





Le PSRPF 1996-2000 (Programa de Salud Reproductiva y Planificación Familiar – Programme de santé de la reproduction et de planification familiale) a été développé dans un contexte de crise économique, politique et sociale au Pérou dans le gouvernement du président Alberto Fujimori. Ce document avait été officialisé par une résolution ministérielle du 6 février 1996.
Ce programme visait à établir le contrôle des naissances pour les populations des zones rurales et les plus pauvres du pays. Malgré le fait que le gouvernement du président Fujimori ait pris soin de présenter cette politique publique comme une grande avancée pour la société péruvienne en faveur des droits des femmes en matière de droits reproductifs et sexuels, ce PSRPF s’est soldé par des stérilisations forcées.
D’autre part, le PSRPF, endossé par le Ministère de la Santé (MINSA), a utilisé un discours en faveur des droits sexuels et reproductifs des femmes qui a finalement abouti à 272 028 ligatures des trompes, entre 1996 et 2001 ou 346 219 ligatures de trompes entre 1993 et 2000 (2, p. 28) (4, p. 64).
Les droits reproductifs et la justice reproductive sont pertinents pour les femmes victimes de stérilisation forcée au Pérou. Les droits reproductifs des femmes blanches n’ont pas été les mêmes que ceux des femmes opprimées par les stérilisations. Les féministes occidentales appelant à l’accès à l’avortement ou aux services de contraception ont été critiquées pour avoir ciblé le « luxe » des femmes privilégiées face aux militantes des pays en développement où les femmes victimes de discrimination raciale ont subi une stérilisation forcée. Ce contexte occidental des droits reproductifs et de la justice reproductive est très similaire à ce qui s’est passé au Pérou avec les stérilisations forcées dans les années 1990.
Bien que l’exercice de la médecine nécessite une projection sociale envers les patientes, le consentement doit être reconnu sans induire des pratiques médicales au détriment des personnes. Cela marque la relation de pouvoir entre le personnel de la santé et leurs patientes. Dans le cas du Pérou, à travers le PRSPF, de nombreuses femmes se sont plaintes de subir de mauvaises pratiques sans leur consentement. L’attitude du personnel de la santé dans ce contexte répondait au respect de « quotas » comme objectifs à atteindre pour obtenir des améliorations salariales, mais aussi pour un contenu racial.
Les survivantes de stérilisations forcées affirment que la violation de leur vie privée et la violence générée sur leur corps leurs ont laissé de graves répercussions physiques et psychologiques à vie. Actuellement, cette reconnaissance des droits des femmes contre les violences obstétricales (y compris gynécologiques) est récente et peu visible dans la société péruvienne.
Au Pérou, la violence obstétricale est généralement différenciée en catégories, car toutes les femmes péruviennes ne souffrent pas de ce grief, mais il existe une plus grande vulnérabilité de la violence obstétricale envers les femmes autochtones, amazoniennes, afro-péruviennes, handicapées et LGTBIQ+5 (p. 5). Parmi plusieurs causes qui permettent la violence obstétricale au Pérou, elle est due à l’insuffisance des politiques, stratégies et interventions sectorielles visant à prévenir la violence, à l’exercice des droits sexuels et reproductifs des femmes, à l’inculcation aux femmes et aux adolescents qui prennent des décisions concernant leur l’autonomie corporelle, c’est-à-dire sur son propre corps5 (p. 6). La violence obstétricale est aussi l’omission ou du non-respect adéquat de la procédure d’obtention du consentement éclairé5 (p. 8).
Le problème de la violence obstétricale au Pérou n’est abordé que d’un point de vue critique envers le personnel de la santé et les structures déficientes des politiques publiques impliquées dans la vulnérabilité des patientes. L’Amérique latine, en tant que partie du Global South, diffère du North Global en ce sens que la violence obstétricale a conduit depuis ses débuts à un contour racialisé et socio-économique des violations de la reproduction, pour cette raison dans ces contextes, il n’est pas possible de conceptualiser la violence obstétricale uniquement comme une question de « genre » 3 (p. 112).
Des entretiens ont été menés avec les quatre survivantes : Mme Victoria Vigo Espinoza, elle est de Huánuco, située au centre nord du Pérou. Mme Rosa del Carmen Reátegui Huaymacari. Elle est originaire d’Iquitos, située dans la région de Loreto, en Amazonie péruvienne. Mme Juana Taipe Condori. Elle est originaire de Puno, située dans les hautes terres du sud du Pérou. Mme Flor Mori. Elle est la seule à être née dans la capitale Lima.
