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Les clichés de la contestation

Expérience de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Yasmina Bruccoleri et Loris D’Albenzio

Lors de la crise du coronavirus, les oppositions face aux mesures sanitaires instituées par les gouvernements ont été vives et ces dernières se sont vues largement commentées dans la sphère médiatique. Ces oppositions ont pris diverses formes, dépendant du contexte national et politique du pays. En Suisse, ces contestations se sont grandement exprimées sur la place publique, dans le cadre de manifestations. Dans cette enquête, nous les appréhendons comme des performances, à savoir des actions mises en scène mues par une volonté : celle d’être porteuses de sens, d’agir comme signifiant. Nous convoquons la définition de Richard Schechner (Féral, 2013) pour décortiquer cette notion de performance. Celle-ci est décrite comme un être (se comporter comme), un faire (actions menées en reflet de l’être pensé) et un “montrer le faire” (placer dans l’horizon perceptible des récepteur·rice·s). La performativité quant à elle, concept au cœur de notre enquête, est le potentiel de résonance de cette performance. Celle-ci agit comme un rappel du caractère situé des acteurs·trices et des récepteur·trice·s.

Notre étude s’intéresse aux photographies de presse qui ont capturé des manifestant·e·s et leurs revendications, lors de trois manifestations contre les mesures sanitaires en Romandie, en 2021. Les manifestations de notre corpus ont été sélectionnées car convoquées par trois groupes différents, aux sensibilités politiques différentes, dans des moments charnières de la politisation des mesures sanitaires. En ce qui concerne les photographies, nous les avons sélectionnées selon leur photogénie, mettant le mieux en lumière la performativité des manifestant·e·s, ainsi que selon leur richesse en termes de revendications.

Bien que beaucoup discuté, cette enquête prend le pari de s’emparer de ce sujet par un angle davantage méconnu : par le biais de la sociologie de l’image et par l’image (Becker, 1976). Cette recherche vise à répondre à cette interrogation : Comment la photographie nous permet d’appréhender les revendications, étant donné leur performativité, des entreprises de mouvements sociaux1 contre les mesures sanitaires ? Et comment celle-ci agit comme un espace de contraintes et de possibilités pour les différents acteur·ice·s2 ?

Contextes des prises de vue

Que nous racontent les photographies ? Tout d’abord, avant de proposer une narration de nos sept photographies, il semble nécessaire de les contextualiser. Ces dernières ont toutes été capturées pendant la crise du coronavirus, puis publiées dans la presse après l’entrée en vigueur de mesures sanitaires. Lors de la rentrée académique 2021, l’obligation du certificat sanitaire pour accéder aux Hautes Écoles a été instaurée. En novembre de la même année, des votations au sujet d’un référendum visant à modifier les lois prises par la Confédération en mars 2021, dont l’instauration du certificat COVID, ont eu lieu. Le printemps et l’automne 2021 ont donc été traversés par de nombreuses réactions et mobilisation des citoyen·ne·s hostiles à ces mesures. Notre corpus s’inscrit dans cet espace-temps.

La photo n° 1 ci-dessous a été prise lors de la manifestation convoquée par l’association Éducation sans certificat, le 21 septembre 2021 à Lausanne. Protestant contre les mesures sanitaires appliquées aux Hautes Écoles, la manifestation avait pour but affiché3 de contester l’inaccessibilité des Hautes Écoles pour les étudiant·e·s n’étant pas vacciné·e·s. Cette photo, qui illustre un article du Temps, montre la manifestation à la Place de la Palud. L’article du journal, qui titre “Manifestation contre le certificat covid à Lausanne : « Là ça touche au droit à l’éducation »” utilise cette image comme première illustration du rassemblement.  

PHOTO 1 © Laurent Gillieron / Keystone

La deuxième série de photos ci-dessous, tirée du quotidien 24 heures, ont été prises lors d’une manifestation à Lausanne. Celle-ci a été convoquée par l’association politique Amis de la Constitution dans plusieurs villes de Suisse, le 16 octobre 2021, pour dire “Non au pass sanitaire et aux restrictions de nos libertés”4. La manifestation a réuni près de 1000 personnes à Lausanne. La série montre le défilé dans la rue Louis Ruchonnet.

PHOTO 2 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 3 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 4 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures

La troisième et dernière série de photos documente la manifestation non autorisée contre le pass-sanitaire, à Genève, le 1er octobre 2021. Elle a été convoquée par plusieurs lieux culturels de Genève pour protester contre les restrictions d’accès aux établissements culturels et la vérification des identités dans ces espaces. Les trois photos choisies sont tirées d’un article du Courrier.

PHOTO 5 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 6 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 7 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier

Le contexte posé, il s’agit dès lors d’aborder les photographies à travers leur dimension narrative : quel récit nous proposent-t-elles ? Et de par leur dimension narratrice (Pérez-Simon, 2021) : comment participent-elles à un récit qui les dépasse ? Quelles fonctions remplissent-elles ? Pour ce faire, nous aborderons le récit de ces images ainsi que les émotions auxquelles elles font appel. Il s’agira ensuite, afin d’en dégager les dimensions performatives, d’interroger les “cadres de sens” mobilisés par les manifestant·e·s. Nous procéderons à une analyse des cadrages de mouvements sociaux comme conceptualisé par Robert D. Benford et al. (2012).

Capturer les revendications et les émotions

Au-delà de l’intérêt pour les dimensions narratives et narratrices des photographies, l’analyse des cadres selon Benford et al. (ibid.) permet d’appréhender la dimension cognitive des messages et des performances des manifestant·e·s capturé·e·s. La photographie est ici matériau d’observation de la “mobilisation en train de se faire” et l’analyse des cadres permet de rendre compte du caractère interprétatif de la performance, de sa conception jusqu’à sa réception.

