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Colocation estudiantines : espace de conquête et de recherche féministe ?

Par Emilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey

La majorité des tâches domestiques au sein de la famille est traditionnellement attribuée aux femmes. Même si on pourrait penser que cela a un peu évolué, grâce aux différentes transformations sociales résultant notamment des mouvements féministes, de nombreuses études sur la répartition du travail domestique au sein de la famille traditionnelle ont révélé que les femmes continuaient d’effectuer la majeure partie du travail domestique et cela même si elles sont professionnellement actives.  (Pfefferkorn, 2011; Paihlé et Solaz, 2010).

Cette étude explore les dynamiques genrées des tâches domestiques en colocation étudiante en Suisse Romande, mettant en lumière la persistance des inégalités malgré les évolutions sociales. En analysant l’impact de la socialisation primaire, l’étude révèle que les stéréotypes de genre persistent dans les colocations, avec une répartition inégale des tâches et une charge mentale plus lourde pour les femmes. Les résultats suggèrent que même avec une éducation moins genrée, les inégalités persistent. L’analyse souligne également des tendances genrées dans les attitudes envers la charge mentale. Malgré une légère augmentation de la participation des hommes, la division du travail et la charge mentale restent fortement sexuées, indiquant que davantage d’efforts sont nécessaires pour promouvoir l’équité dans les tâches domestiques en dehors du cadre traditionnel du couple.

Toutefois, ici nous n’allons pas parler de la composition familiale dite traditionnelle mais d’un type de cohabitation dont on sait peu de choses et qui est de plus en plus répandu chez les jeunes, en particulier les étudiant.e.s : la colocation.

Comment se répartissent les tâchent ménagères dans cette nouvelle forme de cohabitation dans laquelle les individus ne partagent pas un logement en raison d’un lien de parenté ? Est-ce que la division des tâches y est plus équitable que dans une cohabitation de couple ? Une socialisation primaire traditionnelle genrée, reproduira-t-elle ces mêmes dynamiques dans ces nouvelles configurations de cohabitation ? Les nouvelles générations, seront-elles plus sensibles au genre lorsqu’il s’agit de partager les tâches à la maison ?  Ou est-ce encore le genre qui serait le facteur principal dans le partage des tâches ménagères ? Afin de répondre à ces questions, nous avons cherché les conséquences de l’éducation et de la socialisation primaire sur la répartition des tâches ménagères d’un point de vue quantitatif et qualitatif dans les colocations estudiantines de Suisse romande.

Notre hypothèse principale reposait sur l’idée que la socialisation primaire influencerait le comportement des étudiant.e.s. Une éducation encourageant la participation des enfants aux tâches ménagères, avec des modèles parentaux égalitaires, pourrait conduire à une plus grande implication dans ces responsabilités à l’âge adulte. Inversement, les femmes, ayant appris implicitement des notions relationnelles liées au travail de « care », pourraient prendre consciemment ou inconsciemment l’initiative d’assumer davantage de tâches domestiques et de charge mentale (Daminguer, 2019; Haicault, 2020), et ce même dans le cadre d’une colocation avec des relations amicales.

Sur le plan quantitatif, le défi auquel nous avons été confrontées était de savoir comment mesurer statistiquement le type de socialisation primaire de chaque individu. Pour ce faire, nous avons dû examiner rétrospectivement l’expérience de l’enfance de chaque individu, avec tous les biais de mémoire que cela implique. À cette fin, nous avons créé deux variables : la première était basée directement sur la fréquence à laquelle chaque individu estimait avoir participé aux tâches ménagères pendant son enfance. La seconde mesurait la façon dont les tâches ménagères avaient été réparties entre le père et la mère.

La perspective de recherche de l’atelier de recherche est celle du parcours de vie, où la notion de temps, l’inscription historique, l’intégration sociale, les facteurs institutionnels et les facteurs psychosociaux des sujets étudiés jouent un rôle central. L’approche de la recherche est celle de la méthode mixte, c’est-à-dire l’utilisation parallèle d’approches quantitatives et qualitatives. Dans un premier temps, nous avons mené une enquête en ligne sous forme de questionnaire à l’aide de l’outil LimeSurvey qui a été envoyé à différentes universités de Suisse romande. Pour l’analyse des données, nous avons reçu un total de 156 réponses que nous avons analysées grâce au logiciel RStudio. Dans un second temps, nous avons élaboré une grille d’entretien semi-structurée qui nous a permis d’explorer en détail les particularités de la vie en colocation de 8 personnes, qu’on a retranscrits et codés sur le logiciel MAXQDA.

