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Devenir un homme : toute une question d’hormones ? – Une perspective transmasculine

La thématique des hommes trans et de leur appropriation de la masculinité a toujours été accompagnée par un narratif qui accorde un rôle central à l’utilisation de la testostérone et des hormones masculinisantes. Le discours dominant se base principalement sur une division genrée qui décrit comme « masculin » tout ce qui peut être reconduit à la présence et aux effets de la testostérone (les individus, les comportements, …). Le 5 mars dernier, dans la salle 2121 du Géopolis, le doctorant de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie sociale de l’Université Aix-Marseille, Paul Rivest, nous a présenté son travail ethnographique sur le rapport des hommes trans à la testostérone et leur expérience avec l’appropriation de la masculinité. En nous offrant une nouvelle perspective qui requestionne le narratif dominant autour de cette thématique, il a mené une enquête de terrain auprès de différentes communautés trans françaises, en incluant une quarantaine d’individus ayant vécu une expérience de transition. Pour recueillir leurs récits, il a conduit plus de vingt entretiens, soit individuels, soit en focus groupe, et consulté plusieurs forums dans lesquels beaucoup de personnes trans échangent leurs expériences.

Le premier élément-clé de cette conférence requestionne le rapport de l’individu avec la prise des hormones masculinisantes. Car si l’on croit généralement que l’appropriation de la masculinité doit forcément passer par la prise de la testostérone, on croit aussi qu’elle en sera une conséquence directe. Le narratif autour de la prise des hormones leur attribue ainsi un rôle extrêmement dominant, jusqu’au point où ces dernières « assujettiraient » l’individu lui-même. Un homme trans serait donc considéré masculin s’il prend de la testostérone et si son comportement est concordant aux effets les plus reconnus de cette molécule (en particulier l’augmentation des pulsions sexuelles). Pendant sa conférence, Paul Rivest nous a cependant montré toutes les incongruences derrière à ce raisonnement. Tout d’abord, il faut savoir qu’il n’y a aucune étude scientifique qui confirme que la prise de testostérone est la variable régulatrice principale du désir sexuel, ce qui fait que la reconnaissance d’une hypothétique masculinité à travers les comportements sexuels n’aurait rien à voir avec la prise des hormones. Deuxièmement, plusieurs hommes trans ont partagé, lors des entretiens, comment la décision de suivre une thérapie hormonale porte en soi un travail de raisonnement, d’auto-perception et de questionnement constant de sa propre expérience psycho-physique qui va au-delà de la sphère sexuelle et de la gestion du désir. En ces termes, les hormones masculinisantes ne sont pas des « autoroutes » qui conduisent l’utilisateur vers un modèle de masculinité, mais plutôt des outils grâce auxquels les individus peuvent amplifier leur expérience de transition (surtout en faisant expérience des changements physiques) tout en restant très conscients de leur parcours. Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Un autre aspect très intéressant qui a été mentionné pendant la partie finale de la conférence (dédiée aux questions pour l’invité) concerne le concept de « masculinité ». Dans la plupart des sociétés occidentales, on tend à considérer comme masculin tout ce qui adhère au modèle de la masculinité hégémonique et de ses dynamiques de pouvoir sous-jacentes. Les mots des enquêtés de Paul Rivest remettent en question cette vision. Le parcours de transition a été pour eux non seulement une expérience de construction identitaire, mais aussi une expérience de construction de leur conception personnelle de masculinité. Certains d’entre eux n’ont donc pas l’intention de reproduire les codes de la masculinité hégémonique, mais bien de la réinterpréter comme quelque chose à accepter tout en se distanciant des dynamiques de pouvoir. Par exemple, en se rattachant au discours concernant la testostérone, le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone. Dans cette perspective, on « devient un homme » en dosant l’utilisation de la testostérone et en s’éloignant du modèle de la masculinité hégémonique.

le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone.

En conclusion, la conférence de Paul Rivest a été une occasion particulièrement intéressante non seulement d’approfondir ses connaissances concernant les expériences de transition, mais aussi de s’interroger sur les différentes conceptions de « masculinité ». Personnellement, je crois qu’aborder les thématiques de construction identitaire à travers la méthodologie qualitative (en particulier à travers les entretiens) nous permet d’intégrer au mieux le point de vue de l’autre dans nos réflexions et dans notre propre idée de la psychologie intra-individuelle, ou de nos représentations sociales des individus.

Références

Rivest, P. (2022). La santé sexuelle des hommes trans : entre problèmes de catégorisation et invisibilisation. Santé Publique, 34(HS2), 37–48.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceClaudio Pianca, étudiant de bachelor
Contactclaudio.pianca@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin et Axel Ravier
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La diaspora Erythréenne en Suisse : deux camps opposés

Par Nouria Zeggani

basé sur un travail écrit en collaboration avec Chloé Biondo.


