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Enquête de terrain dans les coulisses de la pluriactivité des artistes

C’est dans son appartement situé à Delémont, où elle a toujours vécu, que ma petite cousine m’a invitée à venir discuter de ses différents métiers d’artiste et leurs implications. Anne1 et son compagnon Cédric m’ont partagé leurs expériences et leurs ressentis en tant qu’artistes, permettant de prendre connaissance des différents enjeux liés à la pluriactivité. Ce travail empirique a été réalisé en lien avec la recherche de S. Sinigaglia-Amadio et J. Sinigaglia (2015) sur l’analyse des modalités de temps professionnels, familiaux et domestiques selon le statut professionnel d’artiste et le genre. En effet, la vie d’artiste est marquée par des inégalités de classe, professionnelles, mais aussi de genre. Le poids des normes sociales sur l’articulation des temps sociaux prend la forme d’arrangements implicites qui se font au détriment des femmes.

Ma rencontre avec Anne sur son lieu de vie, incluant la présence de Cédric, m’a poussée à inviter celui-ci à prendre part à notre conversation. J’y ai vu l’occasion d’enrichir ma récolte empirique par les interactions du couple sur les questions abordées. Seulement, la présence des deux membres du couple, simultanément, apparait comme une contrainte d’enquête, pouvant provoquer une forme d’auto-censure, d’autant plus que l’un des axes du sujet concerne les inégalités de genre. Cette co-présence est d’ailleurs probablement à l’origine du fait que l’entretien a principalement porté sur les inégalités liées à la classe et sur les conditions de vie des artistes.

Anne a 24 ans et habite avec Cédric, 30 ans, depuis maintenant deux ans. Le père d’Anne est dessinateur technique de cadrans de montres et sa mère est infirmière. Le père de Cédric est enseignant et directeur d’une école secondaire. Sa mère, après avoir suivi une formation comme aide aux enfants en situation de handicap, a longtemps été mère au foyer et est aujourd’hui gestionnaire d’associations humanitaires. Anne est comédienne, initiatrice de projets, costumière et animatrice médiatrice de théâtre. Cédric, quant à lui, est comédien, illustrateur graphiste, animateur médiateur de théâtre, metteur en scène pour troupes de théâtre amatrices, écrivain de pièces de théâtre et chargé communication pour des associations. Concrètement, ces activités comprennent une grande part de travail invisible, que ce soit de la mémorisation, de la création, de la répétition ou encore du travail administratif.

Au cours de l’entretien, Cédric et Anne ont régulièrement fait référence à deux catégories, celles d’« amateur » opposée à celle de « professionnel ». Si la tentation de reprendre les catégories des enquêtés est forte, elles nécessitent d’être analysées puisqu’elles sont construites socialement, en l’occurrence sur le registre du diplôme. Ainsi, Anne s’est présentée comme comédienne « professionnelle » mais Cédric comme comédien « amateur », ne possédant pas de formation diplômée dans cette discipline. Tous deux ont commencé à suivre des cours de théâtre dans le cadre scolaire. Anne a ensuite réalisé son certificat de comédienne à l’école de théâtre des Teintureries à Lausanne, qui a récemment fermé. Cédric s’est quant à lui dirigé vers un Bachelor à l’Ecole Professionnelle des Arts Contemporains en illustration, bande dessinée et peinture. Cependant, il n’a jamais renoncé au théâtre, et le pratique notamment dans une troupe qu’il a créée entre amis lors de sa maturité gymnasiale. Il a également obtenu une formation en animation et médiation théâtrale à la Manufacture, formation qu’Anne est encore en train d’effectuer.

Les activités professionnelles du couple se caractérisent par une grande instabilité, d’abord sur le plan temporel avec, par exemple, une semaine de création à 100% suivie d’une semaine vide, puis sur le plan spatial avec des projets nécessitant parfois des tournées ou des représentations hors du Jura. Cependant, l’instabilité la plus préoccupante à leurs yeux concerne la rémunération. En effet, celle-ci suit les mouvements de montagnes russes du plan temporel, organisé selon des projets irréguliers. Le risque est alors de se retrouver sans revenus pour un mois. Si, en France, le statut d’intermittent du spectacle protège contre ces irrégularités, en Suisse, c’est le système du chômage qui les prend en charge. Pour Anne « ce n’est pas le bon système mais c’est le seul qui convient pour le moment ». Elle rappelle que les artistes, en plus du statut stigmatisé associé au chômage, doivent s’adapter au système et sont parfois contraints de faire de fausses postulations. Cédric évoque la saturation du marché dans un domaine où « il y a peu de places et il y en a qui n’ont pas de talent mais tout le monde peut faire de l’art ». Le couple m’a ensuite exposé les contraintes professionnelles que fait peser sur eux le fait d’habiter dans le Jura, un canton caractérisé par la faiblesse de sa politique culturelle. Selon Cédric, c’est un « trop petit canton pour que ce soit viable ». Il rappelle que si des troupes de théâtre amatrices ont éclos un peu partout, elles sont aujourd’hui menacées par l’éventuel choix politique de ne financer plus qu’un seul centre culturel dans tout le canton. À cet égard, le couple pense qu’il est important de continuer les combats de leurs prédécesseurs, même si cela signifie « rentrer dans le système alors qu’on fait de l’art, soit justement pour en sortir, soit pour le dénoncer ».  Par ailleurs, le peu de hautes écoles dans ce canton pousse beaucoup d’étudiants à aller se former ailleurs et il n’est pas rare qu’ils ne reviennent pas. Ceux qui ont fait le choix d’y rester ont tendance à se tourner vers le jeune public. Si Anne et Cédric disent avoir fait ce choix par passion, ce n’est pas le cas de tous les artistes, qui ont tendance à qualifier le théâtre pour enfant de « sous-théâtre ». A cette difficulté s’ajoute la sous-valorisation du métier d’artiste. Avec l’avènement, au 19e siècle, de la figure de l’artiste bohème vivant d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour obtenir un revenu correct. Toutefois, Anne comme Cédric disent préférer exercer plusieurs métiers : la pluriactivité leur apporte une forme de complémentarité qu’ils disent avoir choisie et apprécier. Cette complémentarité se reflète dans leurs revenus, d’autant plus qu’ils sont parfois salariés, parfois indépendants, selon le métier.

Avec l’avènement, au 19e siècle, de l’artiste bohème qui vit d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour un revenu correct. 

Voyons maintenant ce qu’il en est du travail domestique. Anne s’occupe du ménage et de la lessive, Cédric des courses et de la cuisine et ensemble ils se partagent la vaisselle.  Le compagnon d’Anne se voit néanmoins vite « dépassé » par son travail professionnel, sacralisant son art et le faisant passer avant tout, ce qui le conduit à négliger le travail domestique. Cédric dit aujourd’hui vouloir accepter uniquement les projets qui lui plaisent et non pas tous ceux qui lui viennent, les réserves monétaires acquises étant maintenant suffisantes et non plus inquiétantes. Anne, selon des dispositions genrées, se montre plus prévoyante et clame avoir besoin d’organisation.

Le couple parvient à prendre occasionnellement des vacances, particulièrement en été puisque tous deux dépendent en partie des rythmes scolaires. Les voici cependant face à un nouveau combat, qui, pour Cédric, est très ardu. Sur une semaine de vacances, celui-ci passe les trois premiers jours à se sortir du travail et les trois suivants à s’y remettre avant la rentrée. Effectivement, le travail artistique implique beaucoup de création, qui ne se cloisonne pas aux temps professionnels. De plus, Cédric dit n’avoir plus aucune envie d’organiser des vacances puisqu’il passe beaucoup de temps à effectuer des tâches organisationnelles sur son temps de travail. Il lui est donc arrivé de laisser à Anne cette tâche, se reposant sur le travail gratuit et invisible qu’elle effectue pour son profit. Enfin, le couple exerce plusieurs loisirs dont, paradoxalement, du théâtre mais aussi de l’improvisation théâtrale définie par Cédric comme « le moment jazz dans un orchestre classique ». Respectivement, Cédric pratique aussi de la Guggenmusik, où il est considéré comme « l’artiste », lui permettant de se décentrer et Anne se tourne vers le cabaret, « milieu de tous les possibles », où elle peut explorer cette discipline nouvelle au Jura.

