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Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Présentes en Suisse depuis 2021, le collectif Némésis a été au cœur de nombreux conflits au sein du milieu militant vaudois. Si le reste du mouvement féministe suisse affiche sa cohésion, Némésis Suisse provoque un rejet unanime. Cet article interroge la nature du collectif Némésis pour comprendre ce rejet.

Par Xavier Declerck-Massart

Mouvement français « féministe, identitaire et anticonformiste » [Manifeste du mouvement] fondé en 2019, Némésis s’est fait connaître à travers une série d’actions coup de poing largement médiatisées telles que le « No Hijab Day » durant lequel une vingtaine de militantes vêtues de hijab envahissent l’esplanade du Trocadéro (Paris) pour y déployer une banderole : « Les Françaises dans 50 ans ? ».

Fort de cette visibilité médiatique nouvelle, le mouvement fonde courant 2021 une branche suisse. Originellement connu des seuls réseaux militants, un reportage que leur dédie le 19:30 du 22 février 2022 leur confère brusquement une couverture nationale.

Publications visibles en ligne sur le compte Instagram : https://www.instagram.com/nemesis_suisse/

Si le mouvement occupe l’espace urbain grâce à une série d’autocollants et d’affiches, c’est sur le réseau social Instagram que Némésis Suisse est le plus actif. Les publications presque quotidiennes peuvent être réunies en quatre types : extraits d’articles de presse relatant des VSS ; témoignages de victimes de VSS ; portraits de femmes suisses célèbres ; captations d’action du collectif dans l’espace public.

Tous ont pour objectif de visibiliser le phénomène des VSS – et par la même le collectif Némésis – dans l’espace médiatico-politique. Il s’agit là d’une volonté commune à la quasi-intégralité des collectifs féministes (Grève féministe, collectif Nous Toutes et colleuses féministes) qui répondent ainsi à la situation d’impuissance locutoire féminine4.

C’est cette volonté de porter la parole des femmes réduites au silence qui transparait dans un post réalisé le 10 mars 2022.

Impuissance locutoire : La philosophe du droit Rae Langton identifie quatre effets à ce phénomène : impossibilité de se faire entendre (silence locutoire), incapacité d’appliquer ses actes de langage tel que souhaité (incapacité illocutoire), le fait de ne pas être entendu et de ne produire aucun effet sur læ récépteur·rice (frustration perlocutoire), inaptitude à intervenir dans le monde social (silenciation)4.

Ventriloquie sémantique : « [Notion qui] permet de reconnaître l’agentivité de l’interlocuteur tout en montrant comment celui-ci fait aussi parler (souvent implicitement) quelque chose […] elle permet non seulement d’identifier les êtres que les interlocuteurs animent dans leurs conversations, mais aussi de montrer que, ce faisant, ces mêmes interlocuteurs se positionnent comme animés par les êtres qu’ils animent. »1 [40-41]

Nébuleuse éthotique : « ensemble des images de soi que l’orateur collectif projette dans son discours et qui sont à la base du pacte entre l’individu et l’instance collective dans laquelle il se reconnaît »2 [53].

« Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. »

Je, Tu, Nous



Un recours à la troisième personne du pluriel, « Nous », est omniprésent dans les posts de la page Instagram. Ce Nous ne se limite pas ici à une addition d’individualités, mais, comme le rappel Laurence Kaufmann3, il renvoie : « à une unité relationnelle qui est constituée par l’alliance constitutive entre un Je et un Tu » [p.344]. Cette “configuration triadique” du collectif Némésis suisse (JeTuNous) produit deux principaux effets. 

Démarche méthodologique
Cet article est issu d’une observation de 4 mois du compte Instagram du Collectif Némésis Suisse. J’ai ensuite procédé à une typologisation des posts en fonction de leur contenu et de leur régularité. J’ai finalement sélectionné les posts qui me paraissaient être les plus représentatifs. J’ai opéré la même méthodologie pour les commentaires laissés par les abonné·e·s sous les posts de la page. Des concessions ont malheureusement dû être faites par manque de temps (entretien avec les membres du collectif et d’autres militantes féministes) et de place (inclusion de la cartographie des abonnements de la page). De même, j’aurais souhaité opérer une comparaison entre la page du collectif Némésis Suisse et celle du collectif mère français.

Elle permet une co-référenciation des membres à un tiers commun qui les dépasse ainsi qu’une “ontologisation” de leurs expériences autour d’un univers sémantique, pratique et axiologique commun3. Autrement dit, cela permet à un ensemble d’individu·e·s aux caractéristiques diverses de créer un espace commun où tous·tes s’identifient.

Concernant le processus de co-référenciation, la page Instagram du collectif tient le rôle de “médiation socio-technique” [Latour, 1991] entre un Je/Tu intersubjectif et un Nous féministe identitaire collectivisé. Celui-ci est incarné dans la figure de Némésis, déesse grecque de la vengeance et symbole du collectif. Le dessin utilisé réunit d’ailleurs plusieurs caractéristiques physiques des fondatrices françaises du mouvement Némésis. La fondatrice de la branche suisse du mouvement Sarah Prina déclare à ce sujet :

Elle est trop belle, super-féminine, prenante […] Cette figure a été composée d’après plusieurs traits physiques des fondatrices françaises de Némésis, ce sont les cheveux d’Alice […], les taches de rousseur d’une autre, les lèvres d’une troisième. 

Poinsot, 2022

Ce Nous renvoie également à un univers ontologique féminin qui se voit concrétiser virtuellement sur les pages Instagram. Le Nous y prend la valeur de témoignage collectif, comme “ventriloquant”1 autant de témoignages individuels. Les militantes y parlent en tant que femmes et simultanément au nom de toutes les autres – comme le rappelle le nom du collectif féministe Nous Toutes.

« Ce discours antagonique permet […] une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. »

Féminisme identitaire vs. féminisme mainstream

Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. Elles déclarent ainsi dans un post du 14 juin 2021 :


À propos de cette incompatibilité, une des porte-paroles du mouvement (la plupart des militantes étant anonymes) déclare dans un post du 21 janvier 2022 :

« À la différence des autres mouvements féministes qui sont gangrénés par l’extrême gauche, nous osons reconnaître que la majorité des harceleurs de rue sont des hommes issus de culture extraeuropéenne. […] Notre mouvement est identitaire, et non pas intersectionnel. […] Nous ne nous reconnaissons pas dans le féminisme qui domine médiatiquement et qui refuse de nommer ces agresseurs […] Nous venons compléter leur lutte et leur laissons les sujets anecdotiques tels que l’épilation et l’écriture inclusive, et la convergence des luttes, le mariage pour tous, l’écologie, etc. »

Ce discours antagonique permet alors une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. Et, bien qu’il participe largement à l’isolement du collectif, celui-ci semble également permettre un empouvoirement de ses membres5 comme le rappelle la sociologue Éléonore Lépinard :

« Dans ces mouvements, il y a parfois des places à prendre, avec des contraintes, des limites, certes, mais ces places existent. Cela donne peut-être à ces femmes une forme de pouvoir, mais un pouvoir un peu illusoire. Dans de tels contextes, ces places s’offrent à elles sous condition. Ce qui apparaît en revanche comme plutôt inédit, c’est cette revendication de l’étiquette féministe. Évidemment, cette affiliation passe pour un non-sens du point de vue des autres féministes. » 

Ce positionnement antagonique représente l’attrait principal de la page pour ses followers qui écrivent dans les commentaires d’un post daté du 16 juin 2022 : « Plus cohérente que les pseudos-féministes… je vous encourage à continuer comme ça [émoji pouce en l’air] », « Persévérez! Vous êtes largement plus cohérente que les autres et leurs fantasmes [émoji biceps] ».

Une triple réception

Il est alors intéressant d’interroger qui sont les destinataires du discours des Némésis. On peut identifier trois niveaux de réception distincts :

  • Les posts de la page Instagram visent à séduire des femmes non convaincues par le mouvement féministe et n’ayant encore rejoint aucun mouvement et/ou collectif féministe. Il s’agit des paradestinataires.
  • Ils permettent de confirmer les présupposés de militant·e·s d’extrême droite déjà opposé·e·s au mouvement féministe. Ce sont les prodestinataires.
  • Ils s’alimentent du rejet des membres du mouvement féministe, les commentaires négatifs attribuant – paradoxalement – une meilleure visibilité aux posts. Ici les anti-destinataires.

Cette triple réception est au cœur de la logique médiatique du collectif consistant à choquer via la formulation de discours sulfureux s’inscrivant dans un imaginaire xénophobe.

Un opportunisme politique

Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes. C’est cet opportunisme que souligne la sociologue Éléonore Lépinard :

« Ce nouveau féminisme néolibéral, voire xénophobe, existe car il n’y a plus d’opprobre sur le terme. Il est devenu disponible et porteur, et il permet de faire des gains sur le plan politique. C’est de l’opportunisme, car ces soi-disant féministes n’ont pas de projet de justice sociale. » [Poinsot, 2022]

«Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif [Némésis Suisse] semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes.»

Cet opportunisme politique a été identifié par les autres composantes du mouvement qui ont très tôt rejeté le collectif Némésis Suisse. Ses membres ont ainsi été expulsés de la marche nocturne organisée par le mouvement de la Grève féministe lausannoise le 25 novembre 2021, aucun·e membre du mouvement féministe n’a voulu répondre publiquement au reportage de la RTS du 22 février 2022, et elles ont été escortées par la police hors du cortège de la Grève féministe le 14 
juin 2022.

Marginalité militante et “nébuleuse éthotique” féministe

Alors que les membres du collectif Némésis Suisse n’ont de cesse d’affirmer leur rejet de l’ontologie féministe traditionnelle, le fait qu’elles se réapproprient les thématiques dudit mouvement semble trahir une volonté d’inclusion à la “nébuleuse éthotique” féministe2. L’opposition unanime des membres du mouvement féministe à leur idéologie rend cette affiliation impossible, le caractère trop subversif des Némésis condamnant alors ses membres à l’ostracisation.            

Si le collectif n’a pas pour but de s’inclure dans le mouvement féministe, peut-être celui-ci doit plutôt permettre à l’extrême droite suisse de se réapproprier la thématique du féminisme. Alors les militantes de Némésis devraient-elles être étudiées non pas comme des actrices associatives, mais comme des militantes politiques d’ultra-droite ?

Références

1Cooren, François, Bruno Préfacier Latour, et Mathieu Chaput. 2013. Manières de faire parler : interaction et ventriloquie. Lormont, France : Le bord de l’eau.

