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Ethnographie d’une exposition : politisation de l’art face à l’aliénation fasciste

La photographie, en tant qu’outil de lutte et d’émancipation, a déjà été un sujet abordé par les théoricien·nes critiques en réponse à la montée du fascisme en Allemagne dans les années trente. Des penseurs comme Walter Benjamin ont mis en avant le potentiel transformateur de l’image en promouvant ses usages sociaux (Benjamin, 2021/ 1938).

La politisation de l’art repose sur l’idée que l’expression artistique ne se limite pas à une dimension esthétique, mais constitue également un moyen d’action et de transformation sociale. Dans cette perspective, l’art devient un espace de lutte et de revendication où les images, en particulier la photographie, servent à rendre visibles les réalités des plus vulnérables. L’idée que la photographie peut être un outil d’émancipation qui dévoile les dynamiques de pouvoir et d’aliénation de Walter Benjamin rejoint les travaux d’Olivier Voirol sur la visibilité et l’invisibilité sociale dans l’espace public, ainsi que l’importance des concepts de reconnaissance d’Axel Honneth. Dans le contexte de cette ethnographie, nous analyserons la photographie comme un outil de réappropriation de l’espace public et de revalorisation des identités stigmatisées, mais nous examinerons également comment les actuelles narratives fascistes agissent comme résistances politiques, en utilisant les réseaux sociaux comme moyen de catalyser un message de haine.

L’usage de la photographie comme moyen de résistance, d’émancipation et de reconnaissance sociale dans l’espace public semble particulièrement pertinent dans un contexte de polarisation politique et de montée de l’extrême droite en Europe

Dans le cadre de mon stage de master au sein d’une fondation de réinsertion socioprofessionnelle, je me suis intéressée à l’analyse d’une exposition photo comme catalyseur de changement social.

Mon terrain s’est articulé autour de deux espaces : la fondation elle-même, qui accompagne des personnes en situation de vulnérabilité vers une réinsertion socio-professionnelle à travers l’art, et l’exposition photographique qui a eu lieu dans un centre d’accueil pour des personnes en situation de précarité et/ou de dépendance. Le centre de jour, près de la gare de la ville, était marqué par une forte stigmatisation et des tensions entre ses utilisateur·ices liées au trafic de drogue et l’immigration.  

La méthodologie adoptée pour cette recherche repose sur une approche ethnographique combinant observation participante et entretiens qualitatifs. Dans un premier temps, une observation participante active a été mise en œuvre dans le cadre de la fondation de réinsertion socioprofessionnelle, avec une approche périphérique dans l’espace d’exposition. Ensuite, six entretiens semi-directifs ont été menés afin de recueillir des informations sur les perceptions individuelles et collectives de l’exposition ainsi que sur l’usage social de la photographie. Parallèlement, l’analyse de documents administratifs et médiatiques a permis de contextualiser les enjeux politiques, notamment les réactions des médias, du public et de certains partis politiques. Cette méthodologie a permis d’appréhender les impacts individuels, médiatiques et politiques de l’usage social de la photographie dans des contextes de tension politique.

Mon séjour sur le terrain a duré huit mois. Dans ce contexte, j’ai participé à la conception, au développement, au montage et à l’inauguration de l’exposition photographique, qui visait à modifier la perception du centre de jour et de ses usager·ères. Mon approche méthodologique, axée sur une analyse qualitative, combinait une observation participante active au sein de la fondation, avec une posture plus périphérique dans le centre de jour.  J’ai complété cette immersion par une analyse documentaire des politiques de réinsertion sociale locales et une série d’entretiens semi-directifs avec le personnel du centre et quelques bénéficiaires. La police de proximité, bien qu’elle ait participé au projet, a refusé de m’accorder un entretien après avoir consulté ses supérieur·es. Mon analyse s’est concentrée sur l’exposition photographique selon deux perspectives : d’une part, comme un dispositif permettant de réactiver l’expérience et la sensibilité humaines, notamment en termes de lien social. Et d’autre part, comme un outil politique favorisant la réappropriation de l’espace public, agissant ainsi comme un mécanisme de lutte et de visibilité sociales. Pour explorer ces enjeux, j’ai orienté mon étude autour de trois axes principaux : l’impact de la photographie sur le processus de réinsertion sociale des personnes en situation de vulnérabilité, la couverture médiatique qu’elle a générée, ainsi que les répercussions politiques qui en ont découlé. Mon hypothèse était que la photographie, à travers les expositions, agissait comme un outil politique en rendant visibles les expériences et luttes des minorités dans l’espace public, facilitant la réappropriation, la visibilité et la reconnaissance d’espaces et d’acteur·ices sociaux·ales qui, autrement, demeureraient dans l’ombre.

