Catégories
Comptes-rendus

Devenir un homme : toute une question d’hormones ? – Une perspective transmasculine

La thématique des hommes trans et de leur appropriation de la masculinité a toujours été accompagnée par un narratif qui accorde un rôle central à l’utilisation de la testostérone et des hormones masculinisantes. Le discours dominant se base principalement sur une division genrée qui décrit comme « masculin » tout ce qui peut être reconduit à la présence et aux effets de la testostérone (les individus, les comportements, …). Le 5 mars dernier, dans la salle 2121 du Géopolis, le doctorant de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie sociale de l’Université Aix-Marseille, Paul Rivest, nous a présenté son travail ethnographique sur le rapport des hommes trans à la testostérone et leur expérience avec l’appropriation de la masculinité. En nous offrant une nouvelle perspective qui requestionne le narratif dominant autour de cette thématique, il a mené une enquête de terrain auprès de différentes communautés trans françaises, en incluant une quarantaine d’individus ayant vécu une expérience de transition. Pour recueillir leurs récits, il a conduit plus de vingt entretiens, soit individuels, soit en focus groupe, et consulté plusieurs forums dans lesquels beaucoup de personnes trans échangent leurs expériences.

Le premier élément-clé de cette conférence requestionne le rapport de l’individu avec la prise des hormones masculinisantes. Car si l’on croit généralement que l’appropriation de la masculinité doit forcément passer par la prise de la testostérone, on croit aussi qu’elle en sera une conséquence directe. Le narratif autour de la prise des hormones leur attribue ainsi un rôle extrêmement dominant, jusqu’au point où ces dernières « assujettiraient » l’individu lui-même. Un homme trans serait donc considéré masculin s’il prend de la testostérone et si son comportement est concordant aux effets les plus reconnus de cette molécule (en particulier l’augmentation des pulsions sexuelles). Pendant sa conférence, Paul Rivest nous a cependant montré toutes les incongruences derrière à ce raisonnement. Tout d’abord, il faut savoir qu’il n’y a aucune étude scientifique qui confirme que la prise de testostérone est la variable régulatrice principale du désir sexuel, ce qui fait que la reconnaissance d’une hypothétique masculinité à travers les comportements sexuels n’aurait rien à voir avec la prise des hormones. Deuxièmement, plusieurs hommes trans ont partagé, lors des entretiens, comment la décision de suivre une thérapie hormonale porte en soi un travail de raisonnement, d’auto-perception et de questionnement constant de sa propre expérience psycho-physique qui va au-delà de la sphère sexuelle et de la gestion du désir. En ces termes, les hormones masculinisantes ne sont pas des « autoroutes » qui conduisent l’utilisateur vers un modèle de masculinité, mais plutôt des outils grâce auxquels les individus peuvent amplifier leur expérience de transition (surtout en faisant expérience des changements physiques) tout en restant très conscients de leur parcours. Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Un autre aspect très intéressant qui a été mentionné pendant la partie finale de la conférence (dédiée aux questions pour l’invité) concerne le concept de « masculinité ». Dans la plupart des sociétés occidentales, on tend à considérer comme masculin tout ce qui adhère au modèle de la masculinité hégémonique et de ses dynamiques de pouvoir sous-jacentes. Les mots des enquêtés de Paul Rivest remettent en question cette vision. Le parcours de transition a été pour eux non seulement une expérience de construction identitaire, mais aussi une expérience de construction de leur conception personnelle de masculinité. Certains d’entre eux n’ont donc pas l’intention de reproduire les codes de la masculinité hégémonique, mais bien de la réinterpréter comme quelque chose à accepter tout en se distanciant des dynamiques de pouvoir. Par exemple, en se rattachant au discours concernant la testostérone, le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone. Dans cette perspective, on « devient un homme » en dosant l’utilisation de la testostérone et en s’éloignant du modèle de la masculinité hégémonique.

le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone.

En conclusion, la conférence de Paul Rivest a été une occasion particulièrement intéressante non seulement d’approfondir ses connaissances concernant les expériences de transition, mais aussi de s’interroger sur les différentes conceptions de « masculinité ». Personnellement, je crois qu’aborder les thématiques de construction identitaire à travers la méthodologie qualitative (en particulier à travers les entretiens) nous permet d’intégrer au mieux le point de vue de l’autre dans nos réflexions et dans notre propre idée de la psychologie intra-individuelle, ou de nos représentations sociales des individus.

Références

Rivest, P. (2022). La santé sexuelle des hommes trans : entre problèmes de catégorisation et invisibilisation. Santé Publique, 34(HS2), 37–48.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceClaudio Pianca, étudiant de bachelor
Contactclaudio.pianca@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin et Axel Ravier
Catégories
Articles

La vasectomie : d’une pratique thérapeutique à l’instrumentalisation politique

Par Alice Minder et Chloé Schaer

De la thérapeutique au rajeunissement : virilisation et amélioration de l’homme

Vers la fin du 19ème siècle, le neuroendocrinologiste Charles Edouard Brown-Séquard émet l’hypothèse selon laquelle le sperme aurait la capacité de revitaliser et rajeunir un individu1.

Le testicule se retrouve promu comme glande à l’origine de l’énergie vitale1. D’abord sous forme d’injection de liquide orchidien, les thérapies androgéniques vont se développer en chirurgies sexuelles, telle la vasectomie.

Orchidien : relatif aux testicules. Terme médical employé au XXème siècle. Définition tirée du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [en ligne]. [Consulté le 12 juin 2023].

 Les testicules sont plus précieuses que le cœur lui-même ; le cœur n’est utile que pour vivre, tandis que les testicules le sont pour bien vivre.

Elle est alors appelée « opération de Steinach », du nom de son théoricien. Pour lui, les fonctions reproductives et hormonales sont assumées par deux glandes différentes présentes dans le testicule, dont les fonctions sont en concurrence l’une avec l’autre. Opérer une vasectomie permet ainsi de tarir la production de spermatozoïdes et, par extension, de stimuler la production d’hormones sexuelles. De fait, l’infertilité peut accroître la virilité1. Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

 Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

Cette opération témoigne d’ambitions mélioratives des capacités de l’homme, contemporaines à leur époque. Le corps masculin se transforme en un moteur de la modernité, par la fabrication de la virilité et donc d’énergie humaine1, essentielle pour une harmonie sociale globale.

