comme plutôt inédit, c’est cette revendication de l’étiquette féministe. Évidemment, cette affiliation passe pour un non-sens du point de vue des autres féministes. » 

Ce positionnement antagonique représente l’attrait principal de la page pour ses followers qui écrivent dans les commentaires d’un post daté du 16 juin 2022 : « Plus cohérente que les pseudos-féministes… je vous encourage à continuer comme ça [émoji pouce en l’air] », « Persévérez! Vous êtes largement plus cohérente que les autres et leurs fantasmes [émoji biceps] ».

Une triple réception

Il est alors intéressant d’interroger qui sont les destinataires du discours des Némésis. On peut identifier trois niveaux de réception distincts :

  • Les posts de la page Instagram visent à séduire des femmes non convaincues par le mouvement féministe et n’ayant encore rejoint aucun mouvement et/ou collectif féministe. Il s’agit des paradestinataires.
  • Ils permettent de confirmer les présupposés de militant·e·s d’extrême droite déjà opposé·e·s au mouvement féministe. Ce sont les prodestinataires.
  • Ils s’alimentent du rejet des membres du mouvement féministe, les commentaires négatifs attribuant – paradoxalement – une meilleure visibilité aux posts. Ici les anti-destinataires.

Cette triple réception est au cœur de la logique médiatique du collectif consistant à choquer via la formulation de discours sulfureux s’inscrivant dans un imaginaire xénophobe.

Un opportunisme politique

Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes. C’est cet opportunisme que souligne la sociologue Éléonore Lépinard :

« Ce nouveau féminisme néolibéral, voire xénophobe, existe car il n’y a plus d’opprobre sur le terme. Il est devenu disponible et porteur, et il permet de faire des gains sur le plan politique. C’est de l’opportunisme, car ces soi-disant féministes n’ont pas de projet de justice sociale. » [Poinsot, 2022]

«Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif [Némésis Suisse] semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes.»

Cet opportunisme politique a été identifié par les autres composantes du mouvement qui ont très tôt rejeté le collectif Némésis Suisse. Ses membres ont ainsi été expulsés de la marche nocturne organisée par le mouvement de la Grève féministe lausannoise le 25 novembre 2021, aucun·e membre du mouvement féministe n’a voulu répondre publiquement au reportage de la RTS du 22 février 2022, et elles ont été escortées par la police hors du cortège de la Grève féministe le 14 
juin 2022.

Marginalité militante et “nébuleuse éthotique” féministe

Alors que les membres du collectif Némésis Suisse n’ont de cesse d’affirmer leur rejet de l’ontologie féministe traditionnelle, le fait qu’elles se réapproprient les thématiques dudit mouvement semble trahir une volonté d’inclusion à la “nébuleuse éthotique” féministe2. L’opposition unanime des membres du mouvement féministe à leur idéologie rend cette affiliation impossible, le caractère trop subversif des Némésis condamnant alors ses membres à l’ostracisation.            

Si le collectif n’a pas pour but de s’inclure dans le mouvement féministe, peut-être celui-ci doit plutôt permettre à l’extrême droite suisse de se réapproprier la thématique du féminisme. Alors les militantes de Némésis devraient-elles être étudiées non pas comme des actrices associatives, mais comme des militantes politiques d’ultra-droite ?

Références

1Cooren, François, Bruno Préfacier Latour, et Mathieu Chaput. 2013. Manières de faire parler : interaction et ventriloquie. Lormont, France : Le bord de l’eau.

2Giaufret, Anna. 2015. « L’ethos collectif des guerrilla gardeners à Montréal : entre conflictualité et inclusion ». Argumentation et Analyse du Discours (14). https://journals.openedition.org/aad/1978 (22 février 2023).

3Kaufmann, Laurence. 2020. « Faire “collectif” : de la constitution à la maintenance ». In Qu’est-ce qu’un collectif ? : Du commun à la politique, Raisons pratiques, éd. Danny Trom. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 331‑72. https://books.openedition.org/editionsehess/11580(27 janvier 2023).

4Langton, Rae. 1990. « Whose Right ? Ronald Dworkin, Women, and Pornographers ». Philosophy & Public Affairs 19(4): 311‑59.

5Mbembe, Joseph-Achille. 2016. Politiques de l’inimitié. Paris, France : La Découverte.

