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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Du temps du feu au temps des sorcières

Imaginons un ville où la lecture est interdite. Un monde où les femmes sont obligées de procréer pour servir le pays. C’est la dystopie que propose Wendy Delorme dans son quatrième roman : Viendra le Temps du feu. Nous y découvrons, par le biais des personnages d’Ève, de Grâce, de Louise, de Rosa, de Raphaël et de l’Enfant, la dure existence d’un monde où l’espoir en un avenir meilleur est compromis.

Un soir, c’est la cathédrale qui est incendiée, en signe de rébellion contre l’État et son règlement, contre l’autorité ecclésiastique, à la manière des bûchers consumant le corps des femmes accusées injustement de sorcières.

Réduire en cendres grises et carcasses calcinées les symboles immuables qui structurent les vies, ordonnent l’obéissance, inspirent à tous la crainte ou la dévotion, tracent en voies rectilignes les vies et les pensées de chacun parmi nous. (p. 172)

La ville est le lieu du contrôle, du regard et de l’interdit. Dans ses bas-fonds grouillent les Uraniens, les détracteurices du régime imposé par l’État.

Maintenant imaginons, aux abords de la ville, une rivière, puis une forêt. Dans celle-ci, un groupe de femmes qui s’entraident, s’aiment, s’épaulent et se transmettent des savoirs. La nature fait sorcières ces femmes. C’est autour des braises d’un feu qu’elles se retrouvent pour danser, chanter et ensorceler le monde. Cette éclatante sororité parle au travers d’un nous commun. Certaines d’entre elles traversent la rivière pour rejoindre la ville et vivre sous couverture. À la manière de sorcières contemporaines, mises au ban par l’État, elles créent un lieu de sécurité et de révolte.

De ce fait, l’Éden perdu est recréé aux abords de cet enfer citadin qui brûle. La forêt soigne le stigmate originel : le corps est libre. Dans cette oasis, les hommes sont absents et les femmes se reconstruisent. Le feu créé par ces femmes sorcières est contrôlé et perpétue les souvenirs. Il est le lieu où elles se retrouvent et se racontent leurs histoires et le récit de leurs défuntes sœurs.

Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions le soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre […]. (p. 208-209)

Ainsi, la forêt est également un lieu de souvenir qui permet l’écriture de soi, de l’autre, voire sa réécriture. Cette recomposition personnelle advient en traversant la rivière qui sépare ces deux mondes. Ce espace devient un passage symbolique qui guérit le corps : c’est ici que les femmes se soignent.

L’une des femmes donne toute sa forme et sa force à cet Éden : Ève. Elle se bannit elle-même de cet oasis féminin, afin de retrouver Louve, sa compagne. Le loup, l’un des emblèmes archétypaux de la sorcière historique, s’associe à la figure mythique chrétienne, formant un couple saphique qui concilie les deux espaces : ville et forêt.

Ce paradis reconstitué devient le pendant positif de la métropole, où l’on continue de vivre dans un enfer nocif et qui ne permet aucun espoir : « Il n’y a rien après, mère, tu t’en doutes bien. On meurt et puis c’est tout. Il n’y a pas d’enfer, et pas de paradis » (p. 173). Ce sont dans les bas-fonds de la cité, cachés, qu’habitent les personnages placés sous le signe de la minorité sociale : personnes homosexuelles, trans, prostituées, etc. Marginalisées, celles-ci militent en faveur de leurs droits, du droit à la lecture et de leur liberté, en se réunissant dans les caves d’une boîte de nuit, à la façon d’un sabbat qui est ici citadin, nocturne et caché.

Viendra le Temps du feu offre un échantillon d’un monde où les valeurs de l’État s’opposent à l’existence de celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule attendu. L’écriture et la lecture, activités poético-politiques, sont défendues et utilisées par ces figures avilies afin de construire et constituer leur histoire dépossédée. « Ce qui n’a pas de nom est réduit au silence, et nommer rend visible, avère une existence » (p. 191), dira Raphaël en lisant un livre interdit. Il s’agit, en effet, de réécrire l’histoire sous l’angle des démunis socialement : il existera toujours un Éden possible et recomposable, un Éden habitable, une lumière d’espoir provenant sûrement d’un brasier allumé au loin qui, cette fois, ne sera pas nuisible.


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Bouffer de la merde, d’accord, mais les yeux bien ouverts

On entre dans ce roman graphique, appareil photo en main, prêt à tout prendre, à collecter le plus de données possibles.

Tu sors de la voiture, parquée, planquée. Tu marches. Il fait froid. Mille étoiles. Au loin, un bâtiment… immense, qui semble n’avoir pas de fin ; massif. (p. [6-8]).