Comme nous l’avons vu, la pluriactivité nécessite des arrangements. Qu’en est-il des arrangements conjugaux sur la question d’avoir des enfants ? Pour ce qui est du couple, ils aspirent tous les deux à, un jour, fonder une famille. Cependant, ils désireraient se préparer temporellement, énergiquement et psychologiquement deux ans avant d’avoir des enfants. Certains de leurs amis sont déjà parents, leur permettant de constater que tout un réseau d’entraide se crée. Pendant un spectacle par exemple, ceux qui ne jouent pas sur scène s’occupent des enfants et ils se relaient ainsi de suite. Ce groupe d’amis soudé rassure beaucoup Anne, convaincue qu’« il faut un village pour élever un enfant ». De plus, celle-ci a beaucoup insisté sur sa volonté d’intégrer l’enfant au monde adulte : « Le fait que les enfants ne fassent pas partie de la société c’est vraiment montrer qu’un enfant n’est pas un être humain complet comme les autres, alors que, pour moi, il a autant de légitimité [qu’un adulte] à faire partie de l’espace public ». Pour ce qui implique la répartition du travail familial, le couple prône son adhésion à la norme égalitaire. Pourtant, Cédric m’a fait part de son potentiel désir d’être père au foyer, sans être tout à fait pragmatique à cet égard puisqu’il compte continuer ses activités professionnelles sur le temps de sommeil des enfants. Sa compagne, quant à elle, souhaite garder une fluidité entre les domaines, pensant que c’est « idéaliste de croire que quand t’es au travail, t’es qu’au travail ». Pour ce qui est de sa carrière, Anne se voit aujourd’hui satisfaite mais aspirerait à allier ses convictions profondes, à savoir féminisme et écologisme, à son art. Cédric est aussi satisfait et pense diminuer progressivement son temps de travail avec les enfants auxquels il donne des cours et pourquoi pas rédiger un livre pour enfants ou encore terminer sa bande dessinée.

Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. 

« C’est quoi ton vrai métier du coup ? ». Véritable préjugé, dont l’impact reste pourtant limité sur Anne et Cédric car leur famille ont toujours fait preuve de beaucoup de soutien. La jeune artiste y voit de la désinformation d’autrui, pour qui tant d’aléas et d’incertitudes sont effrayants. Cette question, régulièrement posée aux artistes, lui permet de « toujours réfléchir à la légitimité de ce métier [ce qui] permet aussi de ne pas être totalement déconnectée du monde ». Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. Ils doivent aussi régulièrement expliquer le contenu de leur métier, souvent associé à du stand-up. « T’es prof en fait !» a-t-on dit à Cédric, qui ne se sent pas comme tel, mais, « en même temps, dire que tu es enseignant permet de mettre un peu de valeur à ce job » (Anne). Se révèle ainsi la hiérarchie implicite qui place les métiers artistiques au bas de l’échelle professionnelle. Lors de la pandémie de Covid-19, les métiers artistiques ont d’ailleurs été définis comme non-essentiels, ce qui est considéré comme un véritable renversement par Cédric : « j’ai toujours pensé que s’il y avait une catastrophe immense, on nous enlèverait les banques, le travail mais que l’art ça survivrait à tout ».

Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Pour conclure, cette enquête empirique permet de se rendre compte des inégalités professionnelles auxquelles les artistes doivent faire face. Cela s’illustre par la sous-valorisation du métier d’artiste et, comme le dit Cédric, « le doute est permanent dans le métier d’artiste et si on a peur de l’incertitude on ne peut pas faire artiste ». Pour en revenir aux inégalités de genre, nous pouvons faire des suppositions sur plusieurs zones d’ombre. Lorsque Cédric proclame s’occuper des repas, cela signifie-t-il qu’il cuisine lui-même ou qu’il commande ? Raccourci qu’Anne ne peut utiliser avec la lessive et le ménage, activités d’autant plus associées à la femme dans une vision de répartition inégale des tâches domestiques. Le fait que celle-ci ne se laisse pas dépassée par son travail pose aussi la question de l’endossement de la stabilité familiale, aussi attachée à la femme. L’organisation des vacances, tâche féminine selon la répartition genrée, est également laissée à Anne. Néanmoins, il est important de laisser ces propos à leur statut d’hypothèse, notamment car Anne se revendique partisane du mouvement féministe, suggérant qu’elle est au courant des inégalités de répartition des tâches domestiques. Impossible donc de savoir s’il s’agit d’hypothèses vérifiées ou de surinterprétations. Finalement, en revenant sur leur origine sociale, nous pouvons observer que la mère d’Anne pratique un métier du care et que la mère de Cédric a été mère au foyer. Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces deux artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Références

1 Sinigaglia-Amadio, S. & Sinigaglia, J. (2015). Tempo de la vie d’artiste : genre et concurrence des temps professionnels et domestiques. Cahiers du Genre, 59, 195-215. https://doi.org/10.3917/cdge.059.0195

2 Perrenoud, M. & Leresche, F. (2015). Les paradoxes du travail musical : Travail visible et invisible chez les musiciens ordinaires, Les mondes du travail, 16-17, 85-96.

3 Becker, H.S. 2009. Préface. In Bureau, M., Perrenoud, M., & Shapiro, R. (Eds.), L’artiste pluriel : Démultiplier l’activité pour vivre de son art. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion. doi : 10.4000/books.septentrion.40355

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceReber Fanny, étudiante en première partie de Bachelor en sciences sociales
Contactfanny.reber@unil.ch
EnseignementSéminaire, Sociologie générale B

Par Marc Perrenoud et Lucile Quéré
  1. Anne et Cédric sont des pseudonymes afin de garantir l’anonymat des enquêtés. ↩︎
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Autisme et genre : entre classifications diagnostiques, représentations collectives et expérience subjective

Par Chloé Schaer et Alice Minder

Analysé au prisme du genre, le trouble du spectre autistique éclaire les imbrications entre classifications médicales, représentations collectives et expérience subjective. En questionnant l’influence des rapports et normes dans la construction de l’identité, les parcours des personnes rencontrées permettent de révéler les modalités particulières de l’autisme au regard du genre.

Une perspective interprétative : focus sur le vécu subjectif :

Dans la lignée des travaux d’autrices telles que Courcy1 ainsi que Seers & Hogg2, l’étude des expériences subjectives de femmes ayant un TSA permet de développer une analyse à partir du point de vue des concernées et de mettre en évidence les particularités et obstacles spécifiques propres à leur parcours.


Cette enquête, fondée sur les récits de vie des enquêtée·x·s*, souhaitait valoriser leur perspective concernant leurs trajectoires biographiques et thérapeutiques ainsi que leurs réflexions critiques au sujet de l’autisme.

Ce travail se base sur cinq entretiens semi-directifs menés avec des personnes diagnostiquées TSA. Quatre femmes et une personne agenre ont ainsi été rencontrée·x·s à la suite d’une annonce à laquelle elle·x·s ont répondu. Celle-ci avait été transmise à une association suisse romande et diffusée sur un groupe de discussion privé. Les entretiens, d’environ une heure chacun, se sont déroulés dans des lieux publics choisis par les enquêtée·x·s. Ils ont été enregistrés puis analysés de manière thématique. Les points de convergence entre les diverses expériences recueillies ont constitué la base de l’analyse.

Remettre en question l’identité genrée ?

Le rapport au genre et à l’identité de genre est apparu comme un élément central dans la construction de la subjectivité des enquêtée·x·s et leur positionnement face à certains processus de catégorisation sociale. Traduisant une absence d’identification à l’identité de « femme », leurs propos soulignent la primauté qu’elle·x·s accordent à ce qu’elle·x·s sont en tant que personne, plutôt qu’à l’appartenance à une identité fondée sur le genre, perçu comme des catégories indéfinies et construites qui relèvent une forme de performativité:

« Pour moi c’est des notions très floues qui peuvent être très subjectives en fonction de la perception qu’on a de soi-même et c’est principalement très construit. Au final moi je me considère plus comme un humain, j’ai pas besoin qu’on me définisse à travers mon sexe quoi. » – Camille 

Cette perspective fait écho à la confusion éprouvée par les enquêtée·x·s face aux codes, aux normes et aux attentes associés à la catégorie identitaire de « femme », décrits comme des ensembles de prescriptions floues et arbitraires. Si seulx l’unx des enquêtée·x·s s’identifie explicitement comme agenre, l’ensemble de leurs propos révèlent ainsi une mise à distance de l’identité de genre à laquelle elle·x·s tendent à être associée·x·s. Leur moindre conformité aux normes genrées constitue ainsi un point commun qui permet d’interroger les éventuels liens entre TSA et réflexivité au regard du genre.

La réflexivité face à l’essentialisation : survivance des stéréotypes genrés :

Les propos des enquêtée·x·s révèlent cependant une certaine essentialisation des genres, notamment concernant les différences comportementales et sociales entre femmes et hommes ayant un TSA. Ainsi imaginé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements et codes sociaux ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient alors par une nécessité à « apprendre » ou « désapprendre » certaines des attentes sociales, afin de favoriser leur bien-être.

Opposé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient par une nécessité à ‘apprendre’ ou ‘désapprendre’ certaines des attentes sociales

Cette naturalisation des différences, traduite, entre autres, par une supposée meilleure capacité d’adaptation ou des facilités relationnelles observées et rapportées par exemple lors de groupes de parole, met en évidence les normes et attentes différenciées concernant les aptitudes relationnelles et sociales selon le genre1. Ainsi intégrés par les enquêtée·x·s, ces propos illustrent une certaine ambivalence au regard du positionnement face au genre, mais mettent également en évidence la manière dont ce dernier a influencé leur parcours social et relationnel. La survivance des stéréotypes de genre mis en lumière par les réflexions des enquêtée·x·s démontrent la manière dont des injonctions peuvent être implicitement assimilées et souligne une autre modalité d’intersection entre genre et autisme.