6Poinsot, Nicolas. 2022. Rencontre avec le Collectif Némésis. Femina.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceXavier Declerck-Massart, étudiant·e en sciences sociales
Contactxavierdeclerck1@gmail.com
EnseignementSéminaire Médias et dynamiques collectives

Par Laurence Kaufmann, Olivier Glassey et Stéphane Hubert

© Visuel d’illustration de l’article : Laxmandeep

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Ritualiser entre femmes : éprouver la présence de Marie-Madeleine

Lors de certains cercles de femmes, j’ai assisté à des temps rituels qui célébraient la Déesse ou des déesses issues de différentes aires culturelles et historiques, certaines femmes leur vouant un culte adopté à l’âge adulte après une éducation familiale chrétienne ou plus séculière. J’ai découvert avec étonnement, en entretien et lors d’un rituel, que Marie-Madeleine ou Marie de Magdala, évoquée nommément dans les quatre évangiles canoniques, une femme disciple de Jésus, avait toute sa place dans le panthéon de certaines femmes que j’ai rencontrées !

Une figure en vgoue

De nombreux ouvrages de spiritualités alternatives ont été publiés ou traduits en français ces dernières années ancrant la figure de Marie-Madeleine dans le milieu alternatif1, dont le livre de Tom Kenyon et Judi Sion Le manuscrit de Marie-Madeleine2 et bien d’autres encore.

Ces textes ont été écrits, d’après leurs autrices et auteurs, grâce à la technique du channeling qui consisterait à entrer dans un état modifié de conscience pour permettre aux esprits, guides, ou êtres spirituels de communiquer leurs messages.  Ces textes évoqueraient donc des enseignements énergétiques secrets et des révélations sur la relation entre Jésus et Marie-Madeleine, souvent en reprenant des éléments tirés des évangiles canoniques et apocryphes et en les réinterprétant. La popularité de Marie-Madeleine s’exprime aussi dans des groupes sur les réseaux sociaux qui élaborent et partagent une spiritualité qui emprunte aussi bien au milieu alternatif, ésotérique, que chrétien ou néo-gnostique.

Les Cercles de Femmes
Les cercles de femmes sont des rencontres rituelles non-mixtes, durant lesquelles les participantes évoquent leur existence et vivent ensemble des activités, dans une visée de mieux-être personnel voire de transformation intérieure. Ces séances sont héritières des groupes de soutien par les pairs et des groupes féministes non-mixtes dits de conscientisation (« consciousness raising ») où l’expérience quotidienne est partagée et mise en perspective dans sa portée politique. En termes d’inspiration pour le contenu de ces cercles, il faut relever la psychologie positive et différents courants du développement personnel, les spiritualités alternatives (ésotérismes, New Age, néopaganisme) et le néochamanisme. Ainsi, ces cercles sont des rituels construits, alternant échanges verbaux (dévoilement de soi), activités créatives et pratiques psychocorporelles, généralement autour d’une thématique : saison, phase de la lune, objectif de mieux-être et expérience corporelle. Relativement nombreux, ces cercles de femmes restent encore peu étudiés7.

Une Sainte réhabilitée

Durant mes entretiens avec les femmes rencontrées dans les cercles, Mélanie, Jeanne et Élise ont parlé de Marie-Madeleine. Ainsi, Jeanne, qui se décrit comme « prêtresse » dans la mouvance néopaïenne, a exprimé son point de vue sur le rôle de Marie-Madeleine et son importance pour elle : 

« Marie-Madeleine m’a toujours fascinée, elle a ce lien avec le Graal. Pour moi, c’est la femme de Jésus et je ne l’ai jamais considérée en négatif. Je trouve que c’est bien qu’elle ait été réhabilitée. Marie-Madeleine était son apôtre, la plus importante, puis ils l’ont dénigrée, parce qu’il ne fallait surtout pas que les femmes aient du pouvoir. Je pense que, s’il y avait eu un plus grand équilibre entre l’homme et la femme dans le christianisme et bien ça se passerait mieux ! Marie-Madeleine fait partie intégrante de la vie de Jésus, de notre héritage chrétien, il ne faut pas la renier, mais la réhabiliter ! ».

