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Le deuil au temps du Covid-19 : Impacts, perturbations des rituels funéraires et des processus de deuil

Par Alexandra Bender et Nathan Coudray

Depuis février 2020, la pandémie du Covid-19 a bouleversé notre manière de vivre et de pratiquer les rituels. Entre autres, la distanciation physique imposée ainsi que les confinements successifs ont perturbé les processus de deuil. Les membres des familles se sont retrouvés privés de contacts avec leurs proches malades et défunt·e·s. Notre recherche ethnographique est composée d’une série d’entretiens avec les professionnel·le·s des services mortuaires : des pompes funèbres, un prêtre de l’Église catholique ainsi qu’un témoignage d’une personne ayant subi la mort d’un proche au début de la pandémie. Ces différents entretiens nous permettent de saisir les principaux enjeux auxquels font face les personnes directement confrontées au deuil pendant la pandémie. Les questions posées concernent principalement les différences entre la période précédant le Covid-19 et la période pandémique, la reconnaissance à laquelle ces personnes ont le droit et leur ressenti personnel face à la situation.

Le choc du Covid-19 : réaction de la population avec le recensement des morts au quotidien

Dans le courant du mois de février 2020, en Suisse, nous remarquons une immense vague de réactions face à un virus encore inconnu quelques mois plus tôt. Afin d’éviter une propagation trop importante du Covid-19 et une surcharge du système de santé, la Confédération a rapidement pris des mesures très strictes pour tenter d’endiguer la pandémie. Ainsi, un confinement général a été annoncé avec un appel à la responsabilité individuelle très fort. Tous les commerces non-essentiels ont été fermés et le télétravail a été rendu obligatoire lorsque la situation le permettait. De plus, les réunions de plus de cinq personnes dans l’espace public et privé étaient prohibées. Les relations sociales s’étaient subitement raréfiées et de nombreuses tentatives de combler ce manque de lien social sont petit à petit apparues (par exemple, réseaux sociaux, visioconférences, fêtes à distance).

Cette période marqua également l’apparition de la maladie et de la mort dans le quotidien de chacun·e. En effet, l’espace médiatique suisse s’est rapidement empli de bilans quotidiens de cas, d’hospitalisations et de décès. De nombreuses conférences de presse du Conseil Fédéral rappelaient à la population à quel point la situation était précaire et que personne n’était épargné par la situation. Cela força donc tout le monde à faire face directement à une situation de crise dans laquelle la mort était omniprésente. Ce phénomène, d’après les réponses à nos entretiens, créa un besoin essentiel pour les individus de redéfinir cette notion de mort afin de mieux appréhender et comprendre le nombre de cas de décès à la hausse qui s’illustraient avec un simple chiffre ou une statistique.

Le rapport à la mort et l’importance des rituels funéraires

Dans ces circonstances, la mort peut nous apparaître comme un évènement inattendu et brutal. Elle marque un coup d’arrêt des liens sociaux avec une personne chère. Pensé comme un ailleurs impénétrable4, elle effraie, intrigue et resurgit. La sociologie et l’anthropologie de la mort nous offre un éclairage sur les pratiques et représentations sociales projetées sur celle qu’on appelle la Grande Faucheuse. L’anthropologie nous apprend tout d’abord que notre rapport à celle-ci s’élabore dans un environnement précis. Les représentations et le vécu de la mort, comme le souvenir des morts, ont de tous temps organisé les relations entre les vivants, jusqu’à être le socle de nos cultures4. De ce fait, vivre la mort c’est prendre soin de soi et du défunt, c’est se doter de remèdes, de croyances, de dispositifs pour vivre ce passage au mieux. La ritualité funéraire consiste donc à combler, remplir le vide laissé par les défunts. Tant bien que mal, la collectivité fait front selon les modalités définies par le groupe. Pour Durkheim, les rites funéraires permettent d’établir un cadre sécurisant. Ils donnent lieu à un moment fort de l’existence collective montrant que le groupe est en mesure de franchir l’épreuve du deuil.