L’important était de rechercher des personnes qui parlaient espagnol, car nous savons que beaucoup de victimes parlent quechua ou une autre langue maternelle du Pérou et ne parlent pas espagnol, ce qui limiterait la communication.
Cette recherche adopte une méthodologie qualitative pour les entretiens avec quatre survivantes ayant subi des stérilisations forcées. Elles ont donné leur consentement à l’utilisation de leurs données et photos.
J’ai travaillé avec deux types de recherche : la recherche de terrain et la recherche par questionnaire. Les interviews réalisées au Pérou en août 2022 ont été faites aux survivantes des stérilisations forcées, qui sont des actrices qui se sont organisées pour revendiquer leurs droits.
Étant donné que je suis un homme hétérosexuel qui interroge quatre femmes, je considère que « la possibilité – ou non – pour un homme hétérosexuel cisgenre de comprendre, puis de rendre compte des discours des femmes qui font l’objet de ses recherches, c’est-à-dire à “parler pour elles” malgré les positions sociales toujours largement inégales […] dans nos sociétés occidentales patriarcales »1 (p. 4).
Les survivantes évoquent implicitement des revendications comme la liberté de décider du nombre d’enfants à avoir et la justice réparatrice (économiquement et moralement). Seule Mme Vigo était celle qui avait le plus de connaissances théoriques sur ces termes, puisqu’elle a plus de vingt ans d’activisme. Cependant, les quatre ne se considèrent pas comme des victimes, mais comme des survivantes. Par conséquent, elles ne sont pas restées anonymes et ont décidé de montrer leur identité en signe de leur autonomisation.

Puis je vois un promoteur de santé s’approcher. […] Puis il m’a dit : “ […] Vous avez beaucoup d’enfants et vous vivez également dans une extrême pauvreté. Savez-vous que le gouvernement fait des ligatures des trompes ? Et vous aimeriez continuer à faire votre planning familial ?
Mme Reátegui
D’autre part, les quatre survivantes ont été traitées par divers personnel de la santé : infirmiers, promoteurs de la santé, obstétriciens, médecins et gynécologues. En effet, elles montrent le modus operandi commun du personnel de la santé à travers la coercition, les menaces, la désinformation et la négligence des soins médicaux (caractéristiques de la violence obstétricale utilisée au Pérou).

L’essentiel de cette politique (de stérilisations) se faisait dans les zones rurales où c’était un poste et non un hôpital […] Dans un poste médical, il n’y a même pas de centre chirurgical pour effectuer une stérilisation.
Mme Vigo
Par contre, il y avait différents centres de santé où elles étaient stérilisées. Par exemple, dans les zones rurales et les plus pauvres du Pérou, ils étaient soignés dans des « postas médicas » dont l’infrastructure était inférieure à celle d’un hôpital public. Le risque pour la santé était élevé, car il y avait une négligence médicale avec des effets post-stérilisation. Il y a eu un cas particulier, Mme Taipe a déclaré avoir perdu un rein lorsqu’elle a été stérilisée sans son consentement. À cause des stérilisations forcées, elles ont eu des problèmes conjugaux.
Madame, il paraît qu’à l’époque où ils vous ont ligaturé, ils ont pris le rein, dites-moi, où l’avez-vous fait et en plus vous savez, madame, que vous n’aurez plus jamais d’enfants parce qu’ils vous ont ligaturé ?
Un médecin à Mme Taipe
Les quatre survivantes soutiennent qu’elles ont été stérilisées pour des raisons raciales. Elles souffrent lorsqu’elles se souviennent des épisodes de stérilisation comme une violation de leur corps sans leur consentement. Elles déplorent également le fait que l’État leur ait retiré la liberté de choisir le nombre d’enfants qu’elles pourraient avoir. En ce sens, elles font appel, implicitement, au droit reproductif dont la politique publique du PSRPF leur a dénié.
1Amrein, Thierry. (2023). Des actrices et un chercheur : Une configuration qui pose problème sur le terrain ? ethnographiques.org. https://www.ethnographiques.org/2022/Amrein
2Ballón, Alejandra., Carranza, Ñusta., Cedano, María., Silva, Rocío., Stavig, Lucía., Vidal, Ana., & Westendorp, Rocío. (2021). Perú: Las esterilizaciones forzadas, en la década del terror. Acompañando la batalla de las mujeres por la verdad, la justicia y las reparaciones. (A. Chirif, Éd.) Lima: IWGIA et Demus.