Carte ethnographique de la recherche : acteur·ices, espaces et approche méthodologique adoptée
Fig.1. Carte ethnographique de la recherche : acteur·ices, espaces et approche méthodologique adoptée.

L’objectif du centre de jour, en adéquation avec la politique de réinsertion publique de la localité, était de se rapprocher de la population dans son environnement et d’explorer diverses stratégies pour gérer la présence et l’activité de la population dans les environs de la gare selon une logique d’ « aller vers » les gens. Principalement géré par une assistante sociale de proximité, l’espace devait non seulement répondre aux besoins de la population vulnérable locale, mais aussi gérer les tensions liées à l’augmentation du trafic et de la consommation de drogues. Ce centre, lieu d’échange, d’écoute et d’accompagnement social, était légèrement stigmatisé non seulement par la population, mais même par une partie des usager·ères locaux·ales, qui rejetaient la présence des immigré·es dans l’espace – qu’ils et elles qualifiaient de « parasites ».

L’objectif de l’exposition — qui a été subventionnée et soutenue par le service de cohésion sociale — était double. D’une part, il s’agissait de placer l’humain au centre de la réflexion, de mettre en avant la figure des personnes en situation de précarité et de revendiquer leur dignité. D’autre part, l’exposition visait à transformer l’opinion publique vis-à-vis de l’espace, dans le cadre d’une stratégie de récupération politique en réponse à la mauvaise réputation que le centre social avait acquise dans les médias.

L’exposition photographique (…) a permis à l’utilisateur non seulement de s’exprimer et d’être entendu, mais aussi de se reconnecter avec le tissu social, en présentant son travail dans un espace ouvert et visible pour la communauté.

L’impact de l’exposition photographique au niveau individuel a été largement reconnu. Sur le plan symbolique, le vernissage a incarné un moment essentiel de revalorisation personnelle et collective. Lors de cet événement, le protagoniste a pu se repositionner dans l’espace public avec un nouveau récit de fierté et d’autonomisation. L’exposition photographique — portant sur son regard sur la ville et sur les personnes en situation de vulnérabilité comme lui — a permis à l’utilisateur non seulement de s’exprimer et d’être entendu, mais aussi de se reconnecter avec le tissu social, en présentant son travail dans un espace ouvert et visible pour la communauté. La mise en image publique induit un mode d’exposition dont le caractère public a des effets qui sont non seulement performatifs sur le rapport à soi, mais aussi thérapeutiques (Barthes, cité par Dubuis et Voirol 2024). L’exposition a également offert à l’utilisateur l’opportunité d’interagir avec d’autres acteur·ices actif·ves dans l’espace public et politique. Le fait d’avoir perçu le soutien d’une institution publique qui a soutenu et financé son projet a été pour lui un geste particulièrement symbolique de revalorisation personnelle et de reconnaissance. D’ailleurs, une collaboration inattendue avec la police locale de la zone a également donné lieu à un projet visant à enrichir la base de données d’images du site web de la police. Cette initiative a engendré un subtil renversement des dynamiques de pouvoir, offrant au photographe une position temporaire de contrôle symbolique grâce à l’image.  « Maintenant, c’est moi qui flique les flics ! »

« J’ai que des choses positives qui me traversent l’esprit. C’est incroyable. C’est incroyable. Il y a deux personnes qui m’ont arrêté, c’est un truc de fou. Je veux pas me faire la star mais quand même! Alors maintenant, je suis en mode de repos. Je vis l’instant maintenant »