Le rituel funéraire permet aux proches de refaire société, de se retrouver ensemble pour redéfinir une manière de vivre sans le défunt et réintégrer la société après le processus de deuil.

Les anthropologues s’accordent sur le fait qu’une mort « mal passée » est dangereuse. En outre, d’après Jean-Pierre Albert, la situation devient encore plus problématique lorsque les circonstances du décès ne permette pas de rituel, en général provoqué par une cause violente ou inattendue (comme une mort prématurée, par exemple). Dans ces situations, les vivants doivent avoir recours à des rituels de « substitution » afin de pouvoir avancer. Cependant, ces rituels ne sont, souvent, pas suffisants. De fait, selon Robert Hertz, ces cas exceptionnels ne font que confirmer la règle dominante : les morts font peur, et le problème majeur est de s’en débarrasser, c’est-à-dire de les séparer sans retour du monde des vivants1.

Des mesures sanitaires jugées inhumaines : contournement des règles et souffrance des proches

Nos entretiens ont systématiquement mis en avant la souffrance et la difficulté de s’adapter aux mesures de distanciation. Certains professionnel·l-e·s du milieu funéraire parlent même de « mesures inhumaines ». Traverser la lourde épreuve du deuil va de pair avec la pratique du rituel funéraire en communauté. Le rituel funéraire permet en effet aux proches de refaire société, de se retrouver ensemble pour redéfinir une manière de vivre sans le défunt et réintégrer la société après le processus de deuil. Ces éléments étant enlevés, les personnes endeuillées disent avoir dû faire face à un choc et une souffrance difficile à extérioriser, comme si les adieux leur avaient été volés, élément qui est ressorti dans l’entretien avec Chloé, endeuillée car ayant perdu un proche en mars 2020. Elle évoque ce deuil et ces rituels comme des expériences profondément traumatisantes, elle dit :

« Quand je repense à ce qui s’est passé, je me dis tout le temps que ce n’est pas humain. C’est tellement inhumain d’avoir un enterrement avec autant peu d’amour et de contact. »

Un autre élément majeur de notre recherche est l’inapplicabilité morale des règles édictées par les professionnels du milieu funéraire : La Confédération exigeait le minimum de contacts possibles avec les défunts, elle demandait donc aux personnels des pompes funèbres de placer le corps directement dans une housse sanitaire sans l’habiller ou le préparer, l’emmener au funérarium, l’incinérer ou le mettre en terre avec le moins de cérémonie possible. Un directeur de pompes funèbres nous déclare :

« Moi je l’ai fait une fois, c’est inhumain. Pour nous qui faisons ça tous les jours c’était déjà choquant, mais pour la famille c’est une déchirure dont on ne pourra jamais guérir. »

Il nous explique ensuite qu’il n’a pas pu respecter ces règles après cette expérience car le manque d’humanité dans cette démarche était trop grand. Il a donc recommencé à appliquer la procédure habituelle en ignorant les consignes de la Confédération pour retrouver un « peu d’humanité, de décence ». Toutes les personnes interrogées soulignent cette nécessité absolue de faire une cérémonie dans de bonnes conditions dans le processus du deuil.

Le Covid-19 : Un impact considérable sur la mort, et sur la vie ? Mémoire des défunts

Nous avons pu donc constater que la propagation du Covid-19, en plus des décès qu’elle a causée, à ébranlée nos pratiques et représentations ainsi que l’organisation des rituels funéraires. La nécessité de vivre le deuil en collectivité, dans un même lieu pour le ritualiser, est essentiel.

En analysant ces différents entretiens, nous pouvons remarquer plusieurs éléments récurrents. D’abord, on remarque un besoin absolu des personnes touchées par les deuils de combler le manque que les mesures imposent aux cérémonies. Il est alors essentiel pour elles de trouver des moyens pour remplacer les absences (notamment grâce aux réseaux sociaux, aux diffusions en live ou autres) .

C’est un reflet du besoin sociétal général de contact mais à un niveau encore plus profond où l’affect est profondément touché en raison d’événements difficiles à appréhender.