2Giaufret, Anna. 2015. « L’ethos collectif des guerrilla gardeners à Montréal : entre conflictualité et inclusion ». Argumentation et Analyse du Discours (14). https://journals.openedition.org/aad/1978 (22 février 2023).

3Kaufmann, Laurence. 2020. « Faire “collectif” : de la constitution à la maintenance ». In Qu’est-ce qu’un collectif ? : Du commun à la politique, Raisons pratiques, éd. Danny Trom. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 331‑72. https://books.openedition.org/editionsehess/11580(27 janvier 2023).

4Langton, Rae. 1990. « Whose Right ? Ronald Dworkin, Women, and Pornographers ». Philosophy & Public Affairs 19(4): 311‑59.

5Mbembe, Joseph-Achille. 2016. Politiques de l’inimitié. Paris, France : La Découverte.

6Poinsot, Nicolas. 2022. Rencontre avec le Collectif Némésis. Femina.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceXavier Declerck-Massart, étudiant·e en sciences sociales
Contactxavierdeclerck1@gmail.com
EnseignementSéminaire Médias et dynamiques collectives

Par Laurence Kaufmann, Olivier Glassey et Stéphane Hubert

© Visuel d’illustration de l’article : Laxmandeep

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« People » : gommer sa transidentité pour se faire accepter

Par Kevin Duc

Sexe, déviance et chirurgie « excessive » d’un côté ; défense des minorités, confiance en soi et succès professionnel de l’autre : les personnes transgenres sont représentées de manière diversifiée au sein du quotidien 20minutes. Par ce traitement différencié, le journal encourage une forme de commérage à l’égard des personnes qui ne correspondent pas aux stéréotypes de genre. Dans une société qui valorise le fait de ressembler à un homme ou une femme, masquer sa transidentité devient alors le seul moyen d’éviter des formes de violences. 

D’après un article du quotidien 20minutes, « désespérée de ne pas réussir à perdre sa virginité », Jessica Alvez, femme transgenre connue auparavant sous le nom de « Ken humain », cherche l’homme de sa vie. Bien qu’elle se dise « ravie » de sa vaginoplastie, Jessica ne semble pas apprécier son statut de célibataire et fait tout pour trouver l’amour. Son plus grand obstacle ? Son profil Tinder est souvent dénoncé par les utilisateur·trice·s qui pensent qu’il s’agit d’un fake. Déterminée, elle ne se laisse pas abattre et décide d’ouvrir un compte OnlyFans afin de discuter avec des personnes qui payent pour la voir et la contacter. Mais avant de se sentir prête pour le « prince charmant », elle passe une nouvelle fois « sur le billard » pour se faire retirer 75% de l’estomac afin de perdre « ses kilos en trop ». Jessica a déjà subi de nombreuses interventions chirurgicales mais celle-ci s’avère particulièrement « flippante », selon le journal 20minutes

Le traitement médiatique du 20minutes est différent si la personne transgenre cispasse ou pas.

Ce dernier choisit un traitement médiatique particulier pour représenter cette femme transgenre en mettant en avant des thématiques précises telles que l’intimité, la sexualité et la corporalité. Mais ce n’est pas nécessairement toujours le cas, comme le démontre la représentation d’une jeune actrice transgenre de 26 ans qui jouit d’une notoriété dans le monde du cinéma et qui s’affiche comme une figure de proue de la communauté transgenre.

Première femme transgenre à apparaître en couverture du magazine féminin « Elle » aux États-Unis, Indya Moore rapporte se sentir suffisamment épanouie pour « affronter les regards sans détourner les yeux ». Avec son rôle dans la série à succès « Pose », elle espère avoir transmis un message d’espoir à ses fans et aux jeunes personnes transgenres. L’actrice parle de changer les mentalités et de réussir à s’accepter tel·le que l’on est. Si elle s’assume désormais à 100%, ce serait surtout grâce à la série « Pose » et à son équipe de tournage. Elle précise : « Avoir Janet Mock, une femme noire et trans, comme productrice était une chance ». 

Commérer pour s’assurer d’être normal·e

Si l’on s’attarde sur la représentation des personnes transgenre au sein de la rubrique people du quotidien 20minutes, on s’aperçoit que leurs traitements médiatiques diffèrent. Pourquoi et comment ce traitement varie ? Il est important de s’intéresser à l’une des fonctions sociales des rubriques people : le commérage. Comme dans un petit village où tout le monde se connait, les personnalités publiques présentes au fil des pages people génèrent une forme de commérage qui permet aux lecteurs et aux lectrices de se positionner par rapport aux autres. Selon la sociologue Léonore Le Caisne, le commérage permet « de s’assurer de sa propre normalité par opposition à celui sur lequel on commère » (2016 : 117). Mais commérer à propos d’autrui « autorise aussi des alliances et donc des distinctions », précise-t-elle. On en vient alors à se poser ce genre de questions : « Est-ce que je suis comme lui·elle ? Pourquoi agit-il·elle comme ça ? »


Le journal contribue à créer un accord commun au sujet des mœurs sociales à respecter. Il agit comme un reproducteur de normes sociales et notamment de normes de genre. Certaines de ces normes sont dénoncées par la communauté queer, à l’instar du cis-passing. Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse ». Selon la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) en France, cispasser est une nécessité dans une société transphobe car cela permet de ne pas subir davantage l’exclusion et la haine liées à la transidentité. Cette nécessité de masquer un changement de genre montre à quel point notre société valorise le fait de correspondre à un genre bien défini : homme ou femme, et c’est tout. La DILCRAH dénonce alors la valorisation du cispassing dans notre société, qui exclut les personnes transgenres dont la manière de se comporter et l’apparence physique ne correspondent pas au genre perçu. De plus, chaque personne transgenre n’a pas la possibilité de cispasser et n’a potentiellement pas envie de se conformer à certains stéréotypes de genre. Ces personnes courent le risque d’être victimes de formes de marginalisation et de violence.

Cis-passing 
Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse. »

« OnlyFans est la plateforme sociale qui révolutionne les connexions entre créateurs et fans. Le site s’adresse aux artistes et aux créateurs de contenu en tous genres et leur permet de monétiser leur contenu tout en développant des relations authentiques avec leur fanbase. »

Cispasse ou trépasse

Le traitement médiatique du 20minutes semble donc différer en fonction de si la personne transgenre cispasse ou non. Le journal est-il alors un reflet de notre société ? Probablement. En tout cas, il participe à reproduire un cispassing en valorisant le fait de masquer sa transidentité. Tout d’abord, les corps ne sont pas montrés de la même manière. En dévoilant le corps en maillot de bain de Jessica Alvez et en insistant sur ses multiples interventions chirurgicales, le journal met l’accent sur son aspect plastique, et certainement pas naturel, voire « anormal ». Indya Moore, quant à elle, est représentée vêtue d’une robe couleur terre cuite, ses cheveux bouclés face au vent. Il est très difficile, sans lire l’article, de savoir qu’il s’agit d’une femme transgenre. En choisissant cette image, le quotidien met en avant la réussite de cette transformation. Écrits en gras « Enfin épanouie », le titre de l’article d’Indya et « En quête du mec idéal », celui de Jessica donnent, par association, un sens particulier aux images. D’un côté l’image d’une femme forte « qui s’assume » et de l’autre, celle d’une transgenre qui ne trouve pas l’amour à cause de son physique « altéré et peu enviable ». Amour, sexualité, opérations chirurgicales, sont autant de thématiques choisies pour parler de Jessica Alvez, qui semblent participer à la réduire à un corps sans esprit, suggérant que l’écart à la norme rend malheureux·se et qu’elle est seule responsable de ce qui lui arrive. A l’inverse, l’entretien avec Indya Moore mentionne régulièrement la thématique de la défense des minorités. Le journal explique qu’elle utilise son influence, durement gagnée via sa carrière professionnelle, pour donner de l’espoir à ses fans et de la visibilité à la cause queer

Si le fait de « refaire communauté » est présenté comme une nécessité pour les deux femmes, l’ouverture du compte OnlyFans de Jessica est davantage présenté comme résultant d’une exclusion sociale. En effet, son altérité ne semble plus tolérée dans le milieu genré de la séduction tant elle s’écarte d’un stéréotype de genre. A l’inverse, Indya Moore ne parle pas seulement de refaire communauté mais de changer les mentalités en s’assumant. En effet, se battre pour vivre « dignement » avec sa transidentité est le combat de l’actrice. 

Bien que le chemin vers le respect et la reconnaissance des minorités soit encore long dans une société qui marginalise les personnes transgenres, il semble alors qu’il ne sera pavé que par celles et ceux qui bénéficient d’un fort cispassing et qui peuvent utiliser les privilèges de sa valorisation.

Références

Le Caisne, Léonore. (2016). Quand l’inceste va sans dire. Sociétés & Représentations, 42, 111-126. https://doi.org/10.3917/sr.042.0111

Autres références

https://www.planning-familial.org/sites/default/files/2020-10/Lexique%20trans.pdf

https://www.dilcrah.fr/wp-content/uploads/2020/08/Guide-Transat-sur-les-transidentites.pdf

« En quête du mec idéal », 20 minutes, 28.07.2021, p. 12.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-07-28/13

Arnaud, Henry, « Enfin épanouie », 20 minutes, 06.05.2021, p. 13. 

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-05-06/12

« Nouvelle opération flippante », 20 minutes, 03.06.2021, p. 10.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-06-03/11

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AuteurKevin Duc
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Télévision, YouTube, Twitch :  une histoire de meilleurs ennemis

“Un génie ! On en a vu des branleurs dans l’émission, mais celui-là il est magnifique ! Respect hein !”, c’est ainsi que Laurent Baffi s’exprime sur le plateau de Salut Les Terriens au sujet de Squeezie. Dans l’émission du 11 novembre 2017, le Youtuber était l’invité de Thierry Ardisson pour promouvoir la sortie de son livre “Tourne la page”. La rencontre est rythmée par les humiliations d’Ardisson et ses acolytes, et cette agressivité envers le Youtuber marque encore aujourd’hui les esprits. 

Robert Park, sociologue américain, est l’un des fondateurs de l’école sociologique de Chicago. En 1944, il se penche sur la communication et définit le concept de compétition. Il définit la compétition comme une lutte pour l’existence qui permet une division du travail – cette dernière étant nécessaire à l’organisation de toutes formes de société. La compétition peut prendre plusieurs formes, notamment la symbiose ou le conflit. Lorsque les individus en compétition coopèrent pour parvenir à une situation stable, Park appelle cela une symbiose. A l’inverse, si la compétition s’intensifie, les individus entrent en conflit et le compétiteur devient un ennemi. 

“Vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ?”

Squeezie et Ardisson sont en compétition puisqu’ils pratiquent comme activité économique le divertissement audiovisuel. Toutefois, Squeezie participe à l’émission d’Ardisson pour promouvoir son livre et ce dernier accueille un invité, non seulement pour créer du contenu à son émission, mais aussi pour attirer une nouvelle audience. Théoriquement, les deux protagonistes retirent un bénéfice de cette invitation qui aurait pu suivre le modèle symbiotique de Park. Cependant, l’interview s’est transformée en conflit. 

Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique

La nature conflictuelle de l’interaction est le résultat des prises de paroles d’Ardisson. Le but de ce dernier, lors de cette interaction, est de montrer à l’audience la supériorité de la télévision. Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique : à savoir une complémentarité entre la télévision et les créateurs de contenus digitaux. 

Ardisson s’attaque ensuite à l’audience de Squeezie en la présentant comme des idiots qui ne savent pas lire un livre, puis au métier de Youtuber en le réduisant à un métier simple de “branleurs” qui gagnent énormément d’argent. Tous les ingrédients sont présents pour qu’une audience qui ne serait pas familière avec les métiers du Web, y voie une aberration. 

Squeezie tente de proposer une coopération, notamment en montrant les ressemblances des contenus Web et télévisés. Il fait par exemple référence aux personnes qui créent du contenu digital en lien avec la mode en les comparant à Cristina Córdula, animatrice d’émissions télévisées sur la mode, présente sur le plateau. 

Toutefois, à deux reprises, il se rapproche du conflit en distançant les pratiques du Web de celles de la télévision pour répondre à une attaque d’Ardisson et inverser le stigmate. Il le fait une première fois lorsqu’ Ardisson lui demande “Est-ce que vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ? Ça marche ?”. Ce à quoi Squeezie répond que ce sont-là des pratiques de télé-réalité et que sur le Web, les personnes ne se rabaissent pas à cela. La deuxième intervention de ce type a lieu à la fin de l’interview. Ardisson conclut sa tentative de démonstration de supériorité : “Alors, voilà. La télé c’est nul et c’est ringard, mais on n’a rien trouvé de mieux pour donner aux gens envie d’acheter un livre, vous êtes d’accord avec ça”. Squeezie rétorque qu’une vidéo sur Youtube fonctionne bien mieux. 

“S’il faut présenter “Question pour un Champion” depuis ma cuisine, je le ferai !” 

Le 30 mars 2020, deux semaines après le début du premier confinement, Samuel Etienne, journaliste et animateur de télévision, tweetait qu’il était prêt à animer l’émission “Question pour un Champion” depuis sa cuisine. Ce tweet n’est pas passé inaperçu pour le streamer Etoiles, présentateur de l’émission “La nuit de la culture” sur Twitch, qui l’a interpellé : “Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ?”. Les 12’000 likes du retweet ont piqué l’attention du journaliste et un dialogue s’est ouvert entre les deux univers. Dans les mois qui ont suivi, Etoiles a introduit Samuel Etienne au fonctionnement de Twitch, jusqu’au lancement de sa chaîne personnelle en décembre 2020. 

Echange de tweets entre Etoiles et Samuel Etienne

Les spécificités de la plateforme séduisent le journaliste. La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision. Les spectateurs sont aussi conquis par son contenu journalistique unique et ils apprécient sa personnalité et sa capacité à s’adapter aux codes de la plateforme. Cette activité sur les nouveaux médias n’est pas non plus passée inaperçue du côté de la télévision. Laurent Guimier, directeur de l’information de France Télévisions, se tourne vers Samuel Etienne pour gagner ce nouveau public qui ne regarde pas les médias traditionnels. En 2021, France Télévisions lance sa propre chaîne Twitch. 

La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision.

Samuel Etienne et Etoiles sont les parfaits exemples d’une situation de compétition qui a pris la forme d’une symbiose. Samuel Etienne, avec l’aide d’Etoiles, est aujourd’hui ambassadeur de la presse sur Twitch, mais aussi l’ambassadeur de Twitch pour la presse. Ils ont réussi l’exploit de permettre à la télévision et aux nouveaux médias tels que Twitch de renouer contact et il semblerait que les situations conflictuelles appartiennent au passé. 

Références  

Park, R. E. (1938). Reflections on Communication and Culture. American Journal of 

Sociology44(2), 187–205. https://www.jstor.org/stable/2768727

Les Terriens. (2017, 13 novembre). T’es qui toi ? Squeezie, le youtubeur aux 4 milliards de 

vues – Salut les Terriens. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=Qmp WE_SODZA

Popcorn. (2021, 21 janvier). «J’ai découvert un monde incroyable» (L’interview de Samuel 

Étienne). YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=fbWaUEmT8dc

France Inter. (2021, 8 janvier). Samuel Etienne, ambassadeur de la presse sur Twitch – 

L’Instant M. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=enjDse63m_I&t=

614s 

Etoiles[@AREtoiles]. (2020, 20 mars). Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ? 

[Retweet]. Twitter. URL : https://twitter.com/AREtoiles/status/1244396405172703232

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceDelphine Mamie, étudiante en sciences sociales
Contactdelphine.mamie@unil.ch
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Ritualiser entre femmes : éprouver la présence de Marie-Madeleine

Lors de certains cercles de femmes, j’ai assisté à des temps rituels qui célébraient la Déesse ou des déesses issues de différentes aires culturelles et historiques, certaines femmes leur vouant un culte adopté à l’âge adulte après une éducation familiale chrétienne ou plus séculière. J’ai découvert avec étonnement, en entretien et lors d’un rituel, que Marie-Madeleine ou Marie de Magdala, évoquée nommément dans les quatre évangiles canoniques, une femme disciple de Jésus, avait toute sa place dans le panthéon de certaines femmes que j’ai rencontrées !

Une figure en vgoue

De nombreux ouvrages de spiritualités alternatives ont été publiés ou traduits en français ces dernières années ancrant la figure de Marie-Madeleine dans le milieu alternatif1, dont le livre de Tom Kenyon et Judi Sion Le manuscrit de Marie-Madeleine2 et bien d’autres encore.

Ces textes ont été écrits, d’après leurs autrices et auteurs, grâce à la technique du channeling qui consisterait à entrer dans un état modifié de conscience pour permettre aux esprits, guides, ou êtres spirituels de communiquer leurs messages.  Ces textes évoqueraient donc des enseignements énergétiques secrets et des révélations sur la relation entre Jésus et Marie-Madeleine, souvent en reprenant des éléments tirés des évangiles canoniques et apocryphes et en les réinterprétant. La popularité de Marie-Madeleine s’exprime aussi dans des groupes sur les réseaux sociaux qui élaborent et partagent une spiritualité qui emprunte aussi bien au milieu alternatif, ésotérique, que chrétien ou néo-gnostique.

Les Cercles de Femmes
Les cercles de femmes sont des rencontres rituelles non-mixtes, durant lesquelles les participantes évoquent leur existence et vivent ensemble des activités, dans une visée de mieux-être personnel voire de transformation intérieure. Ces séances sont héritières des groupes de soutien par les pairs et des groupes féministes non-mixtes dits de conscientisation (« consciousness raising ») où l’expérience quotidienne est partagée et mise en perspective dans sa portée politique. En termes d’inspiration pour le contenu de ces cercles, il faut relever la psychologie positive et différents courants du développement personnel, les spiritualités alternatives (ésotérismes, New Age, néopaganisme) et le néochamanisme. Ainsi, ces cercles sont des rituels construits, alternant échanges verbaux (dévoilement de soi), activités créatives et pratiques psychocorporelles, généralement autour d’une thématique : saison, phase de la lune, objectif de mieux-être et expérience corporelle. Relativement nombreux, ces cercles de femmes restent encore peu étudiés7.

Une Sainte réhabilitée

Durant mes entretiens avec les femmes rencontrées dans les cercles, Mélanie, Jeanne et Élise ont parlé de Marie-Madeleine. Ainsi, Jeanne, qui se décrit comme « prêtresse » dans la mouvance néopaïenne, a exprimé son point de vue sur le rôle de Marie-Madeleine et son importance pour elle : 

« Marie-Madeleine m’a toujours fascinée, elle a ce lien avec le Graal. Pour moi, c’est la femme de Jésus et je ne l’ai jamais considérée en négatif. Je trouve que c’est bien qu’elle ait été réhabilitée. Marie-Madeleine était son apôtre, la plus importante, puis ils l’ont dénigrée, parce qu’il ne fallait surtout pas que les femmes aient du pouvoir. Je pense que, s’il y avait eu un plus grand équilibre entre l’homme et la femme dans le christianisme et bien ça se passerait mieux ! Marie-Madeleine fait partie intégrante de la vie de Jésus, de notre héritage chrétien, il ne faut pas la renier, mais la réhabiliter ! ».

Jeanne estime ici, à l’instar d’autres femmes impliquées dans les spiritualités féministes, que les représentations véhiculées par les religions officielles ont modelé durablement les conceptions sociales et culturelles sur les genres, tout en limitant l’accès au leadershipreligieux.

Le terme de « réhabilitation » que Jeanne a employé pour évoquer le changement de statut symbolique de Marie-Madeleine, peut faire référence à deux aspects. Le premier consiste en un intérêt marqué envers elle et Jésus dans différents textes ésotériques dès les années 19803. Le second aspect concerne la reconnaissance et la valorisation actuelle de Marie-Madeleine par l’Église catholique romaine. En 2016, un décret de la Congrégation du culte divin a élevé la mémoire de Marie Madeleine célébrée le 22 juillet au rang de fête liturgique en rappelant son rôle d’« apôtre des apôtres », participant à une valorisation de la figure de Marie-Madeleine et à une reconnaissance institutionnelle de son rôle dans le message chrétien. Dans son audience générale du 17 mai 2017, le pape François a associé la sainte au message du Christ, en tant que figure première et essentielle à la constitution de « l’Église naissante » dans une narration mettant l’accent sur son humanité et sa proximité avec les fidèles4.