Cependant, l’impact au niveau médiatique et politique fut très différent, et les objectifs de resignification de l’espace à long terme n’ont pas été atteints. Bien que les images visaient à renforcer et à témoigner l’ambiance de cohésion et de convivialité de l’espace, plusieurs mois après l’exposition, sous la pression politique exercée par le discours de l’UDC, le centre de jour a été fermé. L’influence de la pétition du 16 août 2024 de l’UDC, adressée au Grand Conseil vaudois et intitulée « Le deal de rue, ça suffit ! Tolérance zéro ! » a été décisive dans ce dénouement. La pression de ce mouvement, orienté vers un durcissement de la répression contre le trafic de drogues, a poussé l’exécutif de la localité à fermer l’espace, en raison de – pour citer textuellement – l’« explosion » de toxicomanes et de trafiquants étrangers dans les environs, une situation jugée « ingérable » et « trop visible ». De nombreux articles avec une narration particulièrement nationaliste ont couvert la fermeture controversée de ce centre. Les articles trouvés sur internet, caractérisés par un langage peu accueillant concernant les questions d’immigration, étaient complétés par de nombreux commentaires haineux et racistes (Fig. 2). Dans ces derniers, les utilisateur·ices exprimaient leur frustration sur les réseaux sociaux, allant même jusqu’à menacer d’utiliser la force si l’État ne réagissait pas face à cette « invasion » étrangère, faisant même des références nostalgiques à des situations de colonialisme et d’exploitation. La rhétorique nationaliste, axée sur la souveraineté nationale, le contrôle de l’immigration, l’opposition à l’intégration européenne et l’identité culturelle, illustre la montée des partis d’extrême droite dans le paysage politique européen. Renforcés par les réseaux sociaux et les médiations technologiques, les récits populistes se diffusent rapidement, ce qui détériore les relations entre les individus et conduit à un sentiment de rupture du lien de social et d’aliénation.

exemple de commentaires suite à la fermeture du centre.
Figure 2 : Exemple de commentaires suite à la fermeture du centre.

Le résultat de la fermeture du centre offre un diagnostic plutôt pessimiste qui résonne avec la montée des mouvements nationalistes et fascistes en Europe. L’invisibilité sociale générée par ces décisions politiques et le refus de reconnaissance sociale des personnes en situation de précarité constituent des formes pathologiques de mépris (Honneth, 2006). Face à ce panorama, l’utilisation sociale de la photographie et la revitalisation des initiatives d’intégration dans l’espace public émergent comme des outils significatifs pour visibiliser l’altérité. Formes de représentation permettant de faire exister un groupe social au sein de la sphère publique (Voirol, 2005a ).

L’invisibilité sociale générée par ces décisions politiques et le refus de reconnaissance sociale des personnes en situation de précarité constituent des formes pathologiques de mépris.

Ces stratégies, inscrites dans la lignée des idées de Benjamin, reposent sur une réappropriation à la fois technique, spatiale et symbolique.  Un mode de combattre l’aliénation et de donner une légitimité aux voix des plus vulnérables dans l’espace public.

Références

Honneth, A. (2006). La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. La Découverte.

Benjamin, W., Maiso Blasco, J., & Zamora, J. A. (Eds. & Transls.). (2021/1938). La obra de arte en la época de su reproductibilidad técnica y otros ensayos sobre arte, técnica y masas. Alianza Editorial.

Pittet, C. (2000). De l’ombre à la lumière. La photographie comme outil de création du lien social. IES éditions.

Voirol, O. (2005a). Visibilité et invisibilité : une introduction. Réseaux, 129-130(1), 9-36. https://shs.cairn.info/revue-reseaux1-2005-1-page-9?lang=fr

Voirol, O. (2005b). Le luttes pour la visibilité. Esquisse d’une problématique. Réseaux, 129-130(1), 89-121.

Voirol, O., & Dubuis, A. (2024). La quête d’influence entre délibération, reconnaissance et valorisation : Une typologie des postures d’engagement public face à l’épreuve de la brûlure. Communication, 41(1). https://doi.org/10.4000/127kz

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceSara Lorente, étudiante de Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementStage en milieu professionnel

Par Olivier Voirol
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Ilots de fraîcheur urbains

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Usage de drogues dures dans l’espace public: La toxico-dépendance ne s’endort pas la nuit

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La cour de récréation : le reflet d’une “micro-société” ?

Par Fabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge

Diverses études qui traitent de la cour de récréation montrent que celle-ci est occupée par les enfants de plusieurs manières. Ces travaux mettent en évidence que l’espace du préau scolaire s’organise en espaces bien distincts, notamment en fonction des activités exercées par les enfants, de l’aménagement de la cour et de la disposition de celle-ci1.

“[…]l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plus favorables aux échanges de cartes, par exemple.”

Lors de nos premières observations, nous avons remarqué que l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plutôt aux échanges de cartes, par exemple. Les enfants interagissent alors librement durant le moment de récréation et il est fréquent d’observer des rapports de pouvoir lors d’interactions entre les enfants et les groupes d’enfants comme dans la société de manière plus globale. Dans cet article, nous allons montrer comment l’organisation de la cour d’école dépend des interactions et rapports de pouvoir entre les élèves, expert·es de ce lieu.