Jeanne estime ici, à l’instar d’autres femmes impliquées dans les spiritualités féministes, que les représentations véhiculées par les religions officielles ont modelé durablement les conceptions sociales et culturelles sur les genres, tout en limitant l’accès au leadershipreligieux.

Le terme de « réhabilitation » que Jeanne a employé pour évoquer le changement de statut symbolique de Marie-Madeleine, peut faire référence à deux aspects. Le premier consiste en un intérêt marqué envers elle et Jésus dans différents textes ésotériques dès les années 19803. Le second aspect concerne la reconnaissance et la valorisation actuelle de Marie-Madeleine par l’Église catholique romaine. En 2016, un décret de la Congrégation du culte divin a élevé la mémoire de Marie Madeleine célébrée le 22 juillet au rang de fête liturgique en rappelant son rôle d’« apôtre des apôtres », participant à une valorisation de la figure de Marie-Madeleine et à une reconnaissance institutionnelle de son rôle dans le message chrétien. Dans son audience générale du 17 mai 2017, le pape François a associé la sainte au message du Christ, en tant que figure première et essentielle à la constitution de « l’Église naissante » dans une narration mettant l’accent sur son humanité et sa proximité avec les fidèles4.

Tableau : Tania Netz (2021)

A la rencontre de la prêtresse et initiatrice

Photo : Aurélie Netz, juillet 2017

Le 22 juillet 2017, jour de la fête liturgique de Marie-Madeleine, j’ai pris part à un rituel en son honneur, menée par une organisatrice d’un cercle de femmes et entourée d’une dizaine de participantes. Nous nous étions retrouvées en bordure de forêt, puis l’organisatrice Lisa avait choisi un espace dans la clairière et, avec l’aide des co-célébrantes, mis en place un autel végétal, en land art, avec des bougies, des statuettes amenées par les participantes, plusieurs jeux de cartes-oracles5. Le rituel était séquencé en plusieurs moments dirigés par Lisa. Après un temps de chant accompagné au tambour, nous avions chacune écrit une lettre à Marie-Madeleine pour lui demander son aide ou sa présence, lui confier les situations ou problèmes que nous rencontrions. Ensuite, celles qui le souhaitaient avaient fait offrande de leur sang menstruel en le versant sur la terre. Il y avait ensuite un moment d’échange et de parole sur les expériences corporelles des participantes en lien avec leurs premières menstruations.

Ici Marie-Madeleine est une figure qui permettrait de réenchanter le corps et de doter d’une valeur positive et transformatrice les événements corporels féminins, en réconciliant vie sexuelle, corporalité et vie spirituelle.

La rencontre a duré quatre heures. A la suite de ce rituel, Jeanne m’a décrit l’opposition qu’elle établissait entre la Vierge Marie qui incarnait, selon elle, la négation de la vie sexuelle des femmes par les institutions religieuses et Marie-Madeleine, imaginée comme porteuse d’une forme de liberté et liée à la Déesse :

« La “Vierge“ Marie, c’est dire que la femme n’a pas le droit à une vie sexuelle ! […] Marie-Madeleine était une prêtresse, les prêtresses pouvaient être initiatrices sexuelles, elles avaient aussi ce pouvoir. Elles incarnaient la Déesse dans la dimension sexuelle ».

Ici Marie-Madeleine est une figure qui permettrait de réenchanter le corps et de doter d’une valeur positive et transformatrice les événements corporels féminins, en réconciliant vie sexuelle, corporalité et vie spirituelle.

Certaines de ces femmes ont aussi évoqué leur désir de faire pèlerinage à la grotte du massif de la Sainte-Baume en France. Cette région provençale est un lieu de pèlerinage chrétien et alternatif. Le massif permet d’accéder à la grotte dans laquelle Marie-Madeleine y aurait, selon la tradition locale, fini sa vie, et au sommet duquel se dresse une petite chapelle dite du Saint Pilon. Mélanie, ses fils et moi-même nous y sommes rendus à l’été 2018, d’abord dans la ville de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume à la découverte de la basilique et des reliques de la sainte, puis avons gravi la Sainte-Baume. Pour Mélanie, ce pèlerinage s’inscrivait dans une quête intérieure, corporelle et spirituelle entamée il y a de nombreuses années, ce qui a nourri de nombreux échanges entre nous pendant ces quatre jours. J’ai été particulièrement touchée de découvrir, dans la grotte basse du massif, le « Chemin de la Consolation » : des petites plaques en laiton apposées par les parents sur la façade rocheuse pour nommer leur enfant non-né·e. L’arrivée au sommet du massif, en pleine journée, avec ce soleil radieux, et cette Provence verdoyante qui se déployait sous les yeux, a été, pour moi, l’occasion d’un temps de recueillement.

