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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Drama mondain

« C’est vers toi que je reviens, pour approcher le réel en creux » (p. 10), dit le narrateur à son père, durant la nuit de veille auprès de son corps. Ce réel dont il lui a été si difficile de s’approcher. Peut-être parce que converser rend le monde possible. Alors il est parti, il s’est enfui de là où il a grandi et où il n’aurait pas pu exister. Il n’est revenu qu’à l’annonce de la mort de son père, et c’est alors seulement qu’il se livre à celui qui fut une figure tutélaire, froide et monosyllabique. Il sonde cet héritage patriarcal et s’interroge : le défunt s’est-il seulement une fois demandé comment faire face au réel ? Le fils pose les questions restées en suspens, comme celle de savoir si son père a fait un enfant parce que c’était ce qu’on attendait d’un couple, ou par désir. Dans ce monologue, le narrateur trouve peut-être des réponses, ou du moins de l’empathie là où il n’y avait que défiance, gêne et incompréhension. Il cherche à comprendre, en trois temps, comment il a glissé le long du monde comme sur les parois d’une baignoire bien astiquée et, une fois la tête sous l’eau, comment il a réussi à remonter à la surface.

« Hors-champ » (p. 13), la première partie, raconte l’histoire d’amour que le narrateur a vécue avec une femme restée sans nom durant un été. Un amour à l’érotisme convenu, comme tous les rapports qu’il entretient avec le genre féminin, obéissant à la logique masculine de son éducation. L’hors-champ, c’est ce que l’on ne voit pas à l’image, mais qui la prolonge : ce qui déborde du cadre, tout en en faisant implicitement partie. Lorsque la femme qu’il aime et qu’il a fuit le retrouve, le narrateur sait qu’il pourrait renouer avec le réel : « sa présence suffisait à remplir une vie fluide entre mes doigts » (p. 28). Or, il la quitte par peur de la suite, du routinier, de leurs échanges futurs qui ne déborderaient plus du surplus de vie que permettent les rencontres à leur commencement. Peut-être aussi n’aurait-il pas su s’y prendre pour la garder auprès de lui, ne sachant pas vraiment aimer, à la fois trop proche et trop loin du monde, perdu dans l’« invisible » (p. 63).

Commence alors son errance, sa « plongée » (p. 33) dans la ville, qui constitue la deuxième partie du récit. La plongée, en photographie, c’est une prise de vue du motif depuis un point situé au-dessus de lui. Cela peut aussi être l’impression éprouvée lors d’une dissociation, comme si ce qui entoure le sujet perdait tout caractère évident. Débute alors, pour le narrateur, une course à travers la ville, en évitant les regards des gens bien comme il faut, si loin du ciel immense et de la terre meuble qu’il foulait enfant. Il témoigne à son père de ses pas perdus, de cette dissolution qu’il a vécu dans la foule de la capitale :

Je ne savais plus où j’allais. J’étais paumé. J’ouvrais des parenthèses et ne savais plus les refermer. Je devenais trop étrange pour les autres. Je changeais de trottoir pour éviter de saluer les rares personnes qui auraient pu me reconnaître. Je regardais mes pieds, mon ombre. Avec attention, je considérais l’invisible, puisque je commençais à en faire partie. (p. 63)

Devenu invisible parce qu’inconnu de tous, il se donne alors une mission : observer les autres personnes considérées, elles aussi, comme inexistantes.

Tant de mains, papa, trop de paumes tendues. Parfois je donnais tout ce que j’avais et après il ne restait plus rien pour moi. Tant pis. (p. 56)

Un soir, il porte secours à un homme vivant dans la rue, sans vraiment savoir pourquoi, laissant entendre qu’il aurait tout aussi bien pu ne pas le faire. Celui-ci lui annonce qu’il est désormais l’un des leurs, l’un de ceux qui ont quitté le réel, l’un de ceux dont les passants s’écartent dans le métro.

Tournant en rond, le jeune homme cherche alors à exister pour n’importe quoi, pour n’importe qui, jusqu’au moment de bascule où, une nuit, il crie dans les rues de la capitale grouillante et indifférente, avant d’être embarqué par la police. Il a touché le fond : les « ça » remplacent les noms des choses, tant le réel s’est vidé de tout son sens. C’est dans sa cellule qu’enfin jaillit un premier flot de paroles. La mue commence.

