Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Ancolie, sorcière sexuellement contemporaine

La sorcière est soit effrayante, affreuse et redoutable, soit ensorcelante, séduisante et sexuellement désirable. Celle qu’a imaginé Salomé Lahoche à l’occasion de sa quatrième bande dessinée, intitulée Ancolie (selon le prénom de sa protagoniste), personnifie ces deux pôles. Ancolie est prête à tout pour obtenir ce dont elle a envie. Elle est mélancolique, c’est-à-dire dépressive, bordélique et chaotique. Elle entretient des relations problématiques avec les autres (elle a poignardé pour la septième fois son ex-copain Léon) et avec elle-même ; elle fait preuve d’une indifférence à toutes épreuves. Sorcière des amphibiens, elle est accompagnée de son crapaud de compagnie, Miguel.

Cette bande dessinée réunit tout un folklore : satyres, elfes, fées, loups-garous, fantômes, centaures, banshees et autres. Les personnages mythologiques sont traités avec dérision, dans la mesure où ils empruntent à notre culture Internet des archétypes sociaux. Les elfes apparaissent comme des bobo-écolos végan qui réalisent des free parties « à tarif libre et conscient » (p. 40) et les nains sont dépeints comme des bisexuels fêtards qui pratiquent le polyamour. Il ne faut toutefois pas forcément y voir une critique négative des mœurs contemporaines : le monde entier d’Ancolie s’avère sarcastique et polysémique. À chaque personnage ses défauts et ses pouvoirs particuliers. Les couleurs pastel, utilisées en majorité, contrastent avec les thèmes graveleux et obscènes : ici, le rire est truculent. Les diverses scènes de rapports sexuels apparaissent souvent crues, inattendues et comiques, notamment dans l’enchaînement entre les bandes de dialogues et une image, en splash page, qui clôt l’un des échanges. Ancolie la dépressive est sans vergogne, ce qui n’est pas sans rappeler l’idée que les sorcières effraient aussi en raison de leur liberté, grâce à laquelle elle peuvent exprimer certaines de leurs envies et les vivre.

Il reste que les sorcières, au sein de cet univers, s’avèrent soumises à des lois et doivent se rendre à des sabbats annuels. À l’abri des regards humains, sur des îles abandonnées, le Congrès annuel du Conseil des sorcières les rassemble toutes, afin de décider de leurs devoirs et de l’avenir des humains, qu’elles entendent aider. Pourtant, Ancolie utilise ses pouvoirs seulement pour servir ses propres intérêts. C’est pourquoi elle se fait punir par ses supérieures, se voit privée de ses pouvoirs et se retrouve forcée de réaliser une bonne action. Plutôt qu’un conte qui montrerait la progression sociale d’Ancolie, qui apprendrait à devenir une personne altruiste, la bande dessinée de Salomé Lahoche propose une autre représentation des autorités morales. En effet, ce sabbat est corrompu. Chaque année, une sorcière se voit décerner le prix de « la défense farouche de l’ensemble du vivant » (p. 71). Cette fois, il s’agit de Hortense Von Bourge. « Aucun rapport, j’imagine, avec le fait que ta famille finance la moitié du conseil » (p. 69) des sorcières, insinue Ancolie en s’adressant à elle. Le style simple et les couleurs en aplat permettent de dénoncer plus fortement encore les failles d’un système.

La sorcière est, chez l’autrice, la proie d’un monde auquel elle n’appartient pas. Ancolie fait preuve d’un esprit libre qui ne saurait coïncider avec des valeurs complaisantes et faussement bienveillantes. Bien qu’elle défigure la nouvelle copine de son ex, par pure jalousie et caprice, ce sera aux côtés de ses amies qu’elle s’adoucira et réalisera un acte positif pour « [r]endre le monde meilleur » (p. 91) : quelle aubaine pour une sorcière habituée à l’indifférence ! Ancolie n’est pas désespérée sans raison : c’est l’état environnemental et politique du monde qui l’empêche de voir le verre à moitié plein.

Les pipelines, la montée du fascisme, les cryptomonnaies, les guerres, la pollution des nappes phréatiques, le lobby pétrolier, les superprofits, la désinformation, le permafrost, le nettoyage ethnique et la fracture sociale… Tout ça, c’est trop le bordel. Il n’y a aucun bout par lequel le prendre. Tout est trop intriqué. Ce qu’il faut, c’est changer complètement de paradigme.(Ibid.)

C’est donc par un « sortilège d’empathie globale » (ibid.) que le monde pourra être réinventé et reconstruit. Qu’une sorcière soit bonne ou méchante, qu’est-ce que cela change, si la société entière va profondément mal ? Le monde recréé par Ancolie produit des images fantasques et psychédéliques qui se résolvent dans une nuit étoilée, symbole de l’espoir qui jaillit de la mélancolie noire. Mais en voulant supprimer le mal du monde, Ancolie a paradoxalement supprimé le monde.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026 Récits de soi

Les confessions d’une survivante

Écrit sous forme de notes personnelles, ce récit autobiographique d’Élodie Perrelet s’ouvre sur un épisode maniaque : une clinique psychiatrique et une femme qui rit. Ce livre présente l’histoire d’un personnage qui, aidé par sa mère, retrace son parcours d’hospitalisation et tente d’accepter sa bipolarité tout en essayant de se réintégrer à la société.