Tableau : Tania Netz (2021)

A la rencontre de la prêtresse et initiatrice

Photo : Aurélie Netz, juillet 2017

Le 22 juillet 2017, jour de la fête liturgique de Marie-Madeleine, j’ai pris part à un rituel en son honneur, menée par une organisatrice d’un cercle de femmes et entourée d’une dizaine de participantes. Nous nous étions retrouvées en bordure de forêt, puis l’organisatrice Lisa avait choisi un espace dans la clairière et, avec l’aide des co-célébrantes, mis en place un autel végétal, en land art, avec des bougies, des statuettes amenées par les participantes, plusieurs jeux de cartes-oracles5. Le rituel était séquencé en plusieurs moments dirigés par Lisa. Après un temps de chant accompagné au tambour, nous avions chacune écrit une lettre à Marie-Madeleine pour lui demander son aide ou sa présence, lui confier les situations ou problèmes que nous rencontrions. Ensuite, celles qui le souhaitaient avaient fait offrande de leur sang menstruel en le versant sur la terre. Il y avait ensuite un moment d’échange et de parole sur les expériences corporelles des participantes en lien avec leurs premières menstruations.

Ici Marie-Madeleine est une figure qui permettrait de réenchanter le corps et de doter d’une valeur positive et transformatrice les événements corporels féminins, en réconciliant vie sexuelle, corporalité et vie spirituelle.

La rencontre a duré quatre heures. A la suite de ce rituel, Jeanne m’a décrit l’opposition qu’elle établissait entre la Vierge Marie qui incarnait, selon elle, la négation de la vie sexuelle des femmes par les institutions religieuses et Marie-Madeleine, imaginée comme porteuse d’une forme de liberté et liée à la Déesse :

« La “Vierge“ Marie, c’est dire que la femme n’a pas le droit à une vie sexuelle ! […] Marie-Madeleine était une prêtresse, les prêtresses pouvaient être initiatrices sexuelles, elles avaient aussi ce pouvoir. Elles incarnaient la Déesse dans la dimension sexuelle ».

Ici Marie-Madeleine est une figure qui permettrait de réenchanter le corps et de doter d’une valeur positive et transformatrice les événements corporels féminins, en réconciliant vie sexuelle, corporalité et vie spirituelle.

Certaines de ces femmes ont aussi évoqué leur désir de faire pèlerinage à la grotte du massif de la Sainte-Baume en France. Cette région provençale est un lieu de pèlerinage chrétien et alternatif. Le massif permet d’accéder à la grotte dans laquelle Marie-Madeleine y aurait, selon la tradition locale, fini sa vie, et au sommet duquel se dresse une petite chapelle dite du Saint Pilon. Mélanie, ses fils et moi-même nous y sommes rendus à l’été 2018, d’abord dans la ville de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume à la découverte de la basilique et des reliques de la sainte, puis avons gravi la Sainte-Baume. Pour Mélanie, ce pèlerinage s’inscrivait dans une quête intérieure, corporelle et spirituelle entamée il y a de nombreuses années, ce qui a nourri de nombreux échanges entre nous pendant ces quatre jours. J’ai été particulièrement touchée de découvrir, dans la grotte basse du massif, le « Chemin de la Consolation » : des petites plaques en laiton apposées par les parents sur la façade rocheuse pour nommer leur enfant non-né·e. L’arrivée au sommet du massif, en pleine journée, avec ce soleil radieux, et cette Provence verdoyante qui se déployait sous les yeux, a été, pour moi, l’occasion d’un temps de recueillement.

Entre les mondes

L’anthropologue Anna Fedele, qui a longuement étudié la figure de Marie-Madeleine dans les représentations et pratiques des personnes impliquées dans le milieu alternatif, témoigne de ce double mouvement entre critique et réinterprétation de l’héritage culturel catholique romain.

Il ne s’agit pas de rupture absolue, mais de recomposition, de sélection dans les représentations et les pratiques des femmes pour l’élaboration de leurs trajectoires religieuses, dans l’affirmation de leur spiritualité, sans frontières étanches entre les univers de sens religieux.

Un double mouvement propre à des femmes (et des hommes) qui, ayant grandi dans un milieu catholique, se réapproprient certaines conceptions entre créativité et négociations face à leurs nouvelles croyances et pratiques néopaïennes ou New Age[6]. Durant ma recherche, toutes les participantes qui ont évoqué le catholicisme romain ont été élevées dans une famille pratiquante de cette confession. Celles-ci se sont tournées vers des contenus religieux alternatifs à leur adolescence ou à l’âge adulte. Elles ont, par leurs lectures et participations à des rencontres, élaboré un récit parfois critique tout en conservant ou intégrant certains éléments dans leur quête d’identité. Ainsi, il ne s’agit pas de rupture absolue, mais de recomposition, de sélection dans les représentations et les pratiques des femmes pour l’élaboration de leurs trajectoires religieuses, dans l’affirmation de leur spiritualité, sans frontières étanches entre les univers de sens religieux. Comme constaté avec mes interlocutrices, ce dialogue complexe entre ésotérisme et christianisme a été rendu possible par l’agentivité de ces femmes croyantes à établir une vision du monde personnelle et partagée, tissée au quotidien autour d’une figure spirituelle féminine millénaire.

Références

1Pour un historique de Marie-Madeleine dans divers mouvements religieux, lire Ricci (2020).

2KENYON, Tom. & SION, Judi. (2008) Le manuscrit de Marie Madeleine : les alchimies d’Horus et la magie sexuelle d’Isis, Montréal : Les Éditions Ariane.

3FEDELE, Anna. (2009) « From Christian Religion to Feminist Spirituality: Mary Magdalene pilgrimages to La Sainte-Baume, France », Culture and Religion, 10 (3) : 245.

4« Pape François : audience générale, Mercredi 17 mai 2017 ». In Libreria Editrice Vaticana [en ligne] : https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2017/documents/papa-francesco_20170517_udienza-generale.html, consulté le 24 octobre 2022.

5Dont celui de Carmine (2005)

6FEDELE, Anna. (2009) « From Christian Religion to Feminist Spirituality: Mary Magdalene pilgrimages to La Sainte-Baume, France », Culture and Religion, 10 (3) : 246.

7NETZ, Aurélie. (2019) Les cercles de femmes : ritualiser l’identité de genre dans les spiritualités alternatives, Paris : L’Harmattan.

Autres références

CARMINE SALERNO, Toni (2005) Magdalene Oracle: an ocean of eternal love, Glen Waverley: Blue Angel Gallery.

RICCI, Carla. (2020) « Wife, Queen, Goddess: Mary Magdalene and the new religious-spiritual movements (19th-21st centuries) », In LUPIERI, Edmondo F. (ed.) Mary Magdalene from the New Testament to the New Age and Beyond (pp. 364-394), Leiden: Brill.

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AuteurAurélie Netz

Diplômée master Sciences Sociales, Université de Lausanne, 2018
Anthropologue et autrice
Aumônière auprès des mineur·e·s placés en institution, Église évangélique réformée du canton de Vaud.
www.aurelienetz.ch
Contactaurelie.netz@outlook.com
EnseignementMémoire de Maîtrise sciences sociales : Spiritualités alternatives : entre construction de soi et quête de guérison

Sous la direction de Profe Irene Maffi (directrice mémoire), Profe Véronique Mottier (experte)
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Articles

De Greta Thunberg à la crise migratoire : l’ambiguïté d’une affiche publicitaire

Par Stéphane Huber

Le 6 septembre 2021, Claudio Prestigiacomo dénonce une affiche des CFF dans le média en ligne Blick-FR. Cet homme d’origine italienne, actif dans le milieu de la communication, critique l’image et le message de l’affiche publicitaire qui représenterait selon lui une allusion de mauvais goût à la crise migratoire. 

Une affiche qui dérange ?

L’article en question, intitulé « Une campagne des CFF crée le malaise », donne la parole au dénonciateur. Selon lui, la fille portraiturée affiche un regard « très fermé », s’ajoute à cela le carton « corné » sur lequel est inscrit le message suivant : « On veut arriver vite en Italie ! ». Le cumul de ces éléments évoque chez Claudio Prestigiacomo un certain malaise : « le seul thème qui me vient à l’esprit, c’est que c’est une campagne sur les réfugiés ». C’est en outre le choix des mots « aller vite » à défaut « d’aller mieux » en Italie qui renforce son interprétation.

Les ingrédients pour la genèse d’une polémique semblent réunis : un dénonciateur porteur d’une interprétation spécifique, un média notoire relayant sur Internet la dénonciation sous un titre accrocheur, ainsi qu’une réponse de la part des CFF. 

Toutefois, le ralliement des internautes aux accusations de Claudio Prestigiacomo fait défaut. Contre toute attente, les réactions des internautes critiquent l’interprétation dramatisante et accusatrice de Claudio Prestigiacomo. Un utilisateur se désole par exemple que « tout est prétexte au conflit et à une interprétation négative de nos jours ». Un autre affirme avoir saisi le message tel que défendu par l’ex-régie fédérale « J’ai 26 ans et j’ai parfaitement saisi le message derrière la campagne, perso ». En effet, les CFF affirment vouloir faire allusion à l’engagement des jeunes en faveur du climat et s’appuie sur le personnage de « Greta Thunberg ». L’interprétation d’un message n’est donc pas univoque mais davantage équivoque.

Une équation pour comprendre le blasphème

Ce décalage dans l’interprétation du message de l’affiche suscite deux questionnements sociologiques. Premièrement, quels sont les mécanismes qui régissent le déclanchement d’une polémique? Deuxièmement, pourquoi certaines personnes ont perçu cette affiche comme problématique alors que cela n’est pas le cas pour d’autres?


Afin de répondre à ces questions, il est possible de se rapporter à la théorie de Jeanne Favret-Saada relative à la question du blasphème (voir encadré). A partir d’une équation presque mathématique, l’auteure montre la manière dont un message – de tout type et de toutes formes – peut apparaitre comme blasphématoire. 

Si on réduit la formule de Favret-Saada à l’essentiel, elle relève quatre instances interdépendantes dans le processus d’avènement d’un blasphème. Il y a l’auteur [Y] d’un message suscitant un mécontentement, un dénonciateur [X], une autorité [Z] et un montage institutionnel [MI] englobant l’ensemble. Dans l’histoire des affiches, les personnages sont bien campés : les CFF [Y], Claudio Prestigiacomo [X] et les lecteurs du Blick-FR (et plus généralement la population suisse romande) [Z]. Le montage institutionnel est un contexte sociétal et institutionnel qui offre un ensemble d’interprétations possibles et de sanctions envisageables lorsqu’un interdit légal ou moral est franchi. Il détermine ainsi un bon d’un mauvais usage d’un mot, d’une image, d’un message etc. En somme, le montage institutionnel régit la recevabilité d’un message au sein d’un public ainsi que la portée des significations, amenant à des interprétations diverses et des potentielles sanctions en lien à l’infraction commise.