Cet article s’appuie sur deux observations menées au cours de l’année 2023 dans une cour de récréation d’une école primaire de Lausanne. Cet établissement accueille des élèves de la première à la sixième année HarmoS. Lors de notre présence sur le terrain, nous avons pu discuter brièvement avec quelques enfants, cela nous a permis de mieux comprendre comment se déroulent les interactions entre les enfants durant le moment de la récréation. De plus, nous avons pu nous entretenir avec une enseignante de première et deuxième primaire d’une école du canton de Vaud au sujet des interactions et de l’occupation de l’espace par les enfants. Les idées relevées au cours de cet entretien sont un complément aux informations préalablement récoltées. Finalement, la littérature nous a permis de confronter nos données empiriques avec des recherches déjà menées.

La construction de l’identité de genre par opposition : filles d’un côté et garçons de l’autre

En sortant du bâtiment principal, nous retrouvons un espace plus plat permettant aux enfants de l’occuper pour des activités précises. D’un côté, nous observons  un groupe de garçons en train de jouer au football avec deux autres filles. Quelques mètres plus loin, des petits groupes de deux à quatre filles font de la corde à sauter, jouent à la marelle et dessinent à la craie. Par terre, nous voyons les initiales de filles en question accompagnées d’un cœur, d’une étoile ou de la phrase “best friend forever”. Ces symboles suggèrent que ce groupe de filles affirme leur amitié et pour ce faire il est important qu’elles partagent un savoir-faire spécifique, une “culture enfantine” – un ensemble de pratiques et de valeurs qui leur sont propres pour pouvoir faire les dessins qu’elles souhaitent faire.


En effet, les choix des couleurs des craies (du rose, vert clair ou du jaune) de même que les dessins que nous retrouvons font partie de ces ensembles de pratiques qu’elles ont en commun.

La culture enfantine est “l’ensemble des savoirs et des compétences nécessaires à un enfant pour faire partie de son groupe de pairs”1. Il s’agit donc d’une culture spécifique aux groupes d’enfants comprenant par exemple des pratiques, des normes et des valeurs qui leurs sont propres.

Il semble que les filles et les garçons occupent ce périmètre pour affirmer leurs sentiments envers leurs groupes d’appartenance. Selon Sophie Levrard, “à l’âge de la maternelle et du primaire, un enfant construit souvent son identité de genre en opposition à l’autre genre”2. Donc, nous pouvons penser que les groupes d’enfants observés dans ce périmètre en particulier le confirment en occupant et séparant leurs activités selon leur genre.

Un espace dynamique et divisé

Situé au milieu de la cour, ce deuxième espace est le centre géographique et le centre des activités dynamiques. Ainsi, on peut y observer des enfants qui courent, jouent au loup et se prêtent à diverses activités en mouvement. On peut constater que des groupes de tailles différentes se forment. Les groupes de garçons tendent à être majoritaires et plus grands que les groupes de filles. Certains groupes mixtes sont aussi observés, bien que plus rares. Cet espace est l’une des parties du préau dont l’organisation a le plus été reconfigurée au moment de notre deuxième observation. En effet, à la suite de l’ajout de jeux peints au sol, les enfants ont diminué les activités qui impliquent de la course. Ils s’organisent autour des petits postes auxquels se mettent en place des tournus entre filles et garçons. Ces derniers semblent donc réorganiser l’espace qui n’est plus uniquement un centre de passage agité régi par une hiérarchie entre filles et garçons. Par exemple, deux petites filles se trouvent sur un marquage au centre de la cour lorsqu’un garçon les approche très prudemment. Il reste en retrait jusqu’au départ des deux filles. On observe ici une diminution de l’occupation majoritairement masculine et une mixité des genres qui interagissent avec ces jeux. Toutefois, quelques groupes de garçons jouent encore à des jeux actifs comme la course ou la bagarre. Néanmoins, le caractère nouveau de ces peintures au sol pourrait engendrer une reconfiguration uniquement éphémère.