Les raisons qui déclanchent la crise sont absentes. Le manque de détails sur la vie antérieure du personnage principal rend le récit mystérieux, tandis que la narration, liée aux transformations internes dont souffre la narratrice, se concentre sur l’isolement et le naufrage psychique d’Élodie : « je suis devenue un végétal : j’absorbe la lumière des néons et je la transforme en tristesse » (p. 29). La protagoniste a le courage d’affronter ses propres peurs en choisissant de rire. Le rire de la folie – un rire cathartique – apparaît alors comme un moyen d’analyser sa situation, de reprendre l’élan de la vie et de sublimer le sentiment d’aliénation provoqué par la solitude : « Le monde continue sans moi, et moi, je continue sans le monde » (p. 41). Ce rire devient l’arme secrète de la narratrice, qui trouve en effet la force de ne pas se laisser aller au désespoir.

Élodie Perrelet dénonce les lourdeurs administratives et financières du traitement, ainsi que le manque de disponibilité des thérapeutes et des psychiatres, qui retarde la guérison. À un moment de son parcours, ce constat s’impose : « La Suisse donne son meilleur : pure, riche, calme, parfaite. Et pourtant. Ce soir-là, je comprends qu’on peut avoir la plus belle vue du monde et être en chute libre à l’intérieur » (p. 64). Cela renforce l’effet de réel, tout en ajoutant une critique subtile qui appelle une prise de conscience collective des enjeux de la santé mentale. Un récit émouvant.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Cache-cache et ombres portées

Artiste plasticienne et autrice d’œuvres littéraires variées, dont un recueil ayant reçu le Prix Ramuz de la poésie en 2013, Claudine Gaetzi laisse couler un Matériel pour consolation très intime. Dans de courts poèmes d’un paragraphe environ, le personnage de l’ombre côtoie ceux de la Reine petite ou de la Reine givrée ; un enfant mort-né s’accroche, avec ses mains pleines d’épines, au cœur du je lyrique. Si l’on ne sait pas vraiment qui sont ces personnages, nés de l’auscultation du quotidien de la poétesse, ils sont peut-être ce qui lui permet de mieux se saisir elle-même, comme le suggère l’épigraphe d’Herman Melville : « Je crois que ce qu’on appelle mon ombre sur la terre est ma substance vraie » (p. 7).

L’ombre – tantôt ce qui rend inconsolable, tantôt pourtour de l’identité – est aussi, peut-être, la voix qui ouvre des brèches poétiques dans l’ordinaire. Alliée maléfique, elle devient une compagne magique et chante dans le réel. Les ustensiles de cuisine se transforment alors en trésors sensibles. Rassurant l’autrice, l’ombre lui murmure que « l’enfance c’est différent, c’est des blocs, on les reçoit, on ne choisit rien » (p. 53) ; elle lui offre des « images muettes qui servent à garder les pensées secrètes » (p. 57). Au fil des instantanés de vie de Matériel pour consolation, on trouve le reflet courbe de la poésie dans les expériences quotidiennes, même celles qu’on invente, « comme entendre un oiseau respirer » (p. 9). La langue sibylline, loin de nous consoler, emporte les lectrices et lecteurs dans un univers nostalgique fait d’images et de personnages insaisissables.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

L’été d’une sévère grand-mère sorcière

Pour son premier roman publié en 1994, l’autrice japonaise Nashiki Kaho publie 西の魔女が死んだ  (La Sorcière de l’Ouest est morte, ma trad.). La traduction française a paru en 2021 sous le titre L’Été de la Sorcière. À teneur fortement autobiographique, ce roman raconte le récit de Mai qui est envoyée chez sa grand-mère pendant un été.

La grand-mère n’a pas de nom : elle est une sorcière anglaise immigrée au Japon qui vit seule entourée de plantes. À ses côtés, la jeune fille apprendra la discipline afin de développer sa volonté et ses pouvoirs potentiels. Sa grand-mère lui enseignera à confectionner des confitures, à faire le ménage, à reconnaître diverses plantes, à jardiner, etc., bref : à être une bonne femme au foyer et à travailler pour elle.

Le manque de recul du personnage de Mai vis-à-vis de cette éducation traditionnelle et misogyne est tangible. Alors que le texte relate une sorte de souvenir nostalgique, on reconnaît dans la grand-mère une sorcière rétrograde et sévère qui ira jusqu’à gifler sa petite fille lors d’une dispute, sans s’excuser ensuite. « Je suis peut-être un peu vieux jeu » (p. 160) : voilà l’une des dernières phrases que la grand-mère prononcera avant de décéder. À l’écoute de cette conversation et de la nostalgie dans la voix de sa grand-mère, le cœur de Mai se serre. Seraient-ce des remords ? Peut-être voyons-nous poindre ici, chez l’enfant, les dégâts d’une éducation dépassée.