Mais que vient faire le blasphème dans cette histoire ? Bien que ne relevant pas de la même symbolique, les polémiques et le blasphème présentent des similarités dans leurs mécanismes d’apparition. La dénonciation d’un cas de blasphème fait suite à un heurt de valeurs sacrées et peut produire des effets importants sur la société, à savoir diviser les personnes. Elle peut, dans certains cas, verrouiller toutes formes de débats ou de critiques sur la thématique du sacré et des symboles divins au sein de l’espace public. En dénonçant l’usage de tel mot ou de tel choix visuel, le dénonciateur condamne ces éléments, leur appose son cadre d’interprétation et détermine ainsi que leur usage est problématique. Il y a donc une logique « d’appropriation » du symbole en question car le dénonciateur régule son usage. Or, c’est justement dans cet arbitrage autour de ce qui est licite ou non que nait généralement une polémique au sein de l’espace public.

L’ensemble des interprétations possibles d’un symbole, ou d’une image dans ce cas, puise dans les références communes d’une collectivité donnée. Ces références proviennent de la réalité culturelle, spatiale et temporelle de cette collectivité. Par exemple, nous ne faisons pas les mêmes blagues ou n’utilisons pas les mêmes gestes corporels de communication d’un pays à un autre, d’une époque à une autre, d’un milieu social à un autre. Les références communes permettent également de faire des inférences: par exemple un M orange, évoquera immédiatement la Migros auprès des Suisse·sse·s.

Une polémique qui ne prend pas

Les membres d’une communauté n’attribuent pas le même sens aux détails visuels de l’affiche. Prenons l’exemple de la pancarte en carton. Claudio Prestigiacomo attribue cet élément aux réfugié·e·s et à leur détresse, alors que l’association « jeune et pancarte » aura potentiellement plus de chances, en Suisse romande, d’être affiliée au militantisme. En effet, le fait de vivre une « réalité » façonne nos références communes et donc dans certains cas les manières d’interpréter un message. Ainsi, les références sur lesquelles compte Claudio Prestigiacomo, milanais d’origine, familier de la crise migratoire, ne sont pas alignées avec celles d’une partie du public auquel il s’adresse. En résultent des interprétations différentes de l’affiche des CFF. 

De plus, l’interprétation indignée de cette affiche est portée par un individu plus ou moins isolé, et non par un collectif institué, capable de fonder un « camp » : or toute polémique se nourrit d’une division en deux camps distincts, où les uns tentent de disqualifier les autres. La dénonciation de Claudio Prestigiacomo apparaît alors comme une revendication identitaire en relation avec son origine italienne.  Sa dénonciation résulte d’un traitement défavorable de l’Italie dans ce contexte migratoire, pays vers lequel nombre de réfugiés sont relocalisés (d’où « aller vite en Italie » devient problématiques à ses yeux). C’est donc l’impact sur l’image de son pays d’origine qui semble l’amener à déployer cette dénonciation. La mobilisation en faveur de son interprétation fait donc défaut car le public ne partage pas le même ressort interprétatif. Ainsi, la mise en commun de son indignation n’a pas eu lieu au sein de l’espace public romand.

Il convient aussi de relever le support sur lequel la dénonciation s’est opérée. Le Blick-FR œuvre sur un portail numérique où la loi du click règne. Il n’est ainsi pas rare de voir le Blick-FR publier des articles similaires. En effet, la médiatisation des polémiques répond au désir de sensationnalisme permettant à ce média de pérenniser son activité au sein d’un marché concurrentiel. C’est donc tout à son avantage de médiatiser des sujets susceptibles de générer du « trafic ». Le support joue un rôle sur la réception et donc sur l’interprétation d’un message, d’autant que le Blick-FR fait pleinement partie du montage institutionnel. La médiatisation de cette affiche par un média perçu comme davantage « sérieux », tel que la RTS, aurait potentiellement pu mener à des effets différents car le sujet aurait été interprété comme relevant de l’intérêt général.

Les CFF revoient leur copie

Malgré l’absence de polémique, l’entreprise ferroviaire a revu le visuel de sa communication suite à l’article du Blick-FR sans toutefois abandonner sa campagne précédente. Il s’agit cette fois d’une promotion pour les trains de nuit. On y voit une fille au regard assuré, toujours un carton à la main, portant la revendication « On veut plus de trains de nuit », accompagnée d’un symbole, fusion entre un cœur et un signe de paix, référence implicite à l’engagement pacifique des jeunes militant·e·s pour le climat. En répondant d’un simple « Oui, mais ça existe déjà », les CFF coupent l’herbe sous le pied à sa demande, lui apposant une teinte puérile. Cette nouvelle affiche apparait comme une tentative de rectifier le tir mais ce qui en ressort c’est la paternalisation des jeunes militant·e·s. Surfer sur la vague verte tout en décrédibilisant les principaux concernés, quelle étrange manière de faire de la publicité.

Références

Favret-Saada, J. (1992)., « Rushdie et compagnie : préalables à une anthropologie du blasphème », Ethnologie française, 22(3). p. 251-60

Autres références

L’article en question : https://www.blick.ch/fr/news/suisse/reference-aux-refugies-une-campagne-des-cff-cree-le-malaise-id16808018.html

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
Auteur Stéphane Huber, étudiant en sciences sociales
Contactstephane.huber@unil.ch
EnseignementSéminaire Communication et espace public (SP22)

Philippe Gonzalez ; Joan Stavo-Debauge & Célia De Pietro

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Journal de bord

Découverte du projet Ecogram

La suite de l’aventure prend place dans une petite oasis à 45min de Bangalore. Nous nous trouvons dans la ferme biologique de Myriam Shankar.

Découverte du projet « Ecogram »

Suite à une rencontre avec un investisseur, notre hôte a pu récolter les fonds nécessaires afin de pouvoir mettre à flot son projet « Ecogram ». Habitant en Inde depuis le début des années 2000, Myriam souhaitait faire un changement à son échelle afin de faire prendre conscience des enjeux environnementaux à la communauté indienne vivant aux alentours de sa ferme. 

Avec une organisation méticuleuse, l’hygiène de vie et le nettoyage des rues a su faire son entrée à travers le tri des déchets et leur prise en charge grâce à notre entrepreneuse allemande.  L’inde, étant un pays très conservateurs quant à la place des femmes dans la société et au travail,  Myriam a souhaité changé la position de ces femmes en leur donnant une place importante dans la gestion de ce projet par des postes de responsable. Ainsi, à travers « Ecogram », Myriam Shankar a su non-seulement promouvoir la conscience écologique mais a pu également encourager les femmes à prendre en mains leur courage et à récupérer une place centrale dans la gestion de leurs communautés.  

Introduction au projet chez Myriam

Tri des déchets

En ce qui concerne le ramassage des déchets, ce dernier se fait régulièrement pour ensuite être amené un peu plus loin dans un petit centre de tri construit en Mars 2022. Dans cet établissement, les déchets sont triés à la mains en 40 divers catégories, passés dans un compresseur afin de les réduire sous forme de cubes compact qu’ils renverront finalement dans un centre de recyclage extérieur.

Visite du centre de tri de la Zone Ecogram

Les déchets organiques sont également pris en charge à des fins de fertilisant pour les terres et les agricultures aux alentours. En effet, refertiliser les terres dans les environs des villages, est un autre objectif pour Myriam Shankar afin de rendre la zone plus agréable à vivre et surtout, de pouvoir y créer des cultures culinaires. Le projet Ecogram s’est étendu à 8 villages se trouvant dans l’air géographique bordant le domicile de Myriam. Ce dernier, battant son plein grés, inspire non seulement le gouvernement mais également d’autres villages un peu plus loin, à vouloir accéder à ce projet avec une promesse d’un meilleur lendemain. Il se pourrait fort probablement qu’un Ecogram 2 voit le jour d’ici peu. 



C’est grâce au travail acharné d’entrepreneurs comme Myriam qu’il y a une conscience collective qui se construit de jour en jour au sujet des enjeux environnementaux à Bangalore. Des communautés entières naissent autour de questions due aux conséquences du dérèglement environnementales, qui encourage les citoyens de continuer à innover à travers le travail et l’engagement en communauté. 

Trou creusé dans le sol dévoilant des années de déchets non jetés et triés
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Journal de bord

Visite au Bangalore Creative Circus 

Par Jennifer Colombi

Après une matinée passée à discuter avec Ram Prasad de l’association Friends of Lakes et une visite du Cubbon Park, nous prenons la voiture en direction du Bangalore Creative Circus. Nous n’avions vu que quelques images de l’endroit et donc nous ne possédions qu’une très vague idée de ce que nous nous apprêtions à découvrir. 

Découverte des lieux

Le Bangalore Creative Circus est un lieu tout à fait original autant esthétiquement que par les activités qui y prennent place. C’est un espace hors du commun, fascinant et coloré. Ce dernier point fut, je pense, l’aspect le plus marquant aux premiers abords et c’est ce qui fait en partie le charme de l’endroit. Mais avant de découvrir les lieux plus en détails, nous avons eu l’occasion de savourer un bon repas dans le restaurant qui s’y trouve, « The Circus Canteen ». Étant un « farm-to-table restaurant », les produits utilisés sont frais, issus de l’agriculture biologique et cultivés sur place ou achetés à des agriculteurs locaux. La priorité est mise sur des aliments riches, végétaux, variés et de saison. De plus, aucun déchet n’est produit, tout est utilisé pour faire du compost, des biopesticides et des bio-enzymes. 

Notre visite commence avec la rencontre du fondateur du Bangalore Creative Circus, Ajay Raghavan, un ancien avocat de profession qui a décidé de se reconvertir et de consacrer son temps en s’engageant en faveur du changement climatique et du développent durable. C’est par le Creative Circus, un ancien entrepôt aménagé de fond en comble avec des matériaux et des meubles récupérés, qu’il mène ce projet innovant qui lui tient tant à cœur. Pour commencer, rien de neuf, en partant du sol jusqu’aux détails les plus subtiles, n’a été acheté pour meubler et enjoliver le lieu. Nous avons pu y observer des décorations originales telles qu’une paire de baskets suspendues ou encore d’anciens appareils électroniques faisant office de pots de fleur.

