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Mona Chollet, Prix et Question d’une Vie

Par Alessia D’Amario

Un jour avant la remise du 44ème Prix Européen de l’Essai, avait lieu, dans l’enceinte de l’amphithéâtre 350 de l’université de Lausanne, une table ronde en compagnie de la lauréate Mona Chollet, cinq intellectuelles et un modérateur. Après une brève présentation de l’essayiste et journaliste suisse, le président de la fondation Charles Veillon, Cyril Veillon, prend la parole pour souligner l’importance de l’essai dans le monde actuel. Il mentionne également les raisons ayant mené le jury du Prix Européen de l’Essai à choisir l’ouvrage, Réinventer l’amour. La fondation a été créé à la suite du décès du lausannois Charles Veillon, lequel avait instauré trois prix littéraires internationaux après la guerre afin de promouvoir la culture et la recherche scientifique. C’est en 1975 qu’est institué le Prix Européen de l’Essai.

L’essai :

« C’est un écrit qui partage un savoir mais qui ne s’en contente pas. Un bon essai veut également nous interroger, il nous cherche dans nos doutes et tente de nous apporter une nouvelle connaissance du monde et ce faisant nous permet d’agir. »1

Ce prix met donc en avant des ouvrages usant de leur liberté d’expression et d’écriture pour amener les individus à réfléchir sur leur propre situation. Cette vision de l’essai nous permet de comprendre la démarche que la fondation, en collaboration avec l’Université de Lausanne, nous propose ce 7 avril 2022. L’accent est mis sur la prise de parole, la discussion, le débat et c’est le format de la table ronde qui donne lieu à ce type d’échange. Autour de cette dernière, on retrouve : Francesco Panese2, Éléonore Lépinard3, Delphine Gardey4, Ilana Eloit5, Carole Clair6, Véronique Boillet7, Mireille Berton8 et bien entendu Mona Chollet. Ces diverses intervenantes viennent à apporter les clés pour une analyse interdisciplinaire du sujet de l’amour. Dans un échange empli d’écoute et de bienveillance, les divers discours sont venus compléter les propos relatés dans l’ouvrage de la lauréate.

Madame Chollet a pris, en effet, principalement la parole pour parler brièvement de son ouvrage. Dans une démarche de partage, elle explique sans prétention, qu’elle s’empare des questions importantes de sa vie pour écrire. Elle a une approche journalistique de sa propre pensée, qu’elle met sur papier en espérant que cela serve à d’autres. Selon elle, sa démarche est « obsessionnelle ». Pendant quelques mois, elle se nourrit de sources diverses pour voir le livre prendre forme de manière indéterminée. Le sujet de l’hétérosexualité n’est pas récent et le conflit au sein des mouvements féministes a été une difficulté dans sa vie.

« Celles qui sont hétérosexuelles parmi les féministes sont confrontés au paradoxe qu’elles désirent et tombent amoureuses de personnes qui sont de l’autre côté de la ligne de démarcation de la domination dans la société. »9

Madame Lépinard a partagé par ailleurs, qu’elle perçoit dans l’ouvrage, Réinventer l’amour, un contre-récit qui permettrait de nourrir l’ambition du féminisme à changer le monde, à « récupérer l’amour sans sauver le patriarcat ». Selon elle, le livre assume les ambivalences du sentiment amoureux hétérosexuel. Il remet en cause la fétichisation du féminin tout en refusant l’idée, qu’il faudrait se calquer sur un rapport au monde au masculin pour être militante féministe sans. De plus, Madame Eloit, considère que Mona Chollet a su replacer l’amour dans le politique. Elle a su renverser la problématique en considérant que le patriarcat était le problème avant l’acte d’aimer. Il serait ainsi possible de dissocier le rapport de force et de domination qu’instituent l’hétérosexualité et le sentiment amoureux. Bien que ce dernier nous soit fortement suggéré, « […] on peut choisir la manière dont la société nous muselle et prendre le choix de s’en sortir. »10.

La discussion se poursuivit :

en traversant l’histoire grâce à D. Gardey et son récit sur le lit conjugal relatant l’origine de l’amour bourgeois,

en réintégrant la place importante que prennent les institutions politiques dans les rapports hétérogames. Et ce, notamment en lien avec le statut de femmes migrantes avec V. Boillet,

en interrogeant l’objectivité des sciences dures, telles que la biologie et les différences dites naturelles entre les genres à l’aide de l’intervention de C. Clair,

en montrant la place complexe des femmes dans l’industrie culturelle au travers de l’explication filmographique de M. Berton.

Les prises de paroles ont été multiples et complémentaires, laissant peu de place aux questions du public. Néanmoins, ce dernier s’est vu repartir avec un autographe et un bagage de connaissances qui, ne pourra que faciliter la lecture de l’essai et qui, peut-être, donnera la possibilité de « réinventer l’amour ».

