


Si l’on constate une différence entre les goûts et les pratiques culturelles des hommes et des femmes, cette différence n’a pourtant rien d’inné. Elle découle majoritairement d’un apprentissage constant durant l’enfance, appelé la socialisation culturelle genrée, c’est-à-dire « la formation de ses connaissances, de ses habitudes et de ses goûts dans le domaine de la culture » (Court et Henri-Panabière, 2012, p.6).

En adoptant la vision d’Octobre nous pouvons identifier quatre acteurs centraux de la socialisation culturelle genrée durant l’enfance : les parents, la fratrie, les pairs et l’école.
Aujourd’hui, les situations de socialisation se complexifient. Selon Octobre et al., nous assistons notamment à une multiplication des acteurs de la socialisation, liée à des modifications de la sphère familiale. On constate également une baisse de l’influence des parents durant la socialisation et une augmentation de celle des pairs. En adoptant la vision d’Octobre nous pouvons identifier quatre acteurs centraux de la socialisation culturelle genrée durant l’enfance : les parents, la fratrie, les pairs et l’école.
Le premier acteur de cette socialisation, et traditionnellement le plus étudié, ce sont les parents. Ceux-ci ont longtemps été considérés comme l’acteur principal et le plus influent au niveau culturel et genré. Pour Octobre la socialisation culturelle genrée issue des parents s’appuie sur trois mécanismes de l’assignation sexuée ; la représentation des sexes, le sexe des objets culturels et l’éducation implicite et explicite. Les représentations correspondent aux caractères que les parents associent à leurs enfants selon leur genre, et ainsi aux activités qu’ils tendront à leur proposer. Par exemple, les parents ont tendance à décrire leurs filles comme « calmes » et « créatives », et leurs garçons comme « énergique » et « combatif » et les inscriront à des activités qu’ils estiment correspondre à ces représentations. Le sexe des objets culturels, quant à lui, définit la catégorisation des pratiques culturelles selon les genres en fonction de l’usage réel de l’objet, mais aussi des modes de représentation de soi. Par exemple les loisirs créatifs, tels que le dessin et la peinture sont perçus comme typiquement « féminins ». Enfin le sexe de l’éducation implicite et explicite entre lui aussi en jeu à travers trois logiques ; la catégorisation du registre éducatif, la catégorisation sexuée de la pratique et le sexe du pratiquant. L’éducation explicite correspondant à ce que les parents veulent consciemment transmettre à leurs enfants et l’éducation implicite correspondant à l’idée d’imprégnation, c’est-à-dire d’imitation de la part de l’enfant de son parent sans forcément que le parent et l’enfant en aient conscience. Ces trois registres fonctionnent différemment en fonction des genres, mais également en fonction d’autres variables, notamment le milieu social et l’âge des individus.

Qu’en est-il de la fratrie ? Ses membres ont trois rôles centraux ; ils sont supports de transmission passif, intermédiaires entre parents et copains et acteurs de la construction des goûts des individus.
Selon Octobre et Berthomier la fratrie représente un intermédiaire dans le temps entre les parents et les copains. Ses membres ont trois rôles centraux ; ils sont supports de transmission passif, intermédiaires entre parents et copains et acteurs de la construction des goûts des individus. Et ceci se déroule à travers deux pratiques ; l’initiation aux pratiques culturelles et l’accompagnement aux pratiques culturelles, par exemple lors de sorties au cinéma. Cependant, à ces pratiques nous pouvons ajouter les sanctions symboliques. Ainsi, la fratrie peut encourager ou au contraire décourager une pratique en fonction de ses critiques, son admiration ou ses moqueries. De même Court et Henri-Panabière reviennent à l’idée d’imprégnation déjà évoquée plus haut en rapport avec les parents. Le genre entre évidemment en compte lorsqu’il s’agit du contenu de la socialisation, et ceci même si elle est faite par la fratrie, le sexe des objets culturels et la représentation des sexes restent importants. De même, le genre de la fratrie est très important ainsi que son âge, la différence d’âge entre ses membres et la position de l’individu dans la fratrie. Enfin, le genre de celui auquel on s’identifie dans l’éducation implicite et de celui qui éduque dans l’éducation explicite a une grande importance sur la transmission genrée.
Passons maintenant au groupe des pairs. Avec l’arrivée dans l’adolescence, les pairs prennent beaucoup d’importance au niveau de la socialisation culturelle. Leur influence est plus grande en matière d’activités en amateur hors de la maison et donc du cercle familial. Au niveau du genre, les filles ont plus tendance à partager leur avis, leurs goûts, à se conseiller des choses, elles sont plus réceptives que les garçons. Selon Court et Henri-Panabière la socialisation entre pairs fonctionne de manière semblable à la socialisation fraternelle « Au final, nos observations sur la socialisation fraternelle convergent donc avec ces résultats [ceux de Renard, 2011] sur la socialisation amicale » (2012, p.14).
Enfin, il reste à parler de l’influence de l’école en matière de socialisation culturelle genrée. L’école a pour avantage de permettre une grande démocratisation de l’accès à la culture dite légitime, notamment à travers des visites de musées, cependant elle est de ce fait associée à cette culture légitime. Cette association peut être défavorable à cette culture. En effet, durant le début de l’adolescence certains jeunes se détachent de l’école et la critiquent. Ainsi, la culture légitime pâtit de son association avec celle-ci. Cependant, ces éléments divergent en fonction des genres, les filles auront plus tendance à accepter l’école, à y être réceptives et donc plus positives dans leur rapport à la culture légitime. Les garçons par contre se retrouvent plus souvent dans le rôle de critiques de l’école, et ainsi leur rapport à la culture légitime se détériore fortement.
En conclusion, le genre est une variable dominante dans la socialisation culturelle durant l’enfance et ainsi influence les pratiques culturelles à l’âge adulte. Il s’ajoute en ce sens à d’autres variables importantes de la socialisation telle que la classe sociale par exemple. Il est important de se rappeler que la socialisation culturelle durant l’enfance est le résultat de l’influence de divers acteurs, non seulement issus de la famille, mais également extérieurs à celle-ci.

Ces assignations ne sont pas définitives et absolues, les enfants ont des stratégies et des moyens afin d’arbitrer ce qu’ils désirent ou non retenir.
Enfin, notons que comme le mentionnent Court et Henri Panabière, les enfants sont amenés à procéder à des articulations des différentes socialisations. Ainsi, plusieurs aménagements sont possibles, allant du fait de privilégier l’une ou l’autre des socialisations en cas de contradiction, à un effet de renforcement dans le cas contraire. Ces assignations ne sont pas définitives et absolues, les enfants ont des stratégies et des moyens afin d’arbitrer ce qu’ils désirent de retenir ou non des diverses influences qui pèsent sur eux. Ce ne sont pas des pages blanches sans aucune volonté sur lesquelles les acteurs de la socialisation peuvent inscrire ce qu’ils désirent. Octobre et al. précisent que ces arbitrages se font différemment en fonction du genre, les filles auraient ainsi plus tendance au renforcement, tandis que les garçons fonctionneraient par substitution. De même, le contenu et les manières d’influencer sont différents en fonction du genre du récipient. Cependant, elle constate une tolérance plus grande à l’égard des filles que des garçons pour les pratiques culturelles. Une fille pratiquant les jeux vidéo est acceptée plus facilement qu’un garçon pratiquant la danse classique par exemple.
Court M. et Henri-Panabière G. (2012). La socialisation culturelle au sein de la famille : le rôle des frères et sœurs. Revue française de pédagogie, 179, 5-16.
Octobre S. et al. (2011). La diversification des formes de la transmission culturelle : quelques éléments de réflexion à partir d’une enquête longitudinales sur les pratiques culturelles des adolescents. Recherches familiales, 1(8), 71-80.
Octobre S. (2011). Du féminin et du masculin, Genre et trajectoires culturelles. Réseaux, 4(168-169), 23-57.
Octobre S. (2010). La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille. Cahiers du genre, 2(49), 55-76.Octobre S. & Berthomier N. (2012). Socialisation et pratiques culturelles des frères et sœurs. Informations sociales, 5(173), 49-58.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Marie Reynard, étudiante en Master en sciences sociales |
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En 2017, Swissuniversities proclame son ambition de rendre l’ensemble des publications scientifiques financées par les pouvoirs publics accessible en Open Access, c’est-à-dire en accès libre et gratuit. Cette mesure vise alors à s’aligner sur les mouvements de libre accès déjà en cours au niveau européen, visant ainsi à améliorer l’exploitation des connaissances issues de recherches publiques en promouvant un accès libre et sans restriction, notamment grâce à la digitalisation.
Dès leurs origines au XVIIIe siècle, les revues savantes se sont retrouvées face au dilemme de la marchandisation impliquant de prendre en charge les coûts d’imprimerie, amortis par un système d’abonnement. Dès lors, selon le schéma classique des différents types de biens économiques (c.f. encadré), les publications scientifiques s’apparentent à des biens de clubs, dans la mesure où il s’agit de biens publics non rivaux, mais rendus excluables, car réservés à celles et ceux ayant les moyens d’y accéder.
Ostrom E. et Ostrom V. (1977) présentent un schéma classique des différents types de biens économiques, qui mesure l’exclusion et la rivalité d’un bien :