La diaspora Erythréenne


La Suisse est l’une des destinations d’exil privilégiées par la communauté́ érythréenne, première population demandeuse d’asile en Suisse. Dispersée en raison de la migration, la population érythréenne compte un tiers d’individus vivant hors du pays  (Gouery & Jeangene Vilmer, 2014: 10) . Cette réalité́ est due entre autres à l’instauration du service national obligatoire à durée indéterminée. Instauré en 2002, il n’a pas pour seul objectif de « défendre le pays, mais aussi de le reconstruire suite à la guerre d’indépendance et de propager l’idéologie nationale »5

Bien qu’une partie considérable de la population érythréenne vive hors du territoire national, les liens au pays d’origine demeurent importants à travers le soutien à la famille et la redevance de 2%5 à l’État, aussi appelée « taxe de reconstruction » sans laquelle aucun retour aux pays n’est possible.

Qu’en est-il alors du sentiment d’appartenance au pays d’origine ? Existe-il un sentiment d’appartenance à une communauté érythréenne résidant en Suisse ? La relation au pays d’origine influe-t-elle sur les liens créés dans le pays d’accueil ?

Guerre d’indépendance3
L’Érythrée, ancienne colonie italienne, à la fin de la seconde guerre mondiale fut donnée à l’Éthiopie par les nations unies en 1950 dans le but d’en faire une province autonome d’un état fédéral socialiste. Dès 1961, sous les ordres du général Isayas Afwärqi, une lutte armée commence qui par l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Isayas Afwärqi devenu président, avec le front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), anciennement le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), instaure le service national qui consistant à 6 mois de formation et 1 ans à l’armée ou dans une institution civile étatique. « Tous les citoyens n’ayant pas participé à la guerre pour l’indépendance » y sont contraint, hommes et femmes de 18 à 40 ans. Suite au conflit Erythrée-Etiopie de 1998 à 2000, le service national est prolongé indéfiniment. Impactant aussi sur plusieurs libertés primaires, le service national est considéré comme une forme de travail forcé et est symptomatique d’un état totalitaire et autoritaire.


Faire groupes au sein de la communauté

D’après Brubaker2, il serait préférable de penser l’appartenance communautaire comme un processus et de prendre comme catégorie d’analyse non pas les groupes en soi, mais la manière de faire groupes. En effet, plutôt que de partir du principe qu’un groupe en est un, il s’agit de chercher dans les discours, les actes quotidiens, la manière dont les personnes concernées soulignent ou transgressent les frontières pour faire et défaire les groupes. Ainsi, des facteurs extérieurs peuvent influer aussi sur le maintien du groupe. Il peut s’agir notamment de l’État et des institutions qui sont rattachées, de partis politiques, d’association à l’origine de mouvements sociaux ou encore d’églises6.

Du pays…à la diaspora : une fracture

Il est ressorti des principaux entretiens menés que la population Erythréenne résidant en Suisse est partagée entre anti- et pro-gouvernement erythréen. En effet, la communauté est « divisée en deux », en termes de « pour » ou « contre » (le gouvernement) selon nos interlocuteurs. Si cette division est prégnante au sein de la population en Erythrée, elle l’est aussi au sein de la diaspora. La position face au gouvernement semble être une composante majeure de l’identité́ politique d’un.e Erythréen.ne et joue comme un marqueur social. 

Démarche méthodologique
Nous avons rencontré quatre interlocuteurs (Adiyam*, Efrem*, Maikel*, Abel*), de première génération de migration (ayant vécu en Érythrée) autant que de seconde génération (enfants de la diaspora). Nous avons ainsi pu récolter leurs témoignages sur leur lien direct ou indirect avec le pays d’origine, ainsi que les différents liens formés dans la diaspora érythréenne suisse. La prise de contact avec nos interlocuteurs s’est avérée être un défi. Parfois les interviewés refusaient d’aborder un sujet car traumatique, ne répondaient à nos sollicitations, venaient à des interview sans s’annoncer et sans que nous n’ayons eu de contacts avec, accompagnant un interviewé, ou par le biais du bouche-à-oreille.

Selon les dires d’Adiyam, il s’agit d’un élément engendrant une forme d’altérité́ au-delà̀ des frontières nationales : 

« Du coup dans la diaspora, tu as ce clivage clairement. On a deux communautés. Tu vas avoir la communauté́ pro et la communauté́ contre. »

Adiyam

Selon lui, l’appartenance à l’un ou l’autre des groupes relève moins d’idées politiques personnelles, mais repose sur des affiliations à des factions communautaires et familiales. Loin de former une « communauté » diasporique unifiée – présupposé souvent répandu dans les écrits sur les diasporas, la population érythréenne est divisée en deux communautés qui se différencient par des clivages socio-politiques.