En lien avec ce point, on peut noter qu’il y a systématiquement une transgression des règles édictées par la Confédération. Dans chaque cas, nous remarquons que ce n’est pas par volonté rebelle, mais plutôt par un besoin humain. Les personnes qui transgressent ces règles ont toujours une volonté de faciliter le processus de deuil pour elles ou pour les autres. Nous voyons aussi que les personnes subissant un deuil font passer la peur du virus au second plan dans de telles situations. Il est également intéressant de relever que la notion de prise de risque n’est que rarement évoqué par les personnes ayant transgressées ces règles.

Les rites funéraires pour encadrer la mort s’avèrent donc d’une extrême nécessité et le manque de ceux-ci peuvent se traduire à un déni d’humanité. L’anthropologue Jean-Pierre Albert déclare qu’on ne saurait mourir humainement en l’absence de rite1. Il semblerait difficile de se passer de rituels pour vivre au mieux les grandes étapes de la vie.

Références

1Albert, J.-P. (1999). Les rites funéraires. Approches anthropologiques. Les cahiers de la faculté de théologie, 141-152.

2Balandier, G. (1970). Préface. Dans R. Hertz (dir.), Sociologie religieuse et foklore (p.vii-x). PUF.

3Ben Attia, F. (2020, mai). Comment le Covid-19 malmène les rites et le temps du deuil. The conversation. https://theconversation.com/comment-le-covid-19-malmene-les-rites-et-le-temps-du-deuil-138680

4Clavandier, G. (2009). Sociologie de la mort: Vivre et mourir dans la société contemporaine. Armand Colin.

5Le Grand-Sébille, C. (2020). Des questions du mourir dans notre société touchée par la COVID. Approche socio-anthropologique. Enfances & Psy, 87(3), 12-18.

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
Auteur·ice·sAlexandra Bender et Nathan Coudray, étudiant·e·s en Bachelor
Contactalexandra.bender@unil.ch

nathan.coudray@unil.ch
EnseignementSéminaire Notions et thèmes en anthropologie

Par Irène Maffi et Gladys Robert

© Illustration : Two Dreamers, Pexels

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Construction et répression des homosexuels dans le fascisme : des « contre-exemples » de l’homme nouveau

Par Debra Lanfranconi

La révolution anthropologique entre homme nouveau et homosexuel

Le projet fasciste : la création de l’homme nouveau

Selon l’idéologie fasciste italienne, seule une nouvelle nation se distinguant de celle du passé réussirait à entreprendre une politique de puissance et de conquête. La construction de ce nouvel état dépendait, en premier lieu, de la reconstruction des individus le composant. À cet effet, le régime a mis en acte une véritable révolution anthropologique. Pénétrant tous les aspects de la vie de l’individu, elle visait une modélisation du caractère, des habitudes et des attitudes des citoyen.ne.s pour les adapter aux exigences du régime4. C’est ainsi que la figure de l’homme nouveau, viril, guerrier et puissant, émerge et acquière une place fondamentale en tant que socle de la nation entière. La caractéristique principale de ce nouvel homme est son extrême virilité, caractérisée par des attributs physiques et moraux tels que « pouvoir des muscles »5, courage et puissance sexuelle1.

La construction de l’image de l’homosexuel

L’entreprise de réalisation de ce nouvel homme se fondait également sur une action répressive envers tout comportement non conforme aux normes imposées par le régime. Toute caractéristique de nature psychologique ou physique qui interférait avec ce modèlereprésentait un danger à éloigner4. C’est précisément dans ce contexte que l’image caricaturale de l’homosexuel émerge en tant que déviante. Au-dessus du type d’homme qui domine, apparaissent des contretypes représentant les « anormaux ». Si le vrai homme est (doit être) viril et puissant, l’homosexuel, au contraire, est (doit être) efféminé et faible6. L’homosexuel, en tant que stéréotype, était ainsi considéré comme un « perturbateur de l’ordre national », un opposant des nouvelles valeurs dictées par la morale fasciste2.

Premièrement, il manquait d’« accomplir son devoir », en « refusant » de donner des enfants à la nation, ce qui était perçu comme une véritable mise en péril de l’avenir du pays entier17.  