D’autre part, et en suivant la définition de la charge mentale de Daminguer (2019) (anticiper les besoins, identifier les moyens de les satisfaire et contrôler les résultats), nous avons créé deux variables liées à la charge mentale assumée par chaque individu, et deux variables liées au sentiment d’injustice qu’ils percevaient envers eux-mêmes et envers les autres.

Au niveau qualitatif, nous avons mené un total de huit entretiens répartis en Suisse romande, à Fribourg, Genève et Lausanne. De plus, nous avons eu accès à des entretiens menés par d’autres collègues, que nous avons codés collectivement selon des critères uniformes à l’aide du logiciel MAXQDA. Pour répondre à notre hypothèse sur l’influence de la socialisation, nous nous sommes concentrées sur la variable B3, à savoir : si vous avez vécu avec vos deux parents durant votre enfance (0-12 ans), qui était en charge des tâches ménagères suivantes ? En fonction des réponses, nous avons codé les participant.e.s dans les catégories suivantes : socialisation genrée (au moins 5 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt genrée (au moins 4 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt non genrée (au moins 3 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne) et socialisation non genrée (au moins 2 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne). Dans notre analyse, nous avons décidé de considérer que si la plupart des tâches étaient effectuées par une personne tierce, généralement une employée de maison, cela contribuait également à une socialisation genrée.

Malgré l’observation d’une légère évolution vers la coresponsabilité des tâches domestiques dans les contextes partagés, l’association du genre masculin avec l’évitement de ces tâches et du genre féminin avec une plus grande répartition des responsabilités, persiste.

L’analyse qualitative nous a permis de conclure que chez les personnes qui avaient reçu une éducation genrée et plutôt genrée, les stéréotypes de genre étaient reproduits dans leur colocation. Les tâches étaient réparties de manière plutôt inégale et la charge mentale était plus importante pour les femmes, d’où la persistance du schéma de genre.

“Avant, il y avait une autre femme de ménage, elle venait 3 fois par semaine et là, celle-là, elle vient que 2 fois par semaine, mais elle nettoie les parties communes, donc les toilettes, la cuisine, le salon etc. Et de temps en temps, bah Rick lui paye un peu plus pour… pour qu’elle puisse faire son repassage par exemple, ou des tâches personnelles à lui… “ (Gaël, membre de colocation mixte)

« Alors voilà, si un jour je me sens à bout et que j’ai l’impression de pas pouvoir supporter ce bazar… eh bien, je m’y mets au ménage, peut-être parce que j’ai l’habitude de m’occuper plus du nettoyage. En une demi-heure, j’ai déjà passé le balai, la serpillière, et fait les toilettes, peut-être pas en profondeur, mais au moins quelque chose, tu vois. Ouais, je pense que c’est moi qui m’occupe du plus gros, mais c’est surtout parce que j’aime bien que ça reste bien propre. »  (Valentina, membre de colocation mixte)

En ce qui concerne la catégorie “éducation non genrée”, notre hypothèse suggère que les répondant.e.s ayant connu une socialisation primaire dans laquelle les tâches étaient à peu près également réparties entre la mère et le père appliqueraient une répartition similaire dans leur colocation. Cependant, la faible quantité de données dans cette catégorie suggère que le maintien d’une égalité parfaite au quotidien pourrait être utopique. Malgré cela, des témoignages positifs d’équilibre dans la colocation ont été observés, principalement dans les colocations exclusivement féminines, soulignant l’idée que le partage de la charge mentale, notamment dans l’attente de soulager l’autre, contribue à un partage égalitaire.

“Les tâches domestiques, c’est aussi vraiment d’un commun accord. Au début, on s’était dit aussi avec, mes premiers colocs qu’on allait faire un planning ou comme ça, mais on l’a jamais fait (rires) et ça s’est toujours super bien passé.” (Chloé, membre d’une coloc exclusivement féminine)

En ce qui concerne l’analyse quantitative, et après avoir effectué toutes les combinaisons possibles à la recherche de résultats concluants, presque aucun des tableaux croisés n’était statistiquement significatif. Cependant, l’interprétation de l’analyse des correspondances multiples (ACM) a révélé des tendances plus probantes.