Un coin plus calme

Maintenant nous nous retrouvons dans le bas de la cour, un endroit légèrement en retrait. Les surveillant·es s’y promènent peu et les enfants sont moins nombreux que dans d’autres zones de la cour d’école. Dans cet espace, nous trouvons un banc qui est occupé tout au long de la récréation par différents groupes d’enfants, principalement des filles.3 Par exemple, certains petits groupes de filles y restaient pour manger leur goûter, d’autres semblaient échanger des cartes et même lire des livres. Nous avons pu observer un groupe de filles qui occupaient cet espace dès le début de la récréation, elles étaient occupées à manger leur goûter, puis durant la récréation, un groupe de garçons est arrivé. A ce moment, les filles ont quitté le banc et les garçons se sont approprié l’espace en utilisant le banc comme un jeu. Dans cet espace, nous comprenons que les enfants partagent un moment d’intimité et cela est étroitement lié au fait que ce lieu est en retrait mais propice à la socialisation des filles. Les groupes d’enfants sont généralement au calme et ne sont pas dérangés par les multiples actions qui peuvent traverser la cour de récréation. Nous pouvons également mettre en avant la question des rapports de pouvoir qui se jouent dans la cour de récréation. Le fait que l’arrivée d’un groupe de garçons en nombre supérieur à celui des filles fasse partir les filles tend à se questionner sur les rapports de pouvoir qui peuvent prendre place entre les filles et les garçons et donc à structurer l’occupation de l’espace.

Un zoom sur les rapports de pouvoir

La structure de jeu regroupe un petit nombre d’enfants. En effet, celle-ci est occupée par différentes classes à tour de rôle durant la semaine. C’est une structure qui semble appréciée par les enfants de l’école, car elle est en permanence occupée durant le temps de pause.


Nous avons alors pu saisir les rapports de pouvoir qui se jouaient, notamment entre les différents groupes d’âges et entre les filles et les garçons. Nous avons pu entendre un garçon dire “c’est moi le chef ” et se placer au sommet de la structure. Celui-ci énonçait alors les règles du jeu aux plus jeunes situés en bas.

Le rapport social peut être défini comme étant “une relation antagonique entre deux groupes sociaux, établie autour d’un enjeu”4. Dans le cadre de notre analyse, nous nous sommes intéressées aux rapports de pouvoir entre les enfants, et plus précisément aux rapports de sociaux entre les filles et les garçons mais également entre les enfants plus jeunes et plus âgés. Cet espace est alors un lieu privilégié pour comprendre comment ces rapports structurent l’occupation de la cour de récréation. 

Les filles quant à elles, occupaient principalement le bas de la structure de jeu et détournaient l’utilisation de cet espace pour l’adapter au jeu qu’elles effectuaient. Elles avaient ramené des peluches de chez elles et semblaient les utiliser pour rejouer une situation familière de l’école. Nous pouvons ainsi percevoir que les rapports de pouvoir impactent les interactions (ou non-interactions) entre filles et les garçons.

“Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux […]”

Pour conclure, nos observations mettent en évidence que le préau s’organise selon son aménagement, les différentes activités exercées par les enfants, de même que par les dynamiques de pouvoir qui régissent les interactions entre les élèves. Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux, tout en mettant en évidence que la cour de récréation se divise en sous espaces bien distincts. Par exemple, les filles occupent souvent des zones plus en retrait et plus calmes, tandis que les garçons s’emparent du centre de la cour pour des activités plus dynamiques. Toutefois, l’introduction de nouveaux jeux au sol reconfigure temporairement l’occupation de cet espace. En quelques mots, nos observations révèlent que les rapports de pouvoir que nous pouvons observer quotidiennement se jouent également dans un espace approprié par les groupes d’enfants.

Références

1Delalande, Julie. (2010). La socialisation des enfants dans la cour d’école : une conquête consentie ? In Danic, I., David, O., & Depeau, S. (Eds.),  Enfants et jeunes dans les espaces du quotidien. Presses universitaires de Rennes. https://books.openedition.org/pur/2715.

2Gravillon, Isabelle. (2019). Ce qui se joue dans la cour de récréation. L’école des parents, 631, 34-40. https://doi.org/10.3917/epar.631.0034

3Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et sociétés, 166, 127-145. https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

Autres références

Delalande, Julie. (2005). La cour d’école : un lieu commun remarquable. Recherches familiales, 2, 25-36. https://doi.org/10.3917/rf.002.0025.

