


Le PSRPF 1996-2000 (Programa de Salud Reproductiva y Planificación Familiar – Programme de santé de la reproduction et de planification familiale) a été développé dans un contexte de crise économique, politique et sociale au Pérou dans le gouvernement du président Alberto Fujimori. Ce document avait été officialisé par une résolution ministérielle du 6 février 1996.
Ce programme visait à établir le contrôle des naissances pour les populations des zones rurales et les plus pauvres du pays. Malgré le fait que le gouvernement du président Fujimori ait pris soin de présenter cette politique publique comme une grande avancée pour la société péruvienne en faveur des droits des femmes en matière de droits reproductifs et sexuels, ce PSRPF s’est soldé par des stérilisations forcées.
D’autre part, le PSRPF, endossé par le Ministère de la Santé (MINSA), a utilisé un discours en faveur des droits sexuels et reproductifs des femmes qui a finalement abouti à 272 028 ligatures des trompes, entre 1996 et 2001 ou 346 219 ligatures de trompes entre 1993 et 2000 (2, p. 28) (4, p. 64).
Les droits reproductifs et la justice reproductive sont pertinents pour les femmes victimes de stérilisation forcée au Pérou. Les droits reproductifs des femmes blanches n’ont pas été les mêmes que ceux des femmes opprimées par les stérilisations. Les féministes occidentales appelant à l’accès à l’avortement ou aux services de contraception ont été critiquées pour avoir ciblé le « luxe » des femmes privilégiées face aux militantes des pays en développement où les femmes victimes de discrimination raciale ont subi une stérilisation forcée. Ce contexte occidental des droits reproductifs et de la justice reproductive est très similaire à ce qui s’est passé au Pérou avec les stérilisations forcées dans les années 1990.
Bien que l’exercice de la médecine nécessite une projection sociale envers les patientes, le consentement doit être reconnu sans induire des pratiques médicales au détriment des personnes. Cela marque la relation de pouvoir entre le personnel de la santé et leurs patientes. Dans le cas du Pérou, à travers le PRSPF, de nombreuses femmes se sont plaintes de subir de mauvaises pratiques sans leur consentement. L’attitude du personnel de la santé dans ce contexte répondait au respect de « quotas » comme objectifs à atteindre pour obtenir des améliorations salariales, mais aussi pour un contenu racial.
Les survivantes de stérilisations forcées affirment que la violation de leur vie privée et la violence générée sur leur corps leurs ont laissé de graves répercussions physiques et psychologiques à vie. Actuellement, cette reconnaissance des droits des femmes contre les violences obstétricales (y compris gynécologiques) est récente et peu visible dans la société péruvienne.
Au Pérou, la violence obstétricale est généralement différenciée en catégories, car toutes les femmes péruviennes ne souffrent pas de ce grief, mais il existe une plus grande vulnérabilité de la violence obstétricale envers les femmes autochtones, amazoniennes, afro-péruviennes, handicapées et LGTBIQ+5 (p. 5). Parmi plusieurs causes qui permettent la violence obstétricale au Pérou, elle est due à l’insuffisance des politiques, stratégies et interventions sectorielles visant à prévenir la violence, à l’exercice des droits sexuels et reproductifs des femmes, à l’inculcation aux femmes et aux adolescents qui prennent des décisions concernant leur l’autonomie corporelle, c’est-à-dire sur son propre corps5 (p. 6). La violence obstétricale est aussi l’omission ou du non-respect adéquat de la procédure d’obtention du consentement éclairé5 (p. 8).
Le problème de la violence obstétricale au Pérou n’est abordé que d’un point de vue critique envers le personnel de la santé et les structures déficientes des politiques publiques impliquées dans la vulnérabilité des patientes. L’Amérique latine, en tant que partie du Global South, diffère du North Global en ce sens que la violence obstétricale a conduit depuis ses débuts à un contour racialisé et socio-économique des violations de la reproduction, pour cette raison dans ces contextes, il n’est pas possible de conceptualiser la violence obstétricale uniquement comme une question de « genre » 3 (p. 112).