Entre conformité et épuisement :

Les normes et attentes sous-tendues par les stéréotypes de genre sont également vécues par les enquêtée∙x∙s à travers l’existence de fortes pressions sociales et d’attentes comportementales. Que celles-ci soient formulées par des tiers ou soient issues d’une situation donnée, elles sont à l’origine de sentiments tels que l’inadéquation ou la différence, et s’accompagnent généralement d’un sentiment d’échec et de résignation.

Particulièrement présentes durant leur enfance ou antérieurement à leur diagnostic, les attentes sociales décrites par les enquêtée·x·s se sont parfois accompagnées d’incitations à la conformité, formulées notamment par les parents, les conduisant à interagir par imitation des autres. Ce mécanisme de « camouflage » est un comportement fréquent au sein de la population autiste, en particulier chez les femmes3. Ce besoin de se conformer et de « rentrer dans le moule » à tout prix les conduit à étouffer leurs propres personnalité ou besoins, et impacte de fait leur estime personnelle, leur bien-être et leur santé mentale4. Susceptibles de mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif, dont la maternité, à l’image de Cécile qui a eu un enfant qu’elle ne souhaitait pas :

« Maintenant j’ai un fils, il a 13 ans, mais c’est encore pire que ce que j’imaginais, c’est insupportable. Le fait d’être mère, je supporte pas, je veux pas ce lien avec quelqu’un. » – Cécile

Pouvant mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif

Représentations stéréotypées et biais genrés : la difficulté d’accès au diagnostic :

Si toute·x·s les enquêtée·x·s ont un parcours propre concernant l’obtention d’un diagnostic, aucune·x d’entre elle·x·s ne l’a cependant obtenu avant sa majorité.

Presque toute·x·s ont effectué divers suivis avec des thérapeutes avant d’être diagnostiquée·x·s avec un TSA ; leur prise en charge psychothérapeutique et l’absence de détection d’un grand nombre de professionnel·le·s s’est souvent associé à la pose d’autres diagnostics, en réalité comorbidités du trouble du spectre autistique.

TSA : Actuellement, l’autisme est défini comme « trouble du spectre de l’autisme (TSA) », soit un « trouble neuro-développemental caractérisé par des difficultés dans les domaines de la communication, des interactions sociales ou des comportements et par des activités et des intérêts restreints ou répétitifs »1. Il est dépeint « en tant que continuum »1. La notion de « syndrome d’Asperger » est désormais remplacée par « TSA SDI », signifiant « trouble du spectre de l’autisme sans déficience intellectuelle ».

Si l’élargissement de la catégorie diagnostique et l’introduction du concept de « spectre »ont contribué à les conduire vers ce diagnostic et mettre fin à une certaine errance thérapeutique, certain·e·s professionnel·le·s demeurent cependant peu formé·e·s, illustrant ainsi des représentations incomplètes et stéréotypées de l’autisme au sein même du corps médical. Ces « biais androcentrique[s] »1 ont comme conséquences des manques concernant la détection et l’accompagnement.

Le genre des enquêtée·x·s est interprété comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic et semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant5. Articulées au biais genrés présents dans la médecine de manière plus globale, leurs expériences soulignent l’existence et l’influence des obstacles spécifiques alliant identité de genre et TSA1 :

« Entre le TSA et le genre, j’ai souvent l’impression que j’ai pas reçu les soins adaptés. » – Anne

Rapporté comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic, le genre des enquêtée·x·s semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant

L’utilité du diagnostic : vers une compréhension empathique :

Si les diagnostics féminins* tardifs sont un phénomène connu, ils permettent aux concernée·x·s de considérer leur vie avec une nouvelle perspective. Ils permettent d’adoucir la pression sociale ressentie et contribuent à l’émergence d’une compréhension empathique de soi-même, de ses besoins et de ses limites5. Les cadres d’interprétations qu’ils fournissent permettent ainsi une meilleure réflexivité concernant la construction de l’identité.

Conclusion :

Éclairant de nombreuses similarités, les parcours biographiques et diagnostiques des enquêtée·x·s mettent en lumière l’influence du genre dans leur trajectoire et leur vécu. Leurs propos soulignent l’impact des normes et attentes genrées dans leur parcours en tant que femmes* autistes, mettent en évidence les obstacles spécifiques auxquels elle·x·s font face et révèlent la nécessité d’une diversification concernant les représentations actuelles de l’autisme.

Cette recherche, menée à échelle réduite, permet de penser aux divers autres enjeux inhérents au diagnostic TSA, à l’image d’une éventuelle surreprésentativité de personnes blanches de classe moyenne supérieure. Soulignant les croisements entre trajectoires thérapeutiques et caractéristiques sociales et démographiques, l’analyse des modalités diagnostiques de l’autisme permet d’éclairer les problématiques associées à la prise en charge médicale de manière plus élargie, à l’image de l’accès à l’information et aux professionnel·le·s de santé adapté·e·s.

*Le but de ce travail visait à éclairer les particularités des parcours de personnes dont l’identité de genre est autre que masculine. Initialement pensé à propos des femmes, nous avons également inclus dans ce projet, au cours de la recherche, une personne agenre. Pour des raisons de simplification de l’écriture, nous adopterons donc le terme de « femmes* », incluant par l’astérisque notre enquêtéx agenre. C’est également le féminin pluriel complété d’un « x » qui sera employé concernant l’ensemble des personnes rencontrées, afin de représenter au mieux nos « enquêtée·x·s ».

Références

1 Courcy, Isabelle. (2021). « Nous les femmes on est une sous-culture dans l’autisme ». Expériences et point de vue de femmes autistes sur le genre et l’accompagnement. Nouvelles Questions Féministes, 40(2), 116‑131. https://doi.org/10.3917/nqf.402.0116.

2 Seers, Kate, & Hogg, Rachel (2021). ‘You don’t look autistic’ : A qualitative exploration of women’s experiences of being the ‘autistic other’. Autism, 25(6), 1553‑1564. https://doi.org/10.1177/1362361321993722.

3 Bargiela, Sarah, Steward, Robyn, & Mandy, William. (2016). The experiences of late-diagnosed women with autism spectrum conditions: An investigation of the female autism phenotype. Journal of Autism and Developmental Disorders, 46, 3281-3294. https://doi.org/10.1007/s10803-016-2872-8.

4 Seers, Kate, & Hogg, Rachel. (2023). “Fake it ‘till you make it”: Authenticity and wellbeing in late diagnosed autistic women. Feminism & Psychology, 33(1), 23-41. https://doi.org/10.1177/09593535221101455.

5 Leedham, Alexandra, Thompson, Andrew, Smith, Richard, & Freeth, Megan. (2020). ‘I was exhausted trying to figure it out’ : The experiences of females receiving an autism diagnosis in middle to late adulthood. Autism, 24(1), 135‑146. https://doi.org/10.1177/1362361319853442.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesChloé Schaer et Alice Minder, étudiantes en Master de Sciences sociales
Contactchloe.schaer@unil.ch, alice.minder@unil.ch
EnseignementCours-séminaire Sciences sociales de la médecine et des systèmes de santé

Par Céline Mavrot, Francesco Panese, Noëllie Genre
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La vasectomie : d’une pratique thérapeutique à l’instrumentalisation politique

Par Alice Minder et Chloé Schaer

De la thérapeutique au rajeunissement : virilisation et amélioration de l’homme

Vers la fin du 19ème siècle, le neuroendocrinologiste Charles Edouard Brown-Séquard émet l’hypothèse selon laquelle le sperme aurait la capacité de revitaliser et rajeunir un individu1.

Le testicule se retrouve promu comme glande à l’origine de l’énergie vitale1. D’abord sous forme d’injection de liquide orchidien, les thérapies androgéniques vont se développer en chirurgies sexuelles, telle la vasectomie.

Orchidien : relatif aux testicules. Terme médical employé au XXème siècle. Définition tirée du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [en ligne]. [Consulté le 12 juin 2023].

 Les testicules sont plus précieuses que le cœur lui-même ; le cœur n’est utile que pour vivre, tandis que les testicules le sont pour bien vivre.

Elle est alors appelée « opération de Steinach », du nom de son théoricien. Pour lui, les fonctions reproductives et hormonales sont assumées par deux glandes différentes présentes dans le testicule, dont les fonctions sont en concurrence l’une avec l’autre. Opérer une vasectomie permet ainsi de tarir la production de spermatozoïdes et, par extension, de stimuler la production d’hormones sexuelles. De fait, l’infertilité peut accroître la virilité1. Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

 Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

Cette opération témoigne d’ambitions mélioratives des capacités de l’homme, contemporaines à leur époque. Le corps masculin se transforme en un moteur de la modernité, par la fabrication de la virilité et donc d’énergie humaine1, essentielle pour une harmonie sociale globale.