Kergoat, Danièle. Comprendre les rapports sociaux. In: Raison présente, n°178, 2e trimestre 2011. Articuler le rapports sociaux. pp. 11-21. https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300

Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et société, 166, 127-145.   https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesFabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge, étudiantes, Bachelor en sciences sociales 3ème
Contactfabiana.fidalgodasilva@unil.ch
valentine.rouge@unil.ch
denise.moreirasemedo@unil.ch
EnseignementSéminaire Introduction à la sociologie de l’éducation

Par Laurent Bovey, Crispin Girinshuti, Cléolia Sabot
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Vers un embellissement de l’espace public grâce à l’art des jeunes

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Harcèlement de rue

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De Greta Thunberg à la crise migratoire : l’ambiguïté d’une affiche publicitaire

Par Stéphane Huber

Le 6 septembre 2021, Claudio Prestigiacomo dénonce une affiche des CFF dans le média en ligne Blick-FR. Cet homme d’origine italienne, actif dans le milieu de la communication, critique l’image et le message de l’affiche publicitaire qui représenterait selon lui une allusion de mauvais goût à la crise migratoire. 

Une affiche qui dérange ?

L’article en question, intitulé « Une campagne des CFF crée le malaise », donne la parole au dénonciateur. Selon lui, la fille portraiturée affiche un regard « très fermé », s’ajoute à cela le carton « corné » sur lequel est inscrit le message suivant : « On veut arriver vite en Italie ! ». Le cumul de ces éléments évoque chez Claudio Prestigiacomo un certain malaise : « le seul thème qui me vient à l’esprit, c’est que c’est une campagne sur les réfugiés ». C’est en outre le choix des mots « aller vite » à défaut « d’aller mieux » en Italie qui renforce son interprétation.

Les ingrédients pour la genèse d’une polémique semblent réunis : un dénonciateur porteur d’une interprétation spécifique, un média notoire relayant sur Internet la dénonciation sous un titre accrocheur, ainsi qu’une réponse de la part des CFF. 

Toutefois, le ralliement des internautes aux accusations de Claudio Prestigiacomo fait défaut. Contre toute attente, les réactions des internautes critiquent l’interprétation dramatisante et accusatrice de Claudio Prestigiacomo. Un utilisateur se désole par exemple que « tout est prétexte au conflit et à une interprétation négative de nos jours ». Un autre affirme avoir saisi le message tel que défendu par l’ex-régie fédérale « J’ai 26 ans et j’ai parfaitement saisi le message derrière la campagne, perso ». En effet, les CFF affirment vouloir faire allusion à l’engagement des jeunes en faveur du climat et s’appuie sur le personnage de « Greta Thunberg ». L’interprétation d’un message n’est donc pas univoque mais davantage équivoque.

Une équation pour comprendre le blasphème

Ce décalage dans l’interprétation du message de l’affiche suscite deux questionnements sociologiques. Premièrement, quels sont les mécanismes qui régissent le déclanchement d’une polémique? Deuxièmement, pourquoi certaines personnes ont perçu cette affiche comme problématique alors que cela n’est pas le cas pour d’autres?


Afin de répondre à ces questions, il est possible de se rapporter à la théorie de Jeanne Favret-Saada relative à la question du blasphème (voir encadré). A partir d’une équation presque mathématique, l’auteure montre la manière dont un message – de tout type et de toutes formes – peut apparaitre comme blasphématoire. 

Si on réduit la formule de Favret-Saada à l’essentiel, elle relève quatre instances interdépendantes dans le processus d’avènement d’un blasphème. Il y a l’auteur [Y] d’un message suscitant un mécontentement, un dénonciateur [X], une autorité [Z] et un montage institutionnel [MI] englobant l’ensemble. Dans l’histoire des affiches, les personnages sont bien campés : les CFF [Y], Claudio Prestigiacomo [X] et les lecteurs du Blick-FR (et plus généralement la population suisse romande) [Z]. Le montage institutionnel est un contexte sociétal et institutionnel qui offre un ensemble d’interprétations possibles et de sanctions envisageables lorsqu’un interdit légal ou moral est franchi. Il détermine ainsi un bon d’un mauvais usage d’un mot, d’une image, d’un message etc. En somme, le montage institutionnel régit la recevabilité d’un message au sein d’un public ainsi que la portée des significations, amenant à des interprétations diverses et des potentielles sanctions en lien à l’infraction commise.