Entre les mondes

L’anthropologue Anna Fedele, qui a longuement étudié la figure de Marie-Madeleine dans les représentations et pratiques des personnes impliquées dans le milieu alternatif, témoigne de ce double mouvement entre critique et réinterprétation de l’héritage culturel catholique romain.

Il ne s’agit pas de rupture absolue, mais de recomposition, de sélection dans les représentations et les pratiques des femmes pour l’élaboration de leurs trajectoires religieuses, dans l’affirmation de leur spiritualité, sans frontières étanches entre les univers de sens religieux.

Un double mouvement propre à des femmes (et des hommes) qui, ayant grandi dans un milieu catholique, se réapproprient certaines conceptions entre créativité et négociations face à leurs nouvelles croyances et pratiques néopaïennes ou New Age[6]. Durant ma recherche, toutes les participantes qui ont évoqué le catholicisme romain ont été élevées dans une famille pratiquante de cette confession. Celles-ci se sont tournées vers des contenus religieux alternatifs à leur adolescence ou à l’âge adulte. Elles ont, par leurs lectures et participations à des rencontres, élaboré un récit parfois critique tout en conservant ou intégrant certains éléments dans leur quête d’identité. Ainsi, il ne s’agit pas de rupture absolue, mais de recomposition, de sélection dans les représentations et les pratiques des femmes pour l’élaboration de leurs trajectoires religieuses, dans l’affirmation de leur spiritualité, sans frontières étanches entre les univers de sens religieux. Comme constaté avec mes interlocutrices, ce dialogue complexe entre ésotérisme et christianisme a été rendu possible par l’agentivité de ces femmes croyantes à établir une vision du monde personnelle et partagée, tissée au quotidien autour d’une figure spirituelle féminine millénaire.

Références

1Pour un historique de Marie-Madeleine dans divers mouvements religieux, lire Ricci (2020).

2KENYON, Tom. & SION, Judi. (2008) Le manuscrit de Marie Madeleine : les alchimies d’Horus et la magie sexuelle d’Isis, Montréal : Les Éditions Ariane.

3FEDELE, Anna. (2009) « From Christian Religion to Feminist Spirituality: Mary Magdalene pilgrimages to La Sainte-Baume, France », Culture and Religion, 10 (3) : 245.

4« Pape François : audience générale, Mercredi 17 mai 2017 ». In Libreria Editrice Vaticana [en ligne] : https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2017/documents/papa-francesco_20170517_udienza-generale.html, consulté le 24 octobre 2022.

5Dont celui de Carmine (2005)

6FEDELE, Anna. (2009) « From Christian Religion to Feminist Spirituality: Mary Magdalene pilgrimages to La Sainte-Baume, France », Culture and Religion, 10 (3) : 246.

7NETZ, Aurélie. (2019) Les cercles de femmes : ritualiser l’identité de genre dans les spiritualités alternatives, Paris : L’Harmattan.

Autres références

CARMINE SALERNO, Toni (2005) Magdalene Oracle: an ocean of eternal love, Glen Waverley: Blue Angel Gallery.

RICCI, Carla. (2020) « Wife, Queen, Goddess: Mary Magdalene and the new religious-spiritual movements (19th-21st centuries) », In LUPIERI, Edmondo F. (ed.) Mary Magdalene from the New Testament to the New Age and Beyond (pp. 364-394), Leiden: Brill.

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AuteurAurélie Netz

Diplômée master Sciences Sociales, Université de Lausanne, 2018
Anthropologue et autrice
Aumônière auprès des mineur·e·s placés en institution, Église évangélique réformée du canton de Vaud.
www.aurelienetz.ch
Contactaurelie.netz@outlook.com
EnseignementMémoire de Maîtrise sciences sociales : Spiritualités alternatives : entre construction de soi et quête de guérison

Sous la direction de Profe Irene Maffi (directrice mémoire), Profe Véronique Mottier (experte)
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Comptes-rendus

Quand humour et lutte féministe se rencontrent ; la page Instagram MemesPourCoolKidsFeministes

Cette page Instagram est l’une des trois pages créés par Anna Toumazoff, influenceuse féministe et activiste, réalisant de la vulgarisation féministe et dénonçant entre autres le harcèlement sexuel subi par les femmes au quotidien et dans différents espaces.