Si l’opération de Steinach est tombée en désuétude avec l’emploi thérapeutique de la testostérone, elle a cependant été exportée à l’international, créant des milliers de « steinachisés ». La vasectomie étant employée uniquement pour sa fonction curative et méliorative, l’aspect contraceptif n’est pas une finalité et ne s’est surtout jamais constitué en problème au sein d’une période où la vasectomie volontaire à des fins contraceptives est pourtant interdite.

La vasectomie comme outil de contrôle de la population : eugénisme, néomalthusianisme et globalisation

Eugénisme et Néomalthusianisme

Extraite de sa visée thérapeutique, la vasectomie va être utilisée à des fins stérilisatrices sous l’influence de l’eugénisme et du néomalthusianisme. Ces idéologies voient alors en la vasectomie la possibilité de contrôler la population « défaillante » soit les « criminels, dégénérés et pervers »3. Associant ainsi caractéristiques socioéconomiques, facultés mentales et statut migratoire dans la construction de catégories raciales, l’eugénisme va conduire à l’utilisation de la vasectomie comme pratique de stérilisation forcée sur une partie de la population dès 1913. Définie par son caractère volontariste, la vasectomie instrumentalisée par les mouvements néomalthusiens illustre le passage « de l’eugénisme aux politiques de planification familiale »2 fondées sur des distinctions raciales.

Population mondiale et globalisation

Impulsées par le contexte géopolitique des années 1940, les réflexions sur la croissance démographique globale vont convertir les considérations eugéniques qualitatives en arguments d’ordre quantitatif qui s’articulent autour du concept d’« explosion démographique », en particulier concernant les pays « désign[és] comme le tiers-monde »2.

La vasectomie va alors faire l’objet de campagnes pour la stérilisation volontaire, à l’image de l’Inde, premier pays à instaurer une politique gouvernementale de planification familiale4. Réalisées à l’étranger, ces campagnes visent les classes populaires et illustrent l’idée d’une « fécondité différentielle »2 contre laquelle il s’agirait « d’instaurer une nouvelle discipline sociale »2.

Ainsi focalisée sur l’appartenance de classe, la vasectomie continue d’opérer une distinction sociale, empruntant des arguments aux stratégies de reproduction sociale et tendant à s’associer par période à des pratiques de stérilisation contrainte.

La vasectomie clandestine : entre milieux anarchistes et socialistes

Illégale dans de nombreux pays, la vasectomie à des fins de stérilisation volontaire va progressivement s’opposer à l’opération de Steinach ainsi qu’aux politiques de contrôle des naissances fondées sur la stérilisation forcée. Elle s’effectue alors principalement de manière clandestine sur des hommes prolétaires et s’inscrit dans une revendication politique. Provenant des courants socialistes et anarchistes, la vasectomie va servir à faire des « questions relatives à la reproduction et à la contraception […] des outils de réforme sociale »2.

Présents durant l’entre-deux-guerres en Autriche, en Espagne et en France, les réseaux vasectomistes s’inscrivent dans une époque marquée par des politiques natalistes et la répression des moyens anticonceptionnels, considérés comme immoraux.

Le terme « vasectomiste » est employé pour la première fois en 1935 par l’écrivain Victor Margueritte pour décrire ceux revendiquant la vasectomie contraceptive1.

Les membres de ces réseaux vont alors faire l’objet de procès qui se termineront tous sur un flou juridique1. De fait, si la pratique est fortement dévalorisée au regard des mœurs, elle ne peut cependant être considérée juridiquement de la même manière qu’une castration, acquittant partiellement les vasectomistes.  

 Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps ».

Ainsi, la vasectomie met en évidence le passage d’une technique chirurgicale en enjeu social et politique, illustrant son articulation à des idéologies aussi bien eugénistes qu’anarchistes. Car au-delà du résultat de ces interventions clandestines, c’est le caractère autonome de celles-ci qui entraîne une mise à l’index1. Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps »2.

Méthode contraceptive actuelle : entre démasculinisation et héroïsation

Tendant à une dépolitisation, elle est désormais l’objet de réticences individuelles de la part des hommes. La vasectomie est au centre d’une méfiance qui met en lumière une association entre masculinité et capacité de féconder2, face à laquelle l’infertilité se figure comme « menace pour la position sociale »2 des hommes et qui inclut la persistance d’un symbolisme associé aux testicules.

L’argument principal en faveur de l’intervention est désormais le partage d’une charge contraceptive qui incomberait ainsi au couple, au travers d’une responsabilité conjointe, au sein de laquelle les femmes sont systématiquement incluses.

La réalisation de ce travail s’appuie sur une recherche documentaire ainsi que des entretiens menés avec un médecin urologue et un homme ayant effectué une vasectomie

Cela concerne majoritairement des profils d’hommes similaires : 40 ans, déjà père de deux-trois enfants, qui effectue une vasectomie pour soulager les traitements contraceptifs de la femme. 

Les initiatives incitatrices à la pratique mettent en lumière la prégnance des normes de masculinités et de virilité présentes au travers de l’« héroïsation »2 des hommes opérés, leur visibilité dans l’espace médiatique et la mise en évidence d’arguments rappelant la virilité . Mobilisant des stéréotypes de genre, une économie de la gratitude et la médiatisation de l’engagement des hommes2, la promotion de la vasectomie tend, de fait, à la persistance du privilège masculin5 et à la pérennité des inégalités et des normes de genre.

Conclusion

Par ses multiples applications, la vasectomie est « une opération polysémique qui ne prend sens qu’en fonction des modalités de sa pratique »2. Qu’il s’agisse d’un instrument d’eugénisme, d’une technique d’amélioration physique ou encore d’une méthode contraceptive, cette même et unique pratique chirurgicale illustre la pluralité des perceptions sociales et des valeurs qui sont accordées à son utilisation et qui, par leurs évolutions, dessinent des trajectoires contrastées, voire contradictoires.


Références

1Serna Elodie (2021), Faire et défaire la virilité. Les stérilisations masculines volontaires en Europe (1919-1939), Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

2Serna Élodie (2021), Opération vasectomie. Histoire intime et politique d’une contraception au masculin, Montreuil, Libertalia.

3Reilly Philip (1987), « Involuntary sterilization in the United States: a surgical solution », The Quarterly Review of Biology, vol. 62, n°2, pp. 153-170.

4Kashyap KN (1973), « Effects of vasectomy on population control and problems of reanastomosis », Proceedings of the Royal Society of Medicine, vol. 66, n°1, pp. 51-52.

5Terry Gareth, Braun Virginia (2011), « ‘It’s kind of me taking responsibility for these things’: Men, vasectomy and ‘contraceptive economies’ », Feminism & Psychology, vol. 21, n°4, pp. 477-495.

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Par Cynthia Kraus et Carla Cela
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Amour et capitalisme, un équation impossible?

Par Sara Lorente Muedra

Si l’on admet que la modernité et les nouvelles formes économiques issues du capitalisme ont imprégné la gestion de nos relations interpersonnelles, et que les nouvelles technologies (telles que les applications de rencontres en ligne), influencent aussi notre rapport aux autres, est-il donc encore possible de créer une relation amoureuse authentique telle que définie par l’héritage romantique ?

L’analyse des relations amoureuses est complexe. Surtout si l’on tient compte de la diversité des perspectives sur l’amour qui coexistent aujourd’hui. Afin d’analyser les conséquences du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, on va partir de l’idée de « l’idéal amoureux romantique ». Cet idéal sera compris tout au long du texte comme une relation intersubjective qui implique la connexion entre deux êtres interdépendants et dans laquelle il y a une attente de réciprocité et une ouverture du sujet à l’autre qui exclut l’égocentrisme et l’égoïsme (Drögue et Voirol, 2011 : 340).

Cette analyse porte sur l’impact du système capitaliste et de la technologie sur les relations interpersonnelles. Les changements sociaux induits par les transformations économiques liées à l’industrialisation favorisent la commercialisation de l’amour, du corps et de la sexualité, donnant lieu à des relations marquées par la superficialité et la consommation incessante de corps. Malgré cela, la recherche d’un lien authentique persiste et déçoit de nombreuses personnes. Sommes-nous confrontés à une crise des relations interpersonnelles ? La tension entre les principes du marché et les aspirations romantiques soulève des questions sur la nature fondamentale de nos relations à une époque marquée par le capitalisme. La question demeure : résisterons-nous à l’emprise du capitalisme sur nos liens humains ou la connexion authentique avec l’autre restera-t-elle un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Une conception de l’amour romantique qui, bien qu’héritée du romantisme du 19e siècle et de la petite bourgeoisie du 20e siècle, fait encore partie de l’expérience amoureuse de nombreuses personnes, en particulier d’une grande partie des femmes, dont la socialisation primaire est encore imprégnée de cette conception des relations amoureuses.