Des entretiens ont été menés avec les quatre survivantes : Mme Victoria Vigo Espinoza, elle est de Huánuco, située au centre nord du Pérou. Mme Rosa del Carmen Reátegui Huaymacari. Elle est originaire d’Iquitos, située dans la région de Loreto, en Amazonie péruvienne. Mme Juana Taipe Condori. Elle est originaire de Puno, située dans les hautes terres du sud du Pérou. Mme Flor Mori. Elle est la seule à être née dans la capitale Lima.
L’important était de rechercher des personnes qui parlaient espagnol, car nous savons que beaucoup de victimes parlent quechua ou une autre langue maternelle du Pérou et ne parlent pas espagnol, ce qui limiterait la communication.
Cette recherche adopte une méthodologie qualitative pour les entretiens avec quatre survivantes ayant subi des stérilisations forcées. Elles ont donné leur consentement à l’utilisation de leurs données et photos.
J’ai travaillé avec deux types de recherche : la recherche de terrain et la recherche par questionnaire. Les interviews réalisées au Pérou en août 2022 ont été faites aux survivantes des stérilisations forcées, qui sont des actrices qui se sont organisées pour revendiquer leurs droits.
Étant donné que je suis un homme hétérosexuel qui interroge quatre femmes, je considère que « la possibilité – ou non – pour un homme hétérosexuel cisgenre de comprendre, puis de rendre compte des discours des femmes qui font l’objet de ses recherches, c’est-à-dire à “parler pour elles” malgré les positions sociales toujours largement inégales […] dans nos sociétés occidentales patriarcales »1 (p. 4).
Les survivantes évoquent implicitement des revendications comme la liberté de décider du nombre d’enfants à avoir et la justice réparatrice (économiquement et moralement). Seule Mme Vigo était celle qui avait le plus de connaissances théoriques sur ces termes, puisqu’elle a plus de vingt ans d’activisme. Cependant, les quatre ne se considèrent pas comme des victimes, mais comme des survivantes. Par conséquent, elles ne sont pas restées anonymes et ont décidé de montrer leur identité en signe de leur autonomisation.

Puis je vois un promoteur de santé s’approcher. […] Puis il m’a dit : “ […] Vous avez beaucoup d’enfants et vous vivez également dans une extrême pauvreté. Savez-vous que le gouvernement fait des ligatures des trompes ? Et vous aimeriez continuer à faire votre planning familial ?
Mme Reátegui
D’autre part, les quatre survivantes ont été traitées par divers personnel de la santé : infirmiers, promoteurs de la santé, obstétriciens, médecins et gynécologues. En effet, elles montrent le modus operandi commun du personnel de la santé à travers la coercition, les menaces, la désinformation et la négligence des soins médicaux (caractéristiques de la violence obstétricale utilisée au Pérou).

L’essentiel de cette politique (de stérilisations) se faisait dans les zones rurales où c’était un poste et non un hôpital […] Dans un poste médical, il n’y a même pas de centre chirurgical pour effectuer une stérilisation.
Mme Vigo
Par contre, il y avait différents centres de santé où elles étaient stérilisées. Par exemple, dans les zones rurales et les plus pauvres du Pérou, ils étaient soignés dans des « postas médicas » dont l’infrastructure était inférieure à celle d’un hôpital public. Le risque pour la santé était élevé, car il y avait une négligence médicale avec des effets post-stérilisation. Il y a eu un cas particulier, Mme Taipe a déclaré avoir perdu un rein lorsqu’elle a été stérilisée sans son consentement. À cause des stérilisations forcées, elles ont eu des problèmes conjugaux.
Madame, il paraît qu’à l’époque où ils vous ont ligaturé, ils ont pris le rein, dites-moi, où l’avez-vous fait et en plus vous savez, madame, que vous n’aurez plus jamais d’enfants parce qu’ils vous ont ligaturé ?