C’est plus qu’un bâtiment, c’est « une ville, une mégapole » (p. [9]), c’est L’Usine du pire.

Sous la forme d’une incursion documentaire, l’autrice Pia Shazar et la dessinatrice Fanny Vaucher offrent un aperçu aussi haletant qu’horrifique d’une usine d’élevage intensif porcin, où les animaux, traités comme de la matière, sont conçus et mis à mort de manière méthodique. Les lecteurices avancent ainsi de salle en salle, découvrant d’abord le bureau avec des casques, pour ne pas avoir à subir la « rafale de hurlements dans les oreilles » (p. [32]), qui devient un seul et même long cri. Puis les appareils en tout genre : de quoi castrer et inséminer à moindre coût, des étiquettes d’identification, des équipements de stockage optimal des cadavres. Il y a aussi « la maternité » (p. [88]), la partie consacrée aux naissances, où les femelles sont réparties dans des cases en fonction de leur ovulation – on leur administre des médicaments pour qu’elles soient synchrones –, située avant la salle où vivent les porcelets déjà nés, que l’on ne peut atteindre qu’en traversant un couloir central jonché de merde.

Difficile de ressortir indemne de cette visite. L’Usine du pire confronte les lecteurices à ce qu’ils et elles préfèrent, en général, ne pas savoir. Véritable tour de force, l’alliage du texte et du dessin parvient à rendre sensible ce que les mots ou l’image seuls n’auraient peut-être pas pu saisir, nous atteignant au cœur de ce qui nous lie aux autres animaux.


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Un aller sans retour

« Regarde mes jambes et mes pieds regarde mes bras et mes mains je n’ai pas d’ailes je ne peux pas voler comme toi Moïse » (p. 63). Avec son premier et ambitieux roman Viens Élie, le jeune auteur bernois Jonas Sollberger évoque un aller sans retour intrigant : celui d’Élie parti à la recherche de son oiseau Moïse. Ce court périple plonge les lecteurs et lectrices dans l’inquiétude du jeune adulte, préoccupé par la perte de son animal et appréhendant sa journée de recrutement à l’armée du lendemain.

Au fil des pages et au gré d’un voyage qui s’avérera initiatique, Élie s’enfonce dans la forêt au crépuscule. Le coucher de soleil s’étire comme le flux de pensée du narrateur. Se développant telle une spirale paradoxalement articulée par l’absence quasi totale de ponctuation, le texte éclaire progressivement, à l’instar du film Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais, une mémoire fragmentaire : celle d’un protagoniste ressassant sans arrêt un souvenir, dans lequel on décèle un événement révélateur d’une identité en construction.


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Le journal d’un trentenaire moderne

Loïc, trentenaire célibataire, mène une vie monotone jusqu’au jour où il décide de tenir un journal. Pour ce protagoniste rationnel et cynique, sa propre histoire devient un Rapport d’activité, un document à la fois personnel et global qui rend compte de la vie des jeunes en racontant la guerre en Ukraine et le conflit israélo-palestinien. Le personnage explore de manière subjective sa vie et l’actualité en cherchant l’équilibre dans une époque de grands changements.

Ce récit intime n’est pas un lieu d’analyse profonde, mais d’observation. Malgré le fait que Loïc essaie de sortir de sa zone de confort – il part de chez ses parents et cherche sa moitié sur les applications de rencontre –, le personnage réalise qu’il ne vit pas dans un monde parfait. Loïc aspire à une vie utopique basée sur l’évasion mentale à travers les voyages, les médias et les rendez-vous. Déçu par la brutalité du monde, il décrit avec un détachement aliénant la pression sociale du mariage et l’instabilité professionnelle. Son journal fragmenté devient un refuge dans un monde où il ne trouve plus sa place. Réflexif et ironique, ce roman met en lumière des aspects de notre actualité.


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Scientifique fou ou peintre de génie

Chloé Falcy livre un récit qui articule brillamment deux périodes biographiques et deux passions de l’artiste Eugène Gabritschevsky : le début de sa carrière et sa maladie, l’art et les insectes. La Mécanique des ailes retrace son enfance en Russie, marquée par son père biologiste et les premiers attraits pour le dessin. Puis, l’exil et les recherches de doctorat aux États-Unis. Le jeune Russe continue de peindre en parallèle de son travail, alors même qu’il passe son temps au laboratoire à étudier des mouches. L’autrice évoque avec sensibilité ce destin et montre bien comment les différentes facettes d’une personne peuvent coexister. Les épisodes suivants narrent le séjour final à l’hôpital psychiatrique, tandis qu’Eugène Gabritschevsky, devenu patient, semble plus serein que jamais. Qui des scientifiques frénétiques ou de l’homme enfermé sont les plus sains d’esprit ? Tout au long de son récit, l’autrice lausannoise évoque l’expérience de la folie à travers des visions kafkaïennes inquiétantes. Ces insectes, qui enthousiasment tant le scientifique, prennent de plus en plus de place dans le récit, jusqu’à l’internement. Finalement, ces ambivalences se résoudront dans un mouvement salutaire vers l’art. Riche et précis, l’ouvrage déploie tout le potentiel de la fiction inspirée par une vie réelle.