L’illusion du choix individuel, le comportement des consommation et la technologie de l’internet : le cocktail Molotov de la société moderne !

Le développement de l’industrialisation et de la mondialisation a généré de nouvelles dynamiques économiques et sociales qui entrent en contradiction aux normes établies par les communautés précédentes. Cette désynchronisation entre les normes établies et les nouvelles inerties générées par le capitalisme entraînent une perte de cohésion sociale et un sentiment de désorientation et vacuité dans la vie des individus. Un phénomène de la modernité qui conditionne nos relations interpersonnelles et que Durkheim définissait comme « anomie sociale ». Selon Eva Illouz, sociologue et écrivaine franco-israélienne, l’anomie sociale et l’incertitude émotionnelle qui caractérisent notre époque sont le résultat de l’intersection de trois phénomènes : la croyance dans le choix individuel, le comportement des consommateurs sur le marché et l’impact de la technologie internet (Illouz, 2020:14).

Désir indéterminé et corporéité, une boucle qui alimente la sphère des loisirs et de la consommation: l’origine des « relations négatives ».

Un nouveau modèle de sexualité s’installe dans toute la société autour des années 1960. La croyance dans le choix individuel, ancrée dans l’idée que l’amour n’a pas besoin d’être dirigé exclusivement vers le divin, atteignait son apogée lorsque le choix sexuel était culturellement validé sur la base de critères subjectifs. Cette situation, combinée à la perte d’autorité des familles et des communautés traditionnelles, offrait au marché la possibilité de combler le vide social par un processus d’émancipation et d’autonomie. Une liberté et une possibilité de choix fortement influencées par le marché de la consommation.

Le désir individuel moderne, le désire « anomique », est un désir qui a de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. 

Mais dans nos sociétés modernes, l’idéologie du « libre choix » est problématique car elle ne permet pas à l’individu de décider. Le désir individuel moderne, le désir « anomique », est un désir qui a beaucoup de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. C’est un désir impatient, hyperactif et insistant : insatiable (Illouz, 2020:49). C’est le désir d’un individu sans détermination affective, égocentrique, diffus, vague, ambivalent et irrésolu, pour qui le corps devient le lieu du plaisir et de la satisfaction. Un corps hédonique qui deviendra le centre d’une force culturelle aux répercussions considérables : la sphère des loisirs et de la consommation du temps libre, dans laquelle, en effet, le corps féminin sera beaucoup plus exposé que le corps masculin.

Dès le début du XXe siècle, les industries visuelles ont commencé à utiliser des images de corps séduisants pour stimuler le désir chez leurs spectateurs. Ce déplacement de la sexualité de la sphère intime à la sphère de la consommation fait de la sexualité une marchandise comme une autre. De plus, avec la sursexualisation du corps des femmes dans les industries visuelles, la généralisation du sexe occasionnel et la mystification de la beauté, les relations interpersonnelles se rigidifient par rapport à la position de chaque sexe dans la dimension romantique et sexuelle. Cette rigidité des rôles de genre dans les relations interpersonnelles seront des éléments utilisés par le patriarcat et le capitalisme pour configurer le capitalisme scopique, ou capitalisme visuel, centré sur l’écran, sur l’image (Illouz, 2020 : 84).

En conséquence, de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, prenant la forme d’une marchandise et réduisant les personnes à leur valeur orgasmique. Le capital sexuel et relationnel sera concentré sur le fait d’avoir un corps désirable, en adoptant la perspective masculine comme référence universelle (Illouz, 2020 : 108).  Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis. De même, et grâce à Internet, il existe une marchandisation de nos corps qui conduit à des rencontres sexuelles sous la logique du marché, sublimant la totalité de l’individu à des images de consommation qui, comme dans Tinder, permettent d’évaluer visuellement les individus (Illouz, 2020 : 96).

(…) de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, une marchandise (…) Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis.

Dans ce contexte sombre où les frontières de l’amour et du marché s’entremêlent, la question se pose : est-il encore possible de connecter profondément avec l’autre ?

Amour et marché : une tension fondamentale non résolue.

Alors que l’amour romantique se fonde sur un lien solide avec l’autre, sur l’unicité et l’irremplaçabilité; les principes du marché impliquent des relations impersonnelles dans lesquelles émerge un sujet isolé, calculateur, intéressé et compétitif. Cependant, ni les principes de l’amour ni ceux du marché ne correspondent toujours aux pratiques quotidiennes. Les relations marchandes ont également une dimension symbolique et affective qui doit être prise en compte, tout comme les relations amoureuses ont une dimension économique. Les changements sociaux et économiques induits par le capitalisme transforment et transcendent les sphères de l’amour et du marché en nous montrant la perméabilité de ces deux sphères, donnant lieu à une « tension fondamentale non résolue » au cœur de nos sociétés modernes (Drögue et Voirol, 2011 : 342).

La large liberté de choisir un partenaire dans ces «  médias néo-romantiques »1 – tels que Tinder ou Bumble – font de leurs utilisateurs des acteurs économiques qui s’inscrivent dans les formes modernes de consommation. Byung-Chul Han affirme que dans les sociétés actuelles, en matière d’amour, « toute intervention coûteuse qui pourrait conduire à une vulnération est évitée » et ajoute que « les énergies libidinales, comme les investissements en capital, sont dispersées entre de nombreux objets afin d’éviter une perte totale » (Han, 2023 : 57)2. Les applications de rencontre en ligne, cependant, nourrissent également l’idéal romantique de l’amour évoquée précédemment. Selon Drögue et Voirol, dans les premières étapes de la relation « néo-romantique », il existe des mécanismes d’ajustement de la structure de la réalité de chaque sujet pour développer une vision partagée du monde. Mécanismes capables de créer des liens interpersonnels intimes grâce à (ou malgré) ces applications. Bien que sublimé et imbriqué dans les stratégies lucratives du système capitaliste, le frisson et l’excitation de la connexion avec l’autre restent – selon les auteurs – le moteur de nombreux utilisateurs dont l’objectif est de dépasser l’échange physique de la rencontre sexuelle occasionnelle pour atteindre un niveau émotionnel plus profond et plus durable. La reconnaissance, ce processus intersubjectif par lequel deux subjectivités se rencontrent et se reconnaissent, la capacité à identifier pleinement l’autre, existe a priori dans les applications de rencontres en ligne et dans la manière dont nous nous engageons dans des relations aujourd’hui.

Le capitalisme scopique et ses répercussions sur l’expérience amoureuse des femmes: Une perspective féministe.

Cependant, si l’on considère que les frontières entre l’amour et le marché sont perméables, la priorité donnée au corps devrait se diluer devant le besoin ou le désir intrinsèque des individus de se reconnaître dans certains cas. Mais de plus en plus intensément, « l’évaluation visuelle imprègne la rencontre amoureuse et conditionne sa consommation » (Illouz, 2020 : 166). Face à cette priorisation de la corporalité, Nina Power, philosophe anglaise, s’interroge : « et si l’auto-marchandisation des individus était bel et bien totale (…) ? Et s’il n’existait plus de décalage entre le domaine intérieur des désirs, des souhaits et des fantasmes, et la présentation extérieure de soi en tant qu’être sexuel ? Si l’image était désormais la réalité ? » (Power, 2010 : 58). Le fait de réduire la complexité humaine à sa propre image est a priori inquiétant, mais, en plus, le capitalisme scopique qui résulte de cette valorisation de l’image place les femmes en particulier dans une situation de plus grande vulnérabilité que les hommes. En plus de souffrir de la marchandisation et réification de leur corps de manière plus intense, la socialisation primaire des femmes souvent basée sur le « care » et l’importance accordée aux relations, conditionne leur expérience.

 Les femmes sont particulièrement désavantagées car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui empêche la création de relations plus stables.

Les femmes sont particulièrement désavantagées dans ces nouveaux modes de relation car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui caractérise nos sociétés et qui empêche la création de relations plus stables.

Capitalisme, technologie et patriarcat. Et alors ?

Au-delà de l’influence du capitalisme, de la technologie et des inégalités de genre dérivées du patriarcat dans nos relations interpersonnelles, les individus cherchent-ils à se trouver d’une manière qui ne soit pas toujours utilitaire ou si superficielle ? Le besoin de se connecter aux autres est-il un phénomène de nature collective ou plutôt quelque chose de plus en plus isolé et exceptionnel ? Ce qui est certain, c’est que la technologie, le capitalisme et le patriarcat ont modifié des aspects fondamentaux de la perception et de l’expérience amoureuse, transformant les perceptions subjectives du soi, du corps, de la sexualité et de la réalité, et que de nouveaux défis théoriques émergent dans la psychanalyse, la sociologie et la philosophie pour comprendre ces changements. La question reste ouverte : serons-nous capables de résister à l’assaut sauvage du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, ou la connexion authentique avec l’autre sera-t-elle davantage un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Références

1DRÖGE, Kai & VOIROL, Olivier (2011). ‘Online dating: the tensions between romantic love and economic rationalization’. Zeitschrift für Familienforschung, 23(3), 337-357.