Le carrelage de l’entrée est composé de carreaux réutilisés venant de différents lieux et les baies vitrées séparant le restaurant du grand espace principal proviennent du cabinet d’avocats où Ajay travaillait. Chaque objet possède sa propre histoire et contribue à en écrire une nouvelle au Bangalore Creative Circus.

Une diversité d’activités

C’est en 2019 qu’il a édifié cet espace où, actuellement, différentes personnes collaborent, autant des artistes, des scientifiques, des jardiniers ou encore des cuisiniers. Cette communauté participe ainsi à créer une culture régénératrice qui promeut un mode de vie durable, plus sain et qui produit du lien social. Collaboration, inclusion, positivité et réinvention en sont les mots d’ordre. C’est bien de ça qu’il s’agit, repenser ensemble nos manières de produire et de consommer pour un futur meilleur. De ce fait, le coworking est un élément central au Creative Circus car ça facilite le développement et la diffusion d’idées. 



Ici, la récupération d’eau de pluie n’est qu’un élément parmi tant d’autres dans la mise en place et la promotion d’un style de vie soucieux de l’environnement. Il y a un intérêt accordé à beaucoup d’aspects tels que l’architecture, les énergies renouvelables, le recyclage, l’agriculture ou encore la sensibilisation pour n’en citer que certains. 

Nous avons également très vite compris que l’art joue un rôle important au sein du Bangalore Creative Circus. On y trouve une galerie d’art et, à divers endroits, différentes œuvres d’arts exposées de manière éparpillée. C’est une des manière qui est employée afin de sensibiliser, de faire prendre conscience aux personnes venant visiter les lieux l’impact que les activités humaines ont sur l’environnement.


Mais toutes les œuvres n’ont pas cette finalité. L’autre but principal est de permettre aux différents artistes d’exhiber leurs créations et de se faire connaître. Il y a en effet un atelier et un appartement où des artistes peuvent venir se poser durant quelques mois et travailler sur leurs productions artistiques. Cet endroit contribue donc également à promouvoir des artistes tout en faisant passer un message écologique. Il est très intéressant de relever comment conjointement, une pluralité de missions remplissant différents objectifs sont menées.

Toujours dans le domaine artistique, différents événements sont organisés au Creative Circus. Il est possible de participer à des cours d’art, d’assister à des représentations théâtrales, d’écouter des musiciens en live et bien plus encore. Nous n’avons malheureusement pas eu l’occasion de prendre part à ces activités.

Pour une conscience écologique

Quant à la végétation, même si elle orne une majeure partie du hangar, il y a un espace consacré à une magnifique variété de plantes et de fleurs, une sorte de petit jardin botanique. La forte présence de verdure procure à cet endroit un côté très apaisant. 

Juste à côté, nous avons pu y voir des jardins où diverses formes de cultures prennent place telle que la permaculture, l’aquaponie, l’hydroponie et la fungiculture. 


Le Bangalore Creative Circus cherche à promouvoir une conscience écologique à travers les différentes activités qui s’y déroulent et par l’architecture même de l’endroit. Cette visite enrichissante nous a permis d’adopter un point de vue plus global, plus holistique et d’observer comment dans un même lieu, pleins d’actions différentes peuvent être entreprises afin de contribuer à un monde meilleur. C’est donc pleins d’espoirs que nous avons quitté les lieux puisque nous avons pu voir qu’il est encore possible de prendre les choses en main et agir.

Ajay Raghavan fait parti de ces personnes qui ont pris des initiatives et qui se sont mobilisées afin de contribuer au développement d’un mode de vie plus durable et inciter les autres à faire de même. Comme tous les fascinants individus que nous avons eu la chance de rencontrer lors de notre voyage, Ajay mène un projet qui le passionne et qui est fondamental à ses yeux. Son engagement et son dévouement, autant écologique que social, sont remarquables et je pense que nous pouvons en tirer pleins de leçons.


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Au fil de l’eau

Par Roxane Borgeaud et Eléonore Petit

Avec quatre étudiantes volontaires rattachées à Biome, on a pu voir ainsi comment un lieu de passage se modifie, se transforme, pour se mettre au service des communautés locales, au travers ici d’un projet artistique à des fin de communication. La fresque observée, avec les explications de Fahra et Wrishika reflète et dévoile l’histoire de la communauté des Welldigger, des creuseurs de puits, qui font partie d’une des castes les plus défavorisées du pays. 



La fresque nous parle ainsi de comment les Welldigger creusent et recueillent l’eau, mais aussi des inquiétudes liées à cette dernière. Couvrant toute la longueur du mur de la station, on a ainsi pu voir, mais aussi toucher toute une palette de couleurs, déclinée en divers tons de bruns. Ces dernières ont été faites en collectant de la terre de Cubbon Park, donnant à l’œuvre une dimension d’autant plus forte, nous permettant d’expérimenter une dimension supplémentaire à la vue d’un tel travail. 

Enfin, nous avons pu voir comment des terres sont accaparées par le mariage et la possession de femmes, en vue de récolter de l’eau par la création de nouveaux puits creusés. Ces dernières sont de plus davantage reléguées dans des endroits insalubres, et souffrent d’autant plus des difficultés d’accès à l’eau. Nous pensons pour le coup fortement à nos collègues de Rio, tout en constatant qu’ici aussi, la lutte pour les droits et l’autonomie des femmes reste cruciale.



Si la problématique de l’eau crée de vives inquiétudes tout autant que la recherche de solutions, on voit qu’il n’y a pour le moment que peu de règlementations liées à la gestion hydrique, à la fois à Bangalore et plus généralement en Inde. Le dialogue entre gouvernement, ingénieurs, et le peuple reste très difficile ; un tel travail permet ainsi à la fois d’exprimer une forme de créativité de manière communautaire, tout autant que de sensibiliser de manière plus large à la problématique. 

Nous sommes ensuite remontés des profondeurs pour retrouver la surface, avec une météo ayant décidé elle aussi de célébrer l’eau, en grande pompe. Fort heureusement, de telles averses ne durent que peu de temps, même en période de mousson ; nous nous sommes ensuite dirigés vers le Swissnex local, où nous avons enfin pu faire connaissance avec nos hôtes, autour d’un repas chaud. 

Balade au fil des drains



Restant dans la thématique, la suite de notre semaine nous amène à rencontrer Pinky Chandran, artiste engagée ayant elle aussi pris le parti de mettre au service son art à des fins de sensibilisation autours de l’eau. Ayant pu constater comment les déchets s’accumulent dans les canalisations (« drains »), elle s’est intéressée aux infrastructures présentes, et à leur histoire au sein de la ville.

En effet, un des problèmes majeurs de Bangalore concerne les déchets solides qui s’accumulent dans ces évacuations d’eau. De plus, si cette dernière est disponible en substance, elle ne peut dans les faits être employée pour les besoins de la population, du fait desdits déchets et de la pollution. Pinky intègre à ses projets des plantes aidant à purifier de plus les eaux, plantes que nous avons pu rencontrer lors d’une promenade au fil de l’eau en sa compagnie, le long d’un canal nettoyé et réaménagé, en pleine ville de Bangalore. Nous avons pu ainsi voir comment un lieu public peut ici à nouveau être réinvesti pour servir les communautés locales.

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Arrivée à Bangalore

Par Roxane Borgeaud et Eléonore Petit

Au soir du 02 août, c’est officiel, nous faisons nos premiers pas à Bangalore. Une météo diluvienne nous fait office de bienvenue, nous sommes pour ainsi dire « mis dans le bain ». Nous faisons ainsi connaissance durant le trajet avec l’incroyable Antony, notre chauffeur qui nous accompagnera tout au long de nos aventures, pour arriver après une heure de trajet dans notre nouveau chez-nous pour les 2 semaines qui vont suivre. La ville, même de nuit, est un concentré de sons et lumières ; un véritable désordre organisé. Nous en prenons particulièrement conscience en arrivant à notre hôtel, où notre quartier, comme le reste de la mégapole, est composé de manière hybride entre végétation, arbres et câbles électriques (pendant un peu partout tels des lianes). 



Le lendemain, après un premier contact avec la nourriture locale pour notre petit déjeuner (la banane deviendra à cette occasion notre nouvelle meilleure amie), nous prenons la route en direction du Jakkur Lake, afin de rencontrer Annapurna, qui dirige les fondations Sataya et Jalapur. Le siège de Sataya, qui a été fondée en 2011, est d’ailleurs sa résidence, au sein de laquelle nous avons été accueillis au sein d’une végétation luxuriante, véritable oasis parmi l’agglomération de Bangalore (adresse exacte à revérifier). 

Notre second contact culinaire prit ici la forme d’un plat typique de la région, la Banana Leaf, expérience de diverses saveurs posées directement sur une feuille de bananier fraichement cueillie. La manière traditionnelle de savourer ce plat, à savoir directement à la main, a ajouté pour nous un défi supplémentaire, que nous avons pour la plupart réussi honorablement. 



C’est par ses convictions, et par l’importance centrale qu’occupe la nature à ses yeux, qu’Annapurna travaille avec les communautés locales, dans le but de la restauration et de la préservation du lac Jakkur. Initialement, ce dernier, surexploité, finit par quasiment disparaître, du fait de l’urbanisation croissante. Il faudra attendre 2017 pour voir les premiers mouvements citoyens locaux, avec la volonté de préserver cette zone naturelle unique.

Annapurna, femme inspirante et inspirée, y vit une occasion alors de travailler de manière concrète avec les habitants des environs, à la fois sur la base du volontariat et de l’engagement. En retour, les fondations Sataya et Jalapur font leur maximum, sur une base démocratique, pour donner vie aux souhaits et aspirations des membres de la communauté. 

Jakkur Lake

Le lac est bordé d’un parc dans lequel les fondations et Annapurna font pousser diverses espèces de plantes, tout en permettant d’accueillir les visiteurs. Le but est non seulement de recréer une zone protégée, et similaire à la végétation d’origine, mais également de mener diverses expériences scientifiques, comme l’importation d’abeilles sans dards. 

La zone, protégée, est donc géré par des volontaires de la fondation, ce qui démontre ici un sens du communautaire fort, sans lequel rien n’aurait pu démarrer. Divers aménagements sont tout de même faits pour les visiteurs, notamment des espaces de jeux pour tous les âges (inspirés des parcours de l’armée). Du biogaz est également produit sur place, en compostant les végétaux sur place ; ces derniers permettent notamment de faire de l’engrais pour ces derniers. Cette première expérience nous a permis de prendre rapidement conscience de l’importance de la notion de communauté à Bangalore. Les discussions avec Annapurna et sa Lake manager, Priyanka, furent pour cette première journée stimulantes et inspirantes ; d’autant plus par le fait que nous avons pu passer une après-midi en leur compagnie en faisant le tour du lac. La pluie, quasi-continue depuis notre arrivée du fait de la saison de la mousson, n’a pour le moment en rien entamé l’enthousiasme donné par cette première rencontre.