Comme dans Le Magicien d’Oz, la méchante Sorcière de l’Ouest est morte. À ses côtés, Mai aura appris le contrôle nécessaire sur ses émotions pour devenir une femme socialement convenable. Que penser de cette « mamie gâteau » qui est aussi une vieille sorcière tenant aux valeurs traditionnellement associées aux femmes ? En voulant montrer « l’efficacité » de l’enseignement de la grand-mère et son effet sur l’apprentissage des émotions chez Mai, la narratrice oublie que l’éducation par le contrôle n’est pas l’unique solution.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Tuer les montagnes

Il y a quelque chose de vertigineux dans l’Anthropocène, de difficilement approchable, qu’Antoine Rubin met en récit en filtrant le temps, pour penser la naissance d’une montagne ou l’éternité d’une fleur en plastique décorant une tombe humaine. Anthropologue de formation, il s’intéresse avec Calcaires, son quatrième roman – primé par un Prix suisse de littérature –, au projet qui se cache sous la roche du massif du Jura, dans une ancienne usine à chaux, tout proche d’où il a grandi. En août 2019, Rubin fait partie de la dernière génération d’artistes à résider dans cette ancienne usine à Saint-Ursanne ; depuis lors, le lieu a été racheté par la Confédération helvétique pour évaluer si la montagne peut accueillir les déchets nucléaires d’Uranium City, une ville fantôme perdue au cœur de la forêt boréale du Canada, qui est passée de dix mille habitants à une trentaine en quelques décennies. Une zone où, depuis, la radioactivité agit, invisible, entre les myrtilles et les poissons.

Le roman entrelace plusieurs récits, développés sous forme d’enquête. Ils répondent tous à cet appel qui s’est formé dans le cœur du narrateur lorsque s’est constituée la première ZAD de Suisse, pour tenter d’empêcher une multinationale de grignoter entièrement le mont Montoux – fiction à peine déguisée de la colline du Mormont, où s’est installée la ZAD de La Colline. C’est un peu un repaire d’universitaires – pas très schlag, ça reste la Suisse –, mais c’est surtout un espace de communion, une forêt de corps dormants. Dans un monde où l’on a cru que les technologies pourraient combler nos besoins de présence, la ZAD offre des envies qui vont au-delà des déchets que l’humain jette à la face du monde. On y plante, par exemple, de petits drapeaux rouges au sol pour signaler la présence d’espèces menacées. Ce geste peut paraître insignifiant au regard des machines qui, à côté, avalent des blocs de roche entiers, mais il constitue déjà une proposition de faire monde autrement – avant que les fanions ne finissent écrasés par des escouades de motards dépêchées pour violation de propriété, chargées de transformer des activistes en criminels.

Dans cette ZAD, le narrateur se fait appeler Ours. Ours, c’est aussi l’animal de compagnie d’un moine légendaire venu d’Irlande au VIe siècle de notre ère dans le but de déboiser la sombre Europe : voici l’un des autres fils narratifs du roman, qui fictionnalise la naissance de notre rapport mortifère au monde. Au cœur de cette forêt primaire, ce moine, Ursanne, « l’ermite des ours » (p. 140), bâtit à grands coups de hache avant d’être rejoint par des fidèles qui tueront férocement son compagnon :

Aux troncs calcinés qui tenaient encore debout, Ursanne nouait des branches à la perpendiculaire pour fabriquer des crucifix. Les alentours de l’ermitage se transformaient ainsi en champ emplis de petites croix noires et calcinées sur le sol qui ne souffrait plus aucune pousse. (p. 141)

Les pistes du calcaire conduisent l’auteur-narrateur à interroger nos manières d’habiter le monde. Comme proposition, Antoine Rubin se souvient avec tendresse de cette époque où il avait élu domicile avec des amis dans une maison restée longtemps inhabitée, rebaptisée La Morille, d’après ce champignon rare qu’il faut savoir dénicher. Leur squat deviendra un espace culturellement bourdonnant et un abri pour ceux dans le besoin. De la maison et du jardin, il ne reste aujourd’hui plus rien. Le narrateur sait qu’en Suisse la politique hygiéniste n’aime pas les feuilles au sol ni les murs couverts de lierre. Arbre, herbe, terre, couche d’humus, tout ce qui vivait là, jusqu’à la couche de calcaire : rasé. Écorcher la vie jusqu’à l’os, pour y mettre à la place des ascenseurs silencieux et des lumières automatiques.

C’est pour « remonter aux origines de [sa] colère » (p. 155), celle de la maison arrachée, de la criminalisation des zadistes et des essais sur la capacité de la roche à accueillir des déchets atomiques, que le narrateur se rend à Uranium City. Parce qu’une « drôle de couture se faufile entre les territoires et les êtres » (p. 156). Il s’agit de suivre ce triste fil d’Ariane qui le mène jusqu’à Saskatoon, au Canada, puis plus loin, dans la forêt boréale « gardienne du monde » (p. 179), qui lui rappelle que « la terre est vaste encore. Il est bon de se rappeler que la terre est vaste. Il est bon de l’éprouver » (p. 179).