En décortiquant les messages et postures contestataires de notre corpus, on s’aperçoit que les notions de dictature, démocratie et relation au droit et à la liberté d’expression et de pensée sont récurrentes. En effet, que cela soit lors des manifestations de septembre ou d’octobre à Lausanne, la situation est définie comme “dictatoriale” en relation avec les mesures sanitaires prises par le Conseil fédéral en septembre 2021. Toutefois, la définition de cette situation ne prend pas les mêmes tons et n’induit pas, selon les pancartes, les mêmes conséquences. Celles présentées renvoient tantôt au cadre cardinal de la jeunesse comme garante de l’avenir du pays mis en danger par ces mesures (manifestation de septembre 2021 organisée par l’association Éducation sans certificat), tantôt à une déshumanisation des citoyen·ne·s, renvoyant à l’imaginaire collectif des régimes totalitaires (manifestation du 16 octobre 2021 organisée par l’association Amis de la Constitution). Il semblerait que la définition de la situation prend alors plusieurs formes sous le parapluie discursif que constitue la “dictature”. 

Grâce aux dispositifs de sensibilisation (Traïni & Siméant-Germanos, 2009), on perçoit que les performances mobilisent des expériences socialisatrices émotionnelles antérieures chez le spectateur·ice·s, de par la mise en scène des revendications. Nous pouvons discerner, dans les séries 1 et 2, la volonté de susciter de l’inquiétude et de la peur (masque blanc inexpressif, anonyme), la résistance (poing levé) et la satire politique (Berset muni des attributs d’Hitler). La convocation d’émotions est une stratégie mobilisée dans les argumentaires des manifestant·e·s, en cela qu’elle évoque des expériences antérieures se voyant dès lors, re-signifiées. L’étymologie du mot émotion, du latin emovere signifiant « ébranler », « mettre en mouvement »5, nous rappelle que son usage dans les manifestations a un potentiel et un objectif de réaction auprès des spectateur·ice·s, souhaitant les bousculer et/ou les inviter à la mobilisation.

Le lexique de la dictature permet aussi d’interroger les dispositifs discursifs motivationnels, autrement dit le discours motivant à l’engagement, mobilisant de manière récurrente la rhétorique du doute quant aux discours hégémoniques. L’éloge du doute à propos des médias et des discours des autorités publiques ainsi que la valorisation de l’expression de celui-ci sont affichés à plusieurs reprises dans les différentes manifestations observées. Il semblerait que cet argument soit une réponse à un cadrage présent dans l’opinion publique associant les anti-pass à un régime de post-vérité qui semblerait être de l’ordre du complot. Il semblerait que les revendications misant sur les cadres du doute tentent de contrer ce cadrage médiatique vécu comme défavorable pour leur crédibilité. Ce fait s’observe dans l’invocation de positions d’autorité, telle que la citation d’Aristote (photo 1) servant à remettre en question la véracité des discours d’État ou de groupes médiatiques et permettant ainsi d’apporter une forme de légitimité aux manifestant.e.s. D’un autre point de vue analytique, ces questions peuvent être observées par le prisme de l’analyse du travail identitaire, au sens de Michael Voegtli (ibid.), où le mouvement tente de stratégiquement se poser comme détenteur d’une vérité, face à des assignations de groupes extérieurs les positionnant de façon péjorative dans la sphère de la “fake news”. Cette analyse par l’identité du groupe, nous permet de comprendre que l’engagement dans certains groupes anti-mesures pourrait se jouer dans une forme de remise en question des vérités établies.

D’une autre façon, nous pouvons constater que l’usage de symboles dans la manifestation d’octobre 2021 à Lausanne, analysé par le biais de la motivation à l’engagement, convoque une rhétorique propre à d’autres espaces de contestations. Que l’on pense au symbole de la working girl du “We Can Do It” (photo 3) détourné de son sens pour y présenter Keny Arkana6 déchirant un QR-Code, ou aux diverses occurrences de drapeaux suisses et cantonaux (photos 1, 3, 5), l’on peut s’interroger sur une volonté d’afficher un message politique qui puisse parler à d’autres groupes sociaux, dans l’optique de susciter l’engagement. Mais plus largement, le recours à certains symboles peut être une opportunité pour ces EMS de détourner et publiciser une identité qui soit en phase avec d’autres luttes, comme le rapprochement qui est fait entre féminisme et antivaccin dans l’idée que le corps féminin ne doit être soumis à des diktats et injonctions extérieures, ce que l’on retrouvera notamment dans d’autres contextes nationaux, tel qu’en France avec l’utilisation du #MyBodyMyChoice. Par ailleurs, nous observons un détournement associé à la Shoah ou au totalitarisme, tel que les références à Adolf Hitler ou aux symboles SS, qui tente de comparer la situation vécue aujourd’hui à celle de l’Allemagne nazie. Comme Benford et al. le soulignent (ibid.) toutefois, un décalage important entre le diagnostic d’une situation par l’entreprise de mouvement social et la perception de la situation vécue par les récepteur·ice·s, peut engendrer une décrédibilisation du mouvement dans son entier. Il s’avère incontestable que ce parallèle avec l’horreur absolue a contribué à la décrédibilisation des manifestant·e·s.