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Louis Achille, de douze serpents à doux serpent ?

Comment empêcher de se mordre encore et encore la queue ? Est-il possible d’aller contre la violence générationnelle ? Ce sont les questions que se pose le jeune auteur lausannois Louis Achille dans son autobiographie poétique J’aurais voulu être douze serpents. L’auteur se remémore les souvenirs de son enfance : violence parentale, premières fugues et adolescence troublée.

Au travers de cet interstice temporel si fragile qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’auteur imagine le monde et se souvient de ces moments vécus. Les onomatopées, caractéristiques d’une conception enfantine du monde, côtoient les événements locaux politiques et historiques majeurs, telles que la période Covid ou encore la première ZAD de Suisse. Marqué par sa relation à son propre corps et par les souvenirs du père, cette expérience générationnelle rend les souvenirs relatés flous. L’écriture libérée du poids de certaines règles de ponctuation mime cette recherche de sérénité et rassemble l’époque de l’enfance sans fioriture. Le serpent arrête-t-il enfin de reproduire la douleur pour enlacer la douceur ? En bref, un texte avec lequel « on se mouche » (p. 86) afin de soigner le passé.


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Les larmes postglaciaires de Thierry Raboud

Dans Un monde en liquidation, le poète et journaliste Thierry Raboud livre les résultats littéraires d’une réflexion sur la disparition des glaciers alpins à l’ère capitaliste. L’auteur cristallise sa dernière œuvre autour d’une photographie d’enfance : sa sœur, son frère et lui posant au glacier du Rhône avec deux faux ours polaires. La présence incongrue de ces animaux dans les Alpes initie une enquête sur notre imaginaire des glaciers et sur leur histoire. Ces mammifères factices sont le symbole d’une Suisse ou l’amour des glaciers se mêle à leur exploitation sans relâche.

Dans cet ouvrage en cinq actes, l’écrivain tisse des liens entre le passé et le futur de ces « Alpes vendues en pièces détachées » (p. 105) à divers exploitants et vouées à se liquéfier. Son style fluide et son ironie mordante retranscrivent une inquiétude générale face à l’urgence climatique et quant à la disparition inévitable de nos géants de glace. Avec peine et espoir, l’auteur de Crever l’écran dessine les contours d’un « nouvel imaginaire alpin » (p. 108) auquel il faudra nous adapter. Ses Histoires postglaciaires forment un album photo aussi brillant que nos glaces autrefois éternelles.


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Naître, peut-être

Témoignage touchant d’une infertilité, Rêves d’azote de Claire May esquisse le tableau d’une réalité où il semble plus ardu de tomber enceinte que de mettre au monde, où il paraît « plus difficile de parvenir à recevoir la vie que de la donner » (p. 43). Dans ce double objectif, une série de gestes minutieux et presque obsessionnels rythme les soirées de la narratrice : maintenir l’aiguille à bonne température, purger la dose avec exactitude et s’injecter des hormones avant de se coucher, le bas du ventre parsemé de traces de seringues. En attendant le futur espéré d’un battement de cœur nouveau, elle s’évade dans la chaleur estivale de la Ligurie, un exemplaire d’Au bonheur des morts de Vinciane Despretsous le bras. Aussi subtil qu’inspirant, l’essai philosophique explore les liens inextricables entre les vivants et les morts. En écho avec celui-ci, Rêves d’azote interroge avec justesse notre rapport à l’absence, qu’il s’agisse des personnes qui ne sont plus là ou de celles qui n’existent pas encore. 

Entre l’espoir de devenir mère et la crainte de ne jamais l’être, Claire May restitue avec une sensibilité rare le quotidien fragile et intime d’une femme confrontée à l’incertitude de l’avenir. Si l’écriture apparaît comme une manière de résoudre l’énigme d’une existence mise en suspense, c’est parce qu’elle devient un espace matriciel dans lequel écrire, c’est (re)naître.


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À l’abri de soi

Par une nuit d’orage dans le Jura, un homme entend des cris. Entre les arbres, il trouve une jeune femme sans repère, sans mémoire, sans nom.

L’histoire d’Inconnue, le quatrième roman de Chirine Sheybani, tient en peu de choses : une policière enquête sur la disparition d’un jeune homme sans histoire, une romance tristement banale touche à sa fin. Ce qui retient l’attention, c’est la manière dont l’autrice genevoise entrelace ces fils. Son regard circule d’une situation à l’autre, formant une mosaïque qui fait émerger l’histoire par fragments, par éclats.