Andrew, qui l’accueille, le prévient d’emblée qu’il vaut mieux ne pas pêcher plus d’une fois par semaine dans l’un des lacs entourant le village. Heureusement, il y a l’Athabasca, où l’on « peut capturer les plus grosses truites du monde sans trop s’en faire, même si c’est vrai, on ne sait pas vraiment ce qui se trame dans les bas-fonds, ce que renferment les boues, à l’abri des lumières, dans le secret des gènes en mutation » (p. 182). Sur les glaces de ce même lac miroitent au loin des mousses ancestrales, mettant plus de cent ans à repousser. On peut lire sur les troncs le passage d’un élan aux griffures laissées par ses bois. C’est le cœur. Ça palpite. C’est là où, avant, « il y avait tout » :

Au début il y avait la forêt. La richesse dans la route migratoire des caribous, les baies, les champignons, les plantes, les orignaux, les poissons, l’eau. Puis il n’y a eu plus qu’une seule manière de voir. Celle-là enseignée à l’école publique. U. Numéro atomique 92. Isotope 235. Au début, il y avait tout et au bout du compte, il n’y eut plus que l’uranium. (p. 202)

Alors, reprendre son souffle, partir marcher, au-delà de la souillure, dans la joie ancestrale d’avancer au milieu des troncs. L’auteur conclut que, si nous mourions tous, les forêts, elles, repousseraient encore et encore. Encore et encore.

Des strates tangibles du monde jusqu’aux profondeurs du mythe, Antoine Rubin déploie un roman nécessaire, d’une poésie qui résiste au désenchantement total, pour nous confronter aux questions contemporaines et aux avenirs possibles, au-delà des paysages meurtris.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Du temps du feu au temps des sorcières

Imaginons un ville où la lecture est interdite. Un monde où les femmes sont obligées de procréer pour servir le pays. C’est la dystopie que propose Wendy Delorme dans son quatrième roman : Viendra le Temps du feu. Nous y découvrons, par le biais des personnages d’Ève, de Grâce, de Louise, de Rosa, de Raphaël et de l’Enfant, la dure existence d’un monde où l’espoir en un avenir meilleur est compromis.

Un soir, c’est la cathédrale qui est incendiée, en signe de rébellion contre l’État et son règlement, contre l’autorité ecclésiastique, à la manière des bûchers consumant le corps des femmes accusées injustement de sorcières.

Réduire en cendres grises et carcasses calcinées les symboles immuables qui structurent les vies, ordonnent l’obéissance, inspirent à tous la crainte ou la dévotion, tracent en voies rectilignes les vies et les pensées de chacun parmi nous. (p. 172)

La ville est le lieu du contrôle, du regard et de l’interdit. Dans ses bas-fonds grouillent les Uraniens, les détracteurices du régime imposé par l’État.

Maintenant imaginons, aux abords de la ville, une rivière, puis une forêt. Dans celle-ci, un groupe de femmes qui s’entraident, s’aiment, s’épaulent et se transmettent des savoirs. La nature fait sorcières ces femmes. C’est autour des braises d’un feu qu’elles se retrouvent pour danser, chanter et ensorceler le monde. Cette éclatante sororité parle au travers d’un nous commun. Certaines d’entre elles traversent la rivière pour rejoindre la ville et vivre sous couverture. À la manière de sorcières contemporaines, mises au ban par l’État, elles créent un lieu de sécurité et de révolte.

De ce fait, l’Éden perdu est recréé aux abords de cet enfer citadin qui brûle. La forêt soigne le stigmate originel : le corps est libre. Dans cette oasis, les hommes sont absents et les femmes se reconstruisent. Le feu créé par ces femmes sorcières est contrôlé et perpétue les souvenirs. Il est le lieu où elles se retrouvent et se racontent leurs histoires et le récit de leurs défuntes sœurs.

Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions le soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre […]. (p. 208-209)

Ainsi, la forêt est également un lieu de souvenir qui permet l’écriture de soi, de l’autre, voire sa réécriture. Cette recomposition personnelle advient en traversant la rivière qui sépare ces deux mondes. Ce espace devient un passage symbolique qui guérit le corps : c’est ici que les femmes se soignent.

L’une des femmes donne toute sa forme et sa force à cet Éden : Ève. Elle se bannit elle-même de cet oasis féminin, afin de retrouver Louve, sa compagne. Le loup, l’un des emblèmes archétypaux de la sorcière historique, s’associe à la figure mythique chrétienne, formant un couple saphique qui concilie les deux espaces : ville et forêt.

Ce paradis reconstitué devient le pendant positif de la métropole, où l’on continue de vivre dans un enfer nocif et qui ne permet aucun espoir : « Il n’y a rien après, mère, tu t’en doutes bien. On meurt et puis c’est tout. Il n’y a pas d’enfer, et pas de paradis » (p. 173). Ce sont dans les bas-fonds de la cité, cachés, qu’habitent les personnages placés sous le signe de la minorité sociale : personnes homosexuelles, trans, prostituées, etc. Marginalisées, celles-ci militent en faveur de leurs droits, du droit à la lecture et de leur liberté, en se réunissant dans les caves d’une boîte de nuit, à la façon d’un sabbat qui est ici citadin, nocturne et caché.

Viendra le Temps du feu offre un échantillon d’un monde où les valeurs de l’État s’opposent à l’existence de celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule attendu. L’écriture et la lecture, activités poético-politiques, sont défendues et utilisées par ces figures avilies afin de construire et constituer leur histoire dépossédée. « Ce qui n’a pas de nom est réduit au silence, et nommer rend visible, avère une existence » (p. 191), dira Raphaël en lisant un livre interdit. Il s’agit, en effet, de réécrire l’histoire sous l’angle des démunis socialement : il existera toujours un Éden possible et recomposable, un Éden habitable, une lumière d’espoir provenant sûrement d’un brasier allumé au loin qui, cette fois, ne sera pas nuisible.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Bouffer de la merde, d’accord, mais les yeux bien ouverts

On entre dans ce roman graphique, appareil photo en main, prêt à tout prendre, à collecter le plus de données possibles.