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Taylor Swift et la masculinité hégémonique dans l’industrie de la musique

Par Andreia Abreu Remigio

Avec plus de cent millions d’albums vendus dans le monde, Taylor Swift est indéniablement l’une des personnes les plus connues et les plus prolifiques de sa génération. À 15 ans seulement, elle signe un contrat d’enregistrement de six albums avec Big Machine Records, un label de disque indépendant, qui appartient alors à Scott Borchetta. Le contrat laisse au label le contrôle total sur les droits des chansons, quand et à qui ces droits peuvent être vendus4. C’est ainsi que lorsque Scooter Braun, directeur d’Ithaca Holdings, rachète Big Machine Records en 2019, il prend possession des Masters des six albums de Taylor Swift.

Ayant écrit toutes les chansons de ses 6 albums (et en possédant par extension la propriété intellectuelle), Taylor Swift détient juridiquement les droits de synchronisation. C’est pour cette raison qu’elle est légalement autorisée à réenregistrer ces 6 albums et à diminuer ainsi la valeur commerciale des anciens, ce qu’elle a commencé à faire en publiant la « Taylor’s Version » de Fearless et de Red en 2021, ainsi que deux chansons de 19894.

Des paroles à grande portée

Durant les 3 minutes de la chanson « The Man » Taylor Swift parvient à aborder plusieurs thèmes relatifs aux doubles standards entre hommes et femmes. Premièrement, elle résume l’inégalité des chances, notamment dans la vie professionnelle, dans les deux premières ligne du refrain : « I’m so sick of running as fast as I can / Wondering if I’d get there quicker if I was a man » (0:25 – 0:33). Au travers de la métaphore du sport, Taylor Swift fait référence au fait que les femmes doivent fournir une quantité de travail supplémentaire pour arriver au même statut qu’un homme, illustrant ainsi que les sphères professionnelles se vantant d’être une méritocratie sont en réalité largement favorables aux hommes. Cet écart genré est d’autant plus visible dans l’industrie de la musique, où les artistes femmes doivent constamment se réinventer et proposer de nouveaux styles vestimentaires, musicaux et esthétiques, pour garantir un minimum de succès dans une industrie aussi compétitive, alors que beaucoup d’artistes hommes se contentent de proposer des concerts et des paroles simplistes, sans pour autant voir leur carrière en souffrir.

Cet écart genré est d’autant plus visible dans l’industrie de la musique, où les femmes doivent constamment se réinventer pour garantir un minimum de succès, alors que beaucoup d’hommes se contentent de proposer des concerts et des paroles simplistes

Le slut-shaming et l’agression sexuelle sont des sujets centraux dans « The Man » et, par extension, dans la vie personnelle de Taylor Swift. En effet, lorsqu’elle chante « They’d say I played the field before I found someone to commit to / And that would be okay for me to do » (0:04 – 0:08), Taylor Swift nous rappelle que, tout au long de sa carrière, elle a été victime de doubles standards sexistes concernant ses relations amoureuses. En outre, il est attendu des femmes d’être toujours soignées et polies, ce qui est résumé par « What I was wearing, if I was rude » (1:00 – 1:04). Les choix vestimentaires des femmes sont également utilisés pour justifier les agressions sexuelles dont elles sont victimes, ce qui nous amène au dernier point. Lorsqu’elle chante « When everyone believes you / What’s that like ? » (0:18 – 0:22), Taylor Swift fait en effet référence au mouvement #MeToo et à l’attitude générale envers les survivant·e·s d’agressions sexuelles, qui sont rarement cru·e·s ou soutenu·e·s. Taylor Swift elle-même a été agressée lors d’un concert en 2013 et a ensuite gagné un procès en août 2017 contre l’agresseur.

Un clip satirique et meta

Il commence avec Tyler Swift (joué par Taylor Swift) debout devant la baie vitrée d’un gratte-ciel. Il se tient les bras étendus, et tout le monde l’applaudit alors qu’il n’a strictement rien fait (en référence à la scène de The Wolf of Wall Street, mais aussi à Leonardo DiCaprio qui est cité dans les paroles). Pour la fin du refrain, Tyler Swift urine contre le mur de la plateforme du métro (13th Street Station). Cette séquence est symboliquement significative, car le 13 est le numéro préféré de Taylor Swift, et les titres de ses albums sont tagués sur le mur. Une affiche « MISSING – If found return to Taylor Swift »8 fait référence au fait que les Masters de ses albums ne lui appartiennent plus, et une autre affiche interdisant les trottinettes (scooter en anglais) renvoie à Scooter Braun qui les a rachetés. Le fait qu’il urine sur le mur illustre le manque de respect que les hommes dans l’industrie de la musique ont prêté à son travail. On revoit Tyler dans un parc avec sa fille, où il se fait applaudir et louer pour le strict minimum, et une banderole « World’s Greatest Dad » est aperçue en arrière-plan. Deux dernières touches viennent conclure la vidéo, notamment « réalisé par Taylor Swift, écrit par Taylor Swift, appartient à Taylor Swift, avec Taylor Swift dans le rôle principal » et « no men were harmed during the making of this video ».

Avec « The Man », je voulais montrer une réaction exacerbée de la façon dont le monde réagit à un homme, sexy, riche, jeune et arrogant. Je voulais montrer comment l’approbation immédiate et le bénéfice du doute sont accordés de manière ridicule.7

Swift, T. (2020, 6 mars). Taylor Swift – The Man (Becoming The Man: Behind The Scenes) [Vidéo]. YouTube.

Drag kings, féminisme blanc, et autres critiques

Des critiques légitimes ont toutefois été faites à la réalisation du clip. Plusieurs drag kings se sont même exprimés sur le sujet, en disant que même si la performance de Taylor Swift est différente du kinging d’aujourd’hui, elle a le même but, c’est-à-dire « critiquer la masculinité toxique et attirer l’attention sur les doubles standards qui existent au sein du système binaire ». Si Taylor Swift réussit à mettre en évidence les doubles standards sexistes dans cette vidéo, elle semble s’approprier la culture queer de façon aseptisée et hétérosexualisée2. Sinke, chroniqueuse chez Yale Daily News, fait remarquer que même si cette production à gros budget tente de faire une satire de la masculinité toxique en se moquant des doubles standards, elle fait finalement recours à des tropes de féminisme blanc exagérées qui ignorent le spectre complexe de l’expérience féminine, en particulier pour les femmes de couleur5.

D’autres critiques moins fondées ont été faites, et elles sont toutes faites par des hommes. Steven Crowder, commentateur et animateur politique conservateur, a dédié sur son podcast un épisode entier au clip de « The Man ». Ses propos se résument, entre autres, à : l’industrie de la musique est une méritocratie ; la promiscuité féminine est plus célébrée que celle des hommes ; Tyler Swift est gay parce que Taylor Swift ne le joue pas assez masculin ; le message du clip est dangereux pour les jeunes hommes d’aujourd’hui6.

Conclusion

Pour conclure, les médias populaires – la musique pop et ses clips en particulier – n’ont pas encore fait l’objet d’une attention significative pour leur contribution aux discussions sur la masculinité, malgré leur capacité à s’engager dans une critique complexe et leur réelle légitimité à exprimer le social.

En effet, le vidéoclip rassemble les langages visuels musicaux, corporels et écrits1. Que ce soit pour reproduire la masculinité hégémonique ou la disputer, « le vidéoclip est à la fois un site d’idéologie et un lieu privilégié de représentations, où s’articule le concept de masculinité »1, comme les critiques fondées du clip l’illustrent bien.

Le clip met en scène la masculinité hégémonique, qui peut être définie comme:

La configuration de la pratique de genre qui incarne la réponse actuellement acceptée au problème de la légitimité du patriarcat, qui garantit (ou est considéré comme garantissant) la position dominante des hommes et la subordination des femmes3.

Les difficultés sexistes auxquelles Taylor Swift a fait et fait face, et dont elle s’inspire pour ces chansons, sont loin d’être des cas isolés. Mariah Carey a été maltraitée par Tommy Mottola, le directeur de Sony Music, et les deux se sont mariés malgré leur 21 ans d’écart. Le producteur Dr. Luke a sexuellement, physiquement et verbalement maltraité Ke$ha, tout en lui promettant une carrière. L’histoire est claire et elle se répète depuis des décennies : un homme plus âgé et puissant, cadre dans l’industrie de la musique, profite d’une artiste plus jeune et prometteuse.

À l’ère de #MeToo et #BLACKLIVESMATTER, nous dépassons les récits pop et rock centrés sur des artistes masculins blancs et leurs perspectives. Quel que soit l’avis sur « The Man », Taylor Swift, ou la musique pop en général, il est important de se rappeler de l’importance cruciale et de la légitimité des discours dans les médias de masse lorsqu’il s’agit de transmettre un message féministe qui cherche à subvertir la masculinité hégémonique.

Références

1Demers, V. (2009). La représentation de la masculinité dans les vidéoclips de musique populaire: le code visuel et l’expression de la vulnérabilité masculine. Dissertation, Université de Montréal (Faculté des arts et des sciences).