Inconnue n’est pas un roman policier ni un simple récit de guérison, mais une interrogation sur l’identité et la responsabilité. Depuis la tempête inaugurale, l’Inconnue est étrangère à celle qu’elle était, absente à elle-même. Tragique en apparence, l’amnésie se révèle toutefois ambiguë, laissant à celle qui oublie la possibilité de se faire grâce. Sans trancher, sans juger, le roman laisse le malaise intact, avec une économie de moyens qui force à habiter les silences.


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Là où vont les oiseaux

« Viens, Élie », c’est l’appel rêvé d’un oiseau, lancé depuis les cimes des hauts troncs : une invitation à le suivre, à s’enfuir, à s’affranchir des injonctions et des liens familiaux, à la fois sublimes et écrasants. Car Élie est sorti de chez lui avec son oiseau, Moïse, et désespère à l’idée de devoir accomplir, le lendemain, son service militaire. Lorsque Moïse s’envole et reste introuvable, une quête commence au cœur de la forêt, tandis que la nuit tombe peu à peu. Au loin se trouvent le village et la maison familiale, d’où sortent parfois la mère et la sœur d’Élie pour le supplier d’être raisonnable.

Dans ce premier roman du bernois Jonas Sollberger, cette forêt devient la langue du récit. Elle emmêle le texte qui, comme les ramures et les rhizomes, s’élance pour revenir, s’ancrer aux troncs puis à la terre, avant de repartir, de tourner en rond et d’effrayer celles et ceux qui ne veulent pas se laisser transformer, se rendre branchage parmi les branchages pour écouter les paroles des oiseaux et les histoires que l’on peut y trouver. Là, un pic épeiche se fait allié ; les cloches résonnent et ravivent les labeurs paysans ; un étang désormais desséché conserve, dans sa tourbe, l’image d’une barque flottant sur les eaux du monde d’avant. Le souvenir brûlant d’une identité fragile, qui n’a pu s’épanouir, persiste autour d’une souche calcinée et tente désormais d’exister pleinement.


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Les entrailles de la violence

Dans la nuit du 4 juin 1967 dans la campagne fribourgeoise, cinq kilos d’explosifs militaires dérobés font voler un immeuble en éclats. Carmen meurt. Alain, son fiancé, est arrêté, jugé, condamné à sept ans de prison pour « crime passionnel ». Tout semble dit. Mais Détruire tout commence précisément là où cette évidence se referme trop vite. Non pour combler un déficit d’explication, mais pour interroger ce qui, dans un ordre social donné, permet que la destruction soit pensée, nommée, et finalement neutralisée. 

« [C]’est le rapport du geste et du milieu, du geste et de la terrible attraction d’un pays sur lui, d’une famille, d’une époque, où tous font tout pour qu’il advienne dans la caricature du geste, en effet, qu’il finit par devenir, c’est la distorsion de ces mains musiciennes devant l’énigme de la beauté – l’impuissance hystérique de l’homme viril, l’hystérie masculine si l’on veut – et tout bancal que ce soit, c’est cela qu’il convient de dire. »

Le fait divers n’est donc pas traité comme un événement isolé, encore moins comme une énigme à résoudre. Bernard Bourrit l’aborde comme un point de condensation : une époque, un pays, des habitudes de jugement s’y trouvent pris ensemble. Il ne s’agit ni d’excuser ni de comprendre « l’homme », mais de déplacer le regard, de quitter l’événement pour observer les cadres sociaux, institutionnels et symboliques qui le rendent lisible, et donc supportable. 

Autour d’Alain, le récit déplie un monde sans relief spectaculaire : l’enfance à la ferme, la pauvreté, l’alcoolisme du père, les impasses scolaires, la modernisation subie, les fêtes de village, l’entrée dans le couple. Rien n’est exceptionnel, et c’est précisément ce que le livre met en cause. La violence ne surgit pas comme une rupture, mais comme une continuité. Alain n’est ni héroïsé ni excusé ; il apparaît façonné par des assignations multiples, sans que cette inscription sociale n’abolisse la responsabilité de l’acte. 

La relation entre Alain et Carmen cristallise cette critique. Le couple n’est pas présenté comme un drame intime, mais comme un dispositif de normalisation. Sous les apparences de l’amour et du choix individuel, s’y rejouent des rapports de domination de genre et de classe. Carmen n’est pas effacée, mais le texte rend sensible la manière dont la rumeur, les non-dits et les discours judiciaires déplacent insidieusement la faute vers elle. Le mot « féminicide » n’apparaît jamais, il n’existait pas alors, et cette absence agit comme un révélateur : ce que la langue ne nomme pas continue d’organiser les regards. 