Un médecin à Mme Taipe
Les quatre survivantes soutiennent qu’elles ont été stérilisées pour des raisons raciales. Elles souffrent lorsqu’elles se souviennent des épisodes de stérilisation comme une violation de leur corps sans leur consentement. Elles déplorent également le fait que l’État leur ait retiré la liberté de choisir le nombre d’enfants qu’elles pourraient avoir. En ce sens, elles font appel, implicitement, au droit reproductif dont la politique publique du PSRPF leur a dénié.
1Amrein, Thierry. (2023). Des actrices et un chercheur : Une configuration qui pose problème sur le terrain ? ethnographiques.org. https://www.ethnographiques.org/2022/Amrein
2Ballón, Alejandra., Carranza, Ñusta., Cedano, María., Silva, Rocío., Stavig, Lucía., Vidal, Ana., & Westendorp, Rocío. (2021). Perú: Las esterilizaciones forzadas, en la década del terror. Acompañando la batalla de las mujeres por la verdad, la justicia y las reparaciones. (A. Chirif, Éd.) Lima: IWGIA et Demus.
3Chadwick, Rachelle. (2021). Breaking the frame : Obstetric violence and epistemic rupture. Agenda-Empowering Women for Gender Equity, 35(3), 104‑115.
4Ruiz, Inés. (2021). Pájaros de medianoche. Las esterilizaciones forzadas en el Perú de Alberto Fujimori y la lucha de sus víctimas por ser reivindicadas. Lima: Planeta.
5UNFPA Perú & Defensoría del Pueblo. (2021). Violencia obstétrica en el Perú. https://peru.unfpa.org/es/publications/violencia-obst%C3%A9trica-en-el-per%C3%BA
| Pour citer cet article | Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL : |
| Auteur·ice | Hugo Guillermo Valdivia Barrer, étudiant de Master en science politique |
| Contact | Hugoguillermo.valdiviabarrera@unil.ch |
| Enseignement | Cours-Séminaire Santé, sexualité et reproduction : regards anthropologiques Par Irene Maffi et Gladys Robert |







La conférence « Prendre le sexe (au sérieux) » a été donné par Maïa Mazaurette lors d’un événement public organisé par le Centre en Etudes Genre (CEG) de l’Université de Lausanne le 21 novembre 2018. Cette dernière, disponible en libre accès sur YouTube, a porté sur les difficultés auxquelles les médias et journalistes se confrontent quand il est question de produire des articles destinés à un large public au sujet de thématiques touchant à la sexualité.
Maïa Mazaurette est une autrice et peintre féministe d’origine française. Ayant écrit des articles pour divers journaux et magazines tels que Playboy, QG, New Look ou encore Le Quotidien, la conférencière produit par ailleurs divers podcasts et livres. L’autrice tient également une chronique hebdomadaire dans le journal Le Monde intitulée « Le sexe selon Maïa » depuis 2015. C’est en particulier sur ce dernier média et les commentaires suscités par cette rubrique qu’a porté la conférence. En effet, l’exposé oral de la chroniqueuse était accompagné d’un support visuel où étaient diffusés des commentaires d’individus publiés sur des réseaux sociaux, plus particulièrement Facebook, réagissant plus ou moins violemment aux chroniques de l’autrice.

Les lecteur·ice·s accordent encore beaucoup d’importance au lien qui existerait entre le sexe et l’amour. Selon les internautes il n’y aurait rien d’anatomique, de politique ou de sociologique dans la sexualité.
Durant sa conférence, l’oratrice aborde en premier lieu les raisons pour lesquelles les chroniques portant sur la sexualité diffusées dans Le Monde sont perçues et commentées de manière négative par les lecteur·ice·s. Tout d’abord, il ressort que le sexe serait un sujet privé, qui ne concernerait que les personnes de manière individuelle et non pas collective. De ce fait, selon les internautes, la sexualité échapperait aux normes et statistiques car celle-ci serait différente d’un individu à l’autre.