2Garfield, L. (2020, 10 mars). Drag Kings Weigh in on Taylor Swift’s Performance in ‘The Man.’ Bitch Media. https://www.bitchmedia.org/article/taylor-swift-the-man-music-video-appropriates-drag

3Prody, J. M. (2015). Protesting War and Hegemonic Masculinity in Music Videos: Audioslave’s ‘Doesn’t Remind Me.’ Women’s Studies in Communication 38(4), 440–61. https://doi.org/10.1080/07491409.2015.1085475

4Rao, R. (2021, 16 novembre). Explained: Why Taylor Swift is re-recording her studio albums, and what it says about copyright battles with mega music labels. Firspost. https://www.firstpost.com/entertainment/explained-why-taylor-swift-is-re-recording-her-studio-albums-and-what-it-says-about-copyright-battles-with-mega-music-labels-10138211.html

5Sinke, K. (2020, 6 mars). Why Taylor Swift’s Music Video ‘The Man’ Has White Feminists Shaking. Yale Daily News. https://yaledailynews.com/blog/2020/03/05/why-taylor-swifts-music-video-the-man-has-white-feminists-shaking/

Autres ressources

6Crowder, S. (2020, 3 mars). REVIEW: Taylor Swift’s Crazy Sexist ‘The Man’ Music Video [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=DzoPpa77gtA&list=WL&index=41

7Swift, T. (2020, 6 mars). Taylor Swift – The Man (Becoming The Man: Behind The Scenes) [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=a5gXfaAFPOM&list=WL&index=38

8Swift, T. (2020, 27 février). The Man – Taylor Swift (Official Video) [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=AqAJLh9wuZ0

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceAndreia Abreu Remigio, étudiante en Bachelor
Contactandreia.abreuremigio@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin, Estelle Rothlisberger et Marie Sautier

Crédits photo : © https://wechoiceblogger.com

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8 août : « Grandir sans violence »

Comme pour de nombreux·euses·x cariocas, il est aussi temps pour nous de reprendre le travail. Le début de la semaine est rythmé par le planning que nous commençons peu à peu à connaître : réveil, petit-déjeuner et marche matinale jusqu’au Swissnex. Depuis là, nous avons rejoint Vincent et Malin avant de nous mettre en route pour notre rendez-vous de la journée. En effet, il s’agissait de rencontrer Priscila Pereira Da Silva, la coordinatrice du projet « Crescer sem violência » (Grandir sans violence) faisant partie de la fondation Roberto Marinho. Bien que nous ayons déjà rencontré Priscila par Zoom au début de notre projet il y a quelques mois, se fût un réel plaisir de se voir enfin en « présentiel » et de pouvoir échanger plus amplement avec elle. 

Nous arrivons tout d’abord devant un bâtiment moderne avec une entrée très sécurisée puisque celui-ci héberge de nombreux bureaux dans le secteur de la finance et des médias. Priscila nous a accueilli à l’entrée et nous a fait visiter les locaux en précisant qu’elle se perdait parfois elle-même puisqu’elle n’y a été que très peu présente en raison de la pandémie et du télétravail. Arrivé·e·s dans les locaux de la fondation, l’échange a enfin pu commencer par une présentation du projet par Priscila. En effet, « Crescer sem violência » n’est pas une association ni une fondation, mais un projet faisant partie de la Fondation Roberto Marinho. Cette fondation a été créée par Roberto Marinho, le fondateur du groupe médiatique « Globo » ayant exercé une forte influence au Brésil. Sa fondation touche toujours au domaine médiatique puisqu’un de leurs projets a été de créer une chaîne télévisée éducative appelée « Futura ». C’est à partir de ce moment qu’entre en scène le projet « Crescer sem violência » puisqu’il s’agit de sensibiliser les enfants aux violences sexuelles dont iels peuvent être victimes mais aussi à d’autres types de violences comme le harcèlement scolaire, les violences psychologiques ou encore la santé mentale. Actuellement, cette sensibilisation consiste en de courts dessins-animés mettant en scène des enfants issus d’une famille multi-ethnique et recomposée afin de coller le plus possible aux structures familiales brésiliennes actuelles. Les enfants sont aussi de genre et d’âge différents afin de toucher le plus d’individus possible. Puisque les questionnements et les problématiques que rencontrent les enfants sont différentes en fonction de leur âge, les dessins animés sont divisés en trois catégories correspondant à la petite enfance (de 0 à 7 ans), à l’enfance (de 8 à 13 ans), à la pré-adolescence et adolescence (14 ans et plus). 

Avant de nous dévoiler son projet, Priscila nous présente d’abord quelques chiffres. Il est tout d’abord important de se rendre compte que la plupart des violences sexuelles sont commises par une personne faisant partie de l’entourage de l’enfant. En effet, l’association estime que 77% des agressions sont perpétrées par des membres de la famille. L’association a également mis en avant l’impact de la pandémie de la COVID-19 sur les violences sexuelles, celle-ci serait la cause de l’augmentation actuelle du nombre de cas. La pandémie a aussi eu des conséquences sur la santé mentale des jeunes puisqu’environ un quart d’entre elleux présentait des signes dépressifs durant cette période. Il est néanmoins difficile de présenter des chiffres exacts en raison de l’arrêt de la publication de statistiques durant la pandémie par le gouvernement concernant le nombre de décès liés à la COVID-19, l’augmentation des violences domestiques ou encore des suicides. En plus de l’augmentation des violences sexuelles liées à la pandémie de la COVID-19, ces violences touchent des enfants de plus en plus jeunes, ce qui accroît l’impunité des agresseur·euse·x·s puisque les jeunes enfants ont plus de peine à parler de leur situation. 


Sensibiliser les jeunes aux violences sexuelles, c’est-à-dire leur faire prendre conscience qu’iels n’ont pas à accepter ces comportements inappropriés et leur apprendre à les dénoncer, s’avère donc fondamental. L’école représente ainsi un lieu de prévention privilégié puisque c’est un endroit où l’enfant n’est plus sous l’emprise de potentiels agresseur·euse·x·s présent·e·x·s au sein de sa famille ou de son entourage. Au vu du haut taux de violences sexuelles – on estime qu’une personne sur dix aurait vécu des violences avant ses 18 ans – mais aussi de l’importance que prend les mariages de mineur·e·x·s dans la société brésilienne (le Brésil étant le cinquième pays avec le plus haut taux de mariage d’enfants au monde), l’éducation sexuelle au Brésil est confrontée à des enjeux totalement différents qu’en Suisse. 

En combinant les informations issues de notre entretien de la journée ainsi que celles que nous avons récoltées lors de nos précédents interviews, nous avons pu commencer à préciser et finaliser notre projet d’innovation sociale en vue de la présentation du lendemain. Après avoir repris des forces dans un buffet servant des plats typiquement brésiliens, nous nous sommes à nouveau rendu·e·s dans les locaux de Swissnex afin de se remettre au travail. Chaque groupe a pu débriefer à propos de toutes les informations obtenues depuis le début de notre séjour mais aussi issues des entretiens menés en Suisse avec divers professionnel·le·x·s. Il s’agissait ensuite de donner forme à notre innovation sociale en rédigeant une présentation de quelques minutes permettant d’expliquer rapidement et facilement notre projet aux invité·e·x·s de l’événement du lendemain. 

Marion Le Morvan 

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13-14 août

Le dernier week-end carioca

Le réveil sonna à 7h ce samedi matin. Nous étions tous·tes prêt.e.s (enfin presque) à passer notre dernier week-end ensemble. Après un petit-déjeuner copieux, nous nous sommes dirigé·e·s vers le car réservé pour la matinée. En effet, nous avons eu l’opportunité d’être invité·e·s à la remise des diplômes des femmes de la Casa da Mulher, nommé «Festival casa da Mulher Carioca tia doca ».  

L’événement comportait plusieurs stands de bijoux artisanaux, de nourritures, de maquillage, ainsi que de coiffure.  Il y avait aussi plusieurs représentations artistiques exposant la diversité des formations proposés aux femmes. Une fois de plus, l’émotion était au rendez-vous. Le rire, la joie et les sourires de ces femmes étaient très communicatif. 

Après avoir rencontré et discuté avec plusieurs intervenant·e·x·s, nous sommes reparti·e·s en direction de l’hôtel. Nous avons profité de ce trajet pour nous reposer avant la suite de la journée.

L’après-midi étant libre, chacun·e vaqua à ses occupations. Une partie du groupe resta à l’hôtel se reposer tandis que l’autre décida de se rendre au centre commercial afin de ramener quelques souvenirs en Suisse. Nous étions plusieurs à rechercher le maillot officiel du Brésil. À notre grande stupéfaction, il était impossible de le trouver dans les petits magasins en ville. Heureusement pour nous, après 1h30 dans ce centre commercial, nous avons finalement trouvé le fameux maillot brésilien. Après nos achats, nous sommes tous·tes rentré·e·s à l’hôtel afin de nous préparer pour notre avant-dernière soirée ensemble.

19h : rendez-vous au restaurant afin de partager un dernier repas avec Vincent du Swissnex. Malheureusement, personne n’avait appelé pour réserver une table. Ce n’a donc pas été une tâche facile de trouver une table libre pour 11 personnes un samedi soir… Ainsi s’est organisé une petite promenade afin de trouver un restaurant qui veuille bien nous accepter. Après quelques minutes, Vincent trouva un sushi bar, pour le plus grand plaisir de certain·e·s. Pour les plus gourmand·e·s, un buffet à volonté nous était proposé. La soirée s’est ensuite poursuivi dans un bar et s’est terminé à l’hôtel.

Le dernier dimanche était un peu chaotique. En effet, il n’y avait pas de planning clair. Chacun·e faisait donc ce qu’iel voulait, que ce soit se détendre après une longue, amusante et inoubliable nuit ou encore faire quelques courses et acheter quelques souvenirs. Un groupe a décidé de retourner au marché, comme le dimanche précédent. Nous avons flâné autour des stands et avons tous·tes fini par acheter des petites choses pour nous rappeler de cet incroyable voyage. Certains ont acheté des t-shirts artisanaux, d’autres ont opté pour des bracelets et des boucles d’oreilles. Nous avons pris notre temps et avons profité de l’ambiance et de l’accueil des locaux.

Nous avions une réservation à 20h le soir-même dans un petit restaurant magique à proximité de l’hôtel. L’ambiance était un peu morose durant les 20 minutes de marche. Nous étions tous·tes silencieux·ses·x, réfléchissant à la vitesse à laquelle les deux dernières semaines se sont écoulées. Nous sommes ensuite arrivé·e·s au restaurant pour un dernier repas ensemble. La nourriture était magnifique et, comme toujours, la compagnie l’était aussi. Il était alors temps pour la petite surprise que nous avions prévue pour Maxline. Celle-ci prend sa retraite à notre retour en Suisse, mais surtout, c’est elle qui a organisé et qui est responsable de ce merveilleux voyage. 

Ce n’était pas grand-chose, juste un petit geste avec quelques petits cadeaux et une carte signée par nous tous·tes, mais cela était suffisant pour toucher tout le monde. Les choses sont devenues émouvantes et certain·e·s d’entre nous ont versé quelques larmes. Nous aimerions donc prendre une partie de notre texte pour remercier à nouveau Maxline pour tout ce qu’elle a fait pour nous. Pour le rires, pour les petits moments magiques et simplement pour qui elle est. L’impact qu’elle a eu sur nous restera gravé en nous pour le reste de notre vie. Alors, du fond du cœur, merci Maxline.

Mélissa Nolfo et Ahmed Turki