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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Ancolie, sorcière sexuellement contemporaine

La sorcière est soit effrayante, affreuse et redoutable, soit ensorcelante, séduisante et sexuellement désirable. Celle qu’a imaginé Salomé Lahoche à l’occasion de sa quatrième bande dessinée, intitulée Ancolie (selon le prénom de sa protagoniste), personnifie ces deux pôles. Ancolie est prête à tout pour obtenir ce dont elle a envie. Elle est mélancolique, c’est-à-dire dépressive, bordélique et chaotique. Elle entretient des relations problématiques avec les autres (elle a poignardé pour la septième fois son ex-copain Léon) et avec elle-même ; elle fait preuve d’une indifférence à toutes épreuves. Sorcière des amphibiens, elle est accompagnée de son crapaud de compagnie, Miguel.

Cette bande dessinée réunit tout un folklore : satyres, elfes, fées, loups-garous, fantômes, centaures, banshees et autres. Les personnages mythologiques sont traités avec dérision, dans la mesure où ils empruntent à notre culture Internet des archétypes sociaux. Les elfes apparaissent comme des bobo-écolos végan qui réalisent des free parties « à tarif libre et conscient » (p. 40) et les nains sont dépeints comme des bisexuels fêtards qui pratiquent le polyamour. Il ne faut toutefois pas forcément y voir une critique négative des mœurs contemporaines : le monde entier d’Ancolie s’avère sarcastique et polysémique. À chaque personnage ses défauts et ses pouvoirs particuliers. Les couleurs pastel, utilisées en majorité, contrastent avec les thèmes graveleux et obscènes : ici, le rire est truculent. Les diverses scènes de rapports sexuels apparaissent souvent crues, inattendues et comiques, notamment dans l’enchaînement entre les bandes de dialogues et une image, en splash page, qui clôt l’un des échanges. Ancolie la dépressive est sans vergogne, ce qui n’est pas sans rappeler l’idée que les sorcières effraient aussi en raison de leur liberté, grâce à laquelle elle peuvent exprimer certaines de leurs envies et les vivre.

Il reste que les sorcières, au sein de cet univers, s’avèrent soumises à des lois et doivent se rendre à des sabbats annuels. À l’abri des regards humains, sur des îles abandonnées, le Congrès annuel du Conseil des sorcières les rassemble toutes, afin de décider de leurs devoirs et de l’avenir des humains, qu’elles entendent aider. Pourtant, Ancolie utilise ses pouvoirs seulement pour servir ses propres intérêts. C’est pourquoi elle se fait punir par ses supérieures, se voit privée de ses pouvoirs et se retrouve forcée de réaliser une bonne action. Plutôt qu’un conte qui montrerait la progression sociale d’Ancolie, qui apprendrait à devenir une personne altruiste, la bande dessinée de Salomé Lahoche propose une autre représentation des autorités morales. En effet, ce sabbat est corrompu. Chaque année, une sorcière se voit décerner le prix de « la défense farouche de l’ensemble du vivant » (p. 71). Cette fois, il s’agit de Hortense Von Bourge. « Aucun rapport, j’imagine, avec le fait que ta famille finance la moitié du conseil » (p. 69) des sorcières, insinue Ancolie en s’adressant à elle. Le style simple et les couleurs en aplat permettent de dénoncer plus fortement encore les failles d’un système.

La sorcière est, chez l’autrice, la proie d’un monde auquel elle n’appartient pas. Ancolie fait preuve d’un esprit libre qui ne saurait coïncider avec des valeurs complaisantes et faussement bienveillantes. Bien qu’elle défigure la nouvelle copine de son ex, par pure jalousie et caprice, ce sera aux côtés de ses amies qu’elle s’adoucira et réalisera un acte positif pour « [r]endre le monde meilleur » (p. 91) : quelle aubaine pour une sorcière habituée à l’indifférence ! Ancolie n’est pas désespérée sans raison : c’est l’état environnemental et politique du monde qui l’empêche de voir le verre à moitié plein.