Un graphique d’analyse des correspondances multiples visualise les relations entre les catégories de variables dans un ensemble de données multidimensionnelles, aidant à interpréter les associations entre elles dans un espace réduit pour faciliter la compréhension et l’analyse. Sur l’axe horizontal, nous trouvons les variables liées à la charge mentale, à la prise de responsabilité et au sentiment d’injustice. Les personnes qui assument davantage de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a plus d’injustice, tandis que les personnes qui n’assument pas de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a moins d’injustice, cela indique une association entre la charge de travail et le sentiment d’injustice. D’autre part, l’axe vertical, lié aux regroupements de variables relatives au genre et à la socialisation, est directement associé à l’importance qu’ils accordent à l’égalité entre les hommes et les femmes. Si les femmes ont tendance à se trouver dans une position indiquant une plus grande importance pour l’égalité des sexes, les hommes se trouvent dans la position opposée, ce qui suggère des différences dans les perceptions de genre dans l’ensemble des données.

La répartition générale des variables suggère que les pratiques liées à la charge mentale, à la surcharge domestique et au sentiment d’injustice sont davantage associées au genre féminin, quelle que soit la nature de leur socialisation de genre. En revanche, les comportements liés au désintérêt pour les tâches ménagères ou à l’absence de charge mentale semblent davantage associés aux hommes, quelle que soit la nature de leur socialisation. L’analyse révèle que les indicateurs de charge mentale sont davantage présents chez les femmes de notre échantillon : elle suggère que les tâches ménagères sont encore fortement genrées et que les femmes assument une charge mentale plus importante. En revanche, la variable sur la socialisation au genre contredit cependant légèrement l’hypothèse initiale de notre analyse qualitative.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées dans les colocations de Suisse romande. Les femmes continuent de supporter une charge plus importante dans les aspects physiques, émotionnels et cognitifs du travail domestique. Cette étude révèle que les inégalités de genre persistent au-delà de la sphère familiale et que même une éducation moins genrée ne semble pas avoir d’impact positif sur ces situations. En suivant l’affirmation de De Singly (2007), nous pouvons conclure que même en dehors de la dynamique traditionnelle du couple et du mariage, le travail domestique conserve sa nature sociale de « travail de femme ». Nous pouvons donc constater que la légère augmentation de la participation des hommes aux tâches domestiques ne suffit pas à éliminer les inégalités de genre dans ce domaine (Bornatici, Gauthier & al., 2021) Et qu’il est encore nécessaire de repenser nos pratiques et celles des plus jeunes afin d’éviter ces situations de surcharge mentale et du travail ménager encore plus présent chez les femmes.

Références

Bornatici, C., Gauthier J.A. & Le Goff, J.M. (2021). Les attitudes envers l’égalité des genres en Suisse, 2000–2017. Social Change in Switzerland, (25), https://www.socialchangeswitzerland.ch/?p=2227

Daminger, A. (2019). The Cognitive Dimension of Household Labor. American Sociological Review, 84(4), 609–633.

Darmon, M. (2016). La socialisation. Armand Colin. 

De Singly, F., (2007) L’ injustice ménagère. Hachette, coll. « Pluriel », 318 p., EAN : 9782012794191.

Haicault, M. (2020).  La charge mentale, histoire d’une notion charnière (1976-2020). 2020, https://halshs.archives-ouvertes.fr/ HA. Id :  hal-02881589, version 1   HAL Id : hal-02881589, version 1.

Natalier, K. ,2003,  »I’m not his wife’. Doing gender and doing housework in the absence of women’, Journal of Sociology, vol.39, 3, p. 253-269

Pailhhé, A. & Solaz, A. (2010). Concilier, organiser, renoncer : quel genre d’arrangements? Travail, genre et societés, 24, 29-

Pfefferkorn R. (2011) Le partage inégal des « tâches ménagères », Les cahiers de Framespa, travail, pouvoir, justice : questions de genre, n°7, pp. 1-1

Régnier-Loilier, A., & Hiron, C. (2010). Évolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’un enfant. Revue des politiques sociales et familiales, 99(1), 5-25.

Sabot, C., (2020). Le genre, de l’enfance à l’adolescence [note de cours], études genre et théories féministes. Université de Lausanne.