Tu sors de la voiture, parquée, planquée. Tu marches. Il fait froid. Mille étoiles. Au loin, un bâtiment… immense, qui semble n’avoir pas de fin ; massif. (p. [6-8]).

C’est plus qu’un bâtiment, c’est « une ville, une mégapole » (p. [9]), c’est L’Usine du pire.

Sous la forme d’une incursion documentaire, l’autrice Pia Shazar et la dessinatrice Fanny Vaucher offrent un aperçu aussi haletant qu’horrifique d’une usine d’élevage intensif porcin, où les animaux, traités comme de la matière, sont conçus et mis à mort de manière méthodique. Les lecteurices avancent ainsi de salle en salle, découvrant d’abord le bureau avec des casques, pour ne pas avoir à subir la « rafale de hurlements dans les oreilles » (p. [32]), qui devient un seul et même long cri. Puis les appareils en tout genre : de quoi castrer et inséminer à moindre coût, des étiquettes d’identification, des équipements de stockage optimal des cadavres. Il y a aussi « la maternité » (p. [88]), la partie consacrée aux naissances, où les femelles sont réparties dans des cases en fonction de leur ovulation – on leur administre des médicaments pour qu’elles soient synchrones –, située avant la salle où vivent les porcelets déjà nés, que l’on ne peut atteindre qu’en traversant un couloir central jonché de merde.

Difficile de ressortir indemne de cette visite. L’Usine du pire confronte les lecteurices à ce qu’ils et elles préfèrent, en général, ne pas savoir. Véritable tour de force, l’alliage du texte et du dessin parvient à rendre sensible ce que les mots ou l’image seuls n’auraient peut-être pas pu saisir, nous atteignant au cœur de ce qui nous lie aux autres animaux.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Un aller sans retour

« Regarde mes jambes et mes pieds regarde mes bras et mes mains je n’ai pas d’ailes je ne peux pas voler comme toi Moïse » (p. 63). Avec son premier et ambitieux roman Viens Élie, le jeune auteur bernois Jonas Sollberger évoque un aller sans retour intrigant : celui d’Élie parti à la recherche de son oiseau Moïse. Ce court périple plonge les lecteurs et lectrices dans l’inquiétude du jeune adulte, préoccupé par la perte de son animal et appréhendant sa journée de recrutement à l’armée du lendemain.

Au fil des pages et au gré d’un voyage qui s’avérera initiatique, Élie s’enfonce dans la forêt au crépuscule. Le coucher de soleil s’étire comme le flux de pensée du narrateur. Se développant telle une spirale paradoxalement articulée par l’absence quasi totale de ponctuation, le texte éclaire progressivement, à l’instar du film Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais, une mémoire fragmentaire : celle d’un protagoniste ressassant sans arrêt un souvenir, dans lequel on décèle un événement révélateur d’une identité en construction.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Le journal d’un trentenaire moderne

Loïc, trentenaire célibataire, mène une vie monotone jusqu’au jour où il décide de tenir un journal. Pour ce protagoniste rationnel et cynique, sa propre histoire devient un Rapport d’activité, un document à la fois personnel et global qui rend compte de la vie des jeunes en racontant la guerre en Ukraine et le conflit israélo-palestinien. Le personnage explore de manière subjective sa vie et l’actualité en cherchant l’équilibre dans une époque de grands changements.

Ce récit intime n’est pas un lieu d’analyse profonde, mais d’observation. Malgré le fait que Loïc essaie de sortir de sa zone de confort – il part de chez ses parents et cherche sa moitié sur les applications de rencontre –, le personnage réalise qu’il ne vit pas dans un monde parfait. Loïc aspire à une vie utopique basée sur l’évasion mentale à travers les voyages, les médias et les rendez-vous. Déçu par la brutalité du monde, il décrit avec un détachement aliénant la pression sociale du mariage et l’instabilité professionnelle. Son journal fragmenté devient un refuge dans un monde où il ne trouve plus sa place. Réflexif et ironique, ce roman met en lumière des aspects de notre actualité.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Scientifique fou ou peintre de génie

Chloé Falcy livre un récit qui articule brillamment deux périodes biographiques et deux passions de l’artiste Eugène Gabritschevsky : le début de sa carrière et sa maladie, l’art et les insectes. La Mécanique des ailes retrace son enfance en Russie, marquée par son père biologiste et les premiers attraits pour le dessin. Puis, l’exil et les recherches de doctorat aux États-Unis. Le jeune Russe continue de peindre en parallèle de son travail, alors même qu’il passe son temps au laboratoire à étudier des mouches. L’autrice évoque avec sensibilité ce destin et montre bien comment les différentes facettes d’une personne peuvent coexister. Les épisodes suivants narrent le séjour final à l’hôpital psychiatrique, tandis qu’Eugène Gabritschevsky, devenu patient, semble plus serein que jamais. Qui des scientifiques frénétiques ou de l’homme enfermé sont les plus sains d’esprit ? Tout au long de son récit, l’autrice lausannoise évoque l’expérience de la folie à travers des visions kafkaïennes inquiétantes. Ces insectes, qui enthousiasment tant le scientifique, prennent de plus en plus de place dans le récit, jusqu’à l’internement. Finalement, ces ambivalences se résoudront dans un mouvement salutaire vers l’art. Riche et précis, l’ouvrage déploie tout le potentiel de la fiction inspirée par une vie réelle.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Louis Achille, de douze serpents à doux serpent ?