Une « contre-plongée » (p. 77), en photographie, c’est une prise de vue du sujet depuis le dessous, lui conférant une impression de puissance et de grandeur. Voici la dernière partie du récit, et aussi le retour du jeune homme à la vie, qui comprend enfin que l’énigme ne se situe pas dans le regard des autres, mais dans le sien. Il doit se placer derrière un objectif, parce que la photographie permet de « mieux comprendre la réalité » (p. 87). La mort de son père lui donnera le déclic du retour. C’est d’abord la forêt qu’il retrouve, l’odeur de l’humus, après tous ces pas allant nulle part sur le bitume.

Odile Cornuz fait entendre, dans une langue d’une oralité impressionnante, un roman étrange qui explore les frontières entre le soi et le monde, la communication entre les êtres, ses impossibilités et son caractère nécessaire à la formation de l’identité.


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Cache-cache et ombres portées

Artiste plasticienne et autrice d’œuvres littéraires variées, dont un recueil ayant reçu le Prix Ramuz de la poésie en 2013, Claudine Gaetzi laisse couler un Matériel pour consolation très intime. Dans de courts poèmes d’un paragraphe environ, le personnage de l’ombre côtoie ceux de la Reine petite ou de la Reine givrée ; un enfant mort-né s’accroche, avec ses mains pleines d’épines, au cœur du je lyrique. Si l’on ne sait pas vraiment qui sont ces personnages, nés de l’auscultation du quotidien de la poétesse, ils sont peut-être ce qui lui permet de mieux se saisir elle-même, comme le suggère l’épigraphe d’Herman Melville : « Je crois que ce qu’on appelle mon ombre sur la terre est ma substance vraie » (p. 7).

L’ombre – tantôt ce qui rend inconsolable, tantôt pourtour de l’identité – est aussi, peut-être, la voix qui ouvre des brèches poétiques dans l’ordinaire. Alliée maléfique, elle devient une compagne magique et chante dans le réel. Les ustensiles de cuisine se transforment alors en trésors sensibles. Rassurant l’autrice, l’ombre lui murmure que « l’enfance c’est différent, c’est des blocs, on les reçoit, on ne choisit rien » (p. 53) ; elle lui offre des « images muettes qui servent à garder les pensées secrètes » (p. 57). Au fil des instantanés de vie de Matériel pour consolation, on trouve le reflet courbe de la poésie dans les expériences quotidiennes, même celles qu’on invente, « comme entendre un oiseau respirer » (p. 9). La langue sibylline, loin de nous consoler, emporte les lectrices et lecteurs dans un univers nostalgique fait d’images et de personnages insaisissables.


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Tuer les montagnes

Il y a quelque chose de vertigineux dans l’Anthropocène, de difficilement approchable, qu’Antoine Rubin met en récit en filtrant le temps, pour penser la naissance d’une montagne ou l’éternité d’une fleur en plastique décorant une tombe humaine. Anthropologue de formation, il s’intéresse avec Calcaires, son quatrième roman – primé par un Prix suisse de littérature –, au projet qui se cache sous la roche du massif du Jura, dans une ancienne usine à chaux, tout proche d’où il a grandi. En août 2019, Rubin fait partie de la dernière génération d’artistes à résider dans cette ancienne usine à Saint-Ursanne ; depuis lors, le lieu a été racheté par la Confédération helvétique pour évaluer si la montagne peut accueillir les déchets nucléaires d’Uranium City, une ville fantôme perdue au cœur de la forêt boréale du Canada, qui est passée de dix mille habitants à une trentaine en quelques décennies. Une zone où, depuis, la radioactivité agit, invisible, entre les myrtilles et les poissons.