Shelton, B., John, D., 1993, “Does Marital Status Make a Difference? Housework among Married and Cohabiting Men and Women“, Journal of Family lssues, vol. 74, P. 401-420.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceEmilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey, étudiantes en Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementSéminaire Atelier Parcours de vie familial et inégalités sociales

Par Jacques-Antoine Gauthier, Jean-Marie Le Goff, Cécile Mathou, Claire Semaani
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SLL ; Socialisation learning languages

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« Des choses pour filles et des choses pour garçons » : la socialisation culturelle genrée

Si l’on constate une différence entre les goûts et les pratiques culturelles des hommes et des femmes, cette différence n’a pourtant rien d’inné. Elle découle majoritairement d’un apprentissage constant durant l’enfance, appelé la socialisation culturelle genrée, c’est-à-dire « la formation de ses connaissances, de ses habitudes et de ses goûts dans le domaine de la culture » (Court et Henri-Panabière, 2012, p.6).

Une multiplication des acteurs de la socialisation culturelle genrée

En adoptant la vision d’Octobre nous pouvons identifier quatre acteurs centraux de la socialisation culturelle genrée durant l’enfance : les parents, la fratrie, les pairs et l’école.

Aujourd’hui, les situations de socialisation se complexifient. Selon Octobre et al., nous assistons notamment à une multiplication des acteurs de la socialisation, liée à des modifications de la sphère familiale. On constate également une baisse de l’influence des parents durant la socialisation et une augmentation de celle des pairs. En adoptant la vision d’Octobre nous pouvons identifier quatre acteurs centraux de la socialisation culturelle genrée durant l’enfance : les parents, la fratrie, les pairs et l’école.

La famille, un acteur privilégié

Le premier acteur de cette socialisation, et traditionnellement le plus étudié, ce sont les parents. Ceux-ci ont longtemps été considérés comme l’acteur principal et le plus influent au niveau culturel et genré. Pour Octobre la socialisation culturelle genrée issue des parents s’appuie sur trois mécanismes de l’assignation sexuée ; la représentation des sexes, le sexe des objets culturels et l’éducation implicite et explicite. Les représentations correspondent aux caractères que les parents associent à leurs enfants selon leur genre, et ainsi aux activités qu’ils tendront à leur proposer. Par exemple, les parents ont tendance à décrire leurs filles comme « calmes » et « créatives », et leurs garçons comme « énergique » et « combatif » et les inscriront à des activités qu’ils estiment correspondre à ces représentations. Le sexe des objets culturels, quant à lui, définit la catégorisation des pratiques culturelles selon les genres en fonction de l’usage réel de l’objet, mais aussi des modes de représentation de soi. Par exemple les loisirs créatifs, tels que le dessin et la peinture sont perçus comme typiquement « féminins ». Enfin le sexe de l’éducation implicite et explicite entre lui aussi en jeu à travers trois logiques ; la catégorisation du registre éducatif, la catégorisation sexuée de la pratique et le sexe du pratiquant. L’éducation explicite correspondant à ce que les parents veulent consciemment transmettre à leurs enfants et l’éducation implicite correspondant à l’idée d’imprégnation, c’est-à-dire d’imitation de la part de l’enfant de son parent sans forcément que le parent et l’enfant en aient conscience. Ces trois registres fonctionnent différemment en fonction des genres, mais également en fonction d’autres variables, notamment le milieu social et l’âge des individus. 

Qu’en est-il de la fratrie ? Ses membres ont trois rôles centraux ; ils sont supports de transmission passif, intermédiaires entre parents et copains et acteurs de la construction des goûts des individus. 

Selon Octobre et Berthomier la fratrie représente un intermédiaire dans le temps entre les parents et les copains. Ses membres ont trois rôles centraux ; ils sont supports de transmission passif, intermédiaires entre parents et copains et acteurs de la construction des goûts des individus. Et ceci se déroule à travers deux pratiques ; l’initiation aux pratiques culturelles et l’accompagnement aux pratiques culturelles, par exemple lors de sorties au cinéma. Cependant, à ces pratiques nous pouvons ajouter les sanctions symboliques. Ainsi, la fratrie peut encourager ou au contraire décourager une pratique en fonction de ses critiques, son admiration ou ses moqueries. De même Court et Henri-Panabière reviennent à l’idée d’imprégnation déjà évoquée plus haut en rapport avec les parents. Le genre entre évidemment en compte lorsqu’il s’agit du contenu de la socialisation, et ceci même si elle est faite par la fratrie, le sexe des objets culturels et la représentation des sexes restent importants. De même, le genre de la fratrie est très important ainsi que son âge, la différence d’âge entre ses membres et la position de l’individu dans la fratrie. Enfin, le genre de celui auquel on s’identifie dans l’éducation implicite et de celui qui éduque dans l’éducation explicite a une grande importance sur la transmission genrée. 

