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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Du temps du feu au temps des sorcières

Imaginons un ville où la lecture est interdite. Un monde où les femmes sont obligées de procréer pour servir le pays. C’est la dystopie que propose Wendy Delorme dans son quatrième roman : Viendra le Temps du feu. Nous y découvrons, par le biais des personnages d’Ève, de Grâce, de Louise, de Rosa, de Raphaël et de l’Enfant, la dure existence d’un monde où l’espoir en un avenir meilleur est compromis.

Un soir, c’est la cathédrale qui est incendiée, en signe de rébellion contre l’État et son règlement, contre l’autorité ecclésiastique, à la manière des bûchers consumant le corps des femmes accusées injustement de sorcières.

Réduire en cendres grises et carcasses calcinées les symboles immuables qui structurent les vies, ordonnent l’obéissance, inspirent à tous la crainte ou la dévotion, tracent en voies rectilignes les vies et les pensées de chacun parmi nous. (p. 172)

La ville est le lieu du contrôle, du regard et de l’interdit. Dans ses bas-fonds grouillent les Uraniens, les détracteurices du régime imposé par l’État.

Maintenant imaginons, aux abords de la ville, une rivière, puis une forêt. Dans celle-ci, un groupe de femmes qui s’entraident, s’aiment, s’épaulent et se transmettent des savoirs. La nature fait sorcières ces femmes. C’est autour des braises d’un feu qu’elles se retrouvent pour danser, chanter et ensorceler le monde. Cette éclatante sororité parle au travers d’un nous commun. Certaines d’entre elles traversent la rivière pour rejoindre la ville et vivre sous couverture. À la manière de sorcières contemporaines, mises au ban par l’État, elles créent un lieu de sécurité et de révolte.

De ce fait, l’Éden perdu est recréé aux abords de cet enfer citadin qui brûle. La forêt soigne le stigmate originel : le corps est libre. Dans cette oasis, les hommes sont absents et les femmes se reconstruisent. Le feu créé par ces femmes sorcières est contrôlé et perpétue les souvenirs. Il est le lieu où elles se retrouvent et se racontent leurs histoires et le récit de leurs défuntes sœurs.

Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions le soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre […]. (p. 208-209)

Ainsi, la forêt est également un lieu de souvenir qui permet l’écriture de soi, de l’autre, voire sa réécriture. Cette recomposition personnelle advient en traversant la rivière qui sépare ces deux mondes. Ce espace devient un passage symbolique qui guérit le corps : c’est ici que les femmes se soignent.

L’une des femmes donne toute sa forme et sa force à cet Éden : Ève. Elle se bannit elle-même de cet oasis féminin, afin de retrouver Louve, sa compagne. Le loup, l’un des emblèmes archétypaux de la sorcière historique, s’associe à la figure mythique chrétienne, formant un couple saphique qui concilie les deux espaces : ville et forêt.

Ce paradis reconstitué devient le pendant positif de la métropole, où l’on continue de vivre dans un enfer nocif et qui ne permet aucun espoir : « Il n’y a rien après, mère, tu t’en doutes bien. On meurt et puis c’est tout. Il n’y a pas d’enfer, et pas de paradis » (p. 173). Ce sont dans les bas-fonds de la cité, cachés, qu’habitent les personnages placés sous le signe de la minorité sociale : personnes homosexuelles, trans, prostituées, etc. Marginalisées, celles-ci militent en faveur de leurs droits, du droit à la lecture et de leur liberté, en se réunissant dans les caves d’une boîte de nuit, à la façon d’un sabbat qui est ici citadin, nocturne et caché.

Viendra le Temps du feu offre un échantillon d’un monde où les valeurs de l’État s’opposent à l’existence de celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule attendu. L’écriture et la lecture, activités poético-politiques, sont défendues et utilisées par ces figures avilies afin de construire et constituer leur histoire dépossédée. « Ce qui n’a pas de nom est réduit au silence, et nommer rend visible, avère une existence » (p. 191), dira Raphaël en lisant un livre interdit. Il s’agit, en effet, de réécrire l’histoire sous l’angle des démunis socialement : il existera toujours un Éden possible et recomposable, un Éden habitable, une lumière d’espoir provenant sûrement d’un brasier allumé au loin qui, cette fois, ne sera pas nuisible.


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Louis Achille, de douze serpents à doux serpent ?

Comment empêcher de se mordre encore et encore la queue ? Est-il possible d’aller contre la violence générationnelle ? Ce sont les questions que se pose le jeune auteur lausannois Louis Achille dans son autobiographie poétique J’aurais voulu être douze serpents. L’auteur se remémore les souvenirs de son enfance : violence parentale, premières fugues et adolescence troublée.

Au travers de cet interstice temporel si fragile qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’auteur imagine le monde et se souvient de ces moments vécus. Les onomatopées, caractéristiques d’une conception enfantine du monde, côtoient les événements locaux politiques et historiques majeurs, telles que la période Covid ou encore la première ZAD de Suisse. Marqué par sa relation à son propre corps et par les souvenirs du père, cette expérience générationnelle rend les souvenirs relatés flous. L’écriture libérée du poids de certaines règles de ponctuation mime cette recherche de sérénité et rassemble l’époque de l’enfance sans fioriture. Le serpent arrête-t-il enfin de reproduire la douleur pour enlacer la douceur ? En bref, un texte avec lequel « on se mouche » (p. 86) afin de soigner le passé.