Si l’opération de Steinach est tombée en désuétude avec l’emploi thérapeutique de la testostérone, elle a cependant été exportée à l’international, créant des milliers de « steinachisés ». La vasectomie étant employée uniquement pour sa fonction curative et méliorative, l’aspect contraceptif n’est pas une finalité et ne s’est surtout jamais constitué en problème au sein d’une période où la vasectomie volontaire à des fins contraceptives est pourtant interdite.

La vasectomie comme outil de contrôle de la population : eugénisme, néomalthusianisme et globalisation

Eugénisme et Néomalthusianisme

Extraite de sa visée thérapeutique, la vasectomie va être utilisée à des fins stérilisatrices sous l’influence de l’eugénisme et du néomalthusianisme. Ces idéologies voient alors en la vasectomie la possibilité de contrôler la population « défaillante » soit les « criminels, dégénérés et pervers »3. Associant ainsi caractéristiques socioéconomiques, facultés mentales et statut migratoire dans la construction de catégories raciales, l’eugénisme va conduire à l’utilisation de la vasectomie comme pratique de stérilisation forcée sur une partie de la population dès 1913. Définie par son caractère volontariste, la vasectomie instrumentalisée par les mouvements néomalthusiens illustre le passage « de l’eugénisme aux politiques de planification familiale »2 fondées sur des distinctions raciales.

Population mondiale et globalisation

Impulsées par le contexte géopolitique des années 1940, les réflexions sur la croissance démographique globale vont convertir les considérations eugéniques qualitatives en arguments d’ordre quantitatif qui s’articulent autour du concept d’« explosion démographique », en particulier concernant les pays « désign[és] comme le tiers-monde »2.

La vasectomie va alors faire l’objet de campagnes pour la stérilisation volontaire, à l’image de l’Inde, premier pays à instaurer une politique gouvernementale de planification familiale4. Réalisées à l’étranger, ces campagnes visent les classes populaires et illustrent l’idée d’une « fécondité différentielle »2 contre laquelle il s’agirait « d’instaurer une nouvelle discipline sociale »2.

Ainsi focalisée sur l’appartenance de classe, la vasectomie continue d’opérer une distinction sociale, empruntant des arguments aux stratégies de reproduction sociale et tendant à s’associer par période à des pratiques de stérilisation contrainte.

La vasectomie clandestine : entre milieux anarchistes et socialistes

Illégale dans de nombreux pays, la vasectomie à des fins de stérilisation volontaire va progressivement s’opposer à l’opération de Steinach ainsi qu’aux politiques de contrôle des naissances fondées sur la stérilisation forcée. Elle s’effectue alors principalement de manière clandestine sur des hommes prolétaires et s’inscrit dans une revendication politique. Provenant des courants socialistes et anarchistes, la vasectomie va servir à faire des « questions relatives à la reproduction et à la contraception […] des outils de réforme sociale »2.

Présents durant l’entre-deux-guerres en Autriche, en Espagne et en France, les réseaux vasectomistes s’inscrivent dans une époque marquée par des politiques natalistes et la répression des moyens anticonceptionnels, considérés comme immoraux.

Le terme « vasectomiste » est employé pour la première fois en 1935 par l’écrivain Victor Margueritte pour décrire ceux revendiquant la vasectomie contraceptive1.

Les membres de ces réseaux vont alors faire l’objet de procès qui se termineront tous sur un flou juridique1. De fait, si la pratique est fortement dévalorisée au regard des mœurs, elle ne peut cependant être considérée juridiquement de la même manière qu’une castration, acquittant partiellement les vasectomistes.  

 Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps ».

Ainsi, la vasectomie met en évidence le passage d’une technique chirurgicale en enjeu social et politique, illustrant son articulation à des idéologies aussi bien eugénistes qu’anarchistes. Car au-delà du résultat de ces interventions clandestines, c’est le caractère autonome de celles-ci qui entraîne une mise à l’index1. Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps »2.

Méthode contraceptive actuelle : entre démasculinisation et héroïsation

Tendant à une dépolitisation, elle est désormais l’objet de réticences individuelles de la part des hommes. La vasectomie est au centre d’une méfiance qui met en lumière une association entre masculinité et capacité de féconder2, face à laquelle l’infertilité se figure comme « menace pour la position sociale »2 des hommes et qui inclut la persistance d’un symbolisme associé aux testicules.

L’argument principal en faveur de l’intervention est désormais le partage d’une charge contraceptive qui incomberait ainsi au couple, au travers d’une responsabilité conjointe, au sein de laquelle les femmes sont systématiquement incluses.

La réalisation de ce travail s’appuie sur une recherche documentaire ainsi que des entretiens menés avec un médecin urologue et un homme ayant effectué une vasectomie

Cela concerne majoritairement des profils d’hommes similaires : 40 ans, déjà père de deux-trois enfants, qui effectue une vasectomie pour soulager les traitements contraceptifs de la femme. 

Les initiatives incitatrices à la pratique mettent en lumière la prégnance des normes de masculinités et de virilité présentes au travers de l’« héroïsation »2 des hommes opérés, leur visibilité dans l’espace médiatique et la mise en évidence d’arguments rappelant la virilité . Mobilisant des stéréotypes de genre, une économie de la gratitude et la médiatisation de l’engagement des hommes2, la promotion de la vasectomie tend, de fait, à la persistance du privilège masculin5 et à la pérennité des inégalités et des normes de genre.

Conclusion

Par ses multiples applications, la vasectomie est « une opération polysémique qui ne prend sens qu’en fonction des modalités de sa pratique »2. Qu’il s’agisse d’un instrument d’eugénisme, d’une technique d’amélioration physique ou encore d’une méthode contraceptive, cette même et unique pratique chirurgicale illustre la pluralité des perceptions sociales et des valeurs qui sont accordées à son utilisation et qui, par leurs évolutions, dessinent des trajectoires contrastées, voire contradictoires.


Références

1Serna Elodie (2021), Faire et défaire la virilité. Les stérilisations masculines volontaires en Europe (1919-1939), Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

2Serna Élodie (2021), Opération vasectomie. Histoire intime et politique d’une contraception au masculin, Montreuil, Libertalia.

3Reilly Philip (1987), « Involuntary sterilization in the United States: a surgical solution », The Quarterly Review of Biology, vol. 62, n°2, pp. 153-170.

4Kashyap KN (1973), « Effects of vasectomy on population control and problems of reanastomosis », Proceedings of the Royal Society of Medicine, vol. 66, n°1, pp. 51-52.