Notes

1 Charles Veillon, 7 avril 2022, Université de Lausanne.

2 Francesco Panese, Modérateur de la discussion, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, Faculté de Biologie Et Médecines, UNIL, Membre du jury Prix de l’Essai Européen.

3 Éléonore Lépinard, Professeure au Centre en Études genre, Intersectionnalité et mouvements féminisme, Spécialistes des quotas dans le monde du travail, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, l’UNIL.

4 Delphine Gardey, Professeure en histoire contemporaine, Institut des Études Genre, Sciences et techniques comme façonnage des corps, UNIGE.

5 Ilana Eloit, Centre en Études genre, Faculté des Sciences Sociales Et Politiques, Spécialiste des théorie Queer et Féministes, Socio histoire des mobilisations, Membre de la plateforme inter facultaire en étude genre (PlaGe), UNIL.

6 Carole Clair, Médecin, Faculté de Biologie Et De Médecine, Professeure à l’unité de Santé et Genre, UNIL.

7 Véronique Boillet, Juriste, Faculté de Droit, Professeure au centre Des Sciences Criminelles Et D’administration Publique, Co-présidente de la plateforme inter facultaire en études genre (PlaGe), Droit et Pensée Féministes-Violence faite aux femmes, UNIL.

8 Mireille Berton, Maitre d’enseignement et de recherche, Section d’histoire et esthétique du cinéma, Faculté des Lettres, Intérêt pour séries télévisé, UNIL.

9 M. Chollet, 7 avril 2022, Université de Lausanne.

10 M. Chollet, 7 avril 2022.

Références

David, E. (s. d.). Mona Chollet reçoit le 44e Prix Européen de l’Essai pour son livre [Communiqué de presse]. https://fondation-veillon.ch/storage/Dossier-presse_Mona_Chollet_PrixEuropeenEssai.pdf

Autres ressources

UNIL [Unil Université de Lausanne]. (2022, 8 avril). Rencontre avec Mona Chollet – 44e Prix Européen de l’Essai – Fondation Charles Veillon [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=ZZ8RVLp7nHk

Prix Européen de l’Essai – European Essay Prize. (s. d.). fondation Veillon [Site internet]. Consulté le 24 mars 2022, à l’adresse https://fondation-veillon.ch

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceAlessia D’Amario, étudiante en Bachelor
Contactalessia.damario@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin et Estelle Rothlisberger

© Illustration : Katerina Holmes, Pexels

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Comptes-rendus

« Le coeur sur la table » : à l’écoute de la révolution romantique

Par Hermance Chanel

Après Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon nous conquiert une fois de plus grâce à son nouveau podcast : Le coeur sur la table, tous deux produits par Binge Audio. Dès septembre 2021, de nouveaux épisodes viendront succéder aux 9 premiers, complétant ainsi la première saison.

La révolution de l’amour     

Victoire Tuaillon nous transporte dans la réflexion de la « révolution romantique » qui est, selon elle, en train de se produire. Cette révolution romantique, intimement liée aux luttes féministes, nous permet de (re)découvrir le sentiment amoureux inscrit dans notre vie de tous les jours, dans différents types de relations, et non uniquement cantonné à nos relations de couple.

La révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Cette révolution nous permet de penser l’amour de manière politique, par exemple en réfléchissant à la question du mariage homosexuel, dont il est question pour les prochaines votations en Suisse. Ainsi, la révolution romantique transforme la manière dont nous nous aimons et permet ainsi d’obtenir des relations plus égalitaires. 

Chaque épisode se focalise sur une thématique, abordant notamment les normes dans les couples et les rôles différenciés entre femmes et hommes, les différentes formes de relations, la socialisation genrée, les mythes amoureux, l’influence de la famille dans notre perception et compréhension de l’amour, le rapport au corps, le soin apporté ou non à la relation, etc. Tuaillon retrace ainsi le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. La société sortirait donc petit à petit de la binarité étouffante et contraignante auquel elle s’accroche tant. 

Cette émission, en plus de nous amener à réfléchir à l’amour et aux relations amoureuses, encourage les auditeur·ice·s à une introspection sur les liaisons qu’ils et elles ont déjà entrepris ou sont en train de vivre. Elle permet d’aborder des thèmes trop peu discutés et trop souvent ignorés à l’instar du consentement, de la différence entre séduction et harcèlement, de la monogamie, etc. Même si les épisodes ne durent qu’entre 20 et 60 minutes, ils suscitent pourtant une réflexion pouvant ensuite être approfondie avec les ressources complémentaires proposées sur le site de Binge Audio, comme l’ouvrage de bell hooks intitulé Tout le monde peut être féministe. De plus, cette émission constitue une bonne porte d’entrée pour entamer des discussions avec nos proches, nos ami·e·s et nos amoureux·euses.