Les pipelines, la montée du fascisme, les cryptomonnaies, les guerres, la pollution des nappes phréatiques, le lobby pétrolier, les superprofits, la désinformation, le permafrost, le nettoyage ethnique et la fracture sociale… Tout ça, c’est trop le bordel. Il n’y a aucun bout par lequel le prendre. Tout est trop intriqué. Ce qu’il faut, c’est changer complètement de paradigme.(Ibid.)

C’est donc par un « sortilège d’empathie globale » (ibid.) que le monde pourra être réinventé et reconstruit. Qu’une sorcière soit bonne ou méchante, qu’est-ce que cela change, si la société entière va profondément mal ? Le monde recréé par Ancolie produit des images fantasques et psychédéliques qui se résolvent dans une nuit étoilée, symbole de l’espoir qui jaillit de la mélancolie noire. Mais en voulant supprimer le mal du monde, Ancolie a paradoxalement supprimé le monde.


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Critique littéraire Critique littéraire 2026

L’été d’une sévère grand-mère sorcière

Pour son premier roman publié en 1994, l’autrice japonaise Nashiki Kaho publie 西の魔女が死んだ  (La Sorcière de l’Ouest est morte, ma trad.). La traduction française a paru en 2021 sous le titre L’Été de la Sorcière. À teneur fortement autobiographique, ce roman raconte le récit de Mai qui est envoyée chez sa grand-mère pendant un été.

La grand-mère n’a pas de nom : elle est une sorcière anglaise immigrée au Japon qui vit seule entourée de plantes. À ses côtés, la jeune fille apprendra la discipline afin de développer sa volonté et ses pouvoirs potentiels. Sa grand-mère lui enseignera à confectionner des confitures, à faire le ménage, à reconnaître diverses plantes, à jardiner, etc., bref : à être une bonne femme au foyer et à travailler pour elle.

Le manque de recul du personnage de Mai vis-à-vis de cette éducation traditionnelle et misogyne est tangible. Alors que le texte relate une sorte de souvenir nostalgique, on reconnaît dans la grand-mère une sorcière rétrograde et sévère qui ira jusqu’à gifler sa petite fille lors d’une dispute, sans s’excuser ensuite. « Je suis peut-être un peu vieux jeu » (p. 160) : voilà l’une des dernières phrases que la grand-mère prononcera avant de décéder. À l’écoute de cette conversation et de la nostalgie dans la voix de sa grand-mère, le cœur de Mai se serre. Seraient-ce des remords ? Peut-être voyons-nous poindre ici, chez l’enfant, les dégâts d’une éducation dépassée.

Comme dans Le Magicien d’Oz, la méchante Sorcière de l’Ouest est morte. À ses côtés, Mai aura appris le contrôle nécessaire sur ses émotions pour devenir une femme socialement convenable. Que penser de cette « mamie gâteau » qui est aussi une vieille sorcière tenant aux valeurs traditionnellement associées aux femmes ? En voulant montrer « l’efficacité » de l’enseignement de la grand-mère et son effet sur l’apprentissage des émotions chez Mai, la narratrice oublie que l’éducation par le contrôle n’est pas l’unique solution.


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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Du temps du feu au temps des sorcières

Imaginons un ville où la lecture est interdite. Un monde où les femmes sont obligées de procréer pour servir le pays. C’est la dystopie que propose Wendy Delorme dans son quatrième roman : Viendra le Temps du feu. Nous y découvrons, par le biais des personnages d’Ève, de Grâce, de Louise, de Rosa, de Raphaël et de l’Enfant, la dure existence d’un monde où l’espoir en un avenir meilleur est compromis.

Un soir, c’est la cathédrale qui est incendiée, en signe de rébellion contre l’État et son règlement, contre l’autorité ecclésiastique, à la manière des bûchers consumant le corps des femmes accusées injustement de sorcières.

Réduire en cendres grises et carcasses calcinées les symboles immuables qui structurent les vies, ordonnent l’obéissance, inspirent à tous la crainte ou la dévotion, tracent en voies rectilignes les vies et les pensées de chacun parmi nous. (p. 172)

La ville est le lieu du contrôle, du regard et de l’interdit. Dans ses bas-fonds grouillent les Uraniens, les détracteurices du régime imposé par l’État.