Deuxièmement, l’idéal de masculinité, résumé dans les trois M – Mussolini, mari et mâle – était basé sur une nette distinction entre les genres. Les hommes étant perçus comme dominants de la vie politique et donc publique, les femmes restaient reléguées à une position subalterne. D’ailleurs, le fondement de la culture viriliste réside précisément dans le dénigrement des femmes et dans la construction du genre féminin comme inférieur. Dès lors, il est possible de dresser une connexion entre ce dénigrement et l’homophobie : l’homosexuel étant, dans sa version stéréotypée, caractérisé par ses modes efféminés. Dans cette optique, l’homosexuel incarne un homme qui trahit son propre genre, sa propre virilité1, engendrant une confusion de rôles sexuels qui mine la cohésion interne du pays2.

Législation et mesures de répression

Le code Rocco et la stratégie du silence

Le code pénal émis pendant le fascisme, le « Code Rocco », ne nomme pas l’homosexualité. Une première ébauche du texte prévoit notamment des périodes d’incarcération pour les individus commettant des actes avec des personnes du même sexe3. Cette première idée fut cependant abandonnée, en soutenant qu’en Italie, le « vice » n’était pas présent2 et ne nécessitait donc pas une intervention de la loi. Ainsi, une véritable « stratégie du silence » fût adoptée, politique jugée beaucoup plus efficace que l’admission de la présence gênante de l’homosexualité6. Refuser de reconnaitre l’existence même du phénomène visait à éviter de lui donner une quelconque forme de visibilité. 

Les actes contre la morale

L’absence de dispositions légales spécifiques n’empêchait toutefois pas la mise en acte d’actions répressives. Si les homosexuels n’existaient pas, légalement, en tant que catégorie, l’on reconnaissait tout de même l’existence de particuliers qui commettaient des actes contre la morale. Sous prétexte de punir les prétendus perturbateurs de l’ordre social, la police exerçait ainsi des mesures répressives envers les homosexuels. Un décret émis en 1931 autorisait des « mesures de nettoyage » envers les individus qui mettant en danger la morale publique. Même en n’étant pas nommés explicitement dans ce règlement, les homosexuels subissaient des passages à tabac et des agressions à chaque fois qu’ils « causaient un scandale » – un terme d’ailleurs flou accordant aux juges une grande marge de manœuvre6. De plus, les individus condamnés par le tribunal pouvaient être déportés dans des colonies dans des îles au large de la côte pour une période de 1 à 5 ans.

La stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées.

Utilisé afin de combler le vide législatif, l’exil remplissait un double but : social – en éloignant les déviants et en évitant la diffusion de « mauvaises exemples » et moral – en opérant la distinction entre normal et anormal2.

Ainsi, la stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. Une telle action répressive visait à conduire les personnes concernées à une mort civile, à travers des mesures de prévention de la police, la perte de l’emploi ou des moqueries publiques. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées, car donner une visibilité à ces pratiques aurait équivalu à reconnaitre le « problème », facteur d’extrême honte pour un peuple censé être composé uniquement d’hommes virils3.

Pour conclure

Les inventions médicales qui, au long des XIX et XXème siècles, présentaient les homosexuels comme des « invertis » ayant une âme féminine enfermée dans un corps masculin ont construit le stéréotype de l’homosexuel comme un individu manquant de virilité. Le fascisme italien ne s’est toutefois pas servi d’une expertise médicale traçant la frontière entre « normal » et « pathologique ». Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

La seule vraie « maladie » qui caractérisait la déviance des homosexuels était donc leur manque de virilité.  Si le code pénal ne prévoyait pas d’article spécifique, le vide législatif n’a pourtant pas empêché la mise en œuvre d’une véritable action répressive envers les homosexuels, allant de mesures remplissant une fonction d’intimidation à des exils. Le seul moyen pour éviter la persécution résultait au fait d’adopter une double vie : nier sa propre orientation sexuelle, et se conformer aux standards de l’homme viril en public afin d’éviter des discriminations. Une telle répression sociale est plus « efficace » et plus dure que la répression pénale. En effet, elle instaure des normes morales et comportementales dont la prégnance avait pour conséquence la négation de soi pour les individus considérés comme « anormaux ». Sans doute, une telle stratégie du silence et de la conformation aux standards d’une vie d’« autrui » continuent d’avoir des répercussions dans l’Italie contemporaine. 