A ‘’grands coups de hashtags’’, elle tente de faire changer les mentalités et met sur le devant de la scène médiatique des sujets pour le moins interpellants

A grands coups de memes (publications postées sur internet, généralement sur un réseau social, composées d’une image et d’un bref texte humoristique), Anna Toumazoff a fait le pari audacieux de faire avancer la lutte féministe grâce aux réseaux sociaux, notamment Instagram et Twitter. Pari amplement relevé : à ‘’grands coups de hashtags’’, elle tente de faire changer les mentalités et met sur le devant de la scène médiatique des sujets pour le moins interpellants.

A titre d’exemple, Anna Toumazoff a diffusé l’hashtag #UberCestOver, dénonçant et recensant les agressions subies par des utilisatrices de la part de chauffeurs de la compagnie Uber. Elle a ainsi mis en commun des centaines de témoignages, une partie de ceux-ci laissés en story permanente sur son compte Instagram, comme trace du vécu traumatisant de ces personnes. Ces témoignages glaçants ont rapidement eu un effet boule de neige ; le nombre de messages envoyés au compte MemePourCoolKidsFeministes n’ont fait qu’augmenter, témoignant des manquements de la société Uber face aux signalements faits sur l’application1.

Mais elle ne s’est pas arrêtée à cette seule dénonciation. Elle-même diplômée de Science Po, elle n’a pas hésité à médiatiser le scandale qui a touché cette université. A nouveau, de nombreux témoignages ont afflués vers son compte, racontant l’insuffisance des réactions de l’université face aux plaintes des élèves ayant subis des agressions sexuelles en son sein. Répondant également à des interviews télévisées, Anna Toumazoff a été la voix de ces personnes lui ayant confié leur témoignage d’agressions sexuelles. L’affaire n’en est pas restée là : plusieurs IEP (instituts d’études politiques) ont par la suite été visés par le même genre de témoignages2.

Plus récemment, Anna Toumazoff s’est attaquée à un sujet épineux après avoir reçu divers témoignages de personnes victimes de violences sexuelles ayant souhaité déposer plainte. Tout a commencé avec le recensement de témoignages attestant d’un dysfonctionnement profond dans la manière dont les personnes voulant déposer plainte pour violences sexuelles ont été reçues dans un commissariat français. Outrée par les paroles qui ont pu être prononcées par les policier-ères envers les personnes victimes de violences sexuelles, elle a dès lors relayé les témoignages et demandé à sa communauté de faire pression sur ce commissariat. A nouveau, l’impact fut grand : relayé par le journal Le Monde, une enquête a été ouverte sur ce même commissariat qui avait été pointé du doigt par les nombreux tweets d’Anna Toumazoff3.

Bien évidemment, le problème reste institutionnalisé et malheureusement trop souvent ignoré. En revanche, cela permet de mettre en lumière ce qu’il se passe dans de nombreux autres commissariats et de soulever et visibiliser cette problématique systémique. En somme, la lutte féministe se fait également via des réseaux sociaux tel qu’Instagram et non pas sans impacts, cette ouverture d’enquête en est la preuve.

A l’heure où le cyber harcèlement est de plus en plus visibilisé dans les débats, il semble important de mentionner l’importance de certaines plateformes dont cette page Instagram, pour l’éducation et les ressources qu’elles fournissent. La forme que prend le militantisme devient de plus en plus intrigante, aujourd’hui multiforme et dynamique. Sur les réseaux, une personne ayant une communauté suffisamment importante peut rendre concrète cette lutte très rapidement. Les ‘’minorités’’ sociales et les populations discriminées trouvent de plus en plus refuge sur ces plateformes et les pages recensant des témoignages sont de plus en plus présentes sur les réseaux.