Une deuxième raison abordée par l’oratrice trouve ses fondements dans des propos biologisants tels que « le sexe c’est naturel ». Ainsi, selon les lecteur·ice·s, la sexualité serait transmise par les gènes et il n’y aurait donc pas besoin d’éduquer les individus au sujet de la sexualité. Celle-ci serait naturelle et, de ce fait, il n’y aurait rien à apprendre à son sujet à travers ces chroniques.
Un autre argument soutenu par les internautes est celui de la frivolité du sujet. En effet, Le Monde est un journal réputé comme sérieux, diffusant des sujets d’actualités importants, c’est pourquoi certains individus s’offusquent d’y trouver une chronique sexuelle perçue comme futile, risible ou encore grossière.
Maïa Mazaurette démontre également que les commentateur·rice·s accordent encore beaucoup d’importance au lien qui existerait entre le sexe et l’amour. En effet, selon les internautes il n’y aurait rien d’anatomique, de politique ou encore de sociologique dans la sexualité. La seule dimension au sein de laquelle le sexe s’inscrirait, pour ces dernier·e·s, serait émotionnelle et affective.
La chroniqueuse fait également état de divers commentaires s’insurgeant contre les chroniques du Monde faisant référence à une perception de la sexualité comme quelque chose de sale, de vulgaire ou encore de dangereux vis-à-vis des enfants qui liraient la chronique.
L’autrice avance, enfin, également que ces articles sont utilisés par certains individus à des fins de slut shaming. Ce terme se réfère à l’utilisation de la critique et de la stigmatisation, plus particulièrement envers les femmes, condamnant leurs attitudes et comportements jugés trop immoraux et sexuels. Dans ce cas, les internautes identifient alors leurs ami·e·s, collègues, ou autres connaissances, dans des chroniques traitant de sujets plus ou moins subversifs tels que la sodomie ou encore la pénétration de l’urètre.

L’autrice avance que les individus voulant faire taire les discours sexuels sont ceux que le système privilégie. Cette partie privilégiée de la société serait composée d’hommes cisgenre, blancs et hétérosexuels.
La deuxième partie de la conférence a porté sur la question : « à qui profite le fait que le sexe ne soit pas pris au sérieux ? ». L’autrice avance que les individus voulant faire taire les discours au sujet de la sexualité sont ceux que la société privilégie. Selon la conférencière, cette strate privilégiée de la société serait composée d’hommes cisgenre, blancs et hétérosexuels. La chroniqueuse soulève en effet que la majorité des commentaires négatifs reçus émanaient d’un pseudonyme masculin. Ainsi, pour cette frange de la population, tout semble bien se passer et celle-ci ne souhaite pas et/ou ne parvient pas à se mettre à la place des minorités sexuelles. En effet, Maïa Mazaurette avance que, pour ces individus privilégiés, remettre la sexualité en question menacerait l’ordre social dominant. Ainsi, ces hommes hétérosexuels rechercheraient « un accès illimité à un soulagement sexuel sans complications ». Selon l’autrice, c’est dans cette optique qu’il conviendrait d’expliquer pourquoi de telles résistances s’opposent à la vulgarisation d’articles portant sur la sexualité. Ces derniers seraient perçus comme menaçant les normes et scripts sexuels établis dans la société, qui permettraient à ces personnes une jouissance assurée en un temps limité ainsi qu’une sexualité rassurante.

Les articles produits par la chroniqueuse seraient compris comme des fantasmes déguisés ou encore comme des expériences personnelles de l’autrice.