Maintenant imaginons, aux abords de la ville, une rivière, puis une forêt. Dans celle-ci, un groupe de femmes qui s’entraident, s’aiment, s’épaulent et se transmettent des savoirs. La nature fait sorcières ces femmes. C’est autour des braises d’un feu qu’elles se retrouvent pour danser, chanter et ensorceler le monde. Cette éclatante sororité parle au travers d’un nous commun. Certaines d’entre elles traversent la rivière pour rejoindre la ville et vivre sous couverture. À la manière de sorcières contemporaines, mises au ban par l’État, elles créent un lieu de sécurité et de révolte.

De ce fait, l’Éden perdu est recréé aux abords de cet enfer citadin qui brûle. La forêt soigne le stigmate originel : le corps est libre. Dans cette oasis, les hommes sont absents et les femmes se reconstruisent. Le feu créé par ces femmes sorcières est contrôlé et perpétue les souvenirs. Il est le lieu où elles se retrouvent et se racontent leurs histoires et le récit de leurs défuntes sœurs.

Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions le soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre […]. (p. 208-209)

Ainsi, la forêt est également un lieu de souvenir qui permet l’écriture de soi, de l’autre, voire sa réécriture. Cette recomposition personnelle advient en traversant la rivière qui sépare ces deux mondes. Ce espace devient un passage symbolique qui guérit le corps : c’est ici que les femmes se soignent.

L’une des femmes donne toute sa forme et sa force à cet Éden : Ève. Elle se bannit elle-même de cet oasis féminin, afin de retrouver Louve, sa compagne. Le loup, l’un des emblèmes archétypaux de la sorcière historique, s’associe à la figure mythique chrétienne, formant un couple saphique qui concilie les deux espaces : ville et forêt.

Ce paradis reconstitué devient le pendant positif de la métropole, où l’on continue de vivre dans un enfer nocif et qui ne permet aucun espoir : « Il n’y a rien après, mère, tu t’en doutes bien. On meurt et puis c’est tout. Il n’y a pas d’enfer, et pas de paradis » (p. 173). Ce sont dans les bas-fonds de la cité, cachés, qu’habitent les personnages placés sous le signe de la minorité sociale : personnes homosexuelles, trans, prostituées, etc. Marginalisées, celles-ci militent en faveur de leurs droits, du droit à la lecture et de leur liberté, en se réunissant dans les caves d’une boîte de nuit, à la façon d’un sabbat qui est ici citadin, nocturne et caché.

Viendra le Temps du feu offre un échantillon d’un monde où les valeurs de l’État s’opposent à l’existence de celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule attendu. L’écriture et la lecture, activités poético-politiques, sont défendues et utilisées par ces figures avilies afin de construire et constituer leur histoire dépossédée. « Ce qui n’a pas de nom est réduit au silence, et nommer rend visible, avère une existence » (p. 191), dira Raphaël en lisant un livre interdit. Il s’agit, en effet, de réécrire l’histoire sous l’angle des démunis socialement : il existera toujours un Éden possible et recomposable, un Éden habitable, une lumière d’espoir provenant sûrement d’un brasier allumé au loin qui, cette fois, ne sera pas nuisible.


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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Louis Achille, de douze serpents à doux serpent ?

Comment empêcher de se mordre encore et encore la queue ? Est-il possible d’aller contre la violence générationnelle ? Ce sont les questions que se pose le jeune auteur lausannois Louis Achille dans son autobiographie poétique J’aurais voulu être douze serpents. L’auteur se remémore les souvenirs de son enfance : violence parentale, premières fugues et adolescence troublée.

Au travers de cet interstice temporel si fragile qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’auteur imagine le monde et se souvient de ces moments vécus. Les onomatopées, caractéristiques d’une conception enfantine du monde, côtoient les événements locaux politiques et historiques majeurs, telles que la période Covid ou encore la première ZAD de Suisse. Marqué par sa relation à son propre corps et par les souvenirs du père, cette expérience générationnelle rend les souvenirs relatés flous. L’écriture libérée du poids de certaines règles de ponctuation mime cette recherche de sérénité et rassemble l’époque de l’enfance sans fioriture. Le serpent arrête-t-il enfin de reproduire la douleur pour enlacer la douceur ? En bref, un texte avec lequel « on se mouche » (p. 86) afin de soigner le passé.