3Chadwick, Rachelle. (2021). Breaking the frame : Obstetric violence and epistemic rupture. Agenda-Empowering Women for Gender Equity, 35(3), 104‑115.
4Ruiz, Inés. (2021). Pájaros de medianoche. Las esterilizaciones forzadas en el Perú de Alberto Fujimori y la lucha de sus víctimas por ser reivindicadas. Lima: Planeta.
5UNFPA Perú & Defensoría del Pueblo. (2021). Violencia obstétrica en el Perú. https://peru.unfpa.org/es/publications/violencia-obst%C3%A9trica-en-el-per%C3%BA
| Pour citer cet article | Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL : |
| Auteur·ice | Hugo Guillermo Valdivia Barrer, étudiant de Master en science politique |
| Contact | Hugoguillermo.valdiviabarrera@unil.ch |
| Enseignement | Cours-Séminaire Santé, sexualité et reproduction : regards anthropologiques Par Irene Maffi et Gladys Robert |
Comme pour de nombreux·euses·x cariocas, il est aussi temps pour nous de reprendre le travail. Le début de la semaine est rythmé par le planning que nous commençons peu à peu à connaître : réveil, petit-déjeuner et marche matinale jusqu’au Swissnex. Depuis là, nous avons rejoint Vincent et Malin avant de nous mettre en route pour notre rendez-vous de la journée. En effet, il s’agissait de rencontrer Priscila Pereira Da Silva, la coordinatrice du projet « Crescer sem violência » (Grandir sans violence) faisant partie de la fondation Roberto Marinho. Bien que nous ayons déjà rencontré Priscila par Zoom au début de notre projet il y a quelques mois, se fût un réel plaisir de se voir enfin en « présentiel » et de pouvoir échanger plus amplement avec elle.
Nous arrivons tout d’abord devant un bâtiment moderne avec une entrée très sécurisée puisque celui-ci héberge de nombreux bureaux dans le secteur de la finance et des médias. Priscila nous a accueilli à l’entrée et nous a fait visiter les locaux en précisant qu’elle se perdait parfois elle-même puisqu’elle n’y a été que très peu présente en raison de la pandémie et du télétravail. Arrivé·e·s dans les locaux de la fondation, l’échange a enfin pu commencer par une présentation du projet par Priscila. En effet, « Crescer sem violência » n’est pas une association ni une fondation, mais un projet faisant partie de la Fondation Roberto Marinho. Cette fondation a été créée par Roberto Marinho, le fondateur du groupe médiatique « Globo » ayant exercé une forte influence au Brésil. Sa fondation touche toujours au domaine médiatique puisqu’un de leurs projets a été de créer une chaîne télévisée éducative appelée « Futura ». C’est à partir de ce moment qu’entre en scène le projet « Crescer sem violência » puisqu’il s’agit de sensibiliser les enfants aux violences sexuelles dont iels peuvent être victimes mais aussi à d’autres types de violences comme le harcèlement scolaire, les violences psychologiques ou encore la santé mentale. Actuellement, cette sensibilisation consiste en de courts dessins-animés mettant en scène des enfants issus d’une famille multi-ethnique et recomposée afin de coller le plus possible aux structures familiales brésiliennes actuelles. Les enfants sont aussi de genre et d’âge différents afin de toucher le plus d’individus possible. Puisque les questionnements et les problématiques que rencontrent les enfants sont différentes en fonction de leur âge, les dessins animés sont divisés en trois catégories correspondant à la petite enfance (de 0 à 7 ans), à l’enfance (de 8 à 13 ans), à la pré-adolescence et adolescence (14 ans et plus).

Avant de nous dévoiler son projet, Priscila nous présente d’abord quelques chiffres. Il est tout d’abord important de se rendre compte que la plupart des violences sexuelles sont commises par une personne faisant partie de l’entourage de l’enfant. En effet, l’association estime que 77% des agressions sont perpétrées par des membres de la famille. L’association a également mis en avant l’impact de la pandémie de la COVID-19 sur les violences sexuelles, celle-ci serait la cause de l’augmentation actuelle du nombre de cas. La pandémie a aussi eu des conséquences sur la santé mentale des jeunes puisqu’environ un quart d’entre elleux présentait des signes dépressifs durant cette période. Il est néanmoins difficile de présenter des chiffres exacts en raison de l’arrêt de la publication de statistiques durant la pandémie par le gouvernement concernant le nombre de décès liés à la COVID-19, l’augmentation des violences domestiques ou encore des suicides. En plus de l’augmentation des violences sexuelles liées à la pandémie de la COVID-19, ces violences touchent des enfants de plus en plus jeunes, ce qui accroît l’impunité des agresseur·euse·x·s puisque les jeunes enfants ont plus de peine à parler de leur situation.