“Performe, c’est pour la presse !” : opportunités et contraintes de la photographie

Une dimension cruciale de notre analyse visuelle est la façon dont les manifestant·e·s s’emparent de la photographie comme d’un outil permettant un échange direct avec les médias et l’opinion publique. Au-delà du fait de s’adresser aux challengers, certaines communications visent directement la presse et ont vocation à être photographiées et publiées par cette dernière, créant ainsi une sorte de mise en abîme. La manifestation des milieux culturels à Genève en est un parfait exemple. La banderole clamant “contre le certif’ obligatoire, contre l’extrême droite” (photo 6) semble faire référence au cadrage médiatique des précédentes manifestations, érigeant les opposant·e·s au mesure anti-covid comme étant un bloc quasiment monolithique d’extrême-droite. La banderole agit comme une redéfinition de l’identité des manifestant·e·s (Voegtli, ibid.) face à cet espace de contraintes. Aussi, sur la photo 4, la manifestante clame par le biais d’une écriture manuscrite sur son carton : “Merdia, vous ne pourrez pas ôter notre bon sens et notre esprit critique ». La manifestante insulte les médias, leur adressant directement un message : quel que soit le traitement médiatique, aussi mauvais soit-il, son avis et celui de ceux qu’elle considère comme étant du même camp politique ne seront pas ébranlés par celui-ci. Les photographies peuvent donc s’avérer être des opportunités de réponse immédiate aux premiers utilisateurs : les médias. La performativité des manifestant·e·s, en se présentant aux médias de façon spectaculaire peut donc avoir pour but de maximiser ses chances d’être pris·e en photo. La presse quant à elle répond à des logiques du champ médiatique en sélectionnant les photos les plus fortes, qui permettront l’illustration de l’angle choisi par le journal ou encore qui répondront au besoin de captiver le lectorat. Pour exemple, la photo 7 nous fait voir la position de la caméra, au milieu de deux camps, donnant une impression d’oppression policière. Celle-ci sert d’illustration à la narration et de point d’appui pour la rédaction de l’article.

La contextualisation des journaux et l’analyse du cadrage photographique nous permettent de comprendre les dynamiques de l’utilisation de la photo dans un journal. Par exemple, l’utilisation de la photo 2 comme première photo illustrant l’article du 24 heures n’est pas anodine. Si l’on se concentre également sur l’analyse purement visuelle de la photo, la volonté de cadrer la photographie de manière verticale rend saillante le haut de l’image et amène l’œil à se focaliser sur la caricature d’Alain Berset portant les attributs d’Hitler (photo 2). On peut supposer une volonté d’attirer l’attention voire de décrédibiliser les manifestant.e.s grâce à la mise en avant de certaines images, notamment lorsque celles-ci touchent à des thèmes aussi graves, en l’occurrence le nazisme. Le cadrage du problème mobilisé par le manifestant est en dissonance avec la réalité communément perçue et tolérée. En mettant au premier plan cette performance, le journal rend centrale cette dissonance et travaille l’identité de l’EMS en la décrédibilisant, et d’une certaine façon présente, par le biais de cette caricature, une caricature du mouvement.

La trajectoire des images nous montre aussi que les clichés peuvent être réutilisés à d’autres desseins que celui de la seule apparition dans la presse. En effectuant une recherche inversée sur des moteurs de recherches, l’on constate que les images peuvent être (ré)utilisées par d’autres organismes ou groupes sociaux. Si l’on reprend la photo 2, par exemple, bien qu’utilisée par les médias pour documenter la manifestation de septembre 2021, celle-ci est également utilisée par un organisme luttant contre la récupération politique de la Shoah et la banalisation de l’antisémitisme7. Les manifestant·e·s. sont donc contraint·e·s, de par l’éventualité d’être photographié·e·s et affiché·e·s publiquement, de se limiter à ce que l’image performée corresponde à la performance désirée. De même façon, une image de presse peut permettre de renforcer l’adhésion au groupe, le processus de cadrage de l’EMS ou encore de travailler l’identité collective de celle-ci. La photo 1 a, par exemple, été publiée sur le site de l’association Éducation sans certificat, et sert à documenter les actions de l’EMS, autant qu’à éventuellement publiciser la portée du combat menée et joue comme “motivant” à/au (maintien de) l’engagement, appuyant la performativité des revendications.

Photographier la performativité : pour une sociologie visuelle des mouvements sociaux

L’analyse visuelle nous a permis d’aborder la performativité des revendications par le biais d’outils mêlant analyse sociologique, politique et visuelle. La photographie offre aux chercheur·euse·s en sciences sociales et politiques de saisir les revendications performées, comme il ne serait possible de les aborder en étant sur place. Celle-ci met en évidence des interactions et des dimensions uniquement saisissables par son biais en mettant en lumière des enjeux qui la dépassent : elle projette le jeu interactionnel entre les médias et les membres d’entreprise de mouvements sociaux. La photographie, par son cadre, permet d’informer au sujet des manifestant·e·s mais également de ce qui sera vu comme information utile et pertinente pour le public de masse. Par ailleurs, nous pouvons observer comment un modèle d’esthétisme incorporé influe à la fois sur le cadrage du/de la photographe et sur sa sélection pour l’article. La photo se doit d’être photogénique et efficace ; l’œil du/de la lecteur·ice doit en reconnaître les codes afin que son intérêt soit suscité, et que les revendications entrent en résonance avec celui/celle-ci.

L’analyse visuelle de la performativité des revendications anti-mesures nous indique ce qui fait résonance chez les récepteur·trice·s et nous permet de dresser, en partie du moins, l’état du traitement médiatique des revendications affichées. Pour une analyse complète, il aurait été intéressant d’enquêter sur des angles morts de notre recherche, en interrogeant les discours des manifestant·e·s sur le sens qu’ils et elles donnent à leur performance, sur la réception de ces derniers par les médias et les lecteur·ices, ainsi que sur les stratégies des acteurs face aux espaces de contraintes et de possibilités que la photographie, comme pratique sociale, induit.

Finalement, si la sociologie visuelle a longtemps été considérée en francophonie comme le parent pauvre de la sociologie, il s’avère pourtant incontestable que la photographie s’érige en objet sociologique à part entière permettant d’approcher les entreprises de mouvements sociaux, en action, en train de se faire, et ce de façon sensible. Celle-ci a l’avantage, en un cliché capturé, de nous renseigner sur des dynamiques sociopolitiques au sujet des photographié·e·s, des photographes et des destinateur·trice·s de la photographie, proposant ainsi, une lecture multidimensionnelle du monde social.