Comment empêcher de se mordre encore et encore la queue ? Est-il possible d’aller contre la violence générationnelle ? Ce sont les questions que se pose le jeune auteur lausannois Louis Achille dans son autobiographie poétique J’aurais voulu être douze serpents. L’auteur se remémore les souvenirs de son enfance : violence parentale, premières fugues et adolescence troublée.

Au travers de cet interstice temporel si fragile qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’auteur imagine le monde et se souvient de ces moments vécus. Les onomatopées, caractéristiques d’une conception enfantine du monde, côtoient les événements locaux politiques et historiques majeurs, telles que la période Covid ou encore la première ZAD de Suisse. Marqué par sa relation à son propre corps et par les souvenirs du père, cette expérience générationnelle rend les souvenirs relatés flous. L’écriture libérée du poids de certaines règles de ponctuation mime cette recherche de sérénité et rassemble l’époque de l’enfance sans fioriture. Le serpent arrête-t-il enfin de reproduire la douleur pour enlacer la douceur ? En bref, un texte avec lequel « on se mouche » (p. 86) afin de soigner le passé.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Les larmes postglaciaires de Thierry Raboud

Dans Un monde en liquidation, le poète et journaliste Thierry Raboud livre les résultats littéraires d’une réflexion sur la disparition des glaciers alpins à l’ère capitaliste. L’auteur cristallise sa dernière œuvre autour d’une photographie d’enfance : sa sœur, son frère et lui posant au glacier du Rhône avec deux faux ours polaires. La présence incongrue de ces animaux dans les Alpes initie une enquête sur notre imaginaire des glaciers et sur leur histoire. Ces mammifères factices sont le symbole d’une Suisse ou l’amour des glaciers se mêle à leur exploitation sans relâche.

Dans cet ouvrage en cinq actes, l’écrivain tisse des liens entre le passé et le futur de ces « Alpes vendues en pièces détachées » (p. 105) à divers exploitants et vouées à se liquéfier. Son style fluide et son ironie mordante retranscrivent une inquiétude générale face à l’urgence climatique et quant à la disparition inévitable de nos géants de glace. Avec peine et espoir, l’auteur de Crever l’écran dessine les contours d’un « nouvel imaginaire alpin » (p. 108) auquel il faudra nous adapter. Ses Histoires postglaciaires forment un album photo aussi brillant que nos glaces autrefois éternelles.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Naître, peut-être

Témoignage touchant d’une infertilité, Rêves d’azote de Claire May esquisse le tableau d’une réalité où il semble plus ardu de tomber enceinte que de mettre au monde, où il paraît « plus difficile de parvenir à recevoir la vie que de la donner » (p. 43). Dans ce double objectif, une série de gestes minutieux et presque obsessionnels rythme les soirées de la narratrice : maintenir l’aiguille à bonne température, purger la dose avec exactitude et s’injecter des hormones avant de se coucher, le bas du ventre parsemé de traces de seringues. En attendant le futur espéré d’un battement de cœur nouveau, elle s’évade dans la chaleur estivale de la Ligurie, un exemplaire d’Au bonheur des morts de Vinciane Despretsous le bras. Aussi subtil qu’inspirant, l’essai philosophique explore les liens inextricables entre les vivants et les morts. En écho avec celui-ci, Rêves d’azote interroge avec justesse notre rapport à l’absence, qu’il s’agisse des personnes qui ne sont plus là ou de celles qui n’existent pas encore. 

Entre l’espoir de devenir mère et la crainte de ne jamais l’être, Claire May restitue avec une sensibilité rare le quotidien fragile et intime d’une femme confrontée à l’incertitude de l’avenir. Si l’écriture apparaît comme une manière de résoudre l’énigme d’une existence mise en suspense, c’est parce qu’elle devient un espace matriciel dans lequel écrire, c’est (re)naître.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

À l’abri de soi

Par une nuit d’orage dans le Jura, un homme entend des cris. Entre les arbres, il trouve une jeune femme sans repère, sans mémoire, sans nom.

L’histoire d’Inconnue, le quatrième roman de Chirine Sheybani, tient en peu de choses : une policière enquête sur la disparition d’un jeune homme sans histoire, une romance tristement banale touche à sa fin. Ce qui retient l’attention, c’est la manière dont l’autrice genevoise entrelace ces fils. Son regard circule d’une situation à l’autre, formant une mosaïque qui fait émerger l’histoire par fragments, par éclats.