Des photographies de presse jalonnent le récit. Visages, lieux, fragments d’archives visuelles apparaissent sans légende, comme autant de points d’arrêt. Loin d’éclairer les faits, elles en accentuent l’étrangeté. Ces images, apparemment neutres, rappellent que le fait divers est déjà une mise en forme, un objet de regard et de jugement. En les intégrant au texte, Bourrit n’accumule pas les preuves : il interroge les cadres médiatiques et institutionnels qui produisent du sens, et parfois de l’oubli. 

La langue singulière de Bourrit participe pleinement de ce geste. Elle ne cherche pas la fluidité mais avance par reprises, par détours, et exprime les hypothèses successives avec maitrise. Cette écriture résistante empêche toute lecture confortable. Elle oblige à demeurer dans l’inconfort du doute, là où les récits trop assurés ferment prématurément le sens. Détruire tout n’explique pas : il expose, et le récit ne propose ni réparation ni consolation. La violence demeure une impasse, le symptôme d’une dépossession plus vaste, celle des mots, du droit, des possibles. 

« oui, tu calcules bien : vingt ans d’emprisonnement + prison à vie = quinze ans d’incarcération, qui font sept, à la fin. »

La peine, dérisoire au regard du crime, ne referme rien : elle agit comme un révélateur brutal de la légèreté institutionnelle avec laquelle cette violence est jugée, nommée et, en grande partie, neutralisée. 

Détruire tout ne se referme pas sur une résolution, mais sur un trouble persistant. C’est précisément là que réside sa force : dans sa capacité à laisser le lecteur face à ce qui résiste, à ce qui ne se pacifie pas. En refusant les cadres rassurants du récit explicatif ou de la morale, Bourrit impose une lecture exigeante, parfois inconfortable, mais profondément stimulante. La force du texte réside dans cette tension même : il ne cherche ni l’adhésion ni la consolation, mais engage une confrontation lucide avec la perception du lecteur, avec sa manière de juger et de tolérer la violence, délivrant ainsi une confrontation rare et percutante.


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Dans les nuits de l’histoire

Le récit s’ouvre dans les années 1840, dans la Louisiane coloniale. Elizabeth Dubreuil, fille d’affranchis d’origine haïtienne, vit à La Nouvelle-Orléans sous la tutelle du propriétaire blanc Maurice Parmentier. Ayant jeté son dévolu sur elle, il tente à deux reprises de la violer. Elizabeth, en quête de justice et de dignité, se venge : déguisée, elle l’attaque et le blesse grièvement. Cet acte de rébellion précipite son exil vers Haïti. Mais plus que le geste, ce sont ses résonances que scrute Lahens : à travers celui-ci se déploie tout un héritage de domination, de silence et de violence sexuelle.

Autour d’Elizabeth gravitent d’autres femmes : sa mère Camille, enfermée dans la maison familiale comme dans une cage dorée ; surtout, sa grand-mère Florette, dont le récit remonte aux origines de la lignée. Exilée, violée, arrachée à sa mère, Florette a connu la cale du bateau négrier, la servitude et les avortements forcés. Lahens refuse pourtant d’en faire une figure sacrificielle : la douleur devient chez elle une lucidité aiguë, un savoir transmis de femme en femme. Dans cette mémoire descendante, la survie n’a rien d’héroïque ; elle est une résistance intérieure, faite de dignité et d’attention au monde :

« Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. »

En tissant ces voix, Lahens rejoint une généalogie littéraire où les femmes sont les gardiennes de la mémoire collective. Passagères de la nuit s’articule autour d’une figure centrale des littératures antillaises : le « poto-mitan », cette femme-pilier qui maintient l’équilibre malgré la défaite. Si l’on retrouve chez elle le créole, la prière et le rituel, Lahens s’écarte du lyrisme épique : elle écrit contre l’héroïsme masculin, au plus près de la fatigue et du silence.

La seconde partie du roman s’ouvre à Haïti, plusieurs décennies plus tard, sur la voix de Régina Jean-Baptiste, qui, dans son lit de mort, revisite son existence. Fille de domestique, ancienne esclave devenue marchande, elle incarne une résistance plus discrète, mais tout aussi inébranlable. Dans une longue adresse posthume à son amant, le général Corvaseau, fils d’Elizabeth Dubreuil, Régina déroule sa vie entre oppression et désir, humiliation et amour.