Sensibiliser les jeunes aux violences sexuelles, c’est-à-dire leur faire prendre conscience qu’iels n’ont pas à accepter ces comportements inappropriés et leur apprendre à les dénoncer, s’avère donc fondamental. L’école représente ainsi un lieu de prévention privilégié puisque c’est un endroit où l’enfant n’est plus sous l’emprise de potentiels agresseur·euse·x·s présent·e·x·s au sein de sa famille ou de son entourage. Au vu du haut taux de violences sexuelles – on estime qu’une personne sur dix aurait vécu des violences avant ses 18 ans – mais aussi de l’importance que prend les mariages de mineur·e·x·s dans la société brésilienne (le Brésil étant le cinquième pays avec le plus haut taux de mariage d’enfants au monde), l’éducation sexuelle au Brésil est confrontée à des enjeux totalement différents qu’en Suisse.


En combinant les informations issues de notre entretien de la journée ainsi que celles que nous avons récoltées lors de nos précédents interviews, nous avons pu commencer à préciser et finaliser notre projet d’innovation sociale en vue de la présentation du lendemain. Après avoir repris des forces dans un buffet servant des plats typiquement brésiliens, nous nous sommes à nouveau rendu·e·s dans les locaux de Swissnex afin de se remettre au travail. Chaque groupe a pu débriefer à propos de toutes les informations obtenues depuis le début de notre séjour mais aussi issues des entretiens menés en Suisse avec divers professionnel·le·x·s. Il s’agissait ensuite de donner forme à notre innovation sociale en rédigeant une présentation de quelques minutes permettant d’expliquer rapidement et facilement notre projet aux invité·e·x·s de l’événement du lendemain.
Marion Le Morvan




Le phénomène du viol de masse a connu un essor après la seconde guerre mondiale, en faisant des femmes les victimes intentionnelles des guerres. Cependant, ce n’est qu’à partir du conflit en ex-Yougoslavie, débuté en 1991, que la conception du « viol comme arme de guerre » a surgi en tant que telle2. Les dossiers issus du terrain ont mis en évidence le phénomène avec le caractère spécifique de sa systématicité, ce qui a permis une conséquente reconnaissance et un traitement de la question au niveau international : la qualification, en 2008, du « viol comme crime de guerre, crime contre l’Humanité ou comme acte constitutif du crime de génocide » par l’ONU3. La reconnaissance des viols en tant que pratique exercée systématiquement a également relevé leur politisation, à savoir leur inscription à l’intérieur d’une stratégie politique.
Les viols étant effectués au service d’un plan militaire particulier, ils ne constituent donc plus uniquement des pratiques, aspects ou des effets périphériques, indésirables ou inévitables du combat2. Afin de comprendre la logique de l’utilisation de la torture sexuelle à l’égard des femmes au service d’un projet militaire spécifique, il est nécessaire de se pencher sur le but des conflits ethniques.
Loin de se contenter de la défaite physique de l’armée adversaire, la communauté qui exerce le contrôle sur la zone aspire, lors des affrontements ethniques, à une véritable « destruction / déconstruction »4 de la culture des ennemis. Le but de ces conflits étant, en effet, l’élimination des traces de la présence d’une communauté, l’effacement d’une mémoire historique, mais surtout la destruction d’une identité culturelle collective2.
Dans cette logique de destruction, les femmes détiennent un rôle particulier. Leur corps étant souvent symboliquement conçu comme représentant de la Nation toute entière – il nous suffit de penser à la Marianne française ou à la Statue de la Liberté aux États-Unis, le viol renferme en soi une atteinte envers l’ensemble de la communauté, contre l’intégrité physique, culturelle et sociale du groupe dans son ensemble4. De plus, le rôle des femmes a toujours été qualifié de « ressource reproductive », épouses et mères dans la sphère privée3, également au service de la Nation. Selon cette conception, les agresser revient à interrompre la continuité de la société qu’elles assurent.
Le viol, dans cette perspective, constitue un « meurtre identitaire spécifique »2 qui vise à affecter l’espace de reproduction d’une communauté entière. La conséquence ultime de ces attributions de significat a été l’utilisation du viol dans les conflits ethniques comme moyen de polluer l’identité ethnique du groupe adverse, à travers le phénomène des grossesses forcées. En contaminant les victimes avec leur sperme, les agresseurs opèrent une double invasion : une entrée physique forcée dans le corps d’une part4, un envahissement symbolique de l’identité d’autre part5.