  1. On préférera le terme d’entreprise de mouvements sociaux (ci-après EMS) à mouvement social sachant que les groupes revendicateurs sont dynamiques et changeants, formés de coalitions d’acteur·ice·s changeants, sans forcément s’inscrire dans les logiques d’une organisation. Voir Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar.
  2. Des journalistes aux manifestant·e·s, en passant par le photographe, les lecteur·ice·s et les challengers.
  3. Article Le Temps, Manifestation contre le certificat covid, le 21 septembre 2021 à Lausanne https://www.letemps.ch/suisse/manifestation-contre-certificat-covid-lausanne-ca-touche-droit-leducation (consulté le 2 avril 2022).
  4. Article du 24 Heures, Rassemblement « Non au pass sanitaire et à la restriction de nos libertés », le 16 octobre 2021 à Lausanne https://www.24heures.ch/nouvelles-manifestations-de-protestations-en-suisse-396407280801 (consulté le 02 avril 2022).
  5. Entrée “Émotion”, Dictionnaire éthymologique. https://www.cnrtl.fr/etymologie/émotion (consulté 6 juin 2022).
  6. Keny Arkana est une chanteuse de rap exerçant principalement en France et s’étant rapidement opposée à l’imposition du pass sanitaire en France. Originellement, le symbole de Keny Arkana peut être retrouvé dans d’autres manifestations anti-pass en France avec un autre message : “Que les conflits d’hier ne nous divisent plus ; Que la police se joigne à nous car elle est aussi le peuple ; L’heure est trop grave, on a besoin de tout le monde”.
  7. L’OCAD en fera un article sur son site internet pour documenter l’augmentation des cas d’antisémitisme en 2021, voir : https://cicad.ch/fr/antisemitisme-en-suisse-romande-augmentation-des-cas-en-2021 (consulté le 03 juin 2021).

Biographie

Benford, R., Snow, D. & Plouchard, N. (2012). Processus de cadrage et mouvements sociaux : présentation et bilan. Politix, 99, 217-255. https://doi.org/10.3917/pox.099.0217

Féral, J. (2013). De la performance à la performativité. Communications, 92, 205-218. https://doi.org/10.3917/commu.092.0205

Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar

Traïni, C. & Siméant-Germanos, J. (2009). Introduction. Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ?. Dans : Christophe Traïni éd., Émotions… Mobilisation (pp. 11-34). Paris: Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.train.2009.01.0011

Pérez-Simon, M. (2021).  De l’image narrative à l’image narratrice. Ce que la théorie de Genette fait dire sur Mélusine, Perspectives médiévales [Online], 42 | Online since 10 July 2021, connection on 09 June 2022. URL: https://journals.openedition.org/peme/37379; DOI: https://doi.org/10.4000/peme.37379

Voegtli, M. (2010). 10. « Quatre pattes oui, deux pattes, non ! » L’identité collective comme mode d’analyse des entreprises de mouvement social. Dans : Éric Agrikoliansky éd., Penser les mouvements sociaux: Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines (pp. 203-223). Paris: La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.filli.2010.01.020

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Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Présentes en Suisse depuis 2021, le collectif Némésis a été au cœur de nombreux conflits au sein du milieu militant vaudois. Si le reste du mouvement féministe suisse affiche sa cohésion, Némésis Suisse provoque un rejet unanime. Cet article interroge la nature du collectif Némésis pour comprendre ce rejet.

Par Xavier Declerck-Massart

Mouvement français « féministe, identitaire et anticonformiste » [Manifeste du mouvement] fondé en 2019, Némésis s’est fait connaître à travers une série d’actions coup de poing largement médiatisées telles que le « No Hijab Day » durant lequel une vingtaine de militantes vêtues de hijab envahissent l’esplanade du Trocadéro (Paris) pour y déployer une banderole : « Les Françaises dans 50 ans ? ».

Fort de cette visibilité médiatique nouvelle, le mouvement fonde courant 2021 une branche suisse. Originellement connu des seuls réseaux militants, un reportage que leur dédie le 19:30 du 22 février 2022 leur confère brusquement une couverture nationale.

Publications visibles en ligne sur le compte Instagram : https://www.instagram.com/nemesis_suisse/

Si le mouvement occupe l’espace urbain grâce à une série d’autocollants et d’affiches, c’est sur le réseau social Instagram que Némésis Suisse est le plus actif. Les publications presque quotidiennes peuvent être réunies en quatre types : extraits d’articles de presse relatant des VSS ; témoignages de victimes de VSS ; portraits de femmes suisses célèbres ; captations d’action du collectif dans l’espace public.

Tous ont pour objectif de visibiliser le phénomène des VSS – et par la même le collectif Némésis – dans l’espace médiatico-politique. Il s’agit là d’une volonté commune à la quasi-intégralité des collectifs féministes (Grève féministe, collectif Nous Toutes et colleuses féministes) qui répondent ainsi à la situation d’impuissance locutoire féminine4.

C’est cette volonté de porter la parole des femmes réduites au silence qui transparait dans un post réalisé le 10 mars 2022.

Impuissance locutoire : La philosophe du droit Rae Langton identifie quatre effets à ce phénomène : impossibilité de se faire entendre (silence locutoire), incapacité d’appliquer ses actes de langage tel que souhaité (incapacité illocutoire), le fait de ne pas être entendu et de ne produire aucun effet sur læ récépteur·rice (frustration perlocutoire), inaptitude à intervenir dans le monde social (silenciation)4.

Ventriloquie sémantique : « [Notion qui] permet de reconnaître l’agentivité de l’interlocuteur tout en montrant comment celui-ci fait aussi parler (souvent implicitement) quelque chose […] elle permet non seulement d’identifier les êtres que les interlocuteurs animent dans leurs conversations, mais aussi de montrer que, ce faisant, ces mêmes interlocuteurs se positionnent comme animés par les êtres qu’ils animent. »1 [40-41]

Nébuleuse éthotique : « ensemble des images de soi que l’orateur collectif projette dans son discours et qui sont à la base du pacte entre l’individu et l’instance collective dans laquelle il se reconnaît »2 [53].

« Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. »

Je, Tu, Nous



Un recours à la troisième personne du pluriel, « Nous », est omniprésent dans les posts de la page Instagram. Ce Nous ne se limite pas ici à une addition d’individualités, mais, comme le rappel Laurence Kaufmann3, il renvoie : « à une unité relationnelle qui est constituée par l’alliance constitutive entre un Je et un Tu » [p.344]. Cette “configuration triadique” du collectif Némésis suisse (JeTuNous) produit deux principaux effets. 

Démarche méthodologique
Cet article est issu d’une observation de 4 mois du compte Instagram du Collectif Némésis Suisse. J’ai ensuite procédé à une typologisation des posts en fonction de leur contenu et de leur régularité. J’ai finalement sélectionné les posts qui me paraissaient être les plus représentatifs. J’ai opéré la même méthodologie pour les commentaires laissés par les abonné·e·s sous les posts de la page. Des concessions ont malheureusement dû être faites par manque de temps (entretien avec les membres du collectif et d’autres militantes féministes) et de place (inclusion de la cartographie des abonnements de la page). De même, j’aurais souhaité opérer une comparaison entre la page du collectif Némésis Suisse et celle du collectif mère français.

Elle permet une co-référenciation des membres à un tiers commun qui les dépasse ainsi qu’une “ontologisation” de leurs expériences autour d’un univers sémantique, pratique et axiologique commun3. Autrement dit, cela permet à un ensemble d’individu·e·s aux caractéristiques diverses de créer un espace commun où tous·tes s’identifient.

Concernant le processus de co-référenciation, la page Instagram du collectif tient le rôle de “médiation socio-technique” [Latour, 1991] entre un Je/Tu intersubjectif et un Nous féministe identitaire collectivisé. Celui-ci est incarné dans la figure de Némésis, déesse grecque de la vengeance et symbole du collectif. Le dessin utilisé réunit d’ailleurs plusieurs caractéristiques physiques des fondatrices françaises du mouvement Némésis. La fondatrice de la branche suisse du mouvement Sarah Prina déclare à ce sujet :

Elle est trop belle, super-féminine, prenante […] Cette figure a été composée d’après plusieurs traits physiques des fondatrices françaises de Némésis, ce sont les cheveux d’Alice […], les taches de rousseur d’une autre, les lèvres d’une troisième. 

Poinsot, 2022

Ce Nous renvoie également à un univers ontologique féminin qui se voit concrétiser virtuellement sur les pages Instagram. Le Nous y prend la valeur de témoignage collectif, comme “ventriloquant”1 autant de témoignages individuels. Les militantes y parlent en tant que femmes et simultanément au nom de toutes les autres – comme le rappelle le nom du collectif féministe Nous Toutes.

« Ce discours antagonique permet […] une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. »

Féminisme identitaire vs. féminisme mainstream

Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. Elles déclarent ainsi dans un post du 14 juin 2021 :


À propos de cette incompatibilité, une des porte-paroles du mouvement (la plupart des militantes étant anonymes) déclare dans un post du 21 janvier 2022 :

« À la différence des autres mouvements féministes qui sont gangrénés par l’extrême gauche, nous osons reconnaître que la majorité des harceleurs de rue sont des hommes issus de culture extraeuropéenne. […] Notre mouvement est identitaire, et non pas intersectionnel. […] Nous ne nous reconnaissons pas dans le féminisme qui domine médiatiquement et qui refuse de nommer ces agresseurs […] Nous venons compléter leur lutte et leur laissons les sujets anecdotiques tels que l’épilation et l’écriture inclusive, et la convergence des luttes, le mariage pour tous, l’écologie, etc. »

Ce discours antagonique permet alors une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. Et, bien qu’il participe largement à l’isolement du collectif, celui-ci semble également permettre un empouvoirement de ses membres5 comme le rappelle la sociologue Éléonore Lépinard :

« Dans ces mouvements, il y a parfois des places à prendre, avec des contraintes, des limites, certes, mais ces places existent. Cela donne peut-être à ces femmes une forme de pouvoir, mais un pouvoir un peu illusoire. Dans de tels contextes, ces places s’offrent à elles sous condition. Ce qui apparaît en revanche comme plutôt inédit, c’est cette revendication de l’étiquette féministe. Évidemment, cette affiliation passe pour un non-sens du point de vue des autres féministes. » 

Ce positionnement antagonique représente l’attrait principal de la page pour ses followers qui écrivent dans les commentaires d’un post daté du 16 juin 2022 : « Plus cohérente que les pseudos-féministes… je vous encourage à continuer comme ça [émoji pouce en l’air] », « Persévérez! Vous êtes largement plus cohérente que les autres et leurs fantasmes [émoji biceps] ».

Une triple réception

Il est alors intéressant d’interroger qui sont les destinataires du discours des Némésis. On peut identifier trois niveaux de réception distincts :

  • Les posts de la page Instagram visent à séduire des femmes non convaincues par le mouvement féministe et n’ayant encore rejoint aucun mouvement et/ou collectif féministe. Il s’agit des paradestinataires.
  • Ils permettent de confirmer les présupposés de militant·e·s d’extrême droite déjà opposé·e·s au mouvement féministe. Ce sont les prodestinataires.
  • Ils s’alimentent du rejet des membres du mouvement féministe, les commentaires négatifs attribuant – paradoxalement – une meilleure visibilité aux posts. Ici les anti-destinataires.

Cette triple réception est au cœur de la logique médiatique du collectif consistant à choquer via la formulation de discours sulfureux s’inscrivant dans un imaginaire xénophobe.

Un opportunisme politique

Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes. C’est cet opportunisme que souligne la sociologue Éléonore Lépinard :

« Ce nouveau féminisme néolibéral, voire xénophobe, existe car il n’y a plus d’opprobre sur le terme. Il est devenu disponible et porteur, et il permet de faire des gains sur le plan politique. C’est de l’opportunisme, car ces soi-disant féministes n’ont pas de projet de justice sociale. » [Poinsot, 2022]

«Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif [Némésis Suisse] semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes.»