5Terry Gareth, Braun Virginia (2011), « ‘It’s kind of me taking responsibility for these things’: Men, vasectomy and ‘contraceptive economies’ », Feminism & Psychology, vol. 21, n°4, pp. 477-495.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceAlice Minder et Chloé Schaer, étudiantes en Master de Sciences sociales
Contactalice.minder@unil.ch, chloe.schaer@unil.ch
EnseignementCours Genre, Médecine et Santé

Par Cynthia Kraus et Carla Cela
Catégories
Articles

Dénoncer la domination masculine en l’inversant: le cas du film « Je ne suis pas un homme facile » (2018)

Par Camille Cretegny

Réalisé par Éléonore Pourriat et sorti en 2018 sur Netflix, le film Je ne suis pas un homme facile met en scène Damien (Vincent Elbaz), un personnage dépeint comme étant un misogyne qui considère les femmes comme des objets sexuels. Après s’être cogné la tête contre un lampadaire, il se retrouve propulsé dans un autre monde, une société matriarcale où tous ses repères sont inversés : les femmes occupent les postes hiérarchiques, portent des costumes-cravate, lorgnent les hommes dans la rue. Ces derniers s’occupent des tâches domestiques et sont censés être entièrement épilés. Damien va faire la rencontre d’Alexandra (Marie-Sophie Ferdane), qui est son homologue féminin : c’est une femme au caractère dominant, sexiste et arrogant. S’ensuit une histoire d’amour entre les deux personnages.

Dans ce monde où tout est inversé, la féminité est liée à la force, au pouvoir de travailler et d’avoir un enfant et les femmes sont « naturellement » dominantes, tandis que la masculinité est liée au fait de nourrir, soigner et se soumettre. Le film met en évidence la domination masculine à travers la domination féminine dans la société fictive matriarcale : les postes à responsabilité occupés par le sexe « fort », les tâches ménagères distribuées inégalement en défaveur du sexe dominé, les violences sexuelles, l’épilation ou encore le harcèlement de rue. On y voit ainsi une représentation des oppressions quotidiennes que subissent les femmes dans les sociétés occidentales de nos jours dont la violence est visibilisée par le fait que ce sont les hommes qui les endurent.

On y voit ainsi une représentation des oppressions quotidiennes que subissent les femmes dans les sociétés occidentales de nos jours dont la violence est visibilisée par le fait que ce sont les hommes qui les endurent.

Si le film part de bonnes intentions en voulant montrer ce que les femmes subissent au quotidien, certains de ses aspects sont discutables. La professeure agrégée en histoire et théorie contemporaine du cinéma et des médias, Mary Harrod, souligne dans un article pour le blog Le genre & l’écran, un « défaut structurel majeur qui découle sans doute involontairement du jeu d’inversions du film » : la marginalisation de la féminité. Selon elle, le film est davantage comique et captivant lorsque l’on suit Damien et Christophe où la masculinité des acteurs s’associe à des attributs de la féminité d’une façon absurde. Cette marginalisation de la féminité se rapporte au fait que le masculin, ou la virilité qui s’y rattache, se construit sur l’opposition et le rejet du féminin. Ainsi, comme l’explique Daniel Welzer-Lang (cité dans Molinier, 2000) : « la virilité est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes, non seulement pour qu’ils se démarquent radicalement des femmes, mais pour qu’ils s’en distinguent hiérarchiquement ». Et comme le formule Laura Audibert (2018), « la présence d’attributs féminins chez un homme tend à entacher sa virilité, et à dégrader sa position sociale d’homme “vrai”, “authentique” et, par extension, dominant ». Dans Je ne suis pas un homme facile, ce sont les situations où les personnages masculins sont déguisés et se comportent « comme des femmes » qui suscitent les rires. Les parties du film traitant d’Alexandra n’ont pas l’air aussi amusantes et semblent plus sérieuses. Ainsi, la transgression des normes de genre opérée par les hommes (ici, qui s’habillent et se comportent “comme des femmes”, même pour un besoin filmique) est perçue comme beaucoup plus comique car plus rare, par rapport aux transgressions portées par les femmes. Il est donc plus facile de se moquer ou rire du féminin que du masculin.

Le film semble permettre à un public féminin, qui voit à l’écran ce qu’il doit supporter quotidiennement, de se sentir vu et entendu.

Malgré cela, le film semble permettre à un public féminin, qui voit à l’écran ce qu’il doit supporter quotidiennement, de se sentir vu et entendu mais également à un public masculin de s’associer à la figure masculine qui souffre : thématique qui renvoie à la crise de la masculinité. Le personnage de Damien et son indignation face à la domination féminine incarne la figure masculine en souffrance et se rattache à masculinité en crise. Francis Dupuis-Déri, qui a beaucoup travaillé à analyser celle-ci, la définit par le fait que « les hommes d’aujourd’hui ont des problèmes et souffrent en tant qu’hommes, à cause de l’influence indue des femmes en général et des féministes en particulier » (2012). Cette crise de la masculinité se révèlerait sous des signes comme l’incapacité des hommes à séduire les femmes, la violence des femmes contre les hommes ou encore le taux de suicide masculin. Dans Je ne suis pas un homme facile, Damien, qui tirait profit de la domination masculine dans son monde, se voit devenir une victime dans cette société matriarcale. Sa victimisation, qui se rattache à la figure masculine souffrante, se manifeste dans différentes scènes comme lorsque ses parents et surtout son père, le harcèlent pour qu’il se marie et aie des enfants. Damien se met en colère et leur répond :

« (…) Et si je vous ai jamais présenté personne, c’est parce que je me souviens même pas d’un prénom le lendemain, tellement y en a. (…) C’est quoi le problème quand on est un mec célibataire ? »

Mais également lorsque, se sentant menacé par la domination féminine, il tente de revendiquer sa position privilégiée dans une scène où il se rend compte que le poste de secrétaire d’Alexandra n’est pas fait pour lui et où il confronte celle-ci :

« Je me suis réveillé un beau matin dans une société aberrante où les femmes me disaient ce que je devais faire, comment je devais le faire (…). »

« Imaginez un monde où se sont les femmes qui se font belles pour moi. C’est moi qui leur fait des compliments. Des fois même, je les siffle si elles sont particulièrement sexy. »

