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« Le coeur sur la table » : à l’écoute de la révolution romantique

Par Hermance Chanel

Après Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon nous conquiert une fois de plus grâce à son nouveau podcast : Le coeur sur la table, tous deux produits par Binge Audio. Dès septembre 2021, de nouveaux épisodes viendront succéder aux 9 premiers, complétant ainsi la première saison.

La révolution de l’amour     

Victoire Tuaillon nous transporte dans la réflexion de la « révolution romantique » qui est, selon elle, en train de se produire. Cette révolution romantique, intimement liée aux luttes féministes, nous permet de (re)découvrir le sentiment amoureux inscrit dans notre vie de tous les jours, dans différents types de relations, et non uniquement cantonné à nos relations de couple.

La révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Cette révolution nous permet de penser l’amour de manière politique, par exemple en réfléchissant à la question du mariage homosexuel, dont il est question pour les prochaines votations en Suisse. Ainsi, la révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Chaque épisode se focalise sur une thématique, abordant notamment les normes dans les couples et les rôles différenciés entre femmes et hommes, les différentes formes de relations, la socialisation genrée, les mythes amoureux, l’influence de la famille dans notre perception et compréhension de l’amour, le rapport au corps, le soin apporté ou non à la relation, etc. Tuaillon retrace ainsi le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. La société sortirait donc petit à petit de la binarité étouffante et contraignante auquel elle s’accroche tant. 

Cette émission, en plus de nous amener à réfléchir à l’amour et aux relations amoureuses, encourage les auditeur·ice·s à une introspection sur les liaisons qu’ils et elles ont déjà entrepris ou sont en train de vivre. Elle permet d’aborder des thèmes trop peu discutés et trop souvent ignorés à l’instar du consentement, de la différence entre séduction et harcèlement, de la monogamie, etc. Même si les épisodes ne durent qu’entre 20 et 60 minutes, ils suscitent pourtant une réflexion pouvant ensuite être approfondie avec les ressources complémentaires proposées sur le site de Binge Audio, comme l’ouvrage de bell hooks intitulé Tout le monde peut être féministe. De plus, cette émission constitue une bonne porte d’entrée pour entamer des discussions avec nos proches, nos ami·e·s et nos amoureux·euses.

©Binge.audio, Le coeur sur la table

Des dialogues, des positionnements et des expériences

Une fois de plus, Tuaillon nous transporte dans son propre univers avec une musique de fond électro très entrainante. En outre, les épisodes sont rythmés par une voix off acérée, traduisant le dialogue interne de la journaliste, amenant à la fois une touche très personnelle à l’expérience tout en éclairant l’expérience collective. Dès le premier épisode, Tuaillon explique adorer être amoureuse et que ce sentiment occupe une grande place dans sa vie. Elle partage ses réflexions et interrogations, ses propres expériences amoureuses, ce qui amène une véritable complicité avec ses auditeur·ice·s, tout en situant ses propos au regard de ses caractéristiques sociales – elle se définit comme femme, cisgenre, blanche et hétérosexuelle. 

Tuaillon retrace le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. 

Victoire Tuaillon propose dans cette émission d’analyser l’amour comme un fait social, d’un point de vue politique et non pas individuel. Pour cela, elle base ses recherches sur de nombreux livres, essais et groupes de paroles, amenant d’une part des connaissances concrètes et scientifiques et d’autre part, des témoignages plus personnels, tout aussi pertinents. Les groupes de paroles apportent des points de vue nuancés, avec des individus aux positionnements de genre, de race, d’âge, de classe, d’orientation sexuelle différents. 

Pour compléter ce dialogue intérieur et les échanges collectifs, chaque épisode accueille des expert·e·s, amenant ainsi une diversité de points de vue. Les interviewé·e·s parlent à partir d’une perspective sociologique, mais aussi psychologique, philosophique, linguistique, féministe ou politique. Au fur et à mesure des épisodes, de nombreuses sources sont citées démontrant ainsi l’immense travail de recherche que la journaliste a entrepris pour réaliser ce podcast. 

De l’expérience individuelle à l’épreuve collective

            Toutefois, en écoutant ce podcast, il est possible de ressentir une vague de démoralisation s’abattre sur l’auditeur·ice : comment construire des relations saines dans ce monde hétéronormatif et patriarcal ? Victoire Tuaillon est également passée par cette douloureuse prise de conscience et met en lumière les aspects positifs de cette déconstruction du sentiment amoureux, nous offrant des ébauches de solutions. En effet, se rendre compte des contraintes qui nous entourent permet ensuite de s’en libérer progressivement pour commencer à vivre de nouvelles relations, en espérant que celles-ci soient plus harmonieuses. 

Et puis, si vous n’aimez pas les podcasts audios pour une quelconque raison, il sera possible de retrouver Le coeur sur la table sous forme de livre à partir du 13 octobre 2021 ! De notre côté, nous nous réjouissons de la suite de la saison. 