Mais que vient faire le blasphème dans cette histoire ? Bien que ne relevant pas de la même symbolique, les polémiques et le blasphème présentent des similarités dans leurs mécanismes d’apparition. La dénonciation d’un cas de blasphème fait suite à un heurt de valeurs sacrées et peut produire des effets importants sur la société, à savoir diviser les personnes. Elle peut, dans certains cas, verrouiller toutes formes de débats ou de critiques sur la thématique du sacré et des symboles divins au sein de l’espace public. En dénonçant l’usage de tel mot ou de tel choix visuel, le dénonciateur condamne ces éléments, leur appose son cadre d’interprétation et détermine ainsi que leur usage est problématique. Il y a donc une logique « d’appropriation » du symbole en question car le dénonciateur régule son usage. Or, c’est justement dans cet arbitrage autour de ce qui est licite ou non que nait généralement une polémique au sein de l’espace public.

L’ensemble des interprétations possibles d’un symbole, ou d’une image dans ce cas, puise dans les références communes d’une collectivité donnée. Ces références proviennent de la réalité culturelle, spatiale et temporelle de cette collectivité. Par exemple, nous ne faisons pas les mêmes blagues ou n’utilisons pas les mêmes gestes corporels de communication d’un pays à un autre, d’une époque à une autre, d’un milieu social à un autre. Les références communes permettent également de faire des inférences: par exemple un M orange, évoquera immédiatement la Migros auprès des Suisse·sse·s.

Une polémique qui ne prend pas

Les membres d’une communauté n’attribuent pas le même sens aux détails visuels de l’affiche. Prenons l’exemple de la pancarte en carton. Claudio Prestigiacomo attribue cet élément aux réfugié·e·s et à leur détresse, alors que l’association « jeune et pancarte » aura potentiellement plus de chances, en Suisse romande, d’être affiliée au militantisme. En effet, le fait de vivre une « réalité » façonne nos références communes et donc dans certains cas les manières d’interpréter un message. Ainsi, les références sur lesquelles compte Claudio Prestigiacomo, milanais d’origine, familier de la crise migratoire, ne sont pas alignées avec celles d’une partie du public auquel il s’adresse. En résultent des interprétations différentes de l’affiche des CFF. 

De plus, l’interprétation indignée de cette affiche est portée par un individu plus ou moins isolé, et non par un collectif institué, capable de fonder un « camp » : or toute polémique se nourrit d’une division en deux camps distincts, où les uns tentent de disqualifier les autres. La dénonciation de Claudio Prestigiacomo apparaît alors comme une revendication identitaire en relation avec son origine italienne.  Sa dénonciation résulte d’un traitement défavorable de l’Italie dans ce contexte migratoire, pays vers lequel nombre de réfugiés sont relocalisés (d’où « aller vite en Italie » devient problématiques à ses yeux). C’est donc l’impact sur l’image de son pays d’origine qui semble l’amener à déployer cette dénonciation. La mobilisation en faveur de son interprétation fait donc défaut car le public ne partage pas le même ressort interprétatif. Ainsi, la mise en commun de son indignation n’a pas eu lieu au sein de l’espace public romand.

Il convient aussi de relever le support sur lequel la dénonciation s’est opérée. Le Blick-FR œuvre sur un portail numérique où la loi du click règne. Il n’est ainsi pas rare de voir le Blick-FR publier des articles similaires. En effet, la médiatisation des polémiques répond au désir de sensationnalisme permettant à ce média de pérenniser son activité au sein d’un marché concurrentiel. C’est donc tout à son avantage de médiatiser des sujets susceptibles de générer du « trafic ». Le support joue un rôle sur la réception et donc sur l’interprétation d’un message, d’autant que le Blick-FR fait pleinement partie du montage institutionnel. La médiatisation de cette affiche par un média perçu comme davantage « sérieux », tel que la RTS, aurait potentiellement pu mener à des effets différents car le sujet aurait été interprété comme relevant de l’intérêt général.

Les CFF revoient leur copie

Malgré l’absence de polémique, l’entreprise ferroviaire a revu le visuel de sa communication suite à l’article du Blick-FR sans toutefois abandonner sa campagne précédente. Il s’agit cette fois d’une promotion pour les trains de nuit. On y voit une fille au regard assuré, toujours un carton à la main, portant la revendication « On veut plus de trains de nuit », accompagnée d’un symbole, fusion entre un cœur et un signe de paix, référence implicite à l’engagement pacifique des jeunes militant·e·s pour le climat. En répondant d’un simple « Oui, mais ça existe déjà », les CFF coupent l’herbe sous le pied à sa demande, lui apposant une teinte puérile. Cette nouvelle affiche apparait comme une tentative de rectifier le tir mais ce qui en ressort c’est la paternalisation des jeunes militant·e·s. Surfer sur la vague verte tout en décrédibilisant les principaux concernés, quelle étrange manière de faire de la publicité.