Je ne suis pas un homme facile cherche, avant tout, à interroger les stéréotypes de genre et à montrer que les différences entre les femmes et les hommes sont une construction sociale. Il met en scène les comportements représentatifs de la société patriarcale à travers le personnage de Damien, un homme sexiste et arrogant devant faire face aux manières d’être que lui-même incarne dans une société fictive où se sont les femmes qui dominent au détriment des hommes. À travers sa position de “victime”, le personnage principal se rapporte également à cette figure masculine en souffrance, caractéristique d’une masculinité en crise. Finalement, le film rend visible les oppressions quotidiennes que subissent les femmes en les mettant en scène au travers des hommes, puisqu’il semblerait que la visibilisation soit plus efficace si ce sont ces derniers qui en souffrent…

Références

Audibert, L. (2018). De la représentation à la transgression du genre dans les pratiques culturelles : le cas de la presse magazine masculine. Sciences de l’Homme et Société. ffdumas-02093695

Dupuis-Déri, F. (2012) Le discours des ‘coûts’ et de la ‘crise’ de la masculinité et le contre-mouvement masculiniste. Dans Dulong D. et al., Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine, PUR.

Dupuis-Déri, F. (2012). Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe. Cahiers du Genre, 52, 119-143.

Harrod, M. (2021, 6 août). Je ne suis pas un homme facile: inverser la domination de genre pour la rendre visible. ♀ le genre & l’écran ♂.

 Molinier, P. (2000). Virilité défensive, masculinité créatrice. Travail, genre et sociétés, 3, 25-44.

Young, C. (2018, 26 novembre). « I Am Not An Easy Man » Skewers Masculinity, But Leaves Femininity Unexamined. Cate Young.

Autres références

Pourriat, É. (2018). Je ne suis pas un homme facile [Film]. Autopilot Entertainment.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceCamille Cretegny, étudiante diplômée en sciences sociales
Contactcamille.cretegny@gmail.com
EnseignementSéminaire sociologie des masculinités (2022)

Sébastien Chauvin, Estelle Rothlisberger et Marie Sautier
Catégories
Articles

Taylor Swift et la masculinité hégémonique dans l’industrie de la musique

Par Andreia Abreu Remigio

Avec plus de cent millions d’albums vendus dans le monde, Taylor Swift est indéniablement l’une des personnes les plus connues et les plus prolifiques de sa génération. À 15 ans seulement, elle signe un contrat d’enregistrement de six albums avec Big Machine Records, un label de disque indépendant, qui appartient alors à Scott Borchetta. Le contrat laisse au label le contrôle total sur les droits des chansons, quand et à qui ces droits peuvent être vendus4. C’est ainsi que lorsque Scooter Braun, directeur d’Ithaca Holdings, rachète Big Machine Records en 2019, il prend possession des Masters des six albums de Taylor Swift.

Ayant écrit toutes les chansons de ses 6 albums (et en possédant par extension la propriété intellectuelle), Taylor Swift détient juridiquement les droits de synchronisation. C’est pour cette raison qu’elle est légalement autorisée à réenregistrer ces 6 albums et à diminuer ainsi la valeur commerciale des anciens, ce qu’elle a commencé à faire en publiant la « Taylor’s Version » de Fearless et de Red en 2021, ainsi que deux chansons de 19894.

Des paroles à grande portée

Durant les 3 minutes de la chanson « The Man » Taylor Swift parvient à aborder plusieurs thèmes relatifs aux doubles standards entre hommes et femmes. Premièrement, elle résume l’inégalité des chances, notamment dans la vie professionnelle, dans les deux premières ligne du refrain : « I’m so sick of running as fast as I can / Wondering if I’d get there quicker if I was a man » (0:25 – 0:33). Au travers de la métaphore du sport, Taylor Swift fait référence au fait que les femmes doivent fournir une quantité de travail supplémentaire pour arriver au même statut qu’un homme, illustrant ainsi que les sphères professionnelles se vantant d’être une méritocratie sont en réalité largement favorables aux hommes. Cet écart genré est d’autant plus visible dans l’industrie de la musique, où les artistes femmes doivent constamment se réinventer et proposer de nouveaux styles vestimentaires, musicaux et esthétiques, pour garantir un minimum de succès dans une industrie aussi compétitive, alors que beaucoup d’artistes hommes se contentent de proposer des concerts et des paroles simplistes, sans pour autant voir leur carrière en souffrir.

Cet écart genré est d’autant plus visible dans l’industrie de la musique, où les femmes doivent constamment se réinventer pour garantir un minimum de succès, alors que beaucoup d’hommes se contentent de proposer des concerts et des paroles simplistes

Le slut-shaming et l’agression sexuelle sont des sujets centraux dans « The Man » et, par extension, dans la vie personnelle de Taylor Swift. En effet, lorsqu’elle chante « They’d say I played the field before I found someone to commit to / And that would be okay for me to do » (0:04 – 0:08), Taylor Swift nous rappelle que, tout au long de sa carrière, elle a été victime de doubles standards sexistes concernant ses relations amoureuses. En outre, il est attendu des femmes d’être toujours soignées et polies, ce qui est résumé par « What I was wearing, if I was rude » (1:00 – 1:04). Les choix vestimentaires des femmes sont également utilisés pour justifier les agressions sexuelles dont elles sont victimes, ce qui nous amène au dernier point. Lorsqu’elle chante « When everyone believes you / What’s that like ? » (0:18 – 0:22), Taylor Swift fait en effet référence au mouvement #MeToo et à l’attitude générale envers les survivant·e·s d’agressions sexuelles, qui sont rarement cru·e·s ou soutenu·e·s. Taylor Swift elle-même a été agressée lors d’un concert en 2013 et a ensuite gagné un procès en août 2017 contre l’agresseur.

Un clip satirique et meta

Il commence avec Tyler Swift (joué par Taylor Swift) debout devant la baie vitrée d’un gratte-ciel. Il se tient les bras étendus, et tout le monde l’applaudit alors qu’il n’a strictement rien fait (en référence à la scène de The Wolf of Wall Street, mais aussi à Leonardo DiCaprio qui est cité dans les paroles). Pour la fin du refrain, Tyler Swift urine contre le mur de la plateforme du métro (13th Street Station). Cette séquence est symboliquement significative, car le 13 est le numéro préféré de Taylor Swift, et les titres de ses albums sont tagués sur le mur. Une affiche « MISSING – If found return to Taylor Swift »8 fait référence au fait que les Masters de ses albums ne lui appartiennent plus, et une autre affiche interdisant les trottinettes (scooter en anglais) renvoie à Scooter Braun qui les a rachetés. Le fait qu’il urine sur le mur illustre le manque de respect que les hommes dans l’industrie de la musique ont prêté à son travail. On revoit Tyler dans un parc avec sa fille, où il se fait applaudir et louer pour le strict minimum, et une banderole « World’s Greatest Dad » est aperçue en arrière-plan. Deux dernières touches viennent conclure la vidéo, notamment « réalisé par Taylor Swift, écrit par Taylor Swift, appartient à Taylor Swift, avec Taylor Swift dans le rôle principal » et « no men were harmed during the making of this video ».