Ce récit, plus introspectif, adopte une langue poétique, presque incantatoire. Les morts y parlent, les songes s’entrelacent au réel, et la mémoire devient un espace spirituel. Le merveilleux n’adoucit rien : il souligne au contraire le tragique d’une condition. En confrontant rêve et Histoire, Lahens montre le paradoxe d’une liberté arrachée au prix d’une nouvelle hiérarchie sociale, celle de l’île d’Haïti au XIXᵉ siècle, un territoire marqué par la violence et les survivances coloniales

Lahens écrit ainsi contre le mythe d’une république noire unifiée. Son roman révèle les fractures d’une société née de la révolution haïtienne, où la pigmentation, le lieu de naissance ou le degré d’ascendance africaine orientent encore les destins. Le « miracle » haïtien s’effrite, mais demeure la dignité. Régina, comme Florette et Elizabeth avant elle, appartient à la lignée des « passagères de la nuit » : femmes sans gloire, mais non sans grandeur.

Par la densité de son écriture, Lahens redonne chair à une parole longtemps confisquée, et dans les nuits de l’Histoire, ces voix murmurent, se souviennent, et de ce murmure naît une mémoire collective à l’épreuve des violences les plus profondes. Lahens ne recoud pas le passé : elle en écoute les tremblements, dans la chair, la parole et les silences. La douleur y retrouve ses nuances, et les femmes, leur présence.

En restituant à l’esclavage et à l’après-esclavage leurs voix féminines, Lahens accomplit un geste essentiel : rendre aux marges le droit de dire l’Histoire. De la cale du bateau à la maison Dubreuil, du marché de Port-au-Prince au lit de mort de Régina, la romancière tisse une polyphonie d’ombres et dresse une mémoire sans monument. Dans cette nuit qu’elles traversent, les femmes de Lahens ne demandent pas la lumière : elles la portent.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Une complainte pour les gens de fêlures

Avec portant bas nos ombres, Mary-Laure Zoss nous offre un texte poétique consacré au sans-abrisme. Issu d’une première version écrite pour une performance de la Compagnie lausannoise iéto en 2023, le texte a été retravaillé et enrichi des dessins de l’illustratrice Ena Lindenbaur. Un poème court et percutant sur le poids de la précarité et de l’exclusion sociale.

Vivre dans la rue, c’est vivre en marge de la société dite « normale ». Le recueil met en évidence le regard porté sur les personnes sans-abri, réduites à des ombres ou des silhouettes devant lesquelles on fuirait comme en présence de fantômes. Il montre que la déshumanisation des personnes précaires tient en ce qu’elles symbolisent : une défaite, l’échec de ce que la société attend d’un·e « bon·ne citoyen·ne ». Il souligne que la violence de la rue ne se limite pas à l’insécurité matérielle et montre qu’elle s’exprime aussi, de façon plus insidieuse, dans le regard des autres et le mépris social.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 15 décembre 2025.


 

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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Un thriller social au cœur de l’histoire suisse

Au centre du roman, on découvre Raïzo, une dealeuse lausannoise au lourd passé, dont la vie s’organise entre son trafic de cannabis, la promenade de son chien et les visites rendues à sa voisine âgée. Installée illégalement dans les combles d’un immeuble lausannois. Raïzo trouve un fragile équilibre auprès d’une communauté bigarrée composée d’immigré·es, de travailleur·euses précaires et de laissé·es-pour-compte. Mais son quotidien bascule lorsqu’un mystérieux client lui envoie une importante somme d’argent, suivie de messages cryptés. Forcée de suivre les instructions de ce « marionnettiste » aux intentions troubles, Raïzo se lance dans un jeu de piste grandeur nature qui la fera voyager à travers toute la Suisse romande, de la villa-bunker de Gletterens au monastère de La Valsainte à Fribourg, en passant par l’hôtel Beau-Rivage. Un chemin périlleux qui la mènera au cœur de sombres révélations.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 1er décembre 2025.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

La fin d’un monde

Il y a d’abord la lumière, celle du Beyrouth des années 1960 et 1970, cité ouverte et cosmopolite qu’on surnommait la « Suisse du Moyen-Orient ». Au cœur de la bourgeoisie libanaise cultivée et mondaine, le jeune Charif observe le monde avec une curiosité silencieuse, préférant aux jeux bruyants et aux querelles d’enfants les rêveries où s’entremêlent histoires et légendes. Il collectionne les noms de rois et d’empereurs, les énumère, les classe, les fait résonner comme les chants d’une mélopée ancienne. Ce goût des lignées et des généalogies devient une manière d’habiter le langage, de créer des épopées presque intimes où l’imagination a autant de poids que la réalité. Son enfance s’écoule dans un pays qui semble hors du temps, fastueux, insouciant, aveugle aux catastrophes qui s’annoncent.