Les amis et l’école, des acteurs d’importance

Passons maintenant au groupe des pairs. Avec l’arrivée dans l’adolescence, les pairs prennent beaucoup d’importance au niveau de la socialisation culturelle. Leur influence est plus grande en matière d’activités en amateur hors de la maison et donc du cercle familial. Au niveau du genre, les filles ont plus tendance à partager leur avis, leurs goûts, à se conseiller des choses, elles sont plus réceptives que les garçons. Selon Court et Henri-Panabière la socialisation entre pairs fonctionne de manière semblable à la socialisation fraternelle « Au final, nos observations sur la socialisation fraternelle convergent donc avec ces résultats [ceux de Renard, 2011] sur la socialisation amicale » (2012, p.14).

Enfin, il reste à parler de l’influence de l’école en matière de socialisation culturelle genrée. L’école a pour avantage de permettre une grande démocratisation de l’accès à la culture dite légitime, notamment à travers des visites de musées, cependant elle est de ce fait associée à cette culture légitime. Cette association peut être défavorable à cette culture. En effet, durant le début de l’adolescence certains jeunes se détachent de l’école et la critiquent. Ainsi, la culture légitime pâtit de son association avec celle-ci. Cependant, ces éléments divergent en fonction des genres, les filles auront plus tendance à accepter l’école, à y être réceptives et donc plus positives dans leur rapport à la culture légitime. Les garçons par contre se retrouvent plus souvent dans le rôle de critiques de l’école, et ainsi leur rapport à la culture légitime se détériore fortement.

Articulations et négociations des influences : les enfants aussi acteurs

En conclusion, le genre est une variable dominante dans la socialisation culturelle durant l’enfance et ainsi influence les pratiques culturelles à l’âge adulte. Il s’ajoute en ce sens à d’autres variables importantes de la socialisation telle que la classe sociale par exemple. Il est important de se rappeler que la socialisation culturelle durant l’enfance est le résultat de l’influence de divers acteurs, non seulement issus de la famille, mais également extérieurs à celle-ci.

Ces assignations ne sont pas définitives et absolues, les enfants ont des stratégies et des moyens afin d’arbitrer ce qu’ils désirent ou non retenir.

Enfin, notons que comme le mentionnent Court et Henri Panabière, les enfants sont amenés à procéder à des articulations des différentes socialisations. Ainsi, plusieurs aménagements sont possibles, allant du fait de privilégier l’une ou l’autre des socialisations en cas de contradiction, à un effet de renforcement dans le cas contraire. Ces assignations ne sont pas définitives et absolues, les enfants ont des stratégies et des moyens afin d’arbitrer ce qu’ils désirent de retenir ou non des diverses influences qui pèsent sur eux. Ce ne sont pas des pages blanches sans aucune volonté sur lesquelles les acteurs de la socialisation peuvent inscrire ce qu’ils désirent. Octobre et al. précisent que ces arbitrages se font différemment en fonction du genre, les filles auraient ainsi plus tendance au renforcement, tandis que les garçons fonctionneraient par substitution. De même, le contenu et les manières d’influencer sont différents en fonction du genre du récipient. Cependant, elle constate une tolérance plus grande à l’égard des filles que des garçons pour les pratiques culturelles. Une fille pratiquant les jeux vidéo est acceptée plus facilement qu’un garçon pratiquant la danse classique par exemple.


Références

Court M. et Henri-Panabière G. (2012). La socialisation culturelle au sein de la famille : le rôle des frères et sœurs. Revue française de pédagogie, 179, 5-16.

Octobre S. et al. (2011). La diversification des formes de la transmission culturelle : quelques éléments de réflexion à partir d’une enquête longitudinales sur les pratiques culturelles des adolescents. Recherches familiales, 1(8), 71-80.

Octobre S. (2011). Du féminin et du masculin, Genre et trajectoires culturelles. Réseaux, 4(168-169), 23-57.

Octobre S. (2010). La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille. Cahiers du genre, 2(49), 55-76.Octobre S. & Berthomier N. (2012). Socialisation et pratiques culturelles des frères et sœurs. Informations sociales, 5(173), 49-58.

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AutriceMarie Reynard, étudiante en Master en sciences sociales
Contactmarie.reynard@unil.ch
EnseignementAtelier Écriture scientifique

Felix Bühlmann

© Illustration : Sandy Millar, Unsplash