C’est avec la démocratisation d’internet que la notion d’Open Access voit le jour dans les années 19901, poussée par les modèles de communauté comme ArXiv (projet d’archives ouvertes pour la recherche) ou encore la mention Creative Common qui permet à l’auteur·e d’accorder certains droits de réutilisation ou de modification, traduisant la volonté de construire des espaces de partage en dehors des sphères commerciales. Fort de son succès dans les années 1990, la petite communauté d’ArXiv lance un appel à l’harmonisation et à la généralisation des archives ouvertes qui se formalisera en 2002 avec l’Initiative de Budapest qui recommande la création de revues entièrement en libre accès. Dès 2012, diverses mesures étatiques européennes et nord-américaines viendront encourager le libre accès aux résultats des recherches scientifiques financées par l’État. Ces nouvelles publications digitales sont alors pensées non pas comme des biens publics, mais comme des biens communs, et plus précisément des communs de la connaissance1,2.

La publication en Open Access permet aux chercheur·es de conserver les droits de leurs ouvrages et de réparer une iniquité, en revendiquant à toutes et tous l’accès aux résultats des recherches.
Cet article interroge les enjeux terminologiques à parler de bien communs plutôt que de biens publics, alors même que la production de ces biens (la recherche et ses résultats) est financée par l’État et non par des communautés de scientifiques autofinancés. L’exposé suivant présente un extrait de la littérature en sciences humaines et sociales qui rend compte d’enjeux légaux, économiques et idéologiques mettant en perspective la notion de commun dans l’Open Access.
Les communs ont pour origine la gestion des terres européennes « communes » avant la fin du Moyen-Âge. Dès le XVIIIe, la gestion de ces terres est contestée par les autorités publiques et la plupart deviennent des propriétés privées ou publiques. En Angleterre, le terme d’enclosure définit cette appropriation de biens communs par le marché ou par l’État. Ces enclosures seront présentées comme rationnelles et nécessaires par le biologiste Garrett J. Hardin. Il présente la « Tragédie des biens communs », stipulant que sans le contrôle du marché ou de l’État, toute ressource librement accessible est amenée à disparaitre, car l’être humain serait naturellement poussé à la surexploitation des ressources3.
Cette publication crée alors un intérêt dans la recherche sur les communs, à laquelle Elinor Ostrom consacrera une partie de sa carrière. En effet, elle mobilise des données anthropologiques pour montrer qu’il existe des gestions communes et négociées qui permettent le partage et la préservation des ressources4. Elle permet ainsi de montrer que l’exploitation des communs ne mène pas inéluctablement à leur fin ; la diversité des arrangements mis au point par des communautés locales permet leur gestion sans avoir recours à l’appropriation privée ou à l’intervention centralisée de l’État. Cette gestion nécessite le respect de règles communes et évolutives, qui garantissent la reconnaissance du droit à gérer des communs sans intervention extérieure. Ainsi, les communs sont définis comme instables, porteurs de liens sociaux et de constructions collectives, mais également constamment en danger d’enclosure1,4.
À la fin du XXe siècle, les communs sont mobilisés pour penser la démocratisation d’internet, pensée alors comme un réseau qui évolue en transparence et de manière ouverte aux usager·ères. Malgré le fait que l’accès à internet soit privé (appareil, serveurs et réseaux), ce sont les protocoles qui font fonctionner ensemble ces éléments privés afin d’offrir le commun d’internet. En effet, un document, un logiciel, une image ou encore un son peut être mis en ligne et accessible à tous en devenant ainsi une ressource gérée collectivement. Comme tous les communs, ces nouveaux biens sont alors en proie aux enclosures, car le web amplifierait les risques d’appropriations, avec par exemple des blocages écosystémiques, juridiques, techniques, communautaires, attentionnels ou encore en ce qui concerne la durée d’accès.
C’est dans cette perspective que les connaissances, dans la suite des travaux d’Ostrom, sont également pensées comme des biens communs. Charlotte Hess envisage ainsi les connaissances scientifiques comme des biens communs : malgré le fait qu’elles ne soient pas rivales (les connaissances ne sont pas soustractives, mais cumulatives), les modèles décrivant les conditions de fonctionnement des biens communs peuvent s’appliquer à la connaissance, notamment en raison de sa vulnérabilité face aux enclosures2. La volonté d’employer le terme de communs de la connaissance relève ainsi d’une dimension militante et défensive face aux risques d’enclosure, mais également face à l’inaction de l’État.
La « société de la connaissance » (p. 29) définit1 chaque élément de la nature comme porteur de connaissances. La gestion commune de notre environnement se base ainsi sur l’usage des savoirs, qu’ils concernent par exemple l’agriculture ou la médecine. Depuis le XVIIIe siècle, la production et l’accumulation des savoirs ont été centrales dans le développement économique et social de nos sociétés. Le sociologue Xavier Landes propose d’identifier trois types de bénéfices qu’apportent les connaissances aux développements : les bénéfices matériels permettent d’accroître l’efficience industrielle et d’améliorer les conditions de vie, les bénéfices sociopolitiques permettent l’empowerment des citoyen·nes, et finalement, les bénéfices « distants » permettent une amélioration des débats publics et des décisions politiques5 (p.72-4).
Les connaissances pensées comme des biens communs permettent donc de rendre visible la menace d’enclosures sur les bénéfices apportés par les connaissances, notamment à cause des nouvelles formes de diffusion numériques du savoir. Certain·es auteur·es dénoncent également le glissement entre la pleine propriété d’une œuvre physique et la licence d’usage numérique qui applique une logique de contrôle et de verrouillage. Cela peut alors engendrer une « tragédie des anti-communs », c’est-à-dire un manque à gagner social dû à la sous-utilisation d’une ressource dont l’accès serait trop verrouillé. Ces éléments mettent en perspective la vulnérabilité et la susceptibilité d’appropriation des communs de la connaissance face aux enclosures numériques, légitimant ainsi leur statut de biens communs2.
Le second mouvement d’enclosures contemporain décrit par James Boyle touche de nombreuses conceptions de la propriété intellectuelle. Bien que les publications scientifiques soient des biens publics dont l’État assure le financement de leur production, leur vulnérabilité face aux enclosures les définit comme des biens communs. Cela permet non seulement d’attirer l’attention sur les risques d’appropriations privées du savoir, mais également d’identifier une résonnance militante pour une conception anticapitaliste du partage des connaissances.