Cet opportunisme politique a été identifié par les autres composantes du mouvement qui ont très tôt rejeté le collectif Némésis Suisse. Ses membres ont ainsi été expulsés de la marche nocturne organisée par le mouvement de la Grève féministe lausannoise le 25 novembre 2021, aucun·e membre du mouvement féministe n’a voulu répondre publiquement au reportage de la RTS du 22 février 2022, et elles ont été escortées par la police hors du cortège de la Grève féministe le 14 
juin 2022.

Marginalité militante et “nébuleuse éthotique” féministe

Alors que les membres du collectif Némésis Suisse n’ont de cesse d’affirmer leur rejet de l’ontologie féministe traditionnelle, le fait qu’elles se réapproprient les thématiques dudit mouvement semble trahir une volonté d’inclusion à la “nébuleuse éthotique” féministe2. L’opposition unanime des membres du mouvement féministe à leur idéologie rend cette affiliation impossible, le caractère trop subversif des Némésis condamnant alors ses membres à l’ostracisation.            

Si le collectif n’a pas pour but de s’inclure dans le mouvement féministe, peut-être celui-ci doit plutôt permettre à l’extrême droite suisse de se réapproprier la thématique du féminisme. Alors les militantes de Némésis devraient-elles être étudiées non pas comme des actrices associatives, mais comme des militantes politiques d’ultra-droite ?

Références

1Cooren, François, Bruno Préfacier Latour, et Mathieu Chaput. 2013. Manières de faire parler : interaction et ventriloquie. Lormont, France : Le bord de l’eau.

2Giaufret, Anna. 2015. « L’ethos collectif des guerrilla gardeners à Montréal : entre conflictualité et inclusion ». Argumentation et Analyse du Discours (14). https://journals.openedition.org/aad/1978 (22 février 2023).

3Kaufmann, Laurence. 2020. « Faire “collectif” : de la constitution à la maintenance ». In Qu’est-ce qu’un collectif ? : Du commun à la politique, Raisons pratiques, éd. Danny Trom. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 331‑72. https://books.openedition.org/editionsehess/11580(27 janvier 2023).

4Langton, Rae. 1990. « Whose Right ? Ronald Dworkin, Women, and Pornographers ». Philosophy & Public Affairs 19(4): 311‑59.

5Mbembe, Joseph-Achille. 2016. Politiques de l’inimitié. Paris, France : La Découverte.

6Poinsot, Nicolas. 2022. Rencontre avec le Collectif Némésis. Femina.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceXavier Declerck-Massart, étudiant·e en sciences sociales
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Par Laurence Kaufmann, Olivier Glassey et Stéphane Hubert

© Visuel d’illustration de l’article : Laxmandeep

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« People » : gommer sa transidentité pour se faire accepter

Par Kevin Duc

Sexe, déviance et chirurgie « excessive » d’un côté ; défense des minorités, confiance en soi et succès professionnel de l’autre : les personnes transgenres sont représentées de manière diversifiée au sein du quotidien 20minutes. Par ce traitement différencié, le journal encourage une forme de commérage à l’égard des personnes qui ne correspondent pas aux stéréotypes de genre. Dans une société qui valorise le fait de ressembler à un homme ou une femme, masquer sa transidentité devient alors le seul moyen d’éviter des formes de violences. 

D’après un article du quotidien 20minutes, « désespérée de ne pas réussir à perdre sa virginité », Jessica Alvez, femme transgenre connue auparavant sous le nom de « Ken humain », cherche l’homme de sa vie. Bien qu’elle se dise « ravie » de sa vaginoplastie, Jessica ne semble pas apprécier son statut de célibataire et fait tout pour trouver l’amour. Son plus grand obstacle ? Son profil Tinder est souvent dénoncé par les utilisateur·trice·s qui pensent qu’il s’agit d’un fake. Déterminée, elle ne se laisse pas abattre et décide d’ouvrir un compte OnlyFans afin de discuter avec des personnes qui payent pour la voir et la contacter. Mais avant de se sentir prête pour le « prince charmant », elle passe une nouvelle fois « sur le billard » pour se faire retirer 75% de l’estomac afin de perdre « ses kilos en trop ». Jessica a déjà subi de nombreuses interventions chirurgicales mais celle-ci s’avère particulièrement « flippante », selon le journal 20minutes

Le traitement médiatique du 20minutes est différent si la personne transgenre cispasse ou pas.

Ce dernier choisit un traitement médiatique particulier pour représenter cette femme transgenre en mettant en avant des thématiques précises telles que l’intimité, la sexualité et la corporalité. Mais ce n’est pas nécessairement toujours le cas, comme le démontre la représentation d’une jeune actrice transgenre de 26 ans qui jouit d’une notoriété dans le monde du cinéma et qui s’affiche comme une figure de proue de la communauté transgenre.

Première femme transgenre à apparaître en couverture du magazine féminin « Elle » aux États-Unis, Indya Moore rapporte se sentir suffisamment épanouie pour « affronter les regards sans détourner les yeux ». Avec son rôle dans la série à succès « Pose », elle espère avoir transmis un message d’espoir à ses fans et aux jeunes personnes transgenres. L’actrice parle de changer les mentalités et de réussir à s’accepter tel·le que l’on est. Si elle s’assume désormais à 100%, ce serait surtout grâce à la série « Pose » et à son équipe de tournage. Elle précise : « Avoir Janet Mock, une femme noire et trans, comme productrice était une chance ». 