Episodes à retenir : conseils d’écoute

Prologue : C’est une amoureuse qui vous parle.

Dans ce prologue, Tuaillon explique pourquoi elle a décidé de créer un podcast sur l’amour et les relations. Elle casse les clichés sur cette thématique pour entreprendre une analyse scientifique. Elle explique aussi que l’amour est un sujet important et qu’il faut le comprendre d’un point de vue politique et non pas individuel. 

Épisode 2 : Le plan cul et la vieille fille à chats.

Dans cet épisode, Tuaillon parle du célibat et de la place prépondérante qu’occupe le couple dans notre société. À travers différents témoignages, elle explore les autres manières de s’épanouir sentimentalement, que cela soit dans une relation amoureuse ou dans une relation amicale, et ce que ce type de relations a à nous offrir. 

Épisode 6 : Le chasseur et la proie.

Dans cet épisode, Tuaillon démontre la confusion qu’il y a entre séduction et harcèlement en prenant l’exemple d’un « coach en séduction ». On décortique ainsi les relations hommes-femmes en abordant des thèmes comme la friendzone et la fuckzone. Le thème de l’amitié est aussi traité à travers différents témoignages. 

Épisode 8 : Devenir chèvre. 

Dans cet épisode, Victoire Tuaillon traite du rapport au corps et des défis rencontrés pour accepter son propre corps. Elle montre comment notre corps influence notre vie quotidienne et nos relations avec les autres.

Autres ressources

Binge Audio. (s.d.). Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio

hooks, bell. (2020). Tout le monde peut être féministe. Paris, France : Divergences.

Tuaillon, V. (à paraître). Le coeur sur la table. Paris, France : Binge Audio.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Plateformes Disponible sur toutes les applications de podcast, Spotify, Youtube, etc. et sur le site de Binge.audio
Autrice de l’articleHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contacthermance.chanel@unil.ch

© Visuel du podcast Le coeur sur la table, Binge audio.

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Sexualité des femmes, la révolution du plaisir

Episode de « un podcast à soi », par Charlotte Bienaimé

Compte-rendu par Hermance Chanel

« Un podcast à soi » est une série audio créée par Charlotte Bienaimé et produite par ARTE radio, chaîne appartenant à ARTE France. Le podcast a débuté en 2017 et parait depuis lors tous les premiers mercredis du mois. Bienaimé y traite de nombreux sujets différents, touchant entre autres le féminisme, l’intimité et les inégalités de genre. Dans chaque épisode, des expert·e·s de la thématique, mais aussi des individus lambdas sont invités pour discuter du sujet, partager leur témoignage et parler de leur expérience.

Le 5 juin 2019, le dix-huitième épisode de la série, intitulé « Sexualité des femmes, la révolution du plaisir » est sorti sur différentes plateformes de streaming. Dans cet épisode, Charlotte Bienaimé questionne l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’accès au plaisir sexuel. Ce fil rouge la conduit pendant une soixantaine de minutes à aborder différentes thématiques, telles que les différences entre la masturbation féminine et masculine, la manière dont la psychanalyse freudienne appréhende la sexualité des femmes, le clitoris, les relations sexuelles lesbiennes et la pénétration.

On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités changent petit à petit.

À travers plusieurs témoignages, la productrice présente la diversité des expériences personnelles de la sexualité. De plus, des intervenant·e·s spécialistes du sujet expliquent leur recherche et leur point de vue, amenant ainsi de l’expertise au podcast. En effet, cet épisode démontre que la sexualité n’est pas juste une affaire privée et taboue, mais qu’elle a aussi une dimension sociale : 18% des femmes disent s’être souvent ou parfois masturbées durant les douze derniers mois contre 40% des hommes. Cet écart étonnant est en partie expliqué par Nathalie Bajos, sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) : « La masturbation n’est pas encore socialement banalisée chez les femmes, elle est empreinte d’une certaine forme de stigmatisation car elle est déconnectée des enjeux reproductifs de la sexualité ». On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités évoluent petit à petit.

Dans un second temps, Bienaimé étudie le cas des femmes lesbiennes et se rend compte que l’inégalité dans l’accès au plaisir ne se traduit pas de la même manière selon l’orientation sexuelle. En effet, une des invitées, Anne, explique que dans les relations lesbiennes qu’elle a vécues, sa partenaire et elle-même s’estimaient sur un même pied d’égalité, ce qu’elle ne ressentait que rarement lors de ses rapports hétérosexuels. Ce témoignage, parmi d’autres, souligne les inégalités intrinsèquement présentes dans les relations hétérosexuelles. En effet, les inégalités incorporées au cours de notre socialisation, mais également à travers les représentations et scripts culturels, se retrouvent par la suite dans nos relations hétérosexuelles. Entre témoignages, discussions, interludes littéraires et musicaux, Charlotte Bienaimé ébauche un débat passionnant à propos de la sexualité. Malheureusement, les thèmes ne peuvent pas être traités en profondeur en une soixante de minutes et ne sont donc qu’esquissés. Pour poursuivre son éducation en ce qui concerne ce type d’inégalités, Bienaimé propose de nombreuses sources d’informations complémentaires, par exemple : « Connais-toi toi-même : Guide d’auto-exploration du sexe féminin » écrit par Clarence Edgard-Rosa ou le livre intitulé « Jouissance Club : une cartographie du plaisir » rédigé et dessiné par Jüne Plã.