James Boyle identifie un second mouvement d’enclosure traduit par l’extension continue des droits de propriété intellectuelle qui serait alors amplifié par la démocratisation d’internet et de la digitalisation.
Pour contrer l’enclosure des droits d’accès à ces biens publics, l’Open Access concrétise la volonté de rendre les connaissances issues de la recherche accessibles à toutes et tous. Ce mouvement est alors suivi de près par l’Open Data Base Licence qui vise à garantir l’ouverture et l’usage d’extraits de bases de données pour inciter le développement de recherches participatives et ainsi améliorer l’efficience de la recherche grâce au partage des données. La notion de biens communs traduit cette évolution dans l’organisation académique, car « parler de communs, bien au-delà des ressources considérées, c’est avant tout parler d’une forme d’organisation sociale, d’arrangements institutionnels, de construction collective, d’autogestion et, bien évidemment, de partage et donc d’une nouvelle relation à l’autre. »1 (p. 16). En pleine mutation, les formes d’organisation des publications scientifiques permettent ainsi de repenser la place des connaissances produites dans nos sociétés.
1Le Crosnier H. (2018). « Une introduction aux communs de la connaissance. » tic&société, 12(1), pp. 14-41. https ://journals.openedition.org/ticetsociete/2481
2Hess C. (2011). « Inscrire les biens communs de la connaissance dans les priorités de recherche. » In Vecam (Eds). Libres savoirs : Les biens communs de la connaissance. CF éditions, pp. 33-55. http ://www.sietmanagement.fr/wp-content/uploads/2016/04/Vecam.pdf
3Hardin G. (1968). « The Tragedy of The Commons. » Science, 162, pp. 1243-8. https ://science.sciencemag.org/content/162/3859/1243.full
4Ostrom E. (1990). Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action. New York : Cambridge University Press.
5Landes X. (2014). « Les enjeux normatifs et politiques de la diffusion de la recherche. » Revue européenne des sciences sociales, 52(1), pp. 65-92. https ://journals.openedition.org/ress/2663
Swissuniversities : communiqué de presse du 01.02.2017 : https ://www.swissuniversities.ch/fr/organisation/documentation/communiques-de-presse/eine-nationale-strategie-fuer-open-access-der-offenen-publikation-von-wissenschaftlichen-artikeln-1-2
Initiative de Budapest du 14.02.2002 : https ://www.budapestopenaccessinitiative.org/read
FNS : Publier en Open Access : https://www.snf.ch/fr/leFNS/points-de-vue-politique-de-recherche/open-access/Pages/default.aspx
| Pour citer cet article : | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Auteur | David Comte, étudiant de Master en sciences sociales |
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| Enseignement | Atelier Biens publics locaux et globaux Anne-Christine Trémon et Loeva La Ragione |
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Les déchets étant res nullius entraînent un manque de clarté dans les droits de propriété et provoquent des conflits entre les acteurs revendiquant leur droit sur les déchets. Cependant, les interactions sociales découlant des déchets peuvent aussi être positives. C’est ce que montre notre recherche sur le compostage, la transformation de déchets organiques en compost, par des acteur·trice·s locaux. Ces acteur·ice·s entrent-ils dans un conflit d’appropriation du compost ? Comment le compost participe-t-il à la création d’une communauté partageant des valeurs et des pratiques de mise en commun ?
Nous avons effectué des entretiens et des observations sur deux sites de compostage de proximité : la Villa Freundler et le site de Bernex Saule, dans le canton de Genève.
Notre enquête de terrain débouche sur plusieurs constats. Le premier concerne la réalisation du compost qui comporte deux phases. Le premier consiste à réaliser un stock de déchets organiques grâce à la participation des membres du site. Lorsque le stock a terminé sa maturation, les participant·es se retrouvent avec du compost. Ce dernier peut être caractérisé5 comme une “unité de ressource” (p. 30) dont les individus s’approprient ou utilisent le système de ressource.
Le deuxième concerne les manières d’éviter les conflits d’appropriation. L’accès au compost de proximité n’est pas restreint, car le lieu n’est pas fermé ou surveillé. Cependant, il est limité dans le temps, car il faut respecter le processus biologique du compost (fermentation et maturation). Sa quantité varie selon la masse de déchets organiques déposée dans le bac à décomposition. D’autre part, nous observons des règles mises en place ou en voie d’élaboration autour du compost.
Common pool ressources et “appropriateur” chez Elinor Ostrom5
Le terme de common pool ressources fait référence à un système de ressources naturelles ou artificielles suffisamment important pour qu’il soit coûteux (mais pas impossible) d’exclure les bénéficiaires potentiels des avantages de son utilisation.
Les appropriateur·trice·s sont les acteur·trice·s faisant partie du processus réel d’appropriation des unités de ressources du CPR. Le processus peut être entrepris par plusieurs appropriateur·trice·s simultanément ou séquentiellement.
En effet, sur le site de la Villa Freundler, le responsable nous explique que les participant·es peuvent avoir accès au compost si les jardinier.e.s se sont déjà servis du compost pour leur potager. Une membre du site de Bernex nous fit part que son groupe réfléchit à la mise en place d’une hiérarchie des droits d’’accès au compost :
“Principalement, ça irait pour l’extérieur, (…) mais (…) il y aurait une priorité qui serait donnée à ceux qui y participent. (…) s’il en reste, les autres pourront le prendre.”
(Simone1, 12 mai 2021)
Cette réflexion autour de la mise en place de règles d’appropriation autour du compost détermine l’ordre d’accès de ce dernier. Les premiers servis sont les jardinier·ères pour l’entretien des jardins communs (“extérieur”), ensuite l’accès est donné aux participant.e.s et le reste rendu accessible à tous·tes.