Références

Favret-Saada, J. (1992)., « Rushdie et compagnie : préalables à une anthropologie du blasphème », Ethnologie française, 22(3). p. 251-60

Autres références

L’article en question : https://www.blick.ch/fr/news/suisse/reference-aux-refugies-une-campagne-des-cff-cree-le-malaise-id16808018.html

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
Auteur Stéphane Huber, étudiant en sciences sociales
Contactstephane.huber@unil.ch
EnseignementSéminaire Communication et espace public (SP22)

Philippe Gonzalez ; Joan Stavo-Debauge & Célia De Pietro

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Le care dans l’espace public

Sandra Laugier, philosophe française, est professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Sa présentation était en lien avec plusieurs de ses domaines de recherche, notamment la philosophie du langage et l’éthique du care, ainsi qu’avec l’un de ses récents ouvrages La société des vulnérables. Leçons féministes d’une crise, co-écrit avec Najat Vallaud-Belkacem.

La pandémie du covid-19 a déconfiné le travail du care rémunéré.

Son intervention portait sur la manière dont la pandémie du covid-19 a déconfiné le travail du care rémunéré en le rendant visible, physiquement et mentalement, dans l’espace public.

En effet, spécialement lors des deux premiers confinements, les travailleur·euses du care étaient les seul·es présent·es dans l’espace public (transports, lieu de travail, etc.), du fait que les autres activités n’étaient pas considérées comme indispensables et/ou pouvaient se pratiquer à domicile.

Cela a donc mis en exergue le caractère essentiel de ces professions du care. S’est ainsi dévoilée, dans l’espace public, une « compréhension évidente du care », autrement dit l’idée que nous sommes tous et toutes dépendant·es les un·es des autres. La question de la vulnérabilité devient donc flagrante, celle de l’ensemble de la population face à la maladie et à la dépendance aux infirmier·ères, caissier·ères, livreur·euses, etc., mais aussi celle des travailleur·euses du care.

Cette visibilité dans l’espace public a été accentuée par une sorte de reconnaissance générale du fait que ces métiers les moins valorisés sont pourtant les plus utiles. Sandra Laugier parle d’ailleurs d’inversion des valeurs et donc de redéfinition de l’espace public particulièrement car le care, normalement associé au privé, au dévalorisé, au féminin, a fait irruption dans l’espace public, valorisé, masculin. Elle explique que « la grammaire du care s’est imposée ».

Passé ce constat, la conférencière s’est interrogée sur deux éléments : pourquoi cette évidence du care a rapidement été oubliée, ré-exclue de l’espace public ? Et pourquoi les décisions et les discours concernant le care ont été formulés par des experts, des politiques, majoritairement des hommes non-travailleurs du care ?

En réponse à ces questions, elle a rappelé les inégalités de genre à la base de la frontière public/privé et de la dévalorisation du privé au profit des « vraies » questions politiques.

Il est nécessaire, autant d’un point de vue démocratique que politique, de reconnaître les compétences professionnelles et politiques des travailleur·euses du care.

Ensuite, elle a présenté le concept de démocratie de John Dewey. Selon lui, il s’agit d’une expérimentation collective, d’une participation des citoyen·nes concerné·es par un problème à la publicisation de ce dernier. Être concerné·e c’est donc être compétant·e politiquement. Sandra Laugier met cela en opposition avec certains discours durant la pandémie affirmant l’incapacité de la population (irrationalité, complotisme, etc.) et, à l’inverse, l’autorité de l’expertise. Selon elle, il est nécessaire, autant d’un point de vue démocratique que politique, de reconnaître les compétences professionnelles et politiques des travailleur·euses du care.

Elle a donc terminé sa présentation par un questionnement : comment le care peut-il être pensé et analysé directement par ses acteur·rices ?

La présentation s’est ensuite conclue par des échanges avec l’auditoire. Ils ont permis de relever, par exemple, que les femmes ne sont pas les seules surreprésentées dans les métiers du care, les étranger·ères aussi. De plus, une autre intervention a questionné les raisons de la ré-invisibilisation du care. Selon Laugier, il s’agit notamment d’un déni de la dépendance qui se manifeste également s’agissant des enjeux climatiques.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceElisa Moret, étudiante en Bachelor
Contactelisa.moret@unil.ch
Enseignement Séminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin et Estelle Rothlisberger

© Illustration : Laura James, Pexels