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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Bouffer de la merde, d’accord, mais les yeux bien ouverts

On entre dans ce roman graphique, appareil photo en main, prêt à tout prendre, à collecter le plus de données possibles.

Tu sors de la voiture, parquée, planquée. Tu marches. Il fait froid. Mille étoiles. Au loin, un bâtiment… immense, qui semble n’avoir pas de fin ; massif. (p. [6-8]).

C’est plus qu’un bâtiment, c’est « une ville, une mégapole » (p. [9]), c’est L’Usine du pire.

Sous la forme d’une incursion documentaire, l’autrice Pia Shazar et la dessinatrice Fanny Vaucher offrent un aperçu aussi haletant qu’horrifique d’une usine d’élevage intensif porcin, où les animaux, traités comme de la matière, sont conçus et mis à mort de manière méthodique. Les lecteurices avancent ainsi de salle en salle, découvrant d’abord le bureau avec des casques, pour ne pas avoir à subir la « rafale de hurlements dans les oreilles » (p. [32]), qui devient un seul et même long cri. Puis les appareils en tout genre : de quoi castrer et inséminer à moindre coût, des étiquettes d’identification, des équipements de stockage optimal des cadavres. Il y a aussi « la maternité » (p. [88]), la partie consacrée aux naissances, où les femelles sont réparties dans des cases en fonction de leur ovulation – on leur administre des médicaments pour qu’elles soient synchrones –, située avant la salle où vivent les porcelets déjà nés, que l’on ne peut atteindre qu’en traversant un couloir central jonché de merde.

Difficile de ressortir indemne de cette visite. L’Usine du pire confronte les lecteurices à ce qu’ils et elles préfèrent, en général, ne pas savoir. Véritable tour de force, l’alliage du texte et du dessin parvient à rendre sensible ce que les mots ou l’image seuls n’auraient peut-être pas pu saisir, nous atteignant au cœur de ce qui nous lie aux autres animaux.