Ainsi ce groupe mène une réflexion sur la conception de règles opérationnelles qui vont affecter5 “directement les décisions quotidiennes prises par les appropriateur·strice·s concernant le moment, le lieu et la manière de retirer des unités de ressources (…)” (p. 52). Ces règles vont permettre de contrôler les appropriateurs·trice·s du compost lors de sa récupération et d’éviter une pénurie pour les jardinier·e·s. Cependant, ces règles ne semblent pas être les seules raisons évitant les conflits autours du compost.
La pratique du compostage se caractérise donc par des règles spécifiques en matière de gestion par les appropriateurs·trice·s, et elle possède un autre aspect lié à la création de communauté autour du compost. En effet, le compost pourrait, en tant que bien commun, contribuer au renforcement social et culturel des communautés. Comment se manifeste donc cet aspect ?
Nous avons réalisé que l’aspect social pouvait se trouver dans le caractère local du compostage de proximité.
« Et puis on a pas besoin de les envoyer à des kilomètres, mais si on les (les déchets) gardent dans nos quartiers, ils peuvent contribuer à fertiliser les sols et puis voilà, être valorisés sur place. »
(Jean1, 16 avril 2021)
Ainsi ces acteur·trice·s favorisent une pratique de compostage local qui permet de contribuer à une revalorisation des déchets. Leurs pratiques sont une forme de commoning, c’est-à-dire des pratiques de mise en commun et de gestion commune des ressources, par lesquelles les membres de ces communautés de compostage tissent des liens (voir encadré). Les composteur·ices ont la possibilité de renforcer leurs liens sociaux grâce à cette pratique de proximité qui les rapprochent entre eux :
« On doit faire ce petit chemin pour arriver au compost, on y va avec les enfants, ils aiment bien ça aussi… Et puis, c’est vrai, on se retrouve autour du truc, et puis on fait tous attention, parce qu’on partage ce lieu, C’est rigolo, il y a un côté ludique… »
(Simone, 12 avril 2021)
L’acte de composter donne la possibilité aux individus de se réunir, de partager des moments et par ce biais de créer un sentiment de communauté, ce qui rejoint également les idées d’Harvey (2012) dans sa définition des pratiques de mises en commun (commoning).
En effet, Simone explique qu’elle partage ce moment avec ses enfants et qu’elle se retrouve avec ces voisins autour du compostage. Ce lieu de compostage peut également se définir comme une propriété commune détenue par une communauté3. Dans les termes “faire attention parce qu’on partage ce lieu” (p. 4) nous décelons des obligations morales afin que les acteurs collaborent mutuellement pour la préservation du compost2.
Le concept de Commoning
Développé par David Harvey, le commoning se définit comme les pratiques concrètes de mise en commun, où les acteur·trice·s sociaux s’engagent pour produire, reproduire et donner du sens aux biens communs. Ainsi, les individus sont insérés dans la création des biens communs au travers de leurs pratiques communes4. Les communs sociaux se définissent ici comme la mise en commun de règles sociales que mettent en place les acteur·trice·s dans la pratique du compostage.
Les règles sur lesquelles s’accordent les participant·es, telle que de ne pas jeter des produits carnés dans les bacs de décomposition, leurs permettent de maintenir et préserver la ressource du compost.
Ainsi, nous avons pu mettre en lumière deux aspects importants autour de la réalisation du compost. Dans premier temps, nous avons analysé les règles mises en place par les membres des groupes pour éviter l’épuisement du compost et les problèmes appropriations. Dans un deuxième temps, nous avons pu constater que les activités quotidiennes et le caractère local lié à l’activité du compostage permettent le renforcement des liens sociaux entre les individus et par extension la création d’un sentiment de communauté et d’appartenance sociale des composteurs. Pour aller plus loin dans cette enquête, il aurait été intéressant d’interroger plusieurs groupes participants au compostage de proximité pour les suivre sur une plus longue période afin d’observer l’évolution et les différences dans des pratiques de mise en commun, des pratiques sociales et des adaptations des règles de gestion des ressources communes.
1Noms d’emprunt
2Bruun, M. H. (2015). Communities and the Commons: Open Access and Community Ownership of the Urban Commons. in Borch, Christian Kornberger. Urban Commons: Rethinking the City, 153-170.
3Feeny, D., Berkes, F., McCay, B.J. and Acheson, J.M. (1990) ‘The Tragedy of the Commons: Twenty-Two Years Later’, Human Ecology 18(1), 1–19.
4Harvey D. (2012). Rebel cities : from the right to the City to the urban revolution. Londres New York : Verso
5Ostrom, E. (2015). An Institutional Approach to the Study of Self-organization and Self-governance in CPR Situations. In Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action (Canto Classics, pp. 29-57). Cambridge: Cambridge University Press. doi:10.1017/CBO9781316423936.003
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| Autrices | Camille Métry et Orelia Kande, étudiantes en Master |
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| Enseignement | Atelier Bien publics locaux et globaux Anne-Christine Trémon et Loeva La Ragione |
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Alice Olivier est maîtresse de conférences en sociologie à l’académie de Lille, membre du centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économique et finalement chercheuse associée à l’Observatoire sociologique du changement à Sciences Po.
Dans le cadre du séminaire « introduction aux études critiques des masculinités », Alice Olivier a été invitée à présenter son travail de thèse traitant des parcours atypiques des hommes qui s’orientent vers des métiers dits féminins. Elle a plus particulièrement suivi des hommes en formation de sage-femme et d’assistant·e social·e. Son but est de suivre des individus ayant des trajectoires professionnelles atypiques afin de pouvoir isoler et observer les normes de genre présentes.
Alice Olivier commence la conférence en précisant ce qu’elle décrit comme formation dite féminine : une formation historiquement créée pour les femmes, dans laquelle elles sont actuellement en majorité, qui requiert des dispositions individuelles et des caractéristiques attribuées aux femmes (telle que la douceur ou l’empathie).

Mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivi présentent toujours de nombreux avantages dans ce contexte professionnel.
En suivant ces hommes, elle s’assure d’analyser les fonctionnements de l’ordre du genre en se plaçant de côté du dominant. En effet, les privilèges masculins sont présents en lieu mixtes et en contexte uniquement masculinisé, mais qu’en est-il lorsque les hommes se retrouvent en minorité numérique ? Sont-ils toujours bénéficiaires de privilèges ? La recherche d’Alice Olivier montre que mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivis possèdent souvent de nombreux avantages. Ils se matérialisent dans le milieu professionnel (une obtention facilitée à des stages, des projections valorisantes de la part de leurs collègues, une relation relativement individualisée avec les encadrants et une certaine bienveillance, voire une véritable valorisation à leur égards). Mais également dans le milieu estudiantin (surinvestissement dans les rôles de représentation, mis en avant dans la communication, perçus comme permettant d’enrichir les échanges).
Alice Olivier nous invite cependant à nuancer ces constats ; ces privilèges masculins sont soumis à certaines conditions. En effet, les hommes doivent apprendre à « jongler » entre des pratiques de genre plurielles pour avoir accès à tous ces privilèges. Dans ces métiers, l’on attend des hommes et dans certaines situations qu’ils marquent leur appartenance genrée, et dans d’autres qu’ils l’atténuent. Ils doivent donc s’adapter à une formation « féminine », par exemple en affichant un fort attachement au principe d’égalité de genre ou en faisant preuve de compétences socialement associées aux femmes – mais en continuant d’endosser une casquette « masculine ». Les hommes se positionnent différemment face à ce jonglage : certains l’apprivoisent plus que d’autres.
Dernièrement, la conférencière relève un phénomène qui illustre bien ce principe : la figure du « pédé ». Ce terme est populairement employé pour décrire un homosexuel ou un homme efféminé. Cette figure peut être incarnée par ces hommes en formation « féminine » comme un personnage de jeu pour marquer cette ambivalence, cette souplesse entre la féminité du métier et le genre de l’individu.

La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges.
Alice Olivier conclut en affirmant qu’il existe bien une hiérarchisation de genre, mais également une hiérarchisation interne au groupe des hommes en formation dite féminine. La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges. Elle souligne cependant l’importance d’étayer cette problématique de recherche avec des études supplémentaires, qui s’intéresseraient à d’autres aspects de la socialisation dont les hommes font preuve au cours de leur formation.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Oriane Lugeon, étudiante en Bachelor |
| Contact | orianne.lugeon@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
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Dans le cadre du cours d’« Introduction à l’étude critiques des masculinités » de l’Université de Lausanne, Mélanie Lallet, sociologue des médias et maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nantes, nous a présenté sa thèse de doctorat sur la thématique de la fabrique des masculinités dans les dessins animés. On entend par ce terme les différents processus sociaux, comme l’éducation, le monde professionnel et dans notre cas les figures héroïques, qui alimentent l’image d’un « vrai » homme, un idéal à atteindre. Au sein de sa thèse ainsi que lors de cette conférence, la sociologue a donc montré l’évolution de divers types de masculinités représentés ainsi que la surreprésentation des personnages masculins dans les dessins animés.
Au début de sa carrière académique, Mélanie Lallet avait pour intérêt les études genre ainsi que les études sur l’intersectionnalité. Toutefois, en tombant sur une étude ethnographique d’Éric Macé[1], dans laquelle il met à plat et décrit une journée entière de programme télévisés sur une même chaîne afin de montrer l’influence de l’audimat sur le type de programme diffusé, les travaux de Lallet vont prendre une nouvelle orientation. C’est ainsi qu’elle décide d’analyser les dessins animés au prisme des études genre, ce qui va la mener à étudier les types de masculinités qui y sont véhiculés ainsi que leur évolution dans le temps et à travers les réadaptations des émissions.
Se basant sur des dessins animés qu’elle divise en quatre périodes – 1957 à 1974, 1975 à 1989, 1990 à 2011, 2002 à 2014 – Mélanie Lallet présente l’évolution des masculinités mises en scène dans divers dessins animés choisis pour leur longévité (plus de 10 ans), et ayant fait l’objet d’au moins une réadaptation. Durant la première période, de 1957 à 1974, la chercheuse remarque que les dessins animés diffusent ce qu’elle décrit comme « une masculinité impériale » représentée par un homme blanc à prétention universelle. Ce type de masculinité savante et impériale est alors véhiculé par des personnages comme celui de Maestro dans Il était une fois l’Homme. Quelques années plus tard, dans la deuxième période allant de 1975 à 1989, c’est « l’homme héroïque », le capitaine Mendoza, qui prend le devant de la scène. Il est valorisé par la présence d’un personnage féminin, Zia, qu’il se fait le devoir de sauver dans Les Mystérieuses Cités D’or. Le modèle de genre y est alors très distinct puisqu’il est représenté par un homme courageux et généreux qui porte secours à une femme en danger, peu capable de se sortir elle-même de la situation. Entre 1990 et 2011, la sociologue observe l’arrivée de nouvelles thématiques incarnées par exemple par Candy dans Les Zinzins de l’Espace. Ce personnage « entre-genre/transgenre » est novateur dans le monde de l’animation. Toutefois, il montre une certaine retenue puisque sa masculinité subversive ne s’impose que sous couvert d’humour, aux côtés de héros aux attributs masculins plus forts et qui ne laissent, eux, pas de doute quant à leur identité de genre.