Episodes à retenir

« Vous re-voulez quelque chose? », publication instagram

Exemple de meme que l’on peut retrouver sur la page Instagram. La publication fait référence à une problématique particulière : le harcèlement et les violences sexistes subies par les femmes. Dans la description, on remarque l’hashtag ‘’balancetonbar’’, repris par plusieurs comptes ayant pour but de lutter contre le ‘’Spiking’’ (fait de mettre de la drogue dans le verre de quelqu’un à son insu ou de lui l’injecter).

« #Double peine », publication instagram

Autre exemple du contenu que l’on peut trouver sur le compte. On retrouve sur cette publication une capture d’écran d’un des tweets d’Anna Toumazoff, témoignant du travail de repartage des témoignages qu’elle réalise.

Références

1 Forgar, S. (2019, novembre 22). #UberCestOver : Les témoignages glaçants de passagères Uber qui dénoncent leurs agressions sexuelles. Madame Figaro. https://madame.lefigaro.fr/societe/ubercestover-temoignages-glacants-de-passageres-uber-qui-denoncent-leurs-agressions-sexuelles-211119-168058

2 Fourmy, L. (2021, 19 février). Sciences porcs : quand la parole se libère dans les IEP. L’Etudiant. Consulté le 17 novembre 2021, https://www.letudiant.fr/etudes/iep/sciences-porcs-quand-la-parole-se-libere-dans-les-iep.html

3 Le Monde avec AFP. (2021, 13 octobre). Gérald Darmanin annonce l’ouverture d’une enquête sur l’accueil des victimes de violences sexuelles au commissariat de Montpellier. Le Monde. https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/10/13/gerald-darmanin-annonce-l-ouverture-d-une-enquete-sur-l-accueil-des-victimes-de-violences-sexuelles-au-commissariat-de-montpellier_6098196_3224.html

Autres ressources

Toumazoff, A., [@memespourcoolkidsfeministes], (n.d), from https://www.instagram.com/memespourcoolkidsfeministes/

Toumazoff, A., [@cequeveulentlesfemmes], (n.d), from https://www.instagram.com/cequeveulentlesfemmes/

Toumazoff, A., [@AnnaToumazoff], from https://twitter.com/AnnaToumazoff

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
PlateformeInstagram
AutriceManon Divorne
Contactmanon.divorne@unil.ch

© Illustration : Claudio Schwarz, Unsplash

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Comptes-rendus

« Le coeur sur la table » : à l’écoute de la révolution romantique

Par Hermance Chanel

Après Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon nous conquiert une fois de plus grâce à son nouveau podcast : Le coeur sur la table, tous deux produits par Binge Audio. Dès septembre 2021, de nouveaux épisodes viendront succéder aux 9 premiers, complétant ainsi la première saison.

La révolution de l’amour     

Victoire Tuaillon nous transporte dans la réflexion de la « révolution romantique » qui est, selon elle, en train de se produire. Cette révolution romantique, intimement liée aux luttes féministes, nous permet de (re)découvrir le sentiment amoureux inscrit dans notre vie de tous les jours, dans différents types de relations, et non uniquement cantonné à nos relations de couple.

La révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Cette révolution nous permet de penser l’amour de manière politique, par exemple en réfléchissant à la question du mariage homosexuel, dont il est question pour les prochaines votations en Suisse. Ainsi, la révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Chaque épisode se focalise sur une thématique, abordant notamment les normes dans les couples et les rôles différenciés entre femmes et hommes, les différentes formes de relations, la socialisation genrée, les mythes amoureux, l’influence de la famille dans notre perception et compréhension de l’amour, le rapport au corps, le soin apporté ou non à la relation, etc. Tuaillon retrace ainsi le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. La société sortirait donc petit à petit de la binarité étouffante et contraignante auquel elle s’accroche tant. 

Cette émission, en plus de nous amener à réfléchir à l’amour et aux relations amoureuses, encourage les auditeur·ice·s à une introspection sur les liaisons qu’ils et elles ont déjà entrepris ou sont en train de vivre. Elle permet d’aborder des thèmes trop peu discutés et trop souvent ignorés à l’instar du consentement, de la différence entre séduction et harcèlement, de la monogamie, etc. Même si les épisodes ne durent qu’entre 20 et 60 minutes, ils suscitent pourtant une réflexion pouvant ensuite être approfondie avec les ressources complémentaires proposées sur le site de Binge Audio, comme l’ouvrage de bell hooks intitulé Tout le monde peut être féministe. De plus, cette émission constitue une bonne porte d’entrée pour entamer des discussions avec nos proches, nos ami·e·s et nos amoureux·euses.