Commérer pour s’assurer d’être normal·e

Si l’on s’attarde sur la représentation des personnes transgenre au sein de la rubrique people du quotidien 20minutes, on s’aperçoit que leurs traitements médiatiques diffèrent. Pourquoi et comment ce traitement varie ? Il est important de s’intéresser à l’une des fonctions sociales des rubriques people : le commérage. Comme dans un petit village où tout le monde se connait, les personnalités publiques présentes au fil des pages people génèrent une forme de commérage qui permet aux lecteurs et aux lectrices de se positionner par rapport aux autres. Selon la sociologue Léonore Le Caisne, le commérage permet « de s’assurer de sa propre normalité par opposition à celui sur lequel on commère » (2016 : 117). Mais commérer à propos d’autrui « autorise aussi des alliances et donc des distinctions », précise-t-elle. On en vient alors à se poser ce genre de questions : « Est-ce que je suis comme lui·elle ? Pourquoi agit-il·elle comme ça ? »


Le journal contribue à créer un accord commun au sujet des mœurs sociales à respecter. Il agit comme un reproducteur de normes sociales et notamment de normes de genre. Certaines de ces normes sont dénoncées par la communauté queer, à l’instar du cis-passing. Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse ». Selon la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) en France, cispasser est une nécessité dans une société transphobe car cela permet de ne pas subir davantage l’exclusion et la haine liées à la transidentité. Cette nécessité de masquer un changement de genre montre à quel point notre société valorise le fait de correspondre à un genre bien défini : homme ou femme, et c’est tout. La DILCRAH dénonce alors la valorisation du cispassing dans notre société, qui exclut les personnes transgenres dont la manière de se comporter et l’apparence physique ne correspondent pas au genre perçu. De plus, chaque personne transgenre n’a pas la possibilité de cispasser et n’a potentiellement pas envie de se conformer à certains stéréotypes de genre. Ces personnes courent le risque d’être victimes de formes de marginalisation et de violence.

Cis-passing 
Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse. »

« OnlyFans est la plateforme sociale qui révolutionne les connexions entre créateurs et fans. Le site s’adresse aux artistes et aux créateurs de contenu en tous genres et leur permet de monétiser leur contenu tout en développant des relations authentiques avec leur fanbase. »

Cispasse ou trépasse

Le traitement médiatique du 20minutes semble donc différer en fonction de si la personne transgenre cispasse ou non. Le journal est-il alors un reflet de notre société ? Probablement. En tout cas, il participe à reproduire un cispassing en valorisant le fait de masquer sa transidentité. Tout d’abord, les corps ne sont pas montrés de la même manière. En dévoilant le corps en maillot de bain de Jessica Alvez et en insistant sur ses multiples interventions chirurgicales, le journal met l’accent sur son aspect plastique, et certainement pas naturel, voire « anormal ». Indya Moore, quant à elle, est représentée vêtue d’une robe couleur terre cuite, ses cheveux bouclés face au vent. Il est très difficile, sans lire l’article, de savoir qu’il s’agit d’une femme transgenre. En choisissant cette image, le quotidien met en avant la réussite de cette transformation. Écrits en gras « Enfin épanouie », le titre de l’article d’Indya et « En quête du mec idéal », celui de Jessica donnent, par association, un sens particulier aux images. D’un côté l’image d’une femme forte « qui s’assume » et de l’autre, celle d’une transgenre qui ne trouve pas l’amour à cause de son physique « altéré et peu enviable ». Amour, sexualité, opérations chirurgicales, sont autant de thématiques choisies pour parler de Jessica Alvez, qui semblent participer à la réduire à un corps sans esprit, suggérant que l’écart à la norme rend malheureux·se et qu’elle est seule responsable de ce qui lui arrive. A l’inverse, l’entretien avec Indya Moore mentionne régulièrement la thématique de la défense des minorités. Le journal explique qu’elle utilise son influence, durement gagnée via sa carrière professionnelle, pour donner de l’espoir à ses fans et de la visibilité à la cause queer

Si le fait de « refaire communauté » est présenté comme une nécessité pour les deux femmes, l’ouverture du compte OnlyFans de Jessica est davantage présenté comme résultant d’une exclusion sociale. En effet, son altérité ne semble plus tolérée dans le milieu genré de la séduction tant elle s’écarte d’un stéréotype de genre. A l’inverse, Indya Moore ne parle pas seulement de refaire communauté mais de changer les mentalités en s’assumant. En effet, se battre pour vivre « dignement » avec sa transidentité est le combat de l’actrice. 

Bien que le chemin vers le respect et la reconnaissance des minorités soit encore long dans une société qui marginalise les personnes transgenres, il semble alors qu’il ne sera pavé que par celles et ceux qui bénéficient d’un fort cispassing et qui peuvent utiliser les privilèges de sa valorisation.

Références

Le Caisne, Léonore. (2016). Quand l’inceste va sans dire. Sociétés & Représentations, 42, 111-126. https://doi.org/10.3917/sr.042.0111

Autres références

https://www.planning-familial.org/sites/default/files/2020-10/Lexique%20trans.pdf

https://www.dilcrah.fr/wp-content/uploads/2020/08/Guide-Transat-sur-les-transidentites.pdf

« En quête du mec idéal », 20 minutes, 28.07.2021, p. 12.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-07-28/13

Arnaud, Henry, « Enfin épanouie », 20 minutes, 06.05.2021, p. 13. 

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-05-06/12

« Nouvelle opération flippante », 20 minutes, 03.06.2021, p. 10.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-06-03/11

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AuteurKevin Duc
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Télévision, YouTube, Twitch :  une histoire de meilleurs ennemis

“Un génie ! On en a vu des branleurs dans l’émission, mais celui-là il est magnifique ! Respect hein !”, c’est ainsi que Laurent Baffi s’exprime sur le plateau de Salut Les Terriens au sujet de Squeezie. Dans l’émission du 11 novembre 2017, le Youtuber était l’invité de Thierry Ardisson pour promouvoir la sortie de son livre “Tourne la page”. La rencontre est rythmée par les humiliations d’Ardisson et ses acolytes, et cette agressivité envers le Youtuber marque encore aujourd’hui les esprits. 