La présence d’héroïnes dans le monde des dessins animés ne sera accentuée véritablement qu’au début de 21e siècle.
Avec Totally Spies ou encore Code Lyoko, ces dessins animés présentent des personnages principaux féminins, qui mènent l’action et qui surmontent elles-mêmes les obstacles. Dans le cas de Code Lyoko, ce sont des modèles de genre très diversifiés qui vont être diffusés. On y voit alors des héroïnes intrépides comme timides aux côtés de héros certains timides et réservés et d’autres courageux. C’est une diversité alors plus représentative des modèles de genre existant dans nos sociétés qui y est véhiculée.

L’évolution présentée par Lallet lors de cette conférence montre l’impact des modèles de genre dans nos sociétés sur les différents dessins animés, ceux-ci grandement influencés et véhiculant à leur tour des masculinités et féminités populaires à leurs époques de diffusion.
A ce même titre, la chercheuse a également présenté un phénomène qu’elle a pu remarquer à travers ses travaux qu’elle nomme « l’effet 0% ». Les dessins animés que Lallet a décidé d’analyser, ayant tous été diffusés pendant au moins 10 ans selon ses critères de recherche, sont tous passés par des réadaptations. Cependant, et comme nous avons pu le voir, les personnages féminins des premières versions n’étaient que peu présents non seulement en nombre mais également en termes de rôles dans les émissions, et le propre d’une réadaptation est de reprendre l’univers mais également les personnages. Ainsi, les héroïnes, déjà peu présentes dans les premières versions, n’ont nullement pu augmenter leur présence à travers les réadaptations. Mélanie Lallet évoque alors l’effet 0% des reprises dans le sens où elle déplore la réadaptation des dessins animés, qui freine l’augmentation du nombre de personnages féminins, et ce parmi une foule de personnages masculins surreprésentés.
Une discussion enrichissante a suivi la présentation et plusieurs thématiques ont été abordées, dont l’une qui a porté sur la « Queerisation » – le fait de rendre queer, insister sur la fluidité de genre, par l’attribution de divers éléments genrés sur un même personnage résultant en une identité de genre ambiguë – des personnages représentant les « méchants » dans certains dessins animés Américains. Le personnage d’Ursula dans La Petite Sirène, inspiré par Divine, célèbre Drag Queen américaine des années 1970-1980, connue notamment pour ses rôles dans divers films de John Waters, a été cité comme exemple de ce phénomène[2].
Concernant l’animation française, l’évolution du personnage de Lucky Luke a également été discuté puisqu’il a vécu une grande transformation si l’on compare ses débuts relativement à la fin de la série. Au début présenté comme une personne que rien n’arrête, ne baissant jamais les bras et bravant n’importe quel obstacle, son caractère s’adoucit dans les derniers épisodes et c’est une masculinité plus douce, avec un personnage qui est moins dans la démonstration de force et à qui il arrive de douter lors de ses aventures, qui est présenté. Un autre personnage de Lucky Luke mettant en scène une « féminité masculine », c’est-à-dire un personnage présenté comme féminin aux téléspectateur·trice·s mais qui montre des caractéristiques physiques et comportementales plus masculines, Calamity Jane, a également connu une évolution au cours de la série. Cette héroïne parvient à redorer son image au point où les autres personnages féminins du dessin animé veulent lui ressembler. Nous laissant sur cette note d’espoir, Mélanie Lallet affirme que l’on peut voir dans certains dessins animés ce qu’elle considère comme un progrès, une réelle « évolution dans le fait de ne plus connoter négativement tout écart à la norme ».
[1] Macé, E. (2006). La société et son double : une journée ordinaire de télévision. Paris : Armand Colin.
[2] Machard, R. (2016). Divine, drag-queen trash et sublime, Le Monde. Récupéré de : https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/08/12/divine-dragqueen-trash-et-sublime_4981771_1655027.html, consulté le 7 juin 2021.
RTS, Les femmes ne tiennent qu’un tiers des rôles au cinéma. 21 juin 2021. Récupéré de : https://www.rts.ch/info/culture/cinema/12292271-les-femmes-ne-tiennent-quun-tiers-des-roles-au-cinema.html
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Lara Page, étudiante en Bachelor |
| Contact | lara.page@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Introduction à l’étude critiques des masculinités Josselin Tricou |
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« Un podcast à soi » est une série audio créée par Charlotte Bienaimé et produite par ARTE radio, chaîne appartenant à ARTE France. Le podcast a débuté en 2017 et parait depuis lors tous les premiers mercredis du mois. Bienaimé y traite de nombreux sujets différents, touchant entre autres le féminisme, l’intimité et les inégalités de genre. Dans chaque épisode, des expert·e·s de la thématique, mais aussi des individus lambdas sont invités pour discuter du sujet, partager leur témoignage et parler de leur expérience.
Le 5 juin 2019, le dix-huitième épisode de la série, intitulé « Sexualité des femmes, la révolution du plaisir » est sorti sur différentes plateformes de streaming. Dans cet épisode, Charlotte Bienaimé questionne l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’accès au plaisir sexuel. Ce fil rouge la conduit pendant une soixantaine de minutes à aborder différentes thématiques, telles que les différences entre la masturbation féminine et masculine, la manière dont la psychanalyse freudienne appréhende la sexualité des femmes, le clitoris, les relations sexuelles lesbiennes et la pénétration.