Avec « The Man », je voulais montrer une réaction exacerbée de la façon dont le monde réagit à un homme, sexy, riche, jeune et arrogant. Je voulais montrer comment l’approbation immédiate et le bénéfice du doute sont accordés de manière ridicule.7

Swift, T. (2020, 6 mars). Taylor Swift – The Man (Becoming The Man: Behind The Scenes) [Vidéo]. YouTube.

Drag kings, féminisme blanc, et autres critiques

Des critiques légitimes ont toutefois été faites à la réalisation du clip. Plusieurs drag kings se sont même exprimés sur le sujet, en disant que même si la performance de Taylor Swift est différente du kinging d’aujourd’hui, elle a le même but, c’est-à-dire « critiquer la masculinité toxique et attirer l’attention sur les doubles standards qui existent au sein du système binaire ». Si Taylor Swift réussit à mettre en évidence les doubles standards sexistes dans cette vidéo, elle semble s’approprier la culture queer de façon aseptisée et hétérosexualisée2. Sinke, chroniqueuse chez Yale Daily News, fait remarquer que même si cette production à gros budget tente de faire une satire de la masculinité toxique en se moquant des doubles standards, elle fait finalement recours à des tropes de féminisme blanc exagérées qui ignorent le spectre complexe de l’expérience féminine, en particulier pour les femmes de couleur5.

D’autres critiques moins fondées ont été faites, et elles sont toutes faites par des hommes. Steven Crowder, commentateur et animateur politique conservateur, a dédié sur son podcast un épisode entier au clip de « The Man ». Ses propos se résument, entre autres, à : l’industrie de la musique est une méritocratie ; la promiscuité féminine est plus célébrée que celle des hommes ; Tyler Swift est gay parce que Taylor Swift ne le joue pas assez masculin ; le message du clip est dangereux pour les jeunes hommes d’aujourd’hui6.

Conclusion

Pour conclure, les médias populaires – la musique pop et ses clips en particulier – n’ont pas encore fait l’objet d’une attention significative pour leur contribution aux discussions sur la masculinité, malgré leur capacité à s’engager dans une critique complexe et leur réelle légitimité à exprimer le social.

En effet, le vidéoclip rassemble les langages visuels musicaux, corporels et écrits1. Que ce soit pour reproduire la masculinité hégémonique ou la disputer, « le vidéoclip est à la fois un site d’idéologie et un lieu privilégié de représentations, où s’articule le concept de masculinité »1, comme les critiques fondées du clip l’illustrent bien.

Le clip met en scène la masculinité hégémonique, qui peut être définie comme:

La configuration de la pratique de genre qui incarne la réponse actuellement acceptée au problème de la légitimité du patriarcat, qui garantit (ou est considéré comme garantissant) la position dominante des hommes et la subordination des femmes3.

Les difficultés sexistes auxquelles Taylor Swift a fait et fait face, et dont elle s’inspire pour ces chansons, sont loin d’être des cas isolés. Mariah Carey a été maltraitée par Tommy Mottola, le directeur de Sony Music, et les deux se sont mariés malgré leur 21 ans d’écart. Le producteur Dr. Luke a sexuellement, physiquement et verbalement maltraité Ke$ha, tout en lui promettant une carrière. L’histoire est claire et elle se répète depuis des décennies : un homme plus âgé et puissant, cadre dans l’industrie de la musique, profite d’une artiste plus jeune et prometteuse.

À l’ère de #MeToo et #BLACKLIVESMATTER, nous dépassons les récits pop et rock centrés sur des artistes masculins blancs et leurs perspectives. Quel que soit l’avis sur « The Man », Taylor Swift, ou la musique pop en général, il est important de se rappeler de l’importance cruciale et de la légitimité des discours dans les médias de masse lorsqu’il s’agit de transmettre un message féministe qui cherche à subvertir la masculinité hégémonique.

Références

1Demers, V. (2009). La représentation de la masculinité dans les vidéoclips de musique populaire: le code visuel et l’expression de la vulnérabilité masculine. Dissertation, Université de Montréal (Faculté des arts et des sciences).

2Garfield, L. (2020, 10 mars). Drag Kings Weigh in on Taylor Swift’s Performance in ‘The Man.’ Bitch Media. https://www.bitchmedia.org/article/taylor-swift-the-man-music-video-appropriates-drag

3Prody, J. M. (2015). Protesting War and Hegemonic Masculinity in Music Videos: Audioslave’s ‘Doesn’t Remind Me.’ Women’s Studies in Communication 38(4), 440–61. https://doi.org/10.1080/07491409.2015.1085475

4Rao, R. (2021, 16 novembre). Explained: Why Taylor Swift is re-recording her studio albums, and what it says about copyright battles with mega music labels. Firspost. https://www.firstpost.com/entertainment/explained-why-taylor-swift-is-re-recording-her-studio-albums-and-what-it-says-about-copyright-battles-with-mega-music-labels-10138211.html

5Sinke, K. (2020, 6 mars). Why Taylor Swift’s Music Video ‘The Man’ Has White Feminists Shaking. Yale Daily News. https://yaledailynews.com/blog/2020/03/05/why-taylor-swifts-music-video-the-man-has-white-feminists-shaking/

Autres ressources

6Crowder, S. (2020, 3 mars). REVIEW: Taylor Swift’s Crazy Sexist ‘The Man’ Music Video [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=DzoPpa77gtA&list=WL&index=41

7Swift, T. (2020, 6 mars). Taylor Swift – The Man (Becoming The Man: Behind The Scenes) [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=a5gXfaAFPOM&list=WL&index=38

8Swift, T. (2020, 27 février). The Man – Taylor Swift (Official Video) [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=AqAJLh9wuZ0