Références

1Bellassai, S. (2013). Virilità. Dans M. G. Turri (dir.), Manifesto per un nuovo femminismo (pp. 225-236). Milan : Mimesis.

2Benadusi, L. (2011). Vie privée, morale publique : le fascisme et le « problème » homosexuel. Genre, sexualité & société, 5 [En ligne]. 

3Dall’Orto, G. (1984). Le ragioni di una persecuzione. Dans M. Sherman (dir.), Bent. Nazismo, fascismo e omosessualità (pp. 101-119). Turin : Edizioni Gruppo Abele.

4Gori, G. (1999). Model of masculinity: Mussolini, the « new Italian » of the Fascist era. The International Journal of the History of Sport, 16(4), 27-60.Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

5Gori, G. (1999). op. cit., p. 43.

6Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

Notes

7Le régime accordait une très grande importance à la question de la procréation : en 1928, Mussolini lui-même publia un essai intitulé Il numero come forza (le nombre comme force), où il soutenait que seul un peuple en perpétuelle croissance démographique aurait eu les forces pour se lancer dans des grandes entreprises impériales.

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrice Debra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021 (Master) et Bachelor en sciences sociales
Contactdebra.lanfranconi@bluewin.ch
Enseignement Cours Biopouvoirs et rapports sociaux sexués au XXe siècle

Par Thierry Delessert

© Illustration : Pixabay

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Comptes-rendus

Humans of pandemics : une expérience d’anthropologie numérique

Par Ariane Mérillat

« Pour une recherche mouvante, créatrice et éthique »

L’étude des humanités numériques vise à comprendre l’influence mutuelle qui se produit entre Internet et la société. De quelle manière l’arrivée du WEB 2.0 a-t-elle reconfiguré nos représentations de l’espace, modifié nos pratiques de communication et transformé nos conceptions des collectifs ?
Le numérique nous questionne également en tant que chercheur·es. Comment l’intégrer non seulement comme un objet de recherche mais également comme un outil essentiel de la démarche ethnographique ?

L’histoire nous l’a montré : l’anthropologie et la technologie se croisent et s’entrelacent sans cesse. Au sens large de « techniques de communication à distance », les médias ont une double fonction. D’une part, ils permettent d’avoir accès, de capter et de trier des informations. D’autre part, ils permettent à l’ethnographe d’objectiver son savoir, de le matérialiser sous une forme tangible et narrative, puis de le diffuser auprès d’un public. L’imprimerie, l’appareil photo, les enregistreurs son, les caméras portatives sont autant de médias, d’outils techniques qui ont permis la constitution et la diffusion du savoir ethnographique.
Dans cette évolution, le WEB 2.0. apparaît comme un dispositif inédit. Non seulement il permet une diffusion jamais égalée dans l’histoire de notre société mais il regroupe en un même lieu les autres médias (son, vidéo, texte, image). L’espace qu’il déploie en fait un outil de diffusion en même temps qu’un terrain à explorer. Enfin, il est une base de données théoriques et empiriques quasiment illimitée.

Un objectif de lien, de diffusion et de partage

Le blog #humansofpandemics vise précisément à exploiter le potentiel du web en mettant en évidence la diversité des expériences individuelles en temps de pandémie.

En proposant une interface issue du monde académique mais destinée à un public profane, il espère recréer un micro-espace public, tisser des liens et faire circuler des récits.

Ce projet, soutenu par le FNS et l’ISS est réalisé en collaboration avec Laurence Kaufmann, professeure ordinaire à l’UNIL, et Janette Danko, sociologue.

Cette interface poursuit ainsi plusieurs objectifs :

Créer un échange avec le public sous de nouvelles modalités, plus interactives. Le blog permet au chercheur-e. de se présenter au public sous une forme inédite, de travailler dans une démarche collaborative grâce aux réseaux sociaux et de récolter des témoignages auprès d’un panel d’individus variés.