« Trop occupé par mes passions pour l’épopée napoléonienne et les royautés barbares, je ne me souviens pas d’avoir senti venir les grandes calamités qui allaient tout emporter. » Comme si, dans la ferveur du rêve, l’enfant n’avait pas entendu les grondements annonciateurs de la catastrophe, ignorant encore que l’Histoire, dans sa brutalité et son imprévisibilité, se préparait à frapper son monde.

Puis vient la fracture : 1975. La guerre civile éclate et, avec elle, tout s’effondre, la ville, les certitudes, le sens de son monde disparaît. Ce que l’enfant imaginait comme épopée devient brutalement réel : l’héroïsme se change en peur, la gloire en absurdité. La famille de Majdalani fuit Beyrouth pour se réfugier dans les montagnes ; le temps se fige et l’adolescence s’écrit dans l’attente et la stupeur. Le roman bascule alors du souvenir lumineux au témoignage grave. Il ne décrit pas la guerre dans ses faits spectaculaires, mais dans son usure lente : celle d’une vie quotidienne, des voix, des gestes ordinaires qui persistent dans un monde qui bascule dans les pires violences. Dans cette torpeur, il découvre pourtant l’amitié, le premier amour, et une mélancolie qui forge la conscience, autant qu’elle l’expose aux vertiges de la désillusion.

Tout l’intérêt du Nom des rois tient dans cette oscillation entre deux âges et deux tons : le Liban presque idyllique de l’enfance et celui, disloqué, de la guerre ; la langue des mythes et celle du réel. L’auteur construit un miroir entre ces mondes, comme si chaque éclat du passé trouvait son reflet dans la désolation présente. Le ton du roman s’assombrit, le rythme se fait plus grave, la phrase plus nue. Dans ce mouvement, on perçoit la conscience aiguë d’une perte. L’écriture, ample et musicale, porte la trace de cette tension. Majdalani y insuffle un souffle intérieur, presque proustien, qui fouille la mémoire jusqu’aux sensations les plus précises dans un style, discret mais ciselé, plein de nuance : il ne masque ni la fragilité ni la peur, mais les concentre, les rend palpables. Sa plume exprime une sensibilité rare à la texture du temps, une manière d’écrire non pour raconter, mais pour retenir ce qui s’efface.

Le roman devient ainsi une méditation sur la fragilité des civilisations et sur la précarité du bonheur et des rêveries d’enfant. Ce qui se joue dépasse la trajectoire d’un seul homme : c’est le basculement d’un pays, la perte d’un monde. Majdalani écrit depuis la conscience aiguë que tout peut s’effondrer, qu’à l’échelle de l’Histoire, entre splendeur et ruine, il n’y a parfois qu’un souffle imperceptible. Ce battement fragile, presque inaudible, sépare la grandeur du désastre. C’est dans cet espace que se tient son écriture, comme un geste de résistance par le souvenir.

Le Nom des rois impose avec élégance son geste mémoriel : il refuse la nostalgie creuse comme la colère pure, et c’est entre distance et émotion que le texte trouve sa justesse. Majdalani ne cherche ni à expliquer ni à faire le deuil du passé ; il en recueille les traces, les voix, les éclats de lumière, dans une fidélité pudique à son propre vécu. Les souvenirs prennent corps dans des détails et tout ce qui a disparu continue d’exister à travers ses mots. Sans grandiloquence, Majdalani écrit la perte avec une clarté apaisée, comme si apprivoiser la ruine permettait de continuer à faire vivre ces souvenirs fragiles que seule la littérature sait préserver.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Le Monde est fatigué, le lectorat féminin aussi

Dès les premières pages de Le Monde est fatigué, Joseph Incardona plonge le lecteur dans une intrigue contemporaine. Anglicismes et références actuelles se mêlent à une écriture poétique et rythmée : fond et forme s’entrechoquent pour actualiser le mythe des femmes poissons, désirées mais dangereuses. Cette hétérogénéité est renforcée par une narration mouvante, où écrivain et narrateur se confondent, faisant de ce roman un vrai page turner.

Êve, amputée et privée de sa fille, incarne une héroïne tragique. Son corps mutilé, au centre du récit, devient à la fois lieu de pouvoir, d’échange et d’exclusion. Sous prétexte de vengeance, le récit tourne autour de son handicap. Êve ne désire pas, elle veut seulement être désirée. Êve ne vit pas, elle survit jusqu’à s’effacer. L’auteur ne crée pas une femme libre et complexe ; il reconstruit un archétype défini par la souffrance. Désexualisée, coupée du monde, Êve prouve le manque d’imaginaire positif autour des femmes handicapées : « Parce que dans rêve, il n’y a pas Êve ».