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceAndreia Abreu Remigio, étudiante en Bachelor
Contactandreia.abreuremigio@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin, Estelle Rothlisberger et Marie Sautier

Crédits photo : © https://wechoiceblogger.com

Catégories
Articles

Construction et répression des homosexuels dans le fascisme : des « contre-exemples » de l’homme nouveau

Par Debra Lanfranconi

La révolution anthropologique entre homme nouveau et homosexuel

Le projet fasciste : la création de l’homme nouveau

Selon l’idéologie fasciste italienne, seule une nouvelle nation se distinguant de celle du passé réussirait à entreprendre une politique de puissance et de conquête. La construction de ce nouvel état dépendait, en premier lieu, de la reconstruction des individus le composant. À cet effet, le régime a mis en acte une véritable révolution anthropologique. Pénétrant tous les aspects de la vie de l’individu, elle visait une modélisation du caractère, des habitudes et des attitudes des citoyen.ne.s pour les adapter aux exigences du régime4. C’est ainsi que la figure de l’homme nouveau, viril, guerrier et puissant, émerge et acquière une place fondamentale en tant que socle de la nation entière. La caractéristique principale de ce nouvel homme est son extrême virilité, caractérisée par des attributs physiques et moraux tels que « pouvoir des muscles »5, courage et puissance sexuelle1.

La construction de l’image de l’homosexuel

L’entreprise de réalisation de ce nouvel homme se fondait également sur une action répressive envers tout comportement non conforme aux normes imposées par le régime. Toute caractéristique de nature psychologique ou physique qui interférait avec ce modèlereprésentait un danger à éloigner4. C’est précisément dans ce contexte que l’image caricaturale de l’homosexuel émerge en tant que déviante. Au-dessus du type d’homme qui domine, apparaissent des contretypes représentant les « anormaux ». Si le vrai homme est (doit être) viril et puissant, l’homosexuel, au contraire, est (doit être) efféminé et faible6. L’homosexuel, en tant que stéréotype, était ainsi considéré comme un « perturbateur de l’ordre national », un opposant des nouvelles valeurs dictées par la morale fasciste2.

Premièrement, il manquait d’« accomplir son devoir », en « refusant » de donner des enfants à la nation, ce qui était perçu comme une véritable mise en péril de l’avenir du pays entier17.  

Deuxièmement, l’idéal de masculinité, résumé dans les trois M – Mussolini, mari et mâle – était basé sur une nette distinction entre les genres. Les hommes étant perçus comme dominants de la vie politique et donc publique, les femmes restaient reléguées à une position subalterne. D’ailleurs, le fondement de la culture viriliste réside précisément dans le dénigrement des femmes et dans la construction du genre féminin comme inférieur. Dès lors, il est possible de dresser une connexion entre ce dénigrement et l’homophobie : l’homosexuel étant, dans sa version stéréotypée, caractérisé par ses modes efféminés. Dans cette optique, l’homosexuel incarne un homme qui trahit son propre genre, sa propre virilité1, engendrant une confusion de rôles sexuels qui mine la cohésion interne du pays2.

Législation et mesures de répression

Le code Rocco et la stratégie du silence

Le code pénal émis pendant le fascisme, le « Code Rocco », ne nomme pas l’homosexualité. Une première ébauche du texte prévoit notamment des périodes d’incarcération pour les individus commettant des actes avec des personnes du même sexe3. Cette première idée fut cependant abandonnée, en soutenant qu’en Italie, le « vice » n’était pas présent2 et ne nécessitait donc pas une intervention de la loi. Ainsi, une véritable « stratégie du silence » fût adoptée, politique jugée beaucoup plus efficace que l’admission de la présence gênante de l’homosexualité6. Refuser de reconnaitre l’existence même du phénomène visait à éviter de lui donner une quelconque forme de visibilité. 

Les actes contre la morale

L’absence de dispositions légales spécifiques n’empêchait toutefois pas la mise en acte d’actions répressives. Si les homosexuels n’existaient pas, légalement, en tant que catégorie, l’on reconnaissait tout de même l’existence de particuliers qui commettaient des actes contre la morale. Sous prétexte de punir les prétendus perturbateurs de l’ordre social, la police exerçait ainsi des mesures répressives envers les homosexuels. Un décret émis en 1931 autorisait des « mesures de nettoyage » envers les individus qui mettant en danger la morale publique. Même en n’étant pas nommés explicitement dans ce règlement, les homosexuels subissaient des passages à tabac et des agressions à chaque fois qu’ils « causaient un scandale » – un terme d’ailleurs flou accordant aux juges une grande marge de manœuvre6. De plus, les individus condamnés par le tribunal pouvaient être déportés dans des colonies dans des îles au large de la côte pour une période de 1 à 5 ans.

La stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées.

Utilisé afin de combler le vide législatif, l’exil remplissait un double but : social – en éloignant les déviants et en évitant la diffusion de « mauvaises exemples » et moral – en opérant la distinction entre normal et anormal2.

Ainsi, la stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. Une telle action répressive visait à conduire les personnes concernées à une mort civile, à travers des mesures de prévention de la police, la perte de l’emploi ou des moqueries publiques. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées, car donner une visibilité à ces pratiques aurait équivalu à reconnaitre le « problème », facteur d’extrême honte pour un peuple censé être composé uniquement d’hommes virils3.

Pour conclure

Les inventions médicales qui, au long des XIX et XXème siècles, présentaient les homosexuels comme des « invertis » ayant une âme féminine enfermée dans un corps masculin ont construit le stéréotype de l’homosexuel comme un individu manquant de virilité. Le fascisme italien ne s’est toutefois pas servi d’une expertise médicale traçant la frontière entre « normal » et « pathologique ». Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

La seule vraie « maladie » qui caractérisait la déviance des homosexuels était donc leur manque de virilité.  Si le code pénal ne prévoyait pas d’article spécifique, le vide législatif n’a pourtant pas empêché la mise en œuvre d’une véritable action répressive envers les homosexuels, allant de mesures remplissant une fonction d’intimidation à des exils. Le seul moyen pour éviter la persécution résultait au fait d’adopter une double vie : nier sa propre orientation sexuelle, et se conformer aux standards de l’homme viril en public afin d’éviter des discriminations. Une telle répression sociale est plus « efficace » et plus dure que la répression pénale. En effet, elle instaure des normes morales et comportementales dont la prégnance avait pour conséquence la négation de soi pour les individus considérés comme « anormaux ». Sans doute, une telle stratégie du silence et de la conformation aux standards d’une vie d’« autrui » continuent d’avoir des répercussions dans l’Italie contemporaine. 