2HAN, B.C. (2023). La salvación de lo bello (A. Ciria, Trad. ; 2e éd.). Herder Editorial. (Œuvre originale publiée en 2015)

ILLOUZ, Eva. (2020). El fin del amor. Una sociología de las relaciones negativas. Buenos Aires, Katz Editores. (Œuvre originale publiée en 2018)

POWER, N. (2010). La Femme unidimensionnelle (N. Viellescazes, Trad.). Les Prairies ordinaires. (Œuvre originale publiée en 2009)

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EnseignementCours Médias, communication et culture: théories critiques

Par Olivier Voirol et Valentine Girardier
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Colocation estudiantines : espace de conquête et de recherche féministe ?

Par Emilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey

La majorité des tâches domestiques au sein de la famille est traditionnellement attribuée aux femmes. Même si on pourrait penser que cela a un peu évolué, grâce aux différentes transformations sociales résultant notamment des mouvements féministes, de nombreuses études sur la répartition du travail domestique au sein de la famille traditionnelle ont révélé que les femmes continuaient d’effectuer la majeure partie du travail domestique et cela même si elles sont professionnellement actives.  (Pfefferkorn, 2011; Paihlé et Solaz, 2010).

Cette étude explore les dynamiques genrées des tâches domestiques en colocation étudiante en Suisse Romande, mettant en lumière la persistance des inégalités malgré les évolutions sociales. En analysant l’impact de la socialisation primaire, l’étude révèle que les stéréotypes de genre persistent dans les colocations, avec une répartition inégale des tâches et une charge mentale plus lourde pour les femmes. Les résultats suggèrent que même avec une éducation moins genrée, les inégalités persistent. L’analyse souligne également des tendances genrées dans les attitudes envers la charge mentale. Malgré une légère augmentation de la participation des hommes, la division du travail et la charge mentale restent fortement sexuées, indiquant que davantage d’efforts sont nécessaires pour promouvoir l’équité dans les tâches domestiques en dehors du cadre traditionnel du couple.

Toutefois, ici nous n’allons pas parler de la composition familiale dite traditionnelle mais d’un type de cohabitation dont on sait peu de choses et qui est de plus en plus répandu chez les jeunes, en particulier les étudiant.e.s : la colocation.

Comment se répartissent les tâchent ménagères dans cette nouvelle forme de cohabitation dans laquelle les individus ne partagent pas un logement en raison d’un lien de parenté ? Est-ce que la division des tâches y est plus équitable que dans une cohabitation de couple ? Une socialisation primaire traditionnelle genrée, reproduira-t-elle ces mêmes dynamiques dans ces nouvelles configurations de cohabitation ? Les nouvelles générations, seront-elles plus sensibles au genre lorsqu’il s’agit de partager les tâches à la maison ?  Ou est-ce encore le genre qui serait le facteur principal dans le partage des tâches ménagères ? Afin de répondre à ces questions, nous avons cherché les conséquences de l’éducation et de la socialisation primaire sur la répartition des tâches ménagères d’un point de vue quantitatif et qualitatif dans les colocations estudiantines de Suisse romande.

Notre hypothèse principale reposait sur l’idée que la socialisation primaire influencerait le comportement des étudiant.e.s. Une éducation encourageant la participation des enfants aux tâches ménagères, avec des modèles parentaux égalitaires, pourrait conduire à une plus grande implication dans ces responsabilités à l’âge adulte. Inversement, les femmes, ayant appris implicitement des notions relationnelles liées au travail de « care », pourraient prendre consciemment ou inconsciemment l’initiative d’assumer davantage de tâches domestiques et de charge mentale (Daminguer, 2019; Haicault, 2020), et ce même dans le cadre d’une colocation avec des relations amicales.

Sur le plan quantitatif, le défi auquel nous avons été confrontées était de savoir comment mesurer statistiquement le type de socialisation primaire de chaque individu. Pour ce faire, nous avons dû examiner rétrospectivement l’expérience de l’enfance de chaque individu, avec tous les biais de mémoire que cela implique. À cette fin, nous avons créé deux variables : la première était basée directement sur la fréquence à laquelle chaque individu estimait avoir participé aux tâches ménagères pendant son enfance. La seconde mesurait la façon dont les tâches ménagères avaient été réparties entre le père et la mère.

La perspective de recherche de l’atelier de recherche est celle du parcours de vie, où la notion de temps, l’inscription historique, l’intégration sociale, les facteurs institutionnels et les facteurs psychosociaux des sujets étudiés jouent un rôle central. L’approche de la recherche est celle de la méthode mixte, c’est-à-dire l’utilisation parallèle d’approches quantitatives et qualitatives. Dans un premier temps, nous avons mené une enquête en ligne sous forme de questionnaire à l’aide de l’outil LimeSurvey qui a été envoyé à différentes universités de Suisse romande. Pour l’analyse des données, nous avons reçu un total de 156 réponses que nous avons analysées grâce au logiciel RStudio. Dans un second temps, nous avons élaboré une grille d’entretien semi-structurée qui nous a permis d’explorer en détail les particularités de la vie en colocation de 8 personnes, qu’on a retranscrits et codés sur le logiciel MAXQDA.

D’autre part, et en suivant la définition de la charge mentale de Daminguer (2019) (anticiper les besoins, identifier les moyens de les satisfaire et contrôler les résultats), nous avons créé deux variables liées à la charge mentale assumée par chaque individu, et deux variables liées au sentiment d’injustice qu’ils percevaient envers eux-mêmes et envers les autres.

Au niveau qualitatif, nous avons mené un total de huit entretiens répartis en Suisse romande, à Fribourg, Genève et Lausanne. De plus, nous avons eu accès à des entretiens menés par d’autres collègues, que nous avons codés collectivement selon des critères uniformes à l’aide du logiciel MAXQDA. Pour répondre à notre hypothèse sur l’influence de la socialisation, nous nous sommes concentrées sur la variable B3, à savoir : si vous avez vécu avec vos deux parents durant votre enfance (0-12 ans), qui était en charge des tâches ménagères suivantes ? En fonction des réponses, nous avons codé les participant.e.s dans les catégories suivantes : socialisation genrée (au moins 5 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt genrée (au moins 4 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt non genrée (au moins 3 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne) et socialisation non genrée (au moins 2 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne). Dans notre analyse, nous avons décidé de considérer que si la plupart des tâches étaient effectuées par une personne tierce, généralement une employée de maison, cela contribuait également à une socialisation genrée.

Malgré l’observation d’une légère évolution vers la coresponsabilité des tâches domestiques dans les contextes partagés, l’association du genre masculin avec l’évitement de ces tâches et du genre féminin avec une plus grande répartition des responsabilités, persiste.

L’analyse qualitative nous a permis de conclure que chez les personnes qui avaient reçu une éducation genrée et plutôt genrée, les stéréotypes de genre étaient reproduits dans leur colocation. Les tâches étaient réparties de manière plutôt inégale et la charge mentale était plus importante pour les femmes, d’où la persistance du schéma de genre.

“Avant, il y avait une autre femme de ménage, elle venait 3 fois par semaine et là, celle-là, elle vient que 2 fois par semaine, mais elle nettoie les parties communes, donc les toilettes, la cuisine, le salon etc. Et de temps en temps, bah Rick lui paye un peu plus pour… pour qu’elle puisse faire son repassage par exemple, ou des tâches personnelles à lui… “ (Gaël, membre de colocation mixte)

« Alors voilà, si un jour je me sens à bout et que j’ai l’impression de pas pouvoir supporter ce bazar… eh bien, je m’y mets au ménage, peut-être parce que j’ai l’habitude de m’occuper plus du nettoyage. En une demi-heure, j’ai déjà passé le balai, la serpillière, et fait les toilettes, peut-être pas en profondeur, mais au moins quelque chose, tu vois. Ouais, je pense que c’est moi qui m’occupe du plus gros, mais c’est surtout parce que j’aime bien que ça reste bien propre. »  (Valentina, membre de colocation mixte)

En ce qui concerne la catégorie “éducation non genrée”, notre hypothèse suggère que les répondant.e.s ayant connu une socialisation primaire dans laquelle les tâches étaient à peu près également réparties entre la mère et le père appliqueraient une répartition similaire dans leur colocation. Cependant, la faible quantité de données dans cette catégorie suggère que le maintien d’une égalité parfaite au quotidien pourrait être utopique. Malgré cela, des témoignages positifs d’équilibre dans la colocation ont été observés, principalement dans les colocations exclusivement féminines, soulignant l’idée que le partage de la charge mentale, notamment dans l’attente de soulager l’autre, contribue à un partage égalitaire.