Inconnue n’est pas un roman policier ni un simple récit de guérison, mais une interrogation sur l’identité et la responsabilité. Depuis la tempête inaugurale, l’Inconnue est étrangère à celle qu’elle était, absente à elle-même. Tragique en apparence, l’amnésie se révèle toutefois ambiguë, laissant à celle qui oublie la possibilité de se faire grâce. Sans trancher, sans juger, le roman laisse le malaise intact, avec une économie de moyens qui force à habiter les silences.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Là où vont les oiseaux

« Viens, Élie », c’est l’appel rêvé d’un oiseau, lancé depuis les cimes des hauts troncs : une invitation à le suivre, à s’enfuir, à s’affranchir des injonctions et des liens familiaux, à la fois sublimes et écrasants. Car Élie est sorti de chez lui avec son oiseau, Moïse, et désespère à l’idée de devoir accomplir, le lendemain, son service militaire. Lorsque Moïse s’envole et reste introuvable, une quête commence au cœur de la forêt, tandis que la nuit tombe peu à peu. Au loin se trouvent le village et la maison familiale, d’où sortent parfois la mère et la sœur d’Élie pour le supplier d’être raisonnable.

Dans ce premier roman du bernois Jonas Sollberger, cette forêt devient la langue du récit. Elle emmêle le texte qui, comme les ramures et les rhizomes, s’élance pour revenir, s’ancrer aux troncs puis à la terre, avant de repartir, de tourner en rond et d’effrayer celles et ceux qui ne veulent pas se laisser transformer, se rendre branchage parmi les branchages pour écouter les paroles des oiseaux et les histoires que l’on peut y trouver. Là, un pic épeiche se fait allié ; les cloches résonnent et ravivent les labeurs paysans ; un étang désormais desséché conserve, dans sa tourbe, l’image d’une barque flottant sur les eaux du monde d’avant. Le souvenir brûlant d’une identité fragile, qui n’a pu s’épanouir, persiste autour d’une souche calcinée et tente désormais d’exister pleinement.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Les entrailles de la violence

Dans la nuit du 4 juin 1967 dans la campagne fribourgeoise, cinq kilos d’explosifs militaires dérobés font voler un immeuble en éclats. Carmen meurt. Alain, son fiancé, est arrêté, jugé, condamné à sept ans de prison pour « crime passionnel ». Tout semble dit. Mais Détruire tout commence précisément là où cette évidence se referme trop vite. Non pour combler un déficit d’explication, mais pour interroger ce qui, dans un ordre social donné, permet que la destruction soit pensée, nommée, et finalement neutralisée. 

« [C]’est le rapport du geste et du milieu, du geste et de la terrible attraction d’un pays sur lui, d’une famille, d’une époque, où tous font tout pour qu’il advienne dans la caricature du geste, en effet, qu’il finit par devenir, c’est la distorsion de ces mains musiciennes devant l’énigme de la beauté – l’impuissance hystérique de l’homme viril, l’hystérie masculine si l’on veut – et tout bancal que ce soit, c’est cela qu’il convient de dire. »

Le fait divers n’est donc pas traité comme un événement isolé, encore moins comme une énigme à résoudre. Bernard Bourrit l’aborde comme un point de condensation : une époque, un pays, des habitudes de jugement s’y trouvent pris ensemble. Il ne s’agit ni d’excuser ni de comprendre « l’homme », mais de déplacer le regard, de quitter l’événement pour observer les cadres sociaux, institutionnels et symboliques qui le rendent lisible, et donc supportable. 

Autour d’Alain, le récit déplie un monde sans relief spectaculaire : l’enfance à la ferme, la pauvreté, l’alcoolisme du père, les impasses scolaires, la modernisation subie, les fêtes de village, l’entrée dans le couple. Rien n’est exceptionnel, et c’est précisément ce que le livre met en cause. La violence ne surgit pas comme une rupture, mais comme une continuité. Alain n’est ni héroïsé ni excusé ; il apparaît façonné par des assignations multiples, sans que cette inscription sociale n’abolisse la responsabilité de l’acte. 

La relation entre Alain et Carmen cristallise cette critique. Le couple n’est pas présenté comme un drame intime, mais comme un dispositif de normalisation. Sous les apparences de l’amour et du choix individuel, s’y rejouent des rapports de domination de genre et de classe. Carmen n’est pas effacée, mais le texte rend sensible la manière dont la rumeur, les non-dits et les discours judiciaires déplacent insidieusement la faute vers elle. Le mot « féminicide » n’apparaît jamais, il n’existait pas alors, et cette absence agit comme un révélateur : ce que la langue ne nomme pas continue d’organiser les regards. 

Des photographies de presse jalonnent le récit. Visages, lieux, fragments d’archives visuelles apparaissent sans légende, comme autant de points d’arrêt. Loin d’éclairer les faits, elles en accentuent l’étrangeté. Ces images, apparemment neutres, rappellent que le fait divers est déjà une mise en forme, un objet de regard et de jugement. En les intégrant au texte, Bourrit n’accumule pas les preuves : il interroge les cadres médiatiques et institutionnels qui produisent du sens, et parfois de l’oubli. 

La langue singulière de Bourrit participe pleinement de ce geste. Elle ne cherche pas la fluidité mais avance par reprises, par détours, et exprime les hypothèses successives avec maitrise. Cette écriture résistante empêche toute lecture confortable. Elle oblige à demeurer dans l’inconfort du doute, là où les récits trop assurés ferment prématurément le sens. Détruire tout n’explique pas : il expose, et le récit ne propose ni réparation ni consolation. La violence demeure une impasse, le symptôme d’une dépossession plus vaste, celle des mots, du droit, des possibles. 