©Binge.audio, Le coeur sur la table

Des dialogues, des positionnements et des expériences

Une fois de plus, Tuaillon nous transporte dans son propre univers avec une musique de fond électro très entrainante. En outre, les épisodes sont rythmés par une voix off acérée, traduisant le dialogue interne de la journaliste, amenant à la fois une touche très personnelle à l’expérience tout en éclairant l’expérience collective. Dès le premier épisode, Tuaillon explique adorer être amoureuse et que ce sentiment occupe une grande place dans sa vie. Elle partage ses réflexions et interrogations, ses propres expériences amoureuses, ce qui amène une véritable complicité avec ses auditeur·ice·s, tout en situant ses propos au regard de ses caractéristiques sociales – elle se définit comme femme, cisgenre, blanche et hétérosexuelle. 

Tuaillon retrace le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. 

Victoire Tuaillon propose dans cette émission d’analyser l’amour comme un fait social, d’un point de vue politique et non pas individuel. Pour cela, elle base ses recherches sur de nombreux livres, essais et groupes de paroles, amenant d’une part des connaissances concrètes et scientifiques et d’autre part, des témoignages plus personnels, tout aussi pertinents. Les groupes de paroles apportent des points de vue nuancés, avec des individus aux positionnements de genre, de race, d’âge, de classe, d’orientation sexuelle différents. 

Pour compléter ce dialogue intérieur et les échanges collectifs, chaque épisode accueille des expert·e·s, amenant ainsi une diversité de points de vue. Les interviewé·e·s parlent à partir d’une perspective sociologique, mais aussi psychologique, philosophique, linguistique, féministe ou politique. Au fur et à mesure des épisodes, de nombreuses sources sont citées démontrant ainsi l’immense travail de recherche que la journaliste a entrepris pour réaliser ce podcast. 

De l’expérience individuelle à l’épreuve collective

            Toutefois, en écoutant ce podcast, il est possible de ressentir une vague de démoralisation s’abattre sur l’auditeur·ice : comment construire des relations saines dans ce monde hétéronormatif et patriarcal ? Victoire Tuaillon est également passée par cette douloureuse prise de conscience et met en lumière les aspects positifs de cette déconstruction du sentiment amoureux, nous offrant des ébauches de solutions. En effet, se rendre compte des contraintes qui nous entourent permet ensuite de s’en libérer progressivement pour commencer à vivre de nouvelles relations, en espérant que celles-ci soient plus harmonieuses. 

Et puis, si vous n’aimez pas les podcasts audios pour une quelconque raison, il sera possible de retrouver Le coeur sur la table sous forme de livre à partir du 13 octobre 2021 ! De notre côté, nous nous réjouissons de la suite de la saison. 

Episodes à retenir : conseils d’écoute

Prologue : C’est une amoureuse qui vous parle.

Dans ce prologue, Tuaillon explique pourquoi elle a décidé de créer un podcast sur l’amour et les relations. Elle casse les clichés sur cette thématique pour entreprendre une analyse scientifique. Elle explique aussi que l’amour est un sujet important et qu’il faut le comprendre d’un point de vue politique et non pas individuel. 

Épisode 2 : Le plan cul et la vieille fille à chats.

Dans cet épisode, Tuaillon parle du célibat et de la place prépondérante qu’occupe le couple dans notre société. À travers différents témoignages, elle explore les autres manières de s’épanouir sentimentalement, que cela soit dans une relation amoureuse ou dans une relation amicale, et ce que ce type de relations a à nous offrir. 

Épisode 6 : Le chasseur et la proie.

Dans cet épisode, Tuaillon démontre la confusion qu’il y a entre séduction et harcèlement en prenant l’exemple d’un « coach en séduction ». On décortique ainsi les relations hommes-femmes en abordant des thèmes comme la friendzone et la fuckzone. Le thème de l’amitié est aussi traité à travers différents témoignages. 

Épisode 8 : Devenir chèvre. 

Dans cet épisode, Victoire Tuaillon traite du rapport au corps et des défis rencontrés pour accepter son propre corps. Elle montre comment notre corps influence notre vie quotidienne et nos relations avec les autres.