Références

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contactchanel.hermance@unil.ch
EnseignementSéminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité

Sébastien Chauvin et Annelise Erismann

© Illustration : Anna Wanda Gogusey, Arte Radio

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Viagra féminin – Une histoire de la médicalisation de la sexualité féminine

Conférence de Delphine Gardey

Compte-rendu par Chloé Schaer

Historienne et sociologue, Delphine Gardey est enseignante et directrice au sein de l’Institut des Études Genre à l’UNIGE. Travaillant autour de la question du genre et de son articulation avec d’autres domaines – à l’instar de la politique, de la sexualité ou encore de l’histoire de la médecine – elle retrace à travers ses travaux l’imbrication entre les questions féministes, la constitution des savoirs et les fonctionnements sociaux contemporains. L’illustration la plus récente à ce sujet est d’ailleurs sa dernière recherche : Sex Tech.  Désirs en échec ? Expérience et traitement des défaillances de la sexualité féminine : la construction d’un problème médical et social, réalisée entre 2013 et 2016.

L’histoire du Viagra féminin et son apparition dans la sphère publique au cours des années 2000-2010 mettent en évidence la manière dont la sexualité féminine a progressivement été médicalisée et construite en tant que problème public. À travers la double dimension de cette médicalisation – l’évolution des dynamiques biomédicales et pharmaceutiques et les transformations sociétales et normatives -, Delphine Gardey appréhende l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine comme un espace de rencontre entre différents acteurs et différentes disciplines. Ces derniers ont participé à la perception contemporaine des troubles de la sexualité féminine, interrogeant le lien existant entre société et sciences.

Delphine Gardey a ainsi illustré le processus de co-construction qui s’est opéré entre le travail de quantification des catégories diagnostiques et la promotion de l’industrie pharmacologique, tous deux motivés par des conceptions physiologiques du désir sexuel féminin

Delphine Gardey retrace ainsi l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine en soulignant les éléments constitutifs de chaque époque ayant participé à la perspective actuelle. En partant des années 1850-1880, période durant laquelle l’apparition de la notion de « mariage d’amour » vient redéfinir les contours de la sexualité féminine, l’autrice présente la manière dont l’hétéronormativité et la conjugalité hétérosexuelle vont être analysées par Freud au début du XXème siècle. Celui-ci, explique Delphine Gardey, ne sera pas le seul à contribuer à la nouvelle construction du désir féminin. C’est également Richard Von Krafft-Ebing et Henry Havelock qui, en définissant le désir féminin comme psychologique et relationnel, vont participer à la sexologie des années 1880-1910. Ce sont par la suite l’endocrinologie et l’hormonothérapie qui, au cours de l’Entre-deux Guerres, vont ouvrir la voie au développement d’un marché du médicament. Cette perspective de « re-biologisation » de la sexualité féminine va également être reprise par les travaux de Masters et Johnson dans les années 1950-1960, constituant les fondements de la sexologie contemporaine. En étudiant la « réponse humaine sexuelle » physiologique, ils inscrivent l’étude de la sexualité dans le contexte du laboratoire et placent l’orgasme comme objet d’étude, permettant de penser la sexualité de manière plus égalitaire. Reprise au cours des années 1960 et en particulier après 1968, cette revendication d’égalité va permettre l’émergence de la « médecine sexuelle » à partir des années 1980, donnant ainsi lieu à l’apparition du concept de « santé sexuelle » au cours des années 1990-2000. Inscrite dans la perspective sociale de prise en charge individuelle, cette dernière va s’accompagner de l’inclusion de la notion de « performance » dans le registre de la sexualité, amenant, en 1998, à l’invention du Viagra masculin, très vite suivie par l’intervention de neurosciences dans l’étude du désir féminin au cours des années 2000.

En retraçant l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine, Delphine Gardey a ainsi illustré le processus de co-construction qui s’est opéré entre le travail de quantification des catégories diagnostiques et la promotion de l’industrie pharmacologique, tous deux motivés par des conceptions physiologiques du désir sexuel féminin. Ils ont ouvert la voie au développement de divers traitements biologiques, issus de la tradition de l’endocrinologie ou des neurosciences, qui constituent encore aujourd’hui des sujets de débats et permettent de penser l’imbrication existante entre sciences et société ; « Les sciences et les médecines sont prescriptives, [elles] analysent et contraignent. »

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Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceChloé Schaer, étudiante en Bachelor
Contact chloe.schaer@unil.ch
Enseignement Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité

Sébastien Chauvin et Annelise Erismann

© Illustration : Michal Jarmoluk, Pixabay