Le roman entrelace plusieurs récits, développés sous forme d’enquête. Ils répondent tous à cet appel qui s’est formé dans le cœur du narrateur lorsque s’est constituée la première ZAD de Suisse, pour tenter d’empêcher une multinationale de grignoter entièrement le mont Montoux – fiction à peine déguisée de la colline du Mormont, où s’est installée la ZAD de La Colline. C’est un peu un repaire d’universitaires – pas très schlag, ça reste la Suisse –, mais c’est surtout un espace de communion, une forêt de corps dormants. Dans un monde où l’on a cru que les technologies pourraient combler nos besoins de présence, la ZAD offre des envies qui vont au-delà des déchets que l’humain jette à la face du monde. On y plante, par exemple, de petits drapeaux rouges au sol pour signaler la présence d’espèces menacées. Ce geste peut paraître insignifiant au regard des machines qui, à côté, avalent des blocs de roche entiers, mais il constitue déjà une proposition de faire monde autrement – avant que les fanions ne finissent écrasés par des escouades de motards dépêchées pour violation de propriété, chargées de transformer des activistes en criminels.

Dans cette ZAD, le narrateur se fait appeler Ours. Ours, c’est aussi l’animal de compagnie d’un moine légendaire venu d’Irlande au VIe siècle de notre ère dans le but de déboiser la sombre Europe : voici l’un des autres fils narratifs du roman, qui fictionnalise la naissance de notre rapport mortifère au monde. Au cœur de cette forêt primaire, ce moine, Ursanne, « l’ermite des ours » (p. 140), bâtit à grands coups de hache avant d’être rejoint par des fidèles qui tueront férocement son compagnon :

Aux troncs calcinés qui tenaient encore debout, Ursanne nouait des branches à la perpendiculaire pour fabriquer des crucifix. Les alentours de l’ermitage se transformaient ainsi en champ emplis de petites croix noires et calcinées sur le sol qui ne souffrait plus aucune pousse. (p. 141)

Les pistes du calcaire conduisent l’auteur-narrateur à interroger nos manières d’habiter le monde. Comme proposition, Antoine Rubin se souvient avec tendresse de cette époque où il avait élu domicile avec des amis dans une maison restée longtemps inhabitée, rebaptisée La Morille, d’après ce champignon rare qu’il faut savoir dénicher. Leur squat deviendra un espace culturellement bourdonnant et un abri pour ceux dans le besoin. De la maison et du jardin, il ne reste aujourd’hui plus rien. Le narrateur sait qu’en Suisse la politique hygiéniste n’aime pas les feuilles au sol ni les murs couverts de lierre. Arbre, herbe, terre, couche d’humus, tout ce qui vivait là, jusqu’à la couche de calcaire : rasé. Écorcher la vie jusqu’à l’os, pour y mettre à la place des ascenseurs silencieux et des lumières automatiques.

C’est pour « remonter aux origines de [sa] colère » (p. 155), celle de la maison arrachée, de la criminalisation des zadistes et des essais sur la capacité de la roche à accueillir des déchets atomiques, que le narrateur se rend à Uranium City. Parce qu’une « drôle de couture se faufile entre les territoires et les êtres » (p. 156). Il s’agit de suivre ce triste fil d’Ariane qui le mène jusqu’à Saskatoon, au Canada, puis plus loin, dans la forêt boréale « gardienne du monde » (p. 179), qui lui rappelle que « la terre est vaste encore. Il est bon de se rappeler que la terre est vaste. Il est bon de l’éprouver » (p. 179).

Andrew, qui l’accueille, le prévient d’emblée qu’il vaut mieux ne pas pêcher plus d’une fois par semaine dans l’un des lacs entourant le village. Heureusement, il y a l’Athabasca, où l’on « peut capturer les plus grosses truites du monde sans trop s’en faire, même si c’est vrai, on ne sait pas vraiment ce qui se trame dans les bas-fonds, ce que renferment les boues, à l’abri des lumières, dans le secret des gènes en mutation » (p. 182). Sur les glaces de ce même lac miroitent au loin des mousses ancestrales, mettant plus de cent ans à repousser. On peut lire sur les troncs le passage d’un élan aux griffures laissées par ses bois. C’est le cœur. Ça palpite. C’est là où, avant, « il y avait tout » :

Au début il y avait la forêt. La richesse dans la route migratoire des caribous, les baies, les champignons, les plantes, les orignaux, les poissons, l’eau. Puis il n’y a eu plus qu’une seule manière de voir. Celle-là enseignée à l’école publique. U. Numéro atomique 92. Isotope 235. Au début, il y avait tout et au bout du compte, il n’y eut plus que l’uranium. (p. 202)

Alors, reprendre son souffle, partir marcher, au-delà de la souillure, dans la joie ancestrale d’avancer au milieu des troncs. L’auteur conclut que, si nous mourions tous, les forêts, elles, repousseraient encore et encore. Encore et encore.