On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités changent petit à petit.
À travers plusieurs témoignages, la productrice présente la diversité des expériences personnelles de la sexualité. De plus, des intervenant·e·s spécialistes du sujet expliquent leur recherche et leur point de vue, amenant ainsi de l’expertise au podcast. En effet, cet épisode démontre que la sexualité n’est pas juste une affaire privée et taboue, mais qu’elle a aussi une dimension sociale : 18% des femmes disent s’être souvent ou parfois masturbées durant les douze derniers mois contre 40% des hommes. Cet écart étonnant est en partie expliqué par Nathalie Bajos, sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) : « La masturbation n’est pas encore socialement banalisée chez les femmes, elle est empreinte d’une certaine forme de stigmatisation car elle est déconnectée des enjeux reproductifs de la sexualité ». On remarque donc que des préjugés tenaces vis-à-vis de la sexualité des femmes perdurent encore à travers la socialisation des enfants et la manière dont ils sont éduqués, bien que les mentalités évoluent petit à petit.
Dans un second temps, Bienaimé étudie le cas des femmes lesbiennes et se rend compte que l’inégalité dans l’accès au plaisir ne se traduit pas de la même manière selon l’orientation sexuelle. En effet, une des invitées, Anne, explique que dans les relations lesbiennes qu’elle a vécues, sa partenaire et elle-même s’estimaient sur un même pied d’égalité, ce qu’elle ne ressentait que rarement lors de ses rapports hétérosexuels. Ce témoignage, parmi d’autres, souligne les inégalités intrinsèquement présentes dans les relations hétérosexuelles. En effet, les inégalités incorporées au cours de notre socialisation, mais également à travers les représentations et scripts culturels, se retrouvent par la suite dans nos relations hétérosexuelles. Entre témoignages, discussions, interludes littéraires et musicaux, Charlotte Bienaimé ébauche un débat passionnant à propos de la sexualité. Malheureusement, les thèmes ne peuvent pas être traités en profondeur en une soixante de minutes et ne sont donc qu’esquissés. Pour poursuivre son éducation en ce qui concerne ce type d’inégalités, Bienaimé propose de nombreuses sources d’informations complémentaires, par exemple : « Connais-toi toi-même : Guide d’auto-exploration du sexe féminin » écrit par Clarence Edgard-Rosa ou le livre intitulé « Jouissance Club : une cartographie du plaisir » rédigé et dessiné par Jüne Plã.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Hermance Chanel, étudiante en Bachelor |
| Contact | chanel.hermance@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
© Illustration : Anna Wanda Gogusey, Arte Radio
Alors que l’initiative « Anti-burqa » a été récemment adoptée en Suisse, il est important de se rappeler comment la « question » de l’islam s’y est implantée, au fil des années, comme thème politique majeur. Cet article se propose donc de présenter la façon dont des dérangements mineurs – ici les femmes portant le voile – sont érigés au rang de problèmes sociétaux. Nous verrons donc en quoi le voile représente un outil de stigmatisation au sens de Goffman, c’est-à-dire une « situation de l’individu que quelque chose disqualifie et empêche d’être pleinement accepté par la société » (Goffman 1975 : 7). De cette stigmatisation découle une exclusion sociale dont sont directement victimes les femmes voilées. Ainsi, sous couvert de défendre la laïcité ou les droits des femmes, une partie de la population est discriminée : « Il est vrai que certaines femmes sont forcées de porter le voile. Mais on ne peut pas, sous prétexte de lutter contre une injustice, en légitimer une autre ! » (cité par Chouder et al 2008 : 278). Ce phénomène, le concept d’intersectionnalité développé par Crenshaw permet d’en rendre compte, en exposant le double système d’oppression dont sont victimes les femmes voilées – dans ce cas le sexisme et le racisme.
En 2006, la motion « Port de la burqa » portée par Christophe Darbellay lance le débat national sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public en Suisse. Puis, en 2009, les Suisses acceptent une initiative populaire interdisant la construction de minarets1. Même si cette dernière n’est pas directement liée à la question du voile, elle présente bien le climat général qui entoure les questions autour l’Islam en Suisse. Cette initiative fera d’ailleurs l’objet d’un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Ensuite, toujours en 2009 et toujours par Monsieur Darbellay, l’interpellation « Port du voile et intégration » est déposée, puis de suite liquidée au Conseil Nation, sans même passer aux États. Depuis, plusieurs initiatives se sont succédées, sous différentes appellations, afin de limiter voire d’interdire le port du voile en Suisse. Il est intéressant de voir l’évolution dans le temps des arguments qui justifient ce type d’initiatives. Au départ, le lien direct avec l’islam était clairement assumé : le terme de voile, qui apparaissait au départ dans le titre des initiatives, a progressivement laissé place aux termes « cagoule », « dissimulation du visage » … Le rapport à l’islam ayant disparu de ces initiatives, leurs instigateurs ont peu à peu modifié leurs arguments. En effet, en janvier 2012, le discours justificatif de l’interdiction du voile s’est déjà étendu à « toute dissimulation du visage » : pour Oskar Freysinger, qui lance la motion « Bas les masques »2, « L’insécurité grandit dans nos rues, de plus en plus de personnes dissimulent leur visage derrière une cagoule, un masque ou un voile intégral. Cela rend l’identification de ces personnes impossible, un fait particulièrement ennuyeux en cas de violences, de contrôles d’identité, etc. » Un nouvel argument se dessine à ce moment, celui de l’oppression des femmes. Voyant que l’argument de la laïcité ne parvenait pas à convaincre et trahissait la teneur raciste de leurs initiatives, les instigateurs de ces dernières se sont tournés vers un argument plus universel, le droit des femmes. Il est pourtant intéressant de noter qu’à l’exception du sujet de l’islam, des hommes comme Oskar Freysinger, jusqu’alors plutôt connus pour leurs propos misogynes, ne semblent pas être de fervents défenseurs de la cause des femmes.
En France, Pierre Bourdieu écrit un texte en 1989 pour faire écho à l’affaire du voile de Creil datant de la même année. À cette époque, les enseignants d’un collège français exclurent trois élèves marocaines de leurs classes car elles n’avaient pas voulu retirer leurs voiles3. Cette affaire locale se transforme alors en affaire nationale, relevant principalement de la politique et de la laïcité. La droite française affirme que « C’est la civilisation islamique qui arrive. Après son installation sur le sol français, elle s’implante maintenant de façon symbolique par le port du tchador à l’école. » (Gaspard 2006) Un conflit d’origine régionale est ainsi utilisé comme prétexte « amalgame » pour appuyer des propos racistes, un cas particulier étant utilisé pour valider une idée générale. À ce propos, Pierre Bourdieu affirme que « […] les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente – faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? -, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable » (Bourdieu 2002 : 305). Il dénonce ici la puissante force de persuasion dont jouissent les figures les plus hautes de la société, sous prétexte qu’elles sont considérées comme « valides » et légitimes car elles font parties des grandes instances (politique, droit par exemple) et possèdent donc d’importants capitaux dans ces champs. Cette asymétrie s’est par exemple révélée en France juste avant le vote de la loi interdisant la dissimulation du visage dans les lieux publics4 (De Féo, 2016 ; 5). Cette force de persuasion prend place au sein de la doxa, la doctrine commune, bien que sa forme ne soit pas légiférée. De ce fait, pour ces personnes dites légitimes, des cas particuliers peuvent devenir des cas généraux et ils peuvent ainsi, par exemple, induire la doxa dans un sens ou dans un autre. Bien évidemment, ces personnes doivent être soutenues, et il s’agit donc pour elles de faire passer des dérangements mineurs (femmes qui portent le voile) comme des problèmes sociétaux, ce qui représente une forme de domination symbolique. La domination symbolique se retrouve donc même là où nous ne le soupçonnons pas au départ, même en Suisse où la démocratie semi-directe, devrait permettre d’aller dans l’intérêt du citoyen et de ne pas être un désavantage.
Les représentations sociales concernant le port du voile varient donc selon les points de vue, et ce même au sein de la communauté musulmane. Une conception reste cependant dominante au sein de cette dernière, celle du port du voile comme l’application d’un commandement divin, comme obéissance à la volonté divine : « Le corps est un « présent d’Allah » […] ; la préservation de la chair qui le constitue est une obligation religieuse, un devoir envers Dieu qui nous a créés à son image. » (Matri, 2014 ; 51). Cette mise en pratique des injonctions divines est fortement liée aux notions de gratification, de châtiment, et surtout d’honneur : en portant le voile, la femme musulmane, en plus de se soumettre à la volonté de Dieu, veille à surveiller son propre capital symbolique et par extension celui de sa famille (Jovelin, 2009 ; 113). Néanmoins, le port du voile n’est pas une obligation religieuse.
Rappelons que pour Bourdieu, le capital symbolique confère à tout acteur une certaine reconnaissance au sein de la société. Ainsi, l’enjeu de lutte principal dans le champ religieux relève de ce capital symbolique. Porter le voile devient alors un symbole de piété, de chasteté, et confère un capital plus important à celle qui s’y plie, lui permettant par extension de bénéficier d’une position plus ou moins élevée dans le champ en fonction du volume de ce dernier. Si certains affirment qu’il s’agit là d’une forme de violence symbolique exercée sur les femmes, et notamment sur leur sexualité, d’autres affirment que le port du voile est en réalité un outil d’émancipation. Premièrement parce qu’il permet l’acquisition d’un certain capital symbolique, mais également parce que dans la majorité des cas, le port du voile découle d’un geste purement volontaire. Il symbolise pour certaines un instrument de revendication d’une identité religieuse, une affirmation de leur statut de femme musulmane, et donc une sorte de revanche identitaire sur la société (de Féo, 2017 ; 1min13). Il peut aussi servir d’instrument d’émancipation par rapport au regard des autres, en particulier masculin. Le port du voile ne peut donc être résumé à une soumission à la volonté divine, et plutôt qu’outil de domination, il peut être envisagé comme un outil de libération. L’argument républicain quant à lui va à l’encontre de ses propres valeurs : bien que prônant un idéal de non-domination, il dissimule en réalité une position paternaliste dans laquelle on cherche à émanciper les femmes par la force. Ces valeurs républicaines peuvent s’aggraver, en punissant certaines de ces femmes (en leur refusant l’obtention de la nationalité par exemple) sous prétexte qu’elles sont en réalité des victimes (Policar, 2020).
Il est donc difficile de se positionner contre le voile au nom des principes humanistes et progressistes que sont la laïcité et le féminisme une fois ces mécanismes mis en lumière : « Toutes5 ont d’ailleurs entendu sensiblement les mêmes propos, qui peuvent se résumer à deux injonctions : « Retourne dans ton pays », et « Retourne dans ta cuisine ». Des propos qu’on peut difficilement qualifier autrement que de racistes et sexistes. » (Chouder et al 2008 : 325). Loin d’être laïques et féministes, les projets politiques abordés dans cet article sont racistes et sexistes, et représentent parfaitement les mécanismes des concepts de domination masculine et de violence symbolique développés par Pierre Bourdieu.
Il est important de noter que cet article ne vise de loin pas à nier l’existence de certaines formes de radicalisme perpétuées par une minorité de la population musulmane, ni de contester que des systèmes d’oppression existent en effet au sein de cette dernière. Mais il souhaite dénoncer la manière dont des comportements sociaux néfastes sont attribués à l’ensemble d’une communauté à partir de situations mineures, ce qui relève d’une politique « amalgamante » qui véhicule une image hostile de la communauté musulmane en général. Il est d’ailleurs presqu’amusant de s’indigner de la condition de la femme chez les « autres » quand on sait qu’en Suisse, le droit de vote n’a été conféré aux femmes il y a seulement 50 ans : les discours de l’UDC stigmatisent ainsi non seulement une partie de la population, mais invisibilisent aussi les systèmes de domination patriarcaux en Suisse-même. La Suisse n’est aujourd’hui pas un modèle en ce qui concerne la parité hommes-femmes, et le jugement dont font preuves les initiatives cités ci-dessus génère une hiérarchisation de différentes sociétés qui n’a plus sa place au 21ème siècle.
1Tiré de https://www.humanrights.ch/fr/pfi/initiatives-parlement/dissimulation-visage/chronologie/ , consulté le 31 mars 2021.
2Tiré de https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20103173 , consulté le 31 mars 2021.
3Tiré de https://www.franceculture.fr/societe/30-ans-de-laffaire-du-foulard-de-creil-le-voile-de-la-discorde, consulté le 31 mars 2021.
4La commission parlementaire précédant le vote de la loi n°2010-1192 du 11 octobre 2010 n’a en effet entendu qu’une seule femme portant le niqab, dont l’audition a été retranscrite en quelques lignes seulement dans un rapport de plus de 600 pages.
5Toutes les femmes voilées qui ont témoigné pour le livre Les filles voilées parlent (2008)
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2022. URL : |
| Autrice | Loriane Hochet Article inspiré d’un travail collectif, avec Loan Hinze et Aline Moerlen |
| Contact | loriane.hochet@unil.ch |
| Enseignement | Sociologie générale II Par Felix Bühlmann et Olivier Voirol |
© Illustration : Zoé Fekih (instagram: @zoesamia.f)
Historienne et sociologue, Delphine Gardey est enseignante et directrice au sein de l’Institut des Études Genre à l’UNIGE. Travaillant autour de la question du genre et de son articulation avec d’autres domaines – à l’instar de la politique, de la sexualité ou encore de l’histoire de la médecine – elle retrace à travers ses travaux l’imbrication entre les questions féministes, la constitution des savoirs et les fonctionnements sociaux contemporains. L’illustration la plus récente à ce sujet est d’ailleurs sa dernière recherche : Sex Tech. Désirs en échec ? Expérience et traitement des défaillances de la sexualité féminine : la construction d’un problème médical et social, réalisée entre 2013 et 2016.
L’histoire du Viagra féminin et son apparition dans la sphère publique au cours des années 2000-2010 mettent en évidence la manière dont la sexualité féminine a progressivement été médicalisée et construite en tant que problème public. À travers la double dimension de cette médicalisation – l’évolution des dynamiques biomédicales et pharmaceutiques et les transformations sociétales et normatives -, Delphine Gardey appréhende l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine comme un espace de rencontre entre différents acteurs et différentes disciplines. Ces derniers ont participé à la perception contemporaine des troubles de la sexualité féminine, interrogeant le lien existant entre société et sciences.