Autres ressources

Binge Audio. (s.d.). Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio

hooks, bell. (2020). Tout le monde peut être féministe. Paris, France : Divergences.

Tuaillon, V. (à paraître). Le coeur sur la table. Paris, France : Binge Audio.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Plateformes Disponible sur toutes les applications de podcast, Spotify, Youtube, etc. et sur le site de Binge.audio
Autrice de l’articleHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contacthermance.chanel@unil.ch

© Visuel du podcast Le coeur sur la table, Binge audio.

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Comptes-rendus

Sexualité des femmes, la révolution du plaisir

Episode de « un podcast à soi », par Charlotte Bienaimé

Compte-rendu par Hermance Chanel

« Un podcast à soi » est une série audio créée par Charlotte Bienaimé et produite par ARTE radio, chaîne appartenant à ARTE France. Le podcast a débuté en 2017 et parait depuis lors tous les premiers mercredis du mois. Bienaimé y traite de nombreux sujets différents, touchant entre autres le féminisme, l’intimité et les inégalités de genre. Dans chaque épisode, des expert·e·s de la thématique, mais aussi des individus lambdas sont invités pour discuter du sujet, partager leur témoignage et parler de leur expérience.

Le 5 juin 2019, le dix-huitième épisode de la série, intitulé « Sexualité des femmes, la révolution du plaisir » est sorti sur différentes plateformes de streaming. Dans cet épisode, Charlotte Bienaimé questionne l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’accès au plaisir sexuel. Ce fil rouge la conduit pendant une soixantaine de minutes à aborder différentes thématiques, telles que les différences entre la masturbation féminine et masculine, la manière dont la psychanalyse freudienne appréhende la sexualité des femmes, le clitoris, les relations sexuelles lesbiennes et la pénétration.

On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités changent petit à petit.

À travers plusieurs témoignages, la productrice présente la diversité des expériences personnelles de la sexualité. De plus, des intervenant·e·s spécialistes du sujet expliquent leur recherche et leur point de vue, amenant ainsi de l’expertise au podcast. En effet, cet épisode démontre que la sexualité n’est pas juste une affaire privée et taboue, mais qu’elle a aussi une dimension sociale : 18% des femmes disent s’être souvent ou parfois masturbées durant les douze derniers mois contre 40% des hommes. Cet écart étonnant est en partie expliqué par Nathalie Bajos, sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) : « La masturbation n’est pas encore socialement banalisée chez les femmes, elle est empreinte d’une certaine forme de stigmatisation car elle est déconnectée des enjeux reproductifs de la sexualité ». On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités évoluent petit à petit.

Dans un second temps, Bienaimé étudie le cas des femmes lesbiennes et se rend compte que l’inégalité dans l’accès au plaisir ne se traduit pas de la même manière selon l’orientation sexuelle. En effet, une des invitées, Anne, explique que dans les relations lesbiennes qu’elle a vécues, sa partenaire et elle-même s’estimaient sur un même pied d’égalité, ce qu’elle ne ressentait que rarement lors de ses rapports hétérosexuels. Ce témoignage, parmi d’autres, souligne les inégalités intrinsèquement présentes dans les relations hétérosexuelles. En effet, les inégalités incorporées au cours de notre socialisation, mais également à travers les représentations et scripts culturels, se retrouvent par la suite dans nos relations hétérosexuelles. Entre témoignages, discussions, interludes littéraires et musicaux, Charlotte Bienaimé ébauche un débat passionnant à propos de la sexualité. Malheureusement, les thèmes ne peuvent pas être traités en profondeur en une soixante de minutes et ne sont donc qu’esquissés. Pour poursuivre son éducation en ce qui concerne ce type d’inégalités, Bienaimé propose de nombreuses sources d’informations complémentaires, par exemple : « Connais-toi toi-même : Guide d’auto-exploration du sexe féminin » écrit par Clarence Edgard-Rosa ou le livre intitulé « Jouissance Club : une cartographie du plaisir » rédigé et dessiné par Jüne Plã.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contactchanel.hermance@unil.ch
EnseignementSéminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité

Sébastien Chauvin et Annelise Erismann

© Illustration : Anna Wanda Gogusey, Arte Radio