Robert Park, sociologue américain, est l’un des fondateurs de l’école sociologique de Chicago. En 1944, il se penche sur la communication et définit le concept de compétition. Il définit la compétition comme une lutte pour l’existence qui permet une division du travail – cette dernière étant nécessaire à l’organisation de toutes formes de société. La compétition peut prendre plusieurs formes, notamment la symbiose ou le conflit. Lorsque les individus en compétition coopèrent pour parvenir à une situation stable, Park appelle cela une symbiose. A l’inverse, si la compétition s’intensifie, les individus entrent en conflit et le compétiteur devient un ennemi. 

“Vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ?”

Squeezie et Ardisson sont en compétition puisqu’ils pratiquent comme activité économique le divertissement audiovisuel. Toutefois, Squeezie participe à l’émission d’Ardisson pour promouvoir son livre et ce dernier accueille un invité, non seulement pour créer du contenu à son émission, mais aussi pour attirer une nouvelle audience. Théoriquement, les deux protagonistes retirent un bénéfice de cette invitation qui aurait pu suivre le modèle symbiotique de Park. Cependant, l’interview s’est transformée en conflit. 

Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique

La nature conflictuelle de l’interaction est le résultat des prises de paroles d’Ardisson. Le but de ce dernier, lors de cette interaction, est de montrer à l’audience la supériorité de la télévision. Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique : à savoir une complémentarité entre la télévision et les créateurs de contenus digitaux. 

Ardisson s’attaque ensuite à l’audience de Squeezie en la présentant comme des idiots qui ne savent pas lire un livre, puis au métier de Youtuber en le réduisant à un métier simple de “branleurs” qui gagnent énormément d’argent. Tous les ingrédients sont présents pour qu’une audience qui ne serait pas familière avec les métiers du Web, y voie une aberration. 

Squeezie tente de proposer une coopération, notamment en montrant les ressemblances des contenus Web et télévisés. Il fait par exemple référence aux personnes qui créent du contenu digital en lien avec la mode en les comparant à Cristina Córdula, animatrice d’émissions télévisées sur la mode, présente sur le plateau. 

Toutefois, à deux reprises, il se rapproche du conflit en distançant les pratiques du Web de celles de la télévision pour répondre à une attaque d’Ardisson et inverser le stigmate. Il le fait une première fois lorsqu’ Ardisson lui demande “Est-ce que vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ? Ça marche ?”. Ce à quoi Squeezie répond que ce sont-là des pratiques de télé-réalité et que sur le Web, les personnes ne se rabaissent pas à cela. La deuxième intervention de ce type a lieu à la fin de l’interview. Ardisson conclut sa tentative de démonstration de supériorité : “Alors, voilà. La télé c’est nul et c’est ringard, mais on n’a rien trouvé de mieux pour donner aux gens envie d’acheter un livre, vous êtes d’accord avec ça”. Squeezie rétorque qu’une vidéo sur Youtube fonctionne bien mieux. 

“S’il faut présenter “Question pour un Champion” depuis ma cuisine, je le ferai !” 

Le 30 mars 2020, deux semaines après le début du premier confinement, Samuel Etienne, journaliste et animateur de télévision, tweetait qu’il était prêt à animer l’émission “Question pour un Champion” depuis sa cuisine. Ce tweet n’est pas passé inaperçu pour le streamer Etoiles, présentateur de l’émission “La nuit de la culture” sur Twitch, qui l’a interpellé : “Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ?”. Les 12’000 likes du retweet ont piqué l’attention du journaliste et un dialogue s’est ouvert entre les deux univers. Dans les mois qui ont suivi, Etoiles a introduit Samuel Etienne au fonctionnement de Twitch, jusqu’au lancement de sa chaîne personnelle en décembre 2020. 

Echange de tweets entre Etoiles et Samuel Etienne

Les spécificités de la plateforme séduisent le journaliste. La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision. Les spectateurs sont aussi conquis par son contenu journalistique unique et ils apprécient sa personnalité et sa capacité à s’adapter aux codes de la plateforme. Cette activité sur les nouveaux médias n’est pas non plus passée inaperçue du côté de la télévision. Laurent Guimier, directeur de l’information de France Télévisions, se tourne vers Samuel Etienne pour gagner ce nouveau public qui ne regarde pas les médias traditionnels. En 2021, France Télévisions lance sa propre chaîne Twitch. 

La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision.

Samuel Etienne et Etoiles sont les parfaits exemples d’une situation de compétition qui a pris la forme d’une symbiose. Samuel Etienne, avec l’aide d’Etoiles, est aujourd’hui ambassadeur de la presse sur Twitch, mais aussi l’ambassadeur de Twitch pour la presse. Ils ont réussi l’exploit de permettre à la télévision et aux nouveaux médias tels que Twitch de renouer contact et il semblerait que les situations conflictuelles appartiennent au passé. 

Références  

Park, R. E. (1938). Reflections on Communication and Culture. American Journal of 

Sociology44(2), 187–205. https://www.jstor.org/stable/2768727

Les Terriens. (2017, 13 novembre). T’es qui toi ? Squeezie, le youtubeur aux 4 milliards de 

vues – Salut les Terriens. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=Qmp WE_SODZA

Popcorn. (2021, 21 janvier). «J’ai découvert un monde incroyable» (L’interview de Samuel 

Étienne). YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=fbWaUEmT8dc

France Inter. (2021, 8 janvier). Samuel Etienne, ambassadeur de la presse sur Twitch – 

L’Instant M. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=enjDse63m_I&t=

614s 

Etoiles[@AREtoiles]. (2020, 20 mars). Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ? 

[Retweet]. Twitter. URL : https://twitter.com/AREtoiles/status/1244396405172703232

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceDelphine Mamie, étudiante en sciences sociales
Contactdelphine.mamie@unil.ch
EnseignementSéminaire Communication et espace public (SP22)

Philippe Gonzalez ; Joan Stavo-Debauge & Célia De Pietro