La dernière partie de la conférence s’articule autour de la personnification du discours sexuel. Les articles produits par la chroniqueuse seraient compris par ses lecteur·ice·s comme des fantasmes déguisés ou encore comme des expériences personnelles vécues par l’autrice. La conférencière fait état des répercussions de ces perceptions sur sa vie privée en mentionnant qu’il est déjà arrivé qu’elle ne se fasse pas inviter lors d’une soirée avec des proches en raison de son supposé attrait pour le sexe. De plus, l’oratrice mentionne également le sexisme des internautes ou encore de certaines rédactions auquel elle a dû faire face. En effet, les rubriques portant sur la sexualité seraient mieux perçues si ces dernières sont rédigées par une femme plutôt que par un homme, qui passerait pour un « pervers ». De surcroît, Maïa Mazaurette fait état de commentaires haineux et violents en raison de son engagement féministe, de sa classe sociale ou encore de ses origines.
En conclusion, la chroniqueuse souligne que les discours au sujet de la sexualité évoluent, bien qu’ils suscitent toujours des résistances et blocages de part et d’autre. Ainsi, l’oratrice avance le fait que les idées préconçues et les stéréotypes concernant la sexualité, qui minaient le terrain jusqu’alors, s’estompent et laissent place à la libération de la parole et des esprits. Par conséquent, selon la conférencière, la place des discours auprès du grand public, les luttes et idées sur les thématiques sexuelles se joueront sur le long terme et passeront notamment par l’éducation des jeunes générations. A la suite de cette conclusion a eu lieu un échange de questions/réponses d’une trentaine de minutes entre la salle et Maïa Mazaurette.
SSP, UNIL. (2019). Conférence de Maïa Mazaurette. [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=VcjSDR1t1KU
Mazaurette, M. (2018) Sex and Sounds [Podcast]. Arte radio. https://www.arteradio.com/auteurs/maia_mazaurette
Mazaurette, M. (2021, 18 juillet). Le corps dans tous ses ébats : à un cheveu du plaisir. Le Monde.
Mazaurette, M. (2021, 17 octobre). Education sexuelle : les codes ont changé. Le Monde.
Mazaurette, M. (2021, 12 décembre). SOS Maïa : « La montée du féminisme a coupé le désir de mon mari. Comment le réconcilier avec sa sexualité ? ». Le Monde.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL : |
| Autrice | Mélissa Zufferey, étudiante en Bachelor |
| Contact | Zufferey.melissa@gmail.com |
| Enseignement | Séminaire Sociologie des masculinités Par Sébastien Chauvin et Estelle Rothlisberger |
© Illustration : Nataliya Vaitkevich, Pexels
Un jour avant la remise du 44ème Prix Européen de l’Essai, avait lieu, dans l’enceinte de l’amphithéâtre 350 de l’université de Lausanne, une table ronde en compagnie de la lauréate Mona Chollet, cinq intellectuelles et un modérateur. Après une brève présentation de l’essayiste et journaliste suisse, le président de la fondation Charles Veillon, Cyril Veillon, prend la parole pour souligner l’importance de l’essai dans le monde actuel. Il mentionne également les raisons ayant mené le jury du Prix Européen de l’Essai à choisir l’ouvrage, Réinventer l’amour. La fondation a été créé à la suite du décès du lausannois Charles Veillon, lequel avait instauré trois prix littéraires internationaux après la guerre afin de promouvoir la culture et la recherche scientifique. C’est en 1975 qu’est institué le Prix Européen de l’Essai.
L’essai :

« C’est un écrit qui partage un savoir mais qui ne s’en contente pas. Un bon essai veut également nous interroger, il nous cherche dans nos doutes et tente de nous apporter une nouvelle connaissance du monde et ce faisant nous permet d’agir. »1
Ce prix met donc en avant des ouvrages usant de leur liberté d’expression et d’écriture pour amener les individus à réfléchir sur leur propre situation. Cette vision de l’essai nous permet de comprendre la démarche que la fondation, en collaboration avec l’Université de Lausanne, nous propose ce 7 avril 2022. L’accent est mis sur la prise de parole, la discussion, le débat et c’est le format de la table ronde qui donne lieu à ce type d’échange. Autour de cette dernière, on retrouve : Francesco Panese2, Éléonore Lépinard3, Delphine Gardey4, Ilana Eloit5, Carole Clair6, Véronique Boillet7, Mireille Berton8 et bien entendu Mona Chollet. Ces diverses intervenantes viennent à apporter les clés pour une analyse interdisciplinaire du sujet de l’amour. Dans un échange empli d’écoute et de bienveillance, les divers discours sont venus compléter les propos relatés dans l’ouvrage de la lauréate.