Références

1Bellassai, S. (2013). Virilità. Dans M. G. Turri (dir.), Manifesto per un nuovo femminismo (pp. 225-236). Milan : Mimesis.

2Benadusi, L. (2011). Vie privée, morale publique : le fascisme et le « problème » homosexuel. Genre, sexualité & société, 5 [En ligne]. 

3Dall’Orto, G. (1984). Le ragioni di una persecuzione. Dans M. Sherman (dir.), Bent. Nazismo, fascismo e omosessualità (pp. 101-119). Turin : Edizioni Gruppo Abele.

4Gori, G. (1999). Model of masculinity: Mussolini, the « new Italian » of the Fascist era. The International Journal of the History of Sport, 16(4), 27-60.Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

5Gori, G. (1999). op. cit., p. 43.

6Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

Notes

7Le régime accordait une très grande importance à la question de la procréation : en 1928, Mussolini lui-même publia un essai intitulé Il numero come forza (le nombre comme force), où il soutenait que seul un peuple en perpétuelle croissance démographique aurait eu les forces pour se lancer dans des grandes entreprises impériales.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrice Debra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021 (Master) et Bachelor en sciences sociales
Contactdebra.lanfranconi@bluewin.ch
Enseignement Cours Biopouvoirs et rapports sociaux sexués au XXe siècle

Par Thierry Delessert

© Illustration : Pixabay

Catégories
Comptes-rendus

Les privilèges masculins en formation dites « féminines »

Conférence d’Alice Olivier

Compte-rendu par Oriane Lugeon

Alice Olivier est maîtresse de conférences en sociologie à l’académie de Lille, membre du centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économique et finalement chercheuse associée à l’Observatoire sociologique du changement à Sciences Po. 

Dans le cadre du séminaire « introduction aux études critiques des masculinités », Alice Olivier a été invitée à présenter son travail de thèse traitant des parcours atypiques des hommes qui s’orientent vers des métiers dits féminins. Elle a plus particulièrement suivi des hommes en formation de sage-femme et d’assistant·e social·e. Son but est de suivre des individus ayant des trajectoires professionnelles atypiques afin de pouvoir isoler et observer les normes de genre présentes. 

Alice Olivier commence la conférence en précisant ce qu’elle décrit comme formation dite féminine : une formation historiquement créée pour les femmes, dans laquelle elles sont actuellement en majorité, qui requiert des dispositions individuelles et des caractéristiques attribuées aux femmes (telle que la douceur ou l’empathie).  

Mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivi présentent toujours de nombreux avantages dans ce contexte professionnel.

En suivant ces hommes, elle s’assure d’analyser les fonctionnements de l’ordre du genre en se plaçant de côté du dominant. En effet, les privilèges masculins sont présents en lieu mixtes et en contexte uniquement masculinisé, mais qu’en est-il lorsque les hommes se retrouvent en minorité numérique ? Sont-ils toujours bénéficiaires de privilèges ? La recherche d’Alice Olivier montre que mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivis possèdent souvent de nombreux avantages. Ils se matérialisent dans le milieu professionnel (une obtention facilitée à des stages, des projections valorisantes de la part de leurs collègues, une relation relativement individualisée avec les encadrants et une certaine bienveillance, voire une véritable valorisation à leur égards). Mais également dans le milieu estudiantin (surinvestissement dans les rôles de représentation, mis en avant dans la communication, perçus comme permettant d’enrichir les échanges). 

Alice Olivier nous invite cependant à nuancer ces constats ; ces privilèges masculins sont soumis à certaines conditions. En effet, les hommes doivent apprendre à « jongler » entre des pratiques de genre plurielles pour avoir accès à tous ces privilèges. Dans ces métiers, l’on attend des hommes et dans certaines situations qu’ils marquent leur appartenance genrée, et dans d’autres qu’ils l’atténuent. Ils doivent donc s’adapter à une formation « féminine », par exemple en affichant un fort attachement au principe d’égalité de genre ou en faisant preuve de compétences socialement associées aux femmes – mais en continuant d’endosser une casquette « masculine ». Les hommes se positionnent différemment face à ce jonglage : certains l’apprivoisent plus que d’autres. 

Dernièrement, la conférencière relève un phénomène qui illustre bien ce principe : la figure du « pédé ». Ce terme est populairement employé pour décrire un homosexuel ou un homme efféminé. Cette figure peut être incarnée par ces hommes en formation « féminine » comme un personnage de jeu pour marquer cette ambivalence, cette souplesse entre la féminité du métier et le genre de l’individu. 

La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges.

Alice Olivier conclut en affirmant qu’il existe bien une hiérarchisation de genre, mais également une hiérarchisation interne au groupe des hommes en formation dite féminine. La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges. Elle souligne cependant l’importance d’étayer cette problématique de recherche avec des études supplémentaires, qui s’intéresseraient à d’autres aspects de la socialisation dont les hommes font preuve au cours de leur formation. 

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceOriane Lugeon, étudiante en Bachelor
Contactorianne.lugeon@unil.ch
EnseignementSéminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité

Sébastien Chauvin et Annelise Erismann

© Illustration : Oleg Magni, pexels.com

Catégories
Comptes-rendus

Les masculinités dans les dessins animés

Conférence de Mélanie Lallet

Compte-rendu par Lara Page

Dans le cadre du cours d’« Introduction à l’étude critiques des masculinités » de l’Université de Lausanne, Mélanie Lallet, sociologue des médias et maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nantes, nous a présenté sa thèse de doctorat sur la thématique de la fabrique des masculinités dans les dessins animés. On entend par ce terme les différents processus sociaux, comme l’éducation, le monde professionnel et dans notre cas les figures héroïques, qui alimentent l’image d’un « vrai » homme, un idéal à atteindre. Au sein de sa thèse ainsi que lors de cette conférence, la sociologue a donc montré l’évolution de divers types de masculinités représentés ainsi que la surreprésentation des personnages masculins dans les dessins animés. 