L’analyse de la torture sexuelle envers les femmes au travers des significations qui leur sont attribuées lors des conflits ethniques met en évidence l’instrumentalisation du corps des victimes. Cette instrumentalisation s’insère dans le cadre de stratégies politico-militaires spécifiques et est effectuée en tant que moyen servant à détruire l’ensemble de la communauté ennemie.
Pourtant, la reconnaissance des viols systématiques dans les conflits armés contribue avant tout à mettre en évidence le phénomène « en tant qu’instrument d’une stratégie de guerre, et non comme violence masculine, significative d’un rapport de domination »6. En reconnaissant les agresseurs en tant que membres d’une communauté qui en attaquent une autre, l’on empêche la prise de conscience du fait que le viol reste toujours un acte de violence fait aux femmes par les hommes1. Si les femmes sont, d’une part, des « représentantes du groupe ethnique » à détruire afin d’affecter la communauté adverse, elles sont bien, d’autre part, des ennemies en tant que telles6.
Néanmoins, la conception du « viol comme arme de guerre » se révèle avoir des limites.
Premièrement, cette notion fournit une image de ce supplice en tant que dommage physique momentané, dans le contexte spécifique de belligérance. Or, la violence subie, pour les victimes, ne prend pas fin avec l’arrêt du combat. Les multiples et considérables conséquences à long terme, pouvant être regroupées sous le terme de « polytraumatisme »7, se prolongent dans l’après-guerre et incluent des séquelles physiques, psychologiques, des grossesses ainsi que des souffrances sociales telles que le divorce ou l’ostracisme3.

L’accent posé sur le contexte public des conflits contribue largement à invisibiliser, minimaliser et banaliser les autres types d’agressions subies à l’intérieur de la sphère privée.
De plus, l’accent posé sur le contexte public des conflits contribue largement à invisibiliser, minimaliser et banaliser les autres types d’agressions subies au sein de la sphère privée. Pour de nombreuses femmes, en effet, le viol ne se « limite » pas au contexte de combat, mais est présent dans la vie quotidienne en tant que moyen ordinaire, par les hommes, de les apeurer et les dominer. La distinction entre temps de guerre et temps de paix perd alors toute sa pertinence6. Dans cette optique, la reconnaissance des viols comme arme de guerre pose problème car elle masque la continuité de la violence – ou, autrement formulé – des violences ordinaires commises à l’égard des femmes.
Pour conclure, il convient, ainsi, d’invertir le schéma. Au lieu de prendre en tant que point de départ la sensibilisation du viol dans des contextes de guerre, il serait plus pertinent d’être conscient du fait qu’il y a des agressions sexuelles dans l’illusoire temps « de paix ». En effet, c’est précisément à partir de ces violences impunies et tacites qu’une telle stratégie politico-militaire en temps de guerre peut être construite.
1 Lors de conflits ethniques ou civils, des viols envers les hommes sont également commis. La formulation de cette phrase ne souhaite en aucun cas ne pas tenir compte de cette réalité. Toutefois, le but de l’article étant de se focaliser sur les rapports de domination des hommes envers les femmes, ces cas n’ont pas été inclus dans l’article.
2 Nahoum-Grappe, V. (1999). Guerre et différence des sexes, les viols systématiques en Ex-Yougoslavie, 1991-1995. Dans A. Farge et C. Dauphin (Eds.), De la violence et des femmes (pp. 175-204). Paris : Pocket.
3 Fargnoli, V. (2012). Viol(s) comme arme de guerre. Paris: L’Harmattan
4Seifert, R. (1996). The second front: The logic of sexual violence in wars. Women’s Studies International Forum, 19(1-2), p. 38.
5Nahoum-Grappe, V. (1997). La purification ethnique et les viols systématiques. Ex-Yougoslavie 1991-1995. Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 5, 163-175.
6 Masson, S. (1999). Le viol en temps de guerre : crime ou bavure ? Avancées et résistances de la condamnation du viol contre les femmes. Nouvelles Questions Féministes, 20(3), p. 66.
7 Nahoum-Grappe, op. cit., p. 180.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Debra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021, Bachelor en sciences sociales |
| Contact | debra.lanfranconi@bluewin.ch |
| Enseignement | Cours Introduction aux études genre et aux théories féministes (Automne 2015) Nadia Lamamra et Glòria Casas Vila |
© Illustration : Kaique Rocha, Pexels