Madame Chollet a pris, en effet, principalement la parole pour parler brièvement de son ouvrage. Dans une démarche de partage, elle explique sans prétention, qu’elle s’empare des questions importantes de sa vie pour écrire. Elle a une approche journalistique de sa propre pensée, qu’elle met sur papier en espérant que cela serve à d’autres. Selon elle, sa démarche est « obsessionnelle ». Pendant quelques mois, elle se nourrit de sources diverses pour voir le livre prendre forme de manière indéterminée. Le sujet de l’hétérosexualité n’est pas récent et le conflit au sein des mouvements féministes a été une difficulté dans sa vie.

« Celles qui sont hétérosexuelles parmi les féministes sont confrontés au paradoxe qu’elles désirent et tombent amoureuses de personnes qui sont de l’autre côté de la ligne de démarcation de la domination dans la société. »9
Madame Lépinard a partagé par ailleurs, qu’elle perçoit dans l’ouvrage, Réinventer l’amour, un contre-récit qui permettrait de nourrir l’ambition du féminisme à changer le monde, à « récupérer l’amour sans sauver le patriarcat ». Selon elle, le livre assume les ambivalences du sentiment amoureux hétérosexuel. Il remet en cause la fétichisation du féminin tout en refusant l’idée, qu’il faudrait se calquer sur un rapport au monde au masculin pour être militante féministe sans. De plus, Madame Eloit, considère que Mona Chollet a su replacer l’amour dans le politique. Elle a su renverser la problématique en considérant que le patriarcat était le problème avant l’acte d’aimer. Il serait ainsi possible de dissocier le rapport de force et de domination qu’instituent l’hétérosexualité et le sentiment amoureux. Bien que ce dernier nous soit fortement suggéré, « […] on peut choisir la manière dont la société nous muselle et prendre le choix de s’en sortir. »10.
La discussion se poursuivit :
en traversant l’histoire grâce à D. Gardey et son récit sur le lit conjugal relatant l’origine de l’amour bourgeois,
en réintégrant la place importante que prennent les institutions politiques dans les rapports hétérogames. Et ce, notamment en lien avec le statut de femmes migrantes avec V. Boillet,
en interrogeant l’objectivité des sciences dures, telles que la biologie et les différences dites naturelles entre les genres à l’aide de l’intervention de C. Clair,
en montrant la place complexe des femmes dans l’industrie culturelle au travers de l’explication filmographique de M. Berton.
Les prises de paroles ont été multiples et complémentaires, laissant peu de place aux questions du public. Néanmoins, ce dernier s’est vu repartir avec un autographe et un bagage de connaissances qui, ne pourra que faciliter la lecture de l’essai et qui, peut-être, donnera la possibilité de « réinventer l’amour ».
1 Charles Veillon, 7 avril 2022, Université de Lausanne.
2 Francesco Panese, Modérateur de la discussion, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, Faculté de Biologie Et Médecines, UNIL, Membre du jury Prix de l’Essai Européen.
3 Éléonore Lépinard, Professeure au Centre en Études genre, Intersectionnalité et mouvements féminisme, Spécialistes des quotas dans le monde du travail, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, l’UNIL.
4 Delphine Gardey, Professeure en histoire contemporaine, Institut des Études Genre, Sciences et techniques comme façonnage des corps, UNIGE.
5 Ilana Eloit, Centre en Études genre, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, Spécialiste des théorie Queer et Féministes, Socio histoire des mobilisations, Membre de la plateforme inter facultaire en étude genre (PlaGe), UNIL.