©Binge.audio, Le coeur sur la table

Des dialogues, des positionnements et des expériences

Une fois de plus, Tuaillon nous transporte dans son propre univers avec une musique de fond électro très entrainante. En outre, les épisodes sont rythmés par une voix off acérée, traduisant le dialogue interne de la journaliste, amenant à la fois une touche très personnelle à l’expérience tout en éclairant l’expérience collective. Dès le premier épisode, Tuaillon explique adorer être amoureuse et que ce sentiment occupe une grande place dans sa vie. Elle partage ses réflexions et interrogations, ses propres expériences amoureuses, ce qui amène une véritable complicité avec ses auditeur·ice·s, tout en situant ses propos au regard de ses caractéristiques sociales – elle se définit comme femme, cisgenre, blanche et hétérosexuelle. 

Tuaillon retrace le sentiment amoureux à travers les époques mais aussi à travers les phases de vie en partant de l’enfance pour arriver jusqu’à l’âge adulte. Les frontières entre la sexualité et l’intimité, les relations amoureuses et les relations amicales, les « plans culs » et les relations de couples, sont selon elle, en plein questionnement et réamménagement. 

Victoire Tuaillon propose dans cette émission d’analyser l’amour comme un fait social, d’un point de vue politique et non pas individuel. Pour cela, elle base ses recherches sur de nombreux livres, essais et groupes de paroles, amenant d’une part des connaissances concrètes et scientifiques et d’autre part, des témoignages plus personnels, tout aussi pertinents. Les groupes de paroles apportent des points de vue nuancés, avec des individus aux positionnements de genre, de race, d’âge, de classe, d’orientation sexuelle différents. 

Pour compléter ce dialogue intérieur et les échanges collectifs, chaque épisode accueille des expert·e·s, amenant ainsi une diversité de points de vue. Les interviewé·e·s parlent à partir d’une perspective sociologique, mais aussi psychologique, philosophique, linguistique, féministe ou politique. Au fur et à mesure des épisodes, de nombreuses sources sont citées démontrant ainsi l’immense travail de recherche que la journaliste a entrepris pour réaliser ce podcast. 

De l’expérience individuelle à l’épreuve collective

            Toutefois, en écoutant ce podcast, il est possible de ressentir une vague de démoralisation s’abattre sur l’auditeur·ice : comment construire des relations saines dans ce monde hétéronormatif et patriarcal ? Victoire Tuaillon est également passée par cette douloureuse prise de conscience et met en lumière les aspects positifs de cette déconstruction du sentiment amoureux, nous offrant des ébauches de solutions. En effet, se rendre compte des contraintes qui nous entourent permet ensuite de s’en libérer progressivement pour commencer à vivre de nouvelles relations, en espérant que celles-ci soient plus harmonieuses. 

Et puis, si vous n’aimez pas les podcasts audios pour une quelconque raison, il sera possible de retrouver Le coeur sur la table sous forme de livre à partir du 13 octobre 2021 ! De notre côté, nous nous réjouissons de la suite de la saison. 

Episodes à retenir : conseils d’écoute

Prologue : C’est une amoureuse qui vous parle.

Dans ce prologue, Tuaillon explique pourquoi elle a décidé de créer un podcast sur l’amour et les relations. Elle casse les clichés sur cette thématique pour entreprendre une analyse scientifique. Elle explique aussi que l’amour est un sujet important et qu’il faut le comprendre d’un point de vue politique et non pas individuel. 

Épisode 2 : Le plan cul et la vieille fille à chats.

Dans cet épisode, Tuaillon parle du célibat et de la place prépondérante qu’occupe le couple dans notre société. À travers différents témoignages, elle explore les autres manières de s’épanouir sentimentalement, que cela soit dans une relation amoureuse ou dans une relation amicale, et ce que ce type de relations a à nous offrir. 

Épisode 6 : Le chasseur et la proie.

Dans cet épisode, Tuaillon démontre la confusion qu’il y a entre séduction et harcèlement en prenant l’exemple d’un « coach en séduction ». On décortique ainsi les relations hommes-femmes en abordant des thèmes comme la friendzone et la fuckzone. Le thème de l’amitié est aussi traité à travers différents témoignages. 

Épisode 8 : Devenir chèvre. 

Dans cet épisode, Victoire Tuaillon traite du rapport au corps et des défis rencontrés pour accepter son propre corps. Elle montre comment notre corps influence notre vie quotidienne et nos relations avec les autres.

Autres ressources

Binge Audio. (s.d.). Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio

hooks, bell. (2020). Tout le monde peut être féministe. Paris, France : Divergences.

Tuaillon, V. (à paraître). Le coeur sur la table. Paris, France : Binge Audio.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Plateformes Disponible sur toutes les applications de podcast, Spotify, Youtube, etc. et sur le site de Binge.audio
Autrice de l’articleHermance Chanel, étudiante en Bachelor
Contacthermance.chanel@unil.ch

© Visuel du podcast Le coeur sur la table, Binge audio.