“Les tâches domestiques, c’est aussi vraiment d’un commun accord. Au début, on s’était dit aussi avec, mes premiers colocs qu’on allait faire un planning ou comme ça, mais on l’a jamais fait (rires) et ça s’est toujours super bien passé.” (Chloé, membre d’une coloc exclusivement féminine)

En ce qui concerne l’analyse quantitative, et après avoir effectué toutes les combinaisons possibles à la recherche de résultats concluants, presque aucun des tableaux croisés n’était statistiquement significatif. Cependant, l’interprétation de l’analyse des correspondances multiples (ACM) a révélé des tendances plus probantes.

Un graphique d’analyse des correspondances multiples visualise les relations entre les catégories de variables dans un ensemble de données multidimensionnelles, aidant à interpréter les associations entre elles dans un espace réduit pour faciliter la compréhension et l’analyse. Sur l’axe horizontal, nous trouvons les variables liées à la charge mentale, à la prise de responsabilité et au sentiment d’injustice. Les personnes qui assument davantage de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a plus d’injustice, tandis que les personnes qui n’assument pas de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a moins d’injustice, cela indique une association entre la charge de travail et le sentiment d’injustice. D’autre part, l’axe vertical, lié aux regroupements de variables relatives au genre et à la socialisation, est directement associé à l’importance qu’ils accordent à l’égalité entre les hommes et les femmes. Si les femmes ont tendance à se trouver dans une position indiquant une plus grande importance pour l’égalité des sexes, les hommes se trouvent dans la position opposée, ce qui suggère des différences dans les perceptions de genre dans l’ensemble des données.

La répartition générale des variables suggère que les pratiques liées à la charge mentale, à la surcharge domestique et au sentiment d’injustice sont davantage associées au genre féminin, quelle que soit la nature de leur socialisation de genre. En revanche, les comportements liés au désintérêt pour les tâches ménagères ou à l’absence de charge mentale semblent davantage associés aux hommes, quelle que soit la nature de leur socialisation. L’analyse révèle que les indicateurs de charge mentale sont davantage présents chez les femmes de notre échantillon : elle suggère que les tâches ménagères sont encore fortement genrées et que les femmes assument une charge mentale plus importante. En revanche, la variable sur la socialisation au genre contredit cependant légèrement l’hypothèse initiale de notre analyse qualitative.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées dans les colocations de Suisse romande. Les femmes continuent de supporter une charge plus importante dans les aspects physiques, émotionnels et cognitifs du travail domestique. Cette étude révèle que les inégalités de genre persistent au-delà de la sphère familiale et que même une éducation moins genrée ne semble pas avoir d’impact positif sur ces situations. En suivant l’affirmation de De Singly (2007), nous pouvons conclure que même en dehors de la dynamique traditionnelle du couple et du mariage, le travail domestique conserve sa nature sociale de « travail de femme ». Nous pouvons donc constater que la légère augmentation de la participation des hommes aux tâches domestiques ne suffit pas à éliminer les inégalités de genre dans ce domaine (Bornatici, Gauthier & al., 2021) Et qu’il est encore nécessaire de repenser nos pratiques et celles des plus jeunes afin d’éviter ces situations de surcharge mentale et du travail ménager encore plus présent chez les femmes.

Références

Bornatici, C., Gauthier J.A. & Le Goff, J.M. (2021). Les attitudes envers l’égalité des genres en Suisse, 2000–2017. Social Change in Switzerland, (25), https://www.socialchangeswitzerland.ch/?p=2227

Daminger, A. (2019). The Cognitive Dimension of Household Labor. American Sociological Review, 84(4), 609–633.

Darmon, M. (2016). La socialisation. Armand Colin. 

De Singly, F., (2007) L’ injustice ménagère. Hachette, coll. « Pluriel », 318 p., EAN : 9782012794191.

Haicault, M. (2020).  La charge mentale, histoire d’une notion charnière (1976-2020). 2020, https://halshs.archives-ouvertes.fr/ HA. Id :  hal-02881589, version 1   HAL Id : hal-02881589, version 1.

Natalier, K. ,2003,  »I’m not his wife’. Doing gender and doing housework in the absence of women’, Journal of Sociology, vol.39, 3, p. 253-269

Pailhhé, A. & Solaz, A. (2010). Concilier, organiser, renoncer : quel genre d’arrangements? Travail, genre et societés, 24, 29-

Pfefferkorn R. (2011) Le partage inégal des « tâches ménagères », Les cahiers de Framespa, travail, pouvoir, justice : questions de genre, n°7, pp. 1-1

Régnier-Loilier, A., & Hiron, C. (2010). Évolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’un enfant. Revue des politiques sociales et familiales, 99(1), 5-25.

Sabot, C., (2020). Le genre, de l’enfance à l’adolescence [note de cours], études genre et théories féministes. Université de Lausanne.

Shelton, B., John, D., 1993, “Does Marital Status Make a Difference? Housework among Married and Cohabiting Men and Women“, Journal of Family lssues, vol. 74, P. 401-420.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceEmilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey, étudiantes en Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementSéminaire Atelier Parcours de vie familial et inégalités sociales

Par Jacques-Antoine Gauthier, Jean-Marie Le Goff, Cécile Mathou, Claire Semaani
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Dénoncer la domination masculine en l’inversant: le cas du film « Je ne suis pas un homme facile » (2018)

Par Camille Cretegny

Réalisé par Éléonore Pourriat et sorti en 2018 sur Netflix, le film Je ne suis pas un homme facile met en scène Damien (Vincent Elbaz), un personnage dépeint comme étant un misogyne qui considère les femmes comme des objets sexuels. Après s’être cogné la tête contre un lampadaire, il se retrouve propulsé dans un autre monde, une société matriarcale où tous ses repères sont inversés : les femmes occupent les postes hiérarchiques, portent des costumes-cravate, lorgnent les hommes dans la rue. Ces derniers s’occupent des tâches domestiques et sont censés être entièrement épilés. Damien va faire la rencontre d’Alexandra (Marie-Sophie Ferdane), qui est son homologue féminin : c’est une femme au caractère dominant, sexiste et arrogant. S’ensuit une histoire d’amour entre les deux personnages.

Dans ce monde où tout est inversé, la féminité est liée à la force, au pouvoir de travailler et d’avoir un enfant et les femmes sont « naturellement » dominantes, tandis que la masculinité est liée au fait de nourrir, soigner et se soumettre. Le film met en évidence la domination masculine à travers la domination féminine dans la société fictive matriarcale : les postes à responsabilité occupés par le sexe « fort », les tâches ménagères distribuées inégalement en défaveur du sexe dominé, les violences sexuelles, l’épilation ou encore le harcèlement de rue. On y voit ainsi une représentation des oppressions quotidiennes que subissent les femmes dans les sociétés occidentales de nos jours dont la violence est visibilisée par le fait que ce sont les hommes qui les endurent.

On y voit ainsi une représentation des oppressions quotidiennes que subissent les femmes dans les sociétés occidentales de nos jours dont la violence est visibilisée par le fait que ce sont les hommes qui les endurent.

Si le film part de bonnes intentions en voulant montrer ce que les femmes subissent au quotidien, certains de ses aspects sont discutables. La professeure agrégée en histoire et théorie contemporaine du cinéma et des médias, Mary Harrod, souligne dans un article pour le blog Le genre & l’écran, un « défaut structurel majeur qui découle sans doute involontairement du jeu d’inversions du film » : la marginalisation de la féminité. Selon elle, le film est davantage comique et captivant lorsque l’on suit Damien et Christophe où la masculinité des acteurs s’associe à des attributs de la féminité d’une façon absurde. Cette marginalisation de la féminité se rapporte au fait que le masculin, ou la virilité qui s’y rattache, se construit sur l’opposition et le rejet du féminin. Ainsi, comme l’explique Daniel Welzer-Lang (cité dans Molinier, 2000) : « la virilité est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes, non seulement pour qu’ils se démarquent radicalement des femmes, mais pour qu’ils s’en distinguent hiérarchiquement ». Et comme le formule Laura Audibert (2018), « la présence d’attributs féminins chez un homme tend à entacher sa virilité, et à dégrader sa position sociale d’homme “vrai”, “authentique” et, par extension, dominant ». Dans Je ne suis pas un homme facile, ce sont les situations où les personnages masculins sont déguisés et se comportent « comme des femmes » qui suscitent les rires. Les parties du film traitant d’Alexandra n’ont pas l’air aussi amusantes et semblent plus sérieuses. Ainsi, la transgression des normes de genre opérée par les hommes (ici, qui s’habillent et se comportent “comme des femmes”, même pour un besoin filmique) est perçue comme beaucoup plus comique car plus rare, par rapport aux transgressions portées par les femmes. Il est donc plus facile de se moquer ou rire du féminin que du masculin.