Au début de sa carrière académique, Mélanie Lallet avait pour intérêt les études genre ainsi que les études sur l’intersectionnalité. Toutefois, en tombant sur une étude ethnographique d’Éric Macé[1], dans laquelle il met à plat et décrit une journée entière de programme télévisés sur une même chaîne afin de montrer l’influence de l’audimat sur le type de programme diffusé, les travaux de Lallet vont prendre une nouvelle orientation. C’est ainsi qu’elle décide d’analyser les dessins animés au prisme des études genre, ce qui va la mener à étudier les types de masculinités qui y sont véhiculés ainsi que leur évolution dans le temps et à travers les réadaptations des émissions. 

Se basant sur des dessins animés qu’elle divise en quatre périodes – 1957 à 1974, 1975 à 1989, 1990 à 2011, 2002 à 2014 – Mélanie Lallet présente l’évolution des masculinités mises en scène dans divers dessins animés choisis pour leur longévité (plus de 10 ans), et ayant fait l’objet d’au moins une réadaptation. Durant la première période, de 1957 à 1974, la chercheuse remarque que les dessins animés diffusent ce qu’elle décrit comme « une masculinité impériale » représentée par un homme blanc à prétention universelle. Ce type de masculinité savante et impériale est alors véhiculé par des personnages comme celui de Maestro dans Il était une fois l’Homme. Quelques années plus tard, dans la deuxième période allant de 1975 à 1989, c’est « l’homme héroïque », le capitaine Mendoza, qui prend le devant de la scène. Il est valorisé par la présence d’un personnage féminin, Zia, qu’il se fait le devoir de sauver dans Les Mystérieuses Cités D’or. Le modèle de genre y est alors très distinct puisqu’il est représenté par un homme courageux et généreux qui porte secours à une femme en danger, peu capable de se sortir elle-même de la situation. Entre 1990 et 2011, la sociologue observe l’arrivée de nouvelles thématiques incarnées par exemple par Candy dans Les Zinzins de l’Espace. Ce personnage « entre-genre/transgenre » est novateur dans le monde de l’animation. Toutefois, il montre une certaine retenue puisque sa masculinité subversive ne s’impose que sous couvert d’humour, aux côtés de héros aux attributs masculins plus forts et qui ne laissent, eux, pas de doute quant à leur identité de genre. 

La présence d’héroïnes dans le monde des dessins animés ne sera accentuée véritablement qu’au début de 21e siècle.

Avec Totally Spies ou encore Code Lyoko, ces dessins animés présentent des personnages principaux féminins, qui mènent l’action et qui surmontent elles-mêmes les obstacles. Dans le cas de Code Lyoko, ce sont des modèles de genre très diversifiés qui vont être diffusés. On y voit alors des héroïnes intrépides comme timides aux côtés de héros certains timides et réservés et d’autres courageux. C’est une diversité alors plus représentative des modèles de genre existant dans nos sociétés qui y est véhiculée.

L’évolution présentée par Lallet lors de cette conférence montre l’impact des modèles de genre dans nos sociétés sur les différents dessins animés, ceux-ci grandement influencés et véhiculant à leur tour des masculinités et féminités populaires à leurs époques de diffusion. 

A ce même titre, la chercheuse a également présenté un phénomène qu’elle a pu remarquer à travers ses travaux qu’elle nomme « l’effet 0% ». Les dessins animés que Lallet a décidé d’analyser, ayant tous été diffusés pendant au moins 10 ans selon ses critères de recherche, sont tous passés par des réadaptations. Cependant, et comme nous avons pu le voir, les personnages féminins des premières versions n’étaient que peu présents non seulement en nombre mais également en termes de rôles dans les émissions, et le propre d’une réadaptation est de reprendre l’univers mais également les personnages. Ainsi, les héroïnes, déjà peu présentes dans les premières versions, n’ont nullement pu augmenter leur présence à travers les réadaptations. Mélanie Lallet évoque alors l’effet 0% des reprises dans le sens où elle déplore la réadaptation des dessins animés, qui freine l’augmentation du nombre de personnages féminins, et ce parmi une foule de personnages masculins surreprésentés. 

Une discussion enrichissante a suivi la présentation et plusieurs thématiques ont été abordées, dont l’une qui a porté sur la « Queerisation » – le fait de rendre queer, insister sur la fluidité de genre, par l’attribution de divers éléments genrés sur un même personnage résultant en une identité de genre ambiguë – des personnages représentant les « méchants » dans certains dessins animés Américains. Le personnage d’Ursula dans La Petite Sirène, inspiré par Divine, célèbre Drag Queen américaine des années 1970-1980, connue notamment pour ses rôles dans divers films de John Waters, a été cité comme exemple de ce phénomène[2].

Concernant l’animation française, l’évolution du personnage de Lucky Luke a également été discuté puisqu’il a vécu une grande transformation si l’on compare ses débuts relativement à la fin de la série. Au début présenté comme une personne que rien n’arrête, ne baissant jamais les bras et bravant n’importe quel obstacle, son caractère s’adoucit dans les derniers épisodes et c’est une masculinité plus douce, avec un personnage qui est moins dans la démonstration de force et à qui il arrive de douter lors de ses aventures, qui est présenté. Un autre personnage de Lucky Luke mettant en scène une « féminité masculine », c’est-à-dire un personnage présenté comme féminin aux téléspectateur·trice·s mais qui montre des caractéristiques physiques et comportementales plus masculines, Calamity Jane, a également connu une évolution au cours de la série. Cette héroïne parvient à redorer son image au point où les autres personnages féminins du dessin animé veulent lui ressembler. Nous laissant sur cette note d’espoir, Mélanie Lallet affirme que l’on peut voir dans certains dessins animés ce qu’elle considère comme un progrès, une réelle « évolution dans le fait de ne plus connoter négativement tout écart à la norme ». 

Références

[1] Macé, E. (2006). La société et son double : une journée ordinaire de télévision. Paris : Armand Colin.

[2] Machard, R. (2016). Divine, drag-queen trash et sublime, Le Monde. Récupéré de : https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/08/12/divine-dragqueen-trash-et-sublime_4981771_1655027.html, consulté le 7 juin 2021.

Autres références

RTS, Les femmes ne tiennent qu’un tiers des rôles au cinéma. 21 juin 2021. Récupéré de : https://www.rts.ch/info/culture/cinema/12292271-les-femmes-ne-tiennent-quun-tiers-des-roles-au-cinema.html

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceLara Page, étudiante en Bachelor
Contact lara.page@unil.ch
EnseignementSéminaire Introduction à l’étude critiques des masculinités

Josselin Tricou

© Illustration : Pixabay