6 Carole Clair, Médecin, Faculté de Biologie Et De Médecine, Professeure à l’unité de Santé et Genre, UNIL.
7 Véronique Boillet, Juriste, Faculté de Droit, Professeure au centre Des Sciences Criminelles Et D’administration Publique, Co-présidente de la plateforme inter facultaire en études genre (PlaGe), Droit et Pensée Féministes-Violence faite aux femmes, UNIL.
8 Mireille Berton, Maitre d’enseignement et de recherche, Section d’histoire et esthétique du cinéma, Faculté des Lettres, Intérêt pour séries télévisé, UNIL.
9 M. Chollet, 7 avril 2022, Université de Lausanne.
10 M. Chollet, 7 avril 2022.
David, E. (s. d.). Mona Chollet reçoit le 44e Prix Européen de l’Essai pour son livre [Communiqué de presse]. https://fondation-veillon.ch/storage/Dossier-presse_Mona_Chollet_PrixEuropeenEssai.pdf
UNIL [Unil Université de Lausanne]. (2022, 8 avril). Rencontre avec Mona Chollet – 44e Prix Européen de l’Essai – Fondation Charles Veillon [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=ZZ8RVLp7nHk
Prix Européen de l’Essai – European Essay Prize. (s. d.). fondation Veillon [Site internet]. Consulté le 24 mars 2022, à l’adresse https://fondation-veillon.ch
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL : |
| Autrice | Alessia D’Amario, étudiante en Bachelor |
| Contact | alessia.damario@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Sociologie des masculinités Par Sébastien Chauvin et Estelle Rothlisberger |
© Illustration : Katerina Holmes, Pexels
Après Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon nous conquiert une fois de plus grâce à son nouveau podcast : Le coeur sur la table, tous deux produits par Binge Audio. Dès septembre 2021, de nouveaux épisodes viendront succéder aux 9 premiers, complétant ainsi la première saison.
Victoire Tuaillon nous transporte dans la réflexion de la « révolution romantique » qui est, selon elle, en train de se produire. Cette révolution romantique, intimement liée aux luttes féministes, nous permet de (re)découvrir le sentiment amoureux inscrit dans notre vie de tous les jours, dans différents types de relations, et non uniquement cantonné à nos relations de couple.

La révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires.
Cette révolution nous permet de penser l’amour de manière politique, par exemple en réfléchissant à la question du mariage homosexuel, dont il est question pour les prochaines votations en Suisse. Ainsi, la révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires.
Chaque épisode se focalise sur une thématique, abordant notamment les normes dans les couples et les rôles différenciés entre femmes et hommes, les différentes formes de relations, la socialisation genrée, les mythes amoureux, l’influence de la famille dans notre perception et compréhension de l’amour, le rapport au corps, le soin apporté ou non à la relation, etc. Tuaillon retrace ainsi le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. La société sortirait donc petit à petit de la binarité étouffante et contraignante auquel elle s’accroche tant.
Cette émission, en plus de nous amener à réfléchir à l’amour et aux relations amoureuses, encourage les auditeur·ice·s à une introspection sur les liaisons qu’ils et elles ont déjà entrepris ou sont en train de vivre. Elle permet d’aborder des thèmes trop peu discutés et trop souvent ignorés à l’instar du consentement, de la différence entre séduction et harcèlement, de la monogamie, etc. Même si les épisodes ne durent qu’entre 20 et 60 minutes, ils suscitent pourtant une réflexion pouvant ensuite être approfondie avec les ressources complémentaires proposées sur le site de Binge Audio, comme l’ouvrage de bell hooks intitulé Tout le monde peut être féministe. De plus, cette émission constitue une bonne porte d’entrée pour entamer des discussions avec nos proches, nos ami·e·s et nos amoureux·euses.