Miroir d’une société obsédée par la domination et la consommation, sa chair devient marchandise : séduisante par ce qu’elle offre mais répugnante par ce qu’elle est. Finalement, femme brisée se charge de briser le monde à son tour. Cette fin n’a rien de la beauté tragique qu’Incardona prétend écrire. Elle symbolise l’échec du regard masculin à écrire une femme handicapée vivante.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Julien Burri à fleur de peau

Une enquête à la frontière de l’intime et du sensible. Inspiré d’un fait véridique, ce récit suit la trace d’un homme dont le corps écorché a servi de modèle aux étudiants des Beaux-Arts à la fin des années 1980. Des salles d’anatomie aux archives cantonales, en passant par les couloirs de musées, on revit, par fragments, ce destin abandonné, oublié, mutilé.

À partir des dessins et de quelques clichés clandestins appartenant à une amie prénommée C, le narrateur tente de retrouver l’identité du mort et de connaître son histoire. Il veut nouer avec lui « un dialogue silencieux […] entre mon corps et le sien » (p. 23). Une écriture dénuée d’artifices, un vocabulaire médical méticuleux et des descriptions simples mais percutantes, tissent un lien fort entre le monde de Julien Burri, celui des vivants et celui des morts. Le cœur, les organes, la peau sont autant de correspondances entre ces réalités qui ne se croisent jamais, mais qui ne cessent de communiquer.

Guidé par les restes de l’écorché, dans un rapport presque charnel à lui, Julien Burri décrit alors le cycle de la vie, de l’enveloppe extérieure jusqu’aux entrailles, depuis l’agonie jusqu’à la naissance. Lire Ce que peut un cœur, c’est donc prendre le chemin inverse, déjouer le sort et interroger l’existence même par la mort. C’est recevoir le monde, son silence et sa disparition. C’est aller au plus près de la vie humaine. Au plus près de soi.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

L’enfance à travers ombres et merveilles

Le collectif d’artistes Aristide propose avec Ces soleils son deuxième numéro consacré à l’écrit. Pour ce projet, sept auteur·ices français·es et romand·es, accompagné·es d’une artiste visuelle ont été invité·es à imaginer un manifeste de l’enfance. Céline Cerny, Julie Gilbert, Catherine Lovey, Victor Malzac, Fabrice Melquiot, Camille Mermet, Antoine Rubin et l’illustratrice Anne Crausaz ont ainsi exploré cette thématique, chacun·e avec sa voix, son angle et son style.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 17 novembre 2025.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Du mic au roman

« J’ai une dégaine d’ado et une tête d’Arabe. » Ainsi se présente Raïzo, héroïne solitaire qui vit en marge d’une Lausanne grise et nerveuse. Trentenaire cabossée, elle survit grâce à une culture illégale de cannabis et un réseau de « dead drops » — ces boites aux lettres mortes utilisées pour des livraisons clandestines. Jusqu’au jour où une organisation opaque la propulse dans un jeu d’espionnage aux ramifications globales.

La narration s’ancre dans une langue directe, vive, nourrie d’oralité et de colère, qui porte l’empreinte de son autrice. Le texte impose un rythme soutenu, traversé d’images brutes et porté par la gouaille d’une voix qui refuse de plier. Raïzo incarne à la fois la débrouille quotidienne et une forme de résistance sociale, mais cet équilibre fragile bascule rapidement dans une enquête périlleuse. Le roman interroge la condition de ceux que la société relègue à ses marges, et la ténacité avec laquelle ils refusent d’y disparaitre, même si le récit n’échappe pas à quelques clichés du roman d’espionnage, à un jargon informatique convenu et à une construction un peu heurtée.

Dead Drop offre une fresque moderne où la technologie, omniprésente, devient un véritable champ de bataille : outil d’émancipation pour celles et ceux qui savent s’en saisir, moyen de réinventer des formes de solidarité et de résistance, mais aussi instrument de contrôle, de surveillance et de domination, où s’expose la violence sourde d’un monde hyperconnecté. C’est dans cette tension que La Gale inscrit son geste littéraire : rugueux et imparfait, mais vibrant d’une énergie politique percutante.


https://wp.unil.ch/ateliercomparatiste/charles-chevalley/
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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Un road trip féministe et optimiste

Avec Falcata, l’écrivaine valaisanne Marlène Mauris signe son deuxième roman, après le succès remarqué d’Escarpées. Elle nous entraîne cette fois dans un road trip singulier, celui d’une femme en quête d’intériorité. Fuyant à la fois son état de santé fragile et une existence étriquée, l’héroïne, aussi cynique que sensible, sauvage et attachante, enfourche sa Falcata, une petite moto rapide et agile, et prend la route des Alpes direction le sud de la France. Ce voyage sera pour cette protagoniste riche en contradictions l’occasion de retrouver ce qu’elle a perdu : elle-même.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 3 novembre 2025.