Ancien et nouveau 

Le clivage se retrouve à cheval sur un autre clivage qui construit et est construit par le positionnement pro et anti gouvernemental. En effet, celui-ci est aussi la consequence de deux vagues mirgatoires distinctes. Une premiere plus ancienne constituée de personne fuyant la guerre et une seconde plus recente, celle des exilées. Les anciens et les nouveaux. Le premier terme renvoie aux générations ayant émigré il y a plusieurs dizaines d’années, au moment de l’indépendance, et ont transmis l’image du pays à leurs enfants. En opposition, le terme « nouveaux » désigne ceux et celles qui viennent de quitter l’Érythrée, qui « ont vécu la réalité́ de la chose, du système politique érythréen ». Ce clivage est abordé par nos interlocuteurs : Adiyam mentionne par ailleurs une institution spécialement destinée aux jeunes de la diaspora, participant à la célébration du pays d’origine lointain appelée Youth People’s Front for Democracy and Justice1. Le clivage entre pro et opposants et/ou celui entre anciens et nouveaux est donc rendu significatif par les organisations qui mobilisent la catégorisation politique.


Pro ou anti : quand les clivages politiques organisent la vie communautaire

Ce clivage organise en grande partie la vie sociale des Erythréens en Suisse, puisqu’il participe à la formation des organisations communautaires. Selon Adiyam, il existe des institutions au sein des communautés érythréennes, qui non seulement témoignent du clivage pro-opposants mais le pérennisent également : 

« On s’aime pas, on fait pas les mêmes fêtes. On va fêter l’indépendance [de l’Érythrée] : ils vont faire leur fête, on va faire la nôtre. […] On a des églises séparées opposants et église érythréenne pro. […]». 

Adiyam

Alors que ces structures ont pour rôle premier de matérialiser le sentiment d’appartenance communautaire à travers des actes d’entraide et de solidarité́ lors d’évènements comme les mariages et les enterrements, elles renforcent également ce clivage politique. Adiyam témoigne de la manière dont cette fracture est reflétée au sein des centres communautaires, qui recrutent et excluent des membres selon ce critère.

La position politique face au gouvernement est une composante majeure de l’identité́ d’un·e Erythréen·ne.

Ces rivalités sont allées jusqu’à la dénonciation de certaines activités à l’ambassade, débouchant sur des interdictions de retours au pays. À nouveau, la position politique face au gouvernement est mobilisée par les membres de l’association pour distinguer un “eux” du “nous” et exclure les premiers des activités de l’association. Conscients que la politique est source de conflits, trois de nos interlocuteurs insistent sur le fait que l’ « on ne peut pas parler politique avec n’importe qui ». Cette censure, développée à l’échelle individuelle, participe aussi à la réification du clivage entre « eux » et « nous ».


Au-delà de la fracture idéologique


Comme observé auparavant, la constitution d’un lien communautaire en Suisse par la communauté́ érythréenne s’effectue par la réification de la catégorie politique. Cette construction de l’identité́ communautaire dans la diaspora érythréenne passe par le soutien des organisations autant que par les “everyday actions”2 qui marquent l’appartenance à un groupe et/ou le rejet du groupe adverse. Cependant, plusieurs aspects des témoignages récoltés soulignent des stratégies permettant de contourner le clivage.

Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend.


Celles-ci peuvent passer par la minimisation du clivage comme Maikel qui ressent une tension, mais la dépeint comme minime et s’arrêtant à la politique. Elles peuvent être de l’ordre d’un simple évitement de sujet comme Abel semble le faire. Elles peuvent être autant un acte proche du militantisme, en déconstruisant volontairement les séparations attendues à la manière dont Efrem revendique ses efforts d’accueil de la nouvelle génération. Et elles sont, de manière générale, une façon de faire prévaloir la culture, les langues, les expériences et les origines communes comme Adiyam le verbalise, et comme Efrem, Abel et Maikel le sous-entendent. Il s’agit de faire ressortir ce qui les rapproche comme le terme « habasha » nous l’apprend. En effet, Adiyam explique que lorsqu’elle croise une personne érythréenne ou éthiopienne, c’est par ce terme, intraduisible et qui semble faire référence à ce qu’ils ont de commun, qu’ils et elles s’identifient.

Notes

1Le YPFDJ est une organisation nationaliste de la jeunesse issue de la diaspora érythréenne. Il s’agit d’une branche de l’organisation du Front populaire pour la démocratie et la justice, qui gouverne l’Erythrée en tant que parti unique.

Références

2Brubaker, R. (2002), “Ethnicity without groups” in: Archives Européennes de Sociologie, Vol. 43, No. 2, Études critiques, Cambridge University Press, pp. 163-189. h​ ttps://www.jstor.org/stable/23999234 

3Bozzini, D. (2014). Surveillance, répression et construction collective de l’insécurité en Érythrée. Politique africaine (Paris, France : 1981)135(3), 137–157. https://doi.org/10.3917/polaf.135.0137

4Gouéry, F. Jeangène Vilmer, J.-B. (2014). Erythrée : entre splendeur et isolement. Paris : Non lieu. 

5Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) (2015). Rapport EASO : Erythrée, étude de pays (Résumé). Berne-Wabern : Confédération suisse. P. 2 et 4.

6Brubaker, R. (2002). op. cit., p. 172

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrices Nouria Zeggani et Chloé Biondo, étudiantes de Master en sciences sociales
Contact nouria.zeggani@unil.ch
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