« oui, tu calcules bien : vingt ans d’emprisonnement + prison à vie = quinze ans d’incarcération, qui font sept, à la fin. »

La peine, dérisoire au regard du crime, ne referme rien : elle agit comme un révélateur brutal de la légèreté institutionnelle avec laquelle cette violence est jugée, nommée et, en grande partie, neutralisée. 

Détruire tout ne se referme pas sur une résolution, mais sur un trouble persistant. C’est précisément là que réside sa force : dans sa capacité à laisser le lecteur face à ce qui résiste, à ce qui ne se pacifie pas. En refusant les cadres rassurants du récit explicatif ou de la morale, Bourrit impose une lecture exigeante, parfois inconfortable, mais profondément stimulante. La force du texte réside dans cette tension même : il ne cherche ni l’adhésion ni la consolation, mais engage une confrontation lucide avec la perception du lecteur, avec sa manière de juger et de tolérer la violence, délivrant ainsi une confrontation rare et percutante.


Catégories
Critique littéraire Critique littéraire 2026

Dans les nuits de l’histoire

Le récit s’ouvre dans les années 1840, dans la Louisiane coloniale. Elizabeth Dubreuil, fille d’affranchis d’origine haïtienne, vit à La Nouvelle-Orléans sous la tutelle du propriétaire blanc Maurice Parmentier. Ayant jeté son dévolu sur elle, il tente à deux reprises de la violer. Elizabeth, en quête de justice et de dignité, se venge : déguisée, elle l’attaque et le blesse grièvement. Cet acte de rébellion précipite son exil vers Haïti. Mais plus que le geste, ce sont ses résonances que scrute Lahens : à travers celui-ci se déploie tout un héritage de domination, de silence et de violence sexuelle.

Autour d’Elizabeth gravitent d’autres femmes : sa mère Camille, enfermée dans la maison familiale comme dans une cage dorée ; surtout, sa grand-mère Florette, dont le récit remonte aux origines de la lignée. Exilée, violée, arrachée à sa mère, Florette a connu la cale du bateau négrier, la servitude et les avortements forcés. Lahens refuse pourtant d’en faire une figure sacrificielle : la douleur devient chez elle une lucidité aiguë, un savoir transmis de femme en femme. Dans cette mémoire descendante, la survie n’a rien d’héroïque ; elle est une résistance intérieure, faite de dignité et d’attention au monde :

« Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. »

En tissant ces voix, Lahens rejoint une généalogie littéraire où les femmes sont les gardiennes de la mémoire collective. Passagères de la nuit s’articule autour d’une figure centrale des littératures antillaises : le « poto-mitan », cette femme-pilier qui maintient l’équilibre malgré la défaite. Si l’on retrouve chez elle le créole, la prière et le rituel, Lahens s’écarte du lyrisme épique : elle écrit contre l’héroïsme masculin, au plus près de la fatigue et du silence.

La seconde partie du roman s’ouvre à Haïti, plusieurs décennies plus tard, sur la voix de Régina Jean-Baptiste, qui, dans son lit de mort, revisite son existence. Fille de domestique, ancienne esclave devenue marchande, elle incarne une résistance plus discrète, mais tout aussi inébranlable. Dans une longue adresse posthume à son amant, le général Corvaseau, fils d’Elizabeth Dubreuil, Régina déroule sa vie entre oppression et désir, humiliation et amour.

Ce récit, plus introspectif, adopte une langue poétique, presque incantatoire. Les morts y parlent, les songes s’entrelacent au réel, et la mémoire devient un espace spirituel. Le merveilleux n’adoucit rien : il souligne au contraire le tragique d’une condition. En confrontant rêve et Histoire, Lahens montre le paradoxe d’une liberté arrachée au prix d’une nouvelle hiérarchie sociale, celle de l’île d’Haïti au XIXᵉ siècle, un territoire marqué par la violence et les survivances coloniales

Lahens écrit ainsi contre le mythe d’une république noire unifiée. Son roman révèle les fractures d’une société née de la révolution haïtienne, où la pigmentation, le lieu de naissance ou le degré d’ascendance africaine orientent encore les destins. Le « miracle » haïtien s’effrite, mais demeure la dignité. Régina, comme Florette et Elizabeth avant elle, appartient à la lignée des « passagères de la nuit » : femmes sans gloire, mais non sans grandeur.

Par la densité de son écriture, Lahens redonne chair à une parole longtemps confisquée, et dans les nuits de l’Histoire, ces voix murmurent, se souviennent, et de ce murmure naît une mémoire collective à l’épreuve des violences les plus profondes. Lahens ne recoud pas le passé : elle en écoute les tremblements, dans la chair, la parole et les silences. La douleur y retrouve ses nuances, et les femmes, leur présence.

En restituant à l’esclavage et à l’après-esclavage leurs voix féminines, Lahens accomplit un geste essentiel : rendre aux marges le droit de dire l’Histoire. De la cale du bateau à la maison Dubreuil, du marché de Port-au-Prince au lit de mort de Régina, la romancière tisse une polyphonie d’ombres et dresse une mémoire sans monument. Dans cette nuit qu’elles traversent, les femmes de Lahens ne demandent pas la lumière : elles la portent.