Delphine Gardey a ainsi illustré le processus de co-construction qui s’est opéré entre le travail de quantification des catégories diagnostiques et la promotion de l’industrie pharmacologique, tous deux motivés par des conceptions physiologiques du désir sexuel féminin
Delphine Gardey retrace ainsi l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine en soulignant les éléments constitutifs de chaque époque ayant participé à la perspective actuelle. En partant des années 1850-1880, période durant laquelle l’apparition de la notion de « mariage d’amour » vient redéfinir les contours de la sexualité féminine, l’autrice présente la manière dont l’hétéronormativité et la conjugalité hétérosexuelle vont être analysées par Freud au début du XXème siècle. Celui-ci, explique Delphine Gardey, ne sera pas le seul à contribuer à la nouvelle construction du désir féminin. C’est également Richard Von Krafft-Ebing et Henry Havelock qui, en définissant le désir féminin comme psychologique et relationnel, vont participer à la sexologie des années 1880-1910. Ce sont par la suite l’endocrinologie et l’hormonothérapie qui, au cours de l’Entre-deux Guerres, vont ouvrir la voie au développement d’un marché du médicament. Cette perspective de « re-biologisation » de la sexualité féminine va également être reprise par les travaux de Masters et Johnson dans les années 1950-1960, constituant les fondements de la sexologie contemporaine. En étudiant la « réponse humaine sexuelle » physiologique, ils inscrivent l’étude de la sexualité dans le contexte du laboratoire et placent l’orgasme comme objet d’étude, permettant de penser la sexualité de manière plus égalitaire. Reprise au cours des années 1960 et en particulier après 1968, cette revendication d’égalité va permettre l’émergence de la « médecine sexuelle » à partir des années 1980, donnant ainsi lieu à l’apparition du concept de « santé sexuelle » au cours des années 1990-2000. Inscrite dans la perspective sociale de prise en charge individuelle, cette dernière va s’accompagner de l’inclusion de la notion de « performance » dans le registre de la sexualité, amenant, en 1998, à l’invention du Viagra masculin, très vite suivie par l’intervention de neurosciences dans l’étude du désir féminin au cours des années 2000.
En retraçant l’histoire de la médicalisation de la sexualité féminine, Delphine Gardey a ainsi illustré le processus de co-construction qui s’est opéré entre le travail de quantification des catégories diagnostiques et la promotion de l’industrie pharmacologique, tous deux motivés par des conceptions physiologiques du désir sexuel féminin. Ils ont ouvert la voie au développement de divers traitements biologiques, issus de la tradition de l’endocrinologie ou des neurosciences, qui constituent encore aujourd’hui des sujets de débats et permettent de penser l’imbrication existante entre sciences et société ; « Les sciences et les médecines sont prescriptives, [elles] analysent et contraignent. »
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Chloé Schaer, étudiante en Bachelor |
| Contact | chloe.schaer@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
© Illustration : Michal Jarmoluk, Pixabay
Dr. Catherine Fussinger est responsable de recherche à l’institut des humanités en médecine où elle travaille depuis plus de vingt ans sur divers enjeux sociaux dans le champ de la médecine et de la santé. A partir d’un angle d’analyse socio-historique, ses domaines de recherche se concentrent sur les transformations du champ de la santé mentale au XXe siècle, sur la psychothérapie comme pratique professionnelle, ainsi que sur le développement du domaine genre et médecine. En outre, elle réalise ses recherches depuis une posture liée à son engagement associatif dans l’association ‘Familles Arc-en-ciel’ et à son expérience personnelle.
Lors de cette conférence, Fussinger a défini dans un premier temps la notion de familles arc-en-ciel comme étant des familles où au moins l’un des parents s’identifie en tant que membre de la communauté LGBTQ+. Elle a ensuite présenté un bref historique de la reconnaissance des droits des parents LGBTQ+ au niveau européen, américain et suisse. De plus, la conférencière a dressé un portrait de la situation juridique des familles-arc-en-ciel en Suisse, en montrant que l’accès à la filiation a longtemps été liée au mariage. Ce n’est qu’en 2018 qu’est entrée en vigueur une réforme autorisant l’adoption intrafamiliale (c’est-à-dire l’adoption de l’enfant du·de la partenaire·x) pour les couples de même sexe et supprimant l’obligation d’une union légale pour accéder au processus d’adoption (à noter tout de même que cette réforme n’autorise toujours pas l’adoption extrafamiliale pour les couples de même sexe). Dr. Fussinger relève que la population suisse va devoir s’exprimer prochainement sur cette question lors du vote sur la Loi sur le mariage pour tou·te·x·s (qui inclut également l’accès à la PMA et la double filiation automatique pour les deux mères si la conception a été faite dans une clinique suisse). Elle évoque ensuite le rôle des psychanalystes dans les débats autour de la parentalité des personnes LGBTQ+, en insistant notamment sur le fait qu’ils n’ont toujours pas pu prouver la ‘nocivité’ des familles-arc-en-ciel sur le développement psychologique des enfants.