Des strates tangibles du monde jusqu’aux profondeurs du mythe, Antoine Rubin déploie un roman nécessaire, d’une poésie qui résiste au désenchantement total, pour nous confronter aux questions contemporaines et aux avenirs possibles, au-delà des paysages meurtris.


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Bouffer de la merde, d’accord, mais les yeux bien ouverts

On entre dans ce roman graphique, appareil photo en main, prêt à tout prendre, à collecter le plus de données possibles.

Tu sors de la voiture, parquée, planquée. Tu marches. Il fait froid. Mille étoiles. Au loin, un bâtiment… immense, qui semble n’avoir pas de fin ; massif. (p. [6-8]).

C’est plus qu’un bâtiment, c’est « une ville, une mégapole » (p. [9]), c’est L’Usine du pire.

Sous la forme d’une incursion documentaire, l’autrice Pia Shazar et la dessinatrice Fanny Vaucher offrent un aperçu aussi haletant qu’horrifique d’une usine d’élevage intensif porcin, où les animaux, traités comme de la matière, sont conçus et mis à mort de manière méthodique. Les lecteurices avancent ainsi de salle en salle, découvrant d’abord le bureau avec des casques, pour ne pas avoir à subir la « rafale de hurlements dans les oreilles » (p. [32]), qui devient un seul et même long cri. Puis les appareils en tout genre : de quoi castrer et inséminer à moindre coût, des étiquettes d’identification, des équipements de stockage optimal des cadavres. Il y a aussi « la maternité » (p. [88]), la partie consacrée aux naissances, où les femelles sont réparties dans des cases en fonction de leur ovulation – on leur administre des médicaments pour qu’elles soient synchrones –, située avant la salle où vivent les porcelets déjà nés, que l’on ne peut atteindre qu’en traversant un couloir central jonché de merde.

Difficile de ressortir indemne de cette visite. L’Usine du pire confronte les lecteurices à ce qu’ils et elles préfèrent, en général, ne pas savoir. Véritable tour de force, l’alliage du texte et du dessin parvient à rendre sensible ce que les mots ou l’image seuls n’auraient peut-être pas pu saisir, nous atteignant au cœur de ce qui nous lie aux autres animaux.


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Là où vont les oiseaux

« Viens, Élie », c’est l’appel rêvé d’un oiseau, lancé depuis les cimes des hauts troncs : une invitation à le suivre, à s’enfuir, à s’affranchir des injonctions et des liens familiaux, à la fois sublimes et écrasants. Car Élie est sorti de chez lui avec son oiseau, Moïse, et désespère à l’idée de devoir accomplir, le lendemain, son service militaire. Lorsque Moïse s’envole et reste introuvable, une quête commence au cœur de la forêt, tandis que la nuit tombe peu à peu. Au loin se trouvent le village et la maison familiale, d’où sortent parfois la mère et la sœur d’Élie pour le supplier d’être raisonnable.

Dans ce premier roman du bernois Jonas Sollberger, cette forêt devient la langue du récit. Elle emmêle le texte qui, comme les ramures et les rhizomes, s’élance pour revenir, s’ancrer aux troncs puis à la terre, avant de repartir, de tourner en rond et d’effrayer celles et ceux qui ne veulent pas se laisser transformer, se rendre branchage parmi les branchages pour écouter les paroles des oiseaux et les histoires que l’on peut y trouver. Là, un pic épeiche se fait allié ; les cloches résonnent et ravivent les labeurs paysans ; un étang désormais desséché conserve, dans sa tourbe, l’image d’une barque flottant sur les eaux du monde d’avant. Le souvenir brûlant d’une identité fragile, qui n’a pu s’épanouir, persiste autour d’une souche calcinée et tente désormais d’exister pleinement.