Une fois de plus, Tuaillon nous transporte dans son propre univers avec une musique de fond électro très entrainante. En outre, les épisodes sont rythmés par une voix off acérée, traduisant le dialogue interne de la journaliste, amenant à la fois une touche très personnelle à l’expérience tout en éclairant l’expérience collective. Dès le premier épisode, Tuaillon explique adorer être amoureuse et que ce sentiment occupe une grande place dans sa vie. Elle partage ses réflexions et interrogations, ses propres expériences amoureuses, ce qui amène une véritable complicité avec ses auditeur·ice·s, tout en situant ses propos au regard de ses caractéristiques sociales – elle se définit comme femme, cisgenre, blanche et hétérosexuelle.

Tuaillon retrace le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement.
Victoire Tuaillon propose dans cette émission d’analyser l’amour comme un fait social, d’un point de vue politique et non pas individuel. Pour cela, elle base ses recherches sur de nombreux livres, essais et groupes de paroles, amenant d’une part des connaissances concrètes et scientifiques et d’autre part, des témoignages plus personnels, tout aussi pertinents. Les groupes de paroles apportent des points de vue nuancés, avec des individus aux positionnements de genre, de race, d’âge, de classe, d’orientation sexuelle différents.
Pour compléter ce dialogue intérieur et les échanges collectifs, chaque épisode accueille des expert·e·s, amenant ainsi une diversité de points de vue. Les interviewé·e·s parlent à partir d’une perspective sociologique, mais aussi psychologique, philosophique, linguistique, féministe ou politique. Au fur et à mesure des épisodes, de nombreuses sources sont citées démontrant ainsi l’immense travail de recherche que la journaliste a entrepris pour réaliser ce podcast.
Toutefois, en écoutant ce podcast, il est possible de ressentir une vague de démoralisation s’abattre sur l’auditeur·ice : comment construire des relations saines dans ce monde hétéronormatif et patriarcal ? Victoire Tuaillon est également passée par cette douloureuse prise de conscience et met en lumière les aspects positifs de cette déconstruction du sentiment amoureux, nous offrant des ébauches de solutions. En effet, se rendre compte des contraintes qui nous entourent permet ensuite de s’en libérer progressivement pour commencer à vivre de nouvelles relations, en espérant que celles-ci soient plus harmonieuses.
Et puis, si vous n’aimez pas les podcasts audios pour une quelconque raison, il sera possible de retrouver Le coeur sur la table sous forme de livre à partir du 13 octobre 2021 ! De notre côté, nous nous réjouissons de la suite de la saison.
Dans ce prologue, Tuaillon explique pourquoi elle a décidé de créer un podcast sur l’amour et les relations. Elle casse les clichés sur cette thématique pour entreprendre une analyse scientifique. Elle explique aussi que l’amour est un sujet important et qu’il faut le comprendre d’un point de vue politique et non pas individuel.
Dans cet épisode, Tuaillon parle du célibat et de la place prépondérante qu’occupe le couple dans notre société. À travers différents témoignages, elle explore les autres manières de s’épanouir sentimentalement, que cela soit dans une relation amoureuse ou dans une relation amicale, et ce que ce type de relations a à nous offrir.
Dans cet épisode, Tuaillon démontre la confusion qu’il y a entre séduction et harcèlement en prenant l’exemple d’un « coach en séduction ». On décortique ainsi les relations hommes-femmes en abordant des thèmes comme la friendzone et la fuckzone. Le thème de l’amitié est aussi traité à travers différents témoignages.
Dans cet épisode, Victoire Tuaillon traite du rapport au corps et des défis rencontrés pour accepter son propre corps. Elle montre comment notre corps influence notre vie quotidienne et nos relations avec les autres.
Binge Audio. (s.d.). Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio
hooks, bell. (2020). Tout le monde peut être féministe. Paris, France : Divergences.
Tuaillon, V. (à paraître). Le coeur sur la table. Paris, France : Binge Audio.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Plateformes | Disponible sur toutes les applications de podcast, Spotify, Youtube, etc. et sur le site de Binge.audio |
| Autrice de l’article | Hermance Chanel, étudiante en Bachelor |
| Contact | hermance.chanel@unil.ch |
© Visuel du podcast Le coeur sur la table, Binge audio.