Les familles arc-en-ciel doivent combattre jour après jour les stigmates qui pèsent sur elles, ainsi que toutes les difficultés liées à la construction d’un projet parental commun et au manque de protection juridique.
Dans un second temps, la conférencière a discuté des défis principaux auxquels sont quotidiennement confrontées les familles arc-en-ciel. Ces dernières doivent combattre jour après jour les stigmates qui pèsent sur elles, ainsi que toutes les difficultés liées à la construction d’un projet parental commun et liées au manque de protection juridique. Pour finir, Dr. Fussinger a discuté des diverses ressources auxquelles ont accès les familles arc-en-ciel et de leurs relations avec divers professionnel·le·x·s de l’enfance, de la famille ou encore juridiques. Elle a notamment souligné un manque général de formation de ces professionnel·le·x·s lorsqu’ils sont confronté·e·x·s à ces familles. Elle explique en effet que ces familles arc-en-ciel sont souvent confrontées à une présomption d’hétéroparentalité, ce qui peut créer un malaise. Ces professionnel·le·x·s participent ainsi souvent de près ou de loin à perpétuer les stigmates qui pèsent sur ces familles. C’est pourquoi un des intervenants a demandé s’il serait nécessaire de créer des services spécifiques aux familles arc-en-ciel ou au contraire de rendre plus visibles les services existants, mais en incluant des spécialistes des questions LGBTQ+. Question à laquelle la conférencière a répondu qu’il est crucial de pouvoir rediriger ces familles en toute confiance vers des professionnel·le·x·s et qu’il est donc impératif qu’il existe des expert·e·x·s en la matière.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Emma Melvyn, étudiante en Bachelor |
| Contact | emma.melvyn@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
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Lors de cette conférence du 4 mars 2021 dispensée par le Centre en études genre de l’Université de Lausanne, Lorena Parini a présenté la problématique de la reconnaissance des LGBT et plus particulièrement des personnes trans*[1] dans le monde du travail. La question étant peu traitée en Suisse, elle a décidé de démarrer un programme de recherche consistant d’abord en un questionnaire en 2014-2015 sans financement externe, avec la collaboration de la Fédération genevoise des associations LGBT dont elle est la co-présidente. Par la suite, elle obtiendra un financement de 30 mois par le FNS pour faire des entretiens semi-directifs, aussi appelés « entretiens qualitatifs ou approfondis » se basant sur des interrogations généralement formulées et ouvertes. L’article « Faire et défaire le genre : parcours de 12 personnes trans* » résultant de cette recherche est à paraitre prochainement.La première partie de la conférence consistait à poser le cadre de cette recherche.

Dans un contexte social organisé par des normes de genre implicites selon lesquelles le corps masculin doit performer la « masculinité » et le corps féminin la « féminité », les personnes trans* entrent en rupture avec cette idée.
Néanmoins, beaucoup de trans ne vivent pas cela de manière politique et sont, par conséquent, sanctionnés socialement sur la base de leur existence et non de leurs engagements politiques. Le monde du travail n’échappe pas au phénomène de sexuation des emplois caractérisée par deux types de ségrégations : la « ségrégation horizontale », qui distingue des métiers d’hommes et des métiers de femmes, et la « ségrégation verticale », selon laquelle les places les plus hautes dans la hiérarchie du travail sont occupées par des hommes. Lorena Parini s’est alors intéressée à une question centrale : comment les personnes se confrontant au monde du travail cisgenre évoluent-elles ?
Dans un second temps, Lorena Parini a davantage focalisé sa présentation sur l’expérience personnelle des personnes trans. Son analyse se divise en trois parties : la transition « MtF » ou « FtM »[2], les « temporalités » et le « coming-out ». Le type de transition ne mène pas au même résultat professionnel. Ainsi, les hommes trans* interviewés par Kristen Schilt ont acquis de l’autorité, de la compétence, du respect, des privilèges corporels, économiques et statutaires. A l’inverse, les personnes MtF font l’expérience du déclassement professionnel selon Emmanuel Beaubatie. De plus, les travaux d’Alexandre Baril montrent que les réalités temporelles de la transition et du monde du travail ne sont pas toujours compatibles entre elles. L’injonction à ressembler aux normes dominantes du féminin ou du masculin pousse les personnes trans* à effectuer leur transition rapidement pour sortir de cet entre-deux. Enfin, le coming-out s’articule avec cette temporalité de manière différente selon chacun, c’est pourquoi Lorena Parini rappelle qu’il est important de tenir compte de la réalité subjective de chaque individu.

Les réalités temporelles de la transition et du monde du travail ne sont pas toujours compatibles entre elles. L’injonction à ressembler aux normes dominantes du féminin ou du masculin pousse les personnes trans* à effectuer leur transition rapidement.
La conférence s’est révélée riche en échanges. D’abord, une question a été posée concernant les MtF dans le but de savoir à quel point le stigmate de l’impudicité prenait le dessus sur la question de l’entre-deux dans lequel se situent les personnes trans*. Cet espace ne correspond ni aux normes masculines ni aux normes féminines dominantes. Le stigmate genré de l’impudicité, aussi appelé stigmate de putain, place les femmes du côté de la féminité considérée comme impure et, de ce fait, différencie les « bonnes femmes » des « mauvaises femmes ». D’après Lorena Parini, ce stigmate n’est pas mis en avant dans les entretiens et le problème du passing y occupe une place plus importante. Le passing consiste à « passer pour cis » (Beaubatie, 2019) en se conformant à des normes socialement attendues du sexe de destination. Une seconde question s’intéressait à l’état de la bataille juridique à propos des licenciements transphobes, malgré des raisons économiques évoquées pour justifier ces derniers. Cette question a permis de mettre en exergue la minceur du droit suisse sur le sujet, ce qui constitue un problème majeur. Finalement, un autre échange soulignant que les FtM étaient plus jeunes que les MtF, a donné lieu à l’hypothèse que les transitions MtF sont plus tardives par peur du déclassement professionnel.
[1]Trans* : toute personne non cisgenre ayant effectué ou non une transition
[2]L’acronyme « MtF » se réfère à « male to female » et désigne les femmes trans*, tandis que « FtM » correspond à « female to male » et qualifie les hommes trans*
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Mégane Antonin, étudiante en Bachelor |
| Contact | megane.antonin@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
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