Il y a quelque chose de vertigineux dans l’Anthropocène, de difficilement approchable, qu’Antoine Rubin met en récit en filtrant le temps, pour penser la naissance d’une montagne ou l’éternité d’une fleur en plastique décorant une tombe humaine. Anthropologue de formation, il s’intéresse avec Calcaires, son quatrième roman – primé par un Prix suisse de littérature –, au projet qui se cache sous la roche du massif du Jura, dans une ancienne usine à chaux, tout proche d’où il a grandi. En août 2019, Rubin fait partie de la dernière génération d’artistes à résider dans cette ancienne usine à Saint-Ursanne ; depuis lors, le lieu a été racheté par la Confédération helvétique pour évaluer si la montagne peut accueillir les déchets nucléaires d’Uranium City, une ville fantôme perdue au cœur de la forêt boréale du Canada, qui est passée de dix mille habitants à une trentaine en quelques décennies. Une zone où, depuis, la radioactivité agit, invisible, entre les myrtilles et les poissons.
Le roman entrelace plusieurs récits, développés sous forme d’enquête. Ils répondent tous à cet appel qui s’est formé dans le cœur du narrateur lorsque s’est constituée la première ZAD de Suisse, pour tenter d’empêcher une multinationale de grignoter entièrement le mont Montoux – fiction à peine déguisée de la colline du Mormont, où s’est installée la ZAD de La Colline. C’est un peu un repaire d’universitaires – pas très schlag, ça reste la Suisse –, mais c’est surtout un espace de communion, une forêt de corps dormants. Dans un monde où l’on a cru que les technologies pourraient combler nos besoins de présence, la ZAD offre des envies qui vont au-delà des déchets que l’humain jette à la face du monde. On y plante, par exemple, de petits drapeaux rouges au sol pour signaler la présence d’espèces menacées. Ce geste peut paraître insignifiant au regard des machines qui, à côté, avalent des blocs de roche entiers, mais il constitue déjà une proposition de faire monde autrement – avant que les fanions ne finissent écrasés par des escouades de motards dépêchées pour violation de propriété, chargées de transformer des activistes en criminels.
Dans cette ZAD, le narrateur se fait appeler Ours. Ours, c’est aussi l’animal de compagnie d’un moine légendaire venu d’Irlande au VIe siècle de notre ère dans le but de déboiser la sombre Europe : voici l’un des autres fils narratifs du roman, qui fictionnalise la naissance de notre rapport mortifère au monde. Au cœur de cette forêt primaire, ce moine, Ursanne, « l’ermite des ours » (p. 140), bâtit à grands coups de hache avant d’être rejoint par des fidèles qui tueront férocement son compagnon :
Aux troncs calcinés qui tenaient encore debout, Ursanne nouait des branches à la perpendiculaire pour fabriquer des crucifix. Les alentours de l’ermitage se transformaient ainsi en champ emplis de petites croix noires et calcinées sur le sol qui ne souffrait plus aucune pousse. (p. 141)
Les pistes du calcaire conduisent l’auteur-narrateur à interroger nos manières d’habiter le monde. Comme proposition, Antoine Rubin se souvient avec tendresse de cette époque où il avait élu domicile avec des amis dans une maison restée longtemps inhabitée, rebaptisée La Morille, d’après ce champignon rare qu’il faut savoir dénicher. Leur squat deviendra un espace culturellement bourdonnant et un abri pour ceux dans le besoin. De la maison et du jardin, il ne reste aujourd’hui plus rien. Le narrateur sait qu’en Suisse la politique hygiéniste n’aime pas les feuilles au sol ni les murs couverts de lierre. Arbre, herbe, terre, couche d’humus, tout ce qui vivait là, jusqu’à la couche de calcaire : rasé. Écorcher la vie jusqu’à l’os, pour y mettre à la place des ascenseurs silencieux et des lumières automatiques.
C’est pour « remonter aux origines de [sa] colère » (p. 155), celle de la maison arrachée, de la criminalisation des zadistes et des essais sur la capacité de la roche à accueillir des déchets atomiques, que le narrateur se rend à Uranium City. Parce qu’une « drôle de couture se faufile entre les territoires et les êtres » (p. 156). Il s’agit de suivre ce triste fil d’Ariane qui le mène jusqu’à Saskatoon, au Canada, puis plus loin, dans la forêt boréale « gardienne du monde » (p. 179), qui lui rappelle que « la terre est vaste encore. Il est bon de se rappeler que la terre est vaste. Il est bon de l’éprouver » (p. 179).
Andrew, qui l’accueille, le prévient d’emblée qu’il vaut mieux ne pas pêcher plus d’une fois par semaine dans l’un des lacs entourant le village. Heureusement, il y a l’Athabasca, où l’on « peut capturer les plus grosses truites du monde sans trop s’en faire, même si c’est vrai, on ne sait pas vraiment ce qui se trame dans les bas-fonds, ce que renferment les boues, à l’abri des lumières, dans le secret des gènes en mutation » (p. 182). Sur les glaces de ce même lac miroitent au loin des mousses ancestrales, mettant plus de cent ans à repousser. On peut lire sur les troncs le passage d’un élan aux griffures laissées par ses bois. C’est le cœur. Ça palpite. C’est là où, avant, « il y avait tout » :
Au début il y avait la forêt. La richesse dans la route migratoire des caribous, les baies, les champignons, les plantes, les orignaux, les poissons, l’eau. Puis il n’y a eu plus qu’une seule manière de voir. Celle-là enseignée à l’école publique. U. Numéro atomique 92. Isotope 235. Au début, il y avait tout et au bout du compte, il n’y eut plus que l’uranium. (p. 202)
Alors, reprendre son souffle, partir marcher, au-delà de la souillure, dans la joie ancestrale d’avancer au milieu des troncs. L’auteur conclut que, si nous mourions tous, les forêts, elles, repousseraient encore et encore. Encore et encore.
Des strates tangibles du monde jusqu’aux profondeurs du mythe, Antoine Rubin déploie un roman nécessaire, d’une poésie qui résiste au désenchantement total, pour nous confronter aux questions contemporaines et aux avenirs possibles, au-delà des paysages meurtris.