Repenser le rendu de l’enquête dans une perspective transmédiatique. La diversité des formats médiatiques qu’offre le numérique nous semble idéale pour dialoguer avec le public et susciter son intérêt, dans un monde où l’économie de l’attention est devenue une ressource rare. Notre recherche intègre des podcasts, des films, des photographies et des textes narratifs. Il nous incite à penser les médiums en fonction des types de discours en jeu. Le podcast permet, par exemple, une expérience d’écoute plus intime ; le film amène un avantage descriptif ; le témoignage écrit, une sensibilité introspective. La créativité des acteurs sociaux eux-mêmes peut être mise à contribution, conformément aux expériences artistiques et culturelles «transmédiatiques», ce qui ajoute, en plus, des données tout à fait intéressantes à l’analyse.

Offrir un système de catégorisation éthique. Le web 2.0. offre un système de « clefs » à même de répertorier les contenus tout en évitant de leur imposer une catégorisation trop rigide, par définition partielle et partiale. On peut, en effet, être tout à la fois « père », « migrant » et « étudiant ». Favoriser plusieurs entrées sur un témoignage ou un récit permet à la texture propre de l’expérience de refaire surface sans être écrasée par un cadre d’analyse a priori. Dans ce sens, les tags pourraient bien être la clef d’une nouvelle éthique de la catégorisation des individus, une éthique qui prenne en compte le « supplément de sujet » qui rend tout un chacun irréductible à un statut social préexistant.

Penser l’ethnographie dans le mouvement. Internet est un espace mouvant. En tant que tel, il permet à l’anthropologue d’ajuster à flux tendu le rendu qu’il offre à son public. Grâce au blog, les récits peuvent évoluer et être mis à jour de manière dynamique.

De nouvelles méthodes et de nouvelles recherches

En résumé, le projet humansofpandemics vise à créer une forme d’agora numérique, qui invite le public à témoigner mais aussi à s’emparer d’outils sociologiques afin de mener sa propre enquête sur la pandémie, ses conséquences sociales et psychologiques. Cette expérimentation n’est pas conçue comme un processus de vulgarisation asymétrique, destiné à transmettre un savoir scientifique préétabli à un public « ignorant ». Il se veut un espace public multidimensionnel dont la fonction principale est de favoriser un échange coopératif entre les chercheurs, les participants à la recherche et le grand public. C’est ainsi une nouvelle méthode de recherche collaborative que ce projet vise à expérimenter, qui incite les chercheurs à dépasser l’observation et les entretiens classiques. Une telle méthode intègre le numérique non seulement comme objet de recherche mais aussi comme outil de recherche sociologique. Le rôle des réseaux sociaux est également de première importance. Ils permettent de relayer les contenus du site, de partager des informations, de recueillir des témoignages, d’évaluer l’intérêt du public et d’analyser la spécificité de chaque média. Ainsi, si le projet humansofpandemics ne vise pas à effectuer une sociologie du numérique ; il vise à instaurer une sociologie numérique dont l’essence même est de nouer une relation étroite avec le public.

Épisodes à retenir

Journal de bord humansofpandemics

Voici notre journal de bord qui vous donne accès aux coulisses et aux tâtonnements d’une recherche et d’un documentaire anthropologique « en train de se faire ».

Toutes les vies sont essentielles

Venez déambuler au milieu des anecdotes aléatoires de nos interviewés.

Les mamans de jour, jusque-là on était franchement des « couillonnes »

Écoutez notre podcast qui décrit avec humour le quotidien d’une maman de jour en plein confinement.

Allez vas-y s’il te plaît tu me laisses passer avec un 2ème paquet de papier toilette

Écoutez notre podcast qui décrit le quotidien d’une caissière en plein confinement

« Je suis non-essentiel » ou la « resignification » de l’insulte

Découvrez notre analyse qui démontre comment le terme « non essentiel » peut être assimilé à une insulte

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
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AutriceAriane Mérillat, étudiante en master en Humanités Numériques
Contactariane.merillat@unil.ch

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