Le film semble permettre à un public féminin, qui voit à l’écran ce qu’il doit supporter quotidiennement, de se sentir vu et entendu.

Malgré cela, le film semble permettre à un public féminin, qui voit à l’écran ce qu’il doit supporter quotidiennement, de se sentir vu et entendu mais également à un public masculin de s’associer à la figure masculine qui souffre : thématique qui renvoie à la crise de la masculinité. Le personnage de Damien et son indignation face à la domination féminine incarne la figure masculine en souffrance et se rattache à masculinité en crise. Francis Dupuis-Déri, qui a beaucoup travaillé à analyser celle-ci, la définit par le fait que « les hommes d’aujourd’hui ont des problèmes et souffrent en tant qu’hommes, à cause de l’influence indue des femmes en général et des féministes en particulier » (2012). Cette crise de la masculinité se révèlerait sous des signes comme l’incapacité des hommes à séduire les femmes, la violence des femmes contre les hommes ou encore le taux de suicide masculin. Dans Je ne suis pas un homme facile, Damien, qui tirait profit de la domination masculine dans son monde, se voit devenir une victime dans cette société matriarcale. Sa victimisation, qui se rattache à la figure masculine souffrante, se manifeste dans différentes scènes comme lorsque ses parents et surtout son père, le harcèlent pour qu’il se marie et aie des enfants. Damien se met en colère et leur répond :

« (…) Et si je vous ai jamais présenté personne, c’est parce que je me souviens même pas d’un prénom le lendemain, tellement y en a. (…) C’est quoi le problème quand on est un mec célibataire ? »

Mais également lorsque, se sentant menacé par la domination féminine, il tente de revendiquer sa position privilégiée dans une scène où il se rend compte que le poste de secrétaire d’Alexandra n’est pas fait pour lui et où il confronte celle-ci :

« Je me suis réveillé un beau matin dans une société aberrante où les femmes me disaient ce que je devais faire, comment je devais le faire (…). »

« Imaginez un monde où se sont les femmes qui se font belles pour moi. C’est moi qui leur fait des compliments. Des fois même, je les siffle si elles sont particulièrement sexy. »

Je ne suis pas un homme facile cherche, avant tout, à interroger les stéréotypes de genre et à montrer que les différences entre les femmes et les hommes sont une construction sociale. Il met en scène les comportements représentatifs de la société patriarcale à travers le personnage de Damien, un homme sexiste et arrogant devant faire face aux manières d’être que lui-même incarne dans une société fictive où se sont les femmes qui dominent au détriment des hommes. À travers sa position de “victime”, le personnage principal se rapporte également à cette figure masculine en souffrance, caractéristique d’une masculinité en crise. Finalement, le film rend visible les oppressions quotidiennes que subissent les femmes en les mettant en scène au travers des hommes, puisqu’il semblerait que la visibilisation soit plus efficace si ce sont ces derniers qui en souffrent…

Références

Audibert, L. (2018). De la représentation à la transgression du genre dans les pratiques culturelles : le cas de la presse magazine masculine. Sciences de l’Homme et Société. ffdumas-02093695

Dupuis-Déri, F. (2012) Le discours des ‘coûts’ et de la ‘crise’ de la masculinité et le contre-mouvement masculiniste. Dans Dulong D. et al., Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine, PUR.

Dupuis-Déri, F. (2012). Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe. Cahiers du Genre, 52, 119-143.

Harrod, M. (2021, 6 août). Je ne suis pas un homme facile: inverser la domination de genre pour la rendre visible. ♀ le genre & l’écran ♂.

 Molinier, P. (2000). Virilité défensive, masculinité créatrice. Travail, genre et sociétés, 3, 25-44.

Young, C. (2018, 26 novembre). « I Am Not An Easy Man » Skewers Masculinity, But Leaves Femininity Unexamined. Cate Young.

Autres références

Pourriat, É. (2018). Je ne suis pas un homme facile [Film]. Autopilot Entertainment.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceCamille Cretegny, étudiante diplômée en sciences sociales
Contactcamille.cretegny@gmail.com
EnseignementSéminaire sociologie des masculinités (2022)

Sébastien Chauvin, Estelle Rothlisberger et Marie Sautier
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Chess.com : quand savoir jouer aux échecs ne suffit pas

Par Julie Holliger & Simon Zbinden


Allumer son ordinateur, lancer un moteur de recherche et y taper le nom d’un jeu en ligne. Choisir et ouvrir un site internet, le parcourir, trouver et cliquer sur l’onglet apprendre, puis s’intéresser aux leçons proposées pour enfin commencer l’apprentissage. Cette démarche est bien connue par celles et ceux qui utilisent des sites tels que Quizlet, Chess.com ou encore Duolingo.

Ce travail ethnographique repose sur une dizaine d’observations participantes réalisées auprès d’individus d’âges et profils variés. Nous avons opté pour une posture « à découvert », la nature pédagogique et donc nécessairement artificialisée des séances d’apprentissage nous le permettant, sans pour autant entraver un accès ‘naturel’ au terrain. Ainsi, nous prenons évidemment en compte la présence du-de la chercheur·euse dans chacune de nos analyses. La consigne énoncée aux enquêté·e·s sera systématique la même : « apprendre à jouer aux échecs » — peu importe leur niveau de jeu. Aucune durée limite n’a été définie, les séances se poursuivant jusqu’à ce que l’apprenant·e exprime sa volonté d’y mettre fin.

Dans le cadre d’un séminaire de Bachelor, nous nous sommes intéressé·e·s à ce que cette démarche impliquait d’un point de vue social, en se penchant sur le cas de la plateforme d’échecs en ligne Chess.com.

« Victoria déclare d’emblée : ‘‘vu que je ne connais ni les règles, ni rien, je vais cliquer sur apprendre, puis sur leçons’’ »

Voici exactement comment se dirige un·e débutant·e, à peine arrivé·e sur le site spécialisé dans le jeu de plateau centenaire. Orienté·e par la consigne donnée avant le début de la séance par l’observateur·ice – « apprends à jouer aux échecs » — il·elle suit assez instinctivement le chemin-type proposé par l’interface : les onglets apprendre et leçons, occupant une place importante sur le visuel du site. Notons que lorsque ce chemin n’est pas suivi dès le début de la session d’apprentissage, les problèmes s’accumulent, jusqu’à devenir de véritables freins à la bonne appréhension du site et du jeu :

« Zoé déclare avec ironie : ‘Faudrait peut-être que je me renseigne sur les règles ! Je sais pas si je suis en train de gagner… mais j’espère !’ »


Pour que l’interaction avec un objet technique soit fluide, il s’agit pour la sociologue Madeleine Akrich1 de suivre le script qui lui est associé. C’est ce que l’on remarque dans ces quelques extraits ; alors que Victoria suit le script « apprends à jouer aux échecs sur notre plateforme » parfaitement, Zoé l’ignore complètement, se retrouvant alors perdue sur une interface qu’elle ne comprend pas.

Script : Développé par la sociologue Madeleine Akrich, le concept de script désigne une instruction d’utilisation implicite d’un objet technique qui permet de guider l’utilisateur·ice sur ce dernier. Dans le cas de Chess.com, il en existe deux : (1) “apprends à jouer aux échecs sur notre plateforme” et (2) “joue en ligne contre des adversaires bien réels”. C’est le premier script dont il est question ici, puisque les observé·e·s sont amené·e·s à apprendre et non à jouer dans un cadre compétitif. Si le script est cohérent et correctement suivi par l’utilisateur·ice, alors le dispositif peut être utilisé fluidement. Mais si le comportement n’y correspond pas, alors l’objet technique reste irréalisé et irréalisable.

Les individus en manque de capital numérique ont systématiquement rencontré des difficultés à appréhender l’interface et donc, in fine, à réaliser un apprentissage significatif.

Nous avons pu remarquer lors de nos observations que la manière dont le-la joueur·euse se comporte face au script dépend énormément de certaines connaissances préalables, expliquant les différences de comportement entre Victoria et Zoé. Nous avons divisé ces acquis cognitifs en deux catégories : le capital échiquéen et le capital numérique. Le premier désigne les connaissances concernant les échecs et leur pratique, alors que le deuxième relève de celles concernant le site Chess.com ainsi que les plateformes d’apprentissage numérique similaires. Lors de nos observations, les individus en manque de capital numérique ont systématiquement rencontré des difficultés à appréhender l’interface et donc in fine, à réaliser un apprentissage significatif — comme s’ils n’étaient pas en mesure d’utiliser le site à la hauteur de leurs compétences.

Si cette première observation s’avère déjà bien satisfaisante en soit, il nous semblait important d’élargir notre analyse à la dimension sociale et collaborative de l’apprentissage des échecs en ligne. Celle-ci s’avérant d’autant plus importante que la qualité de prise main de la plateforme semble directement moduler la nature des interactions entre l’apprenant·e et son environnement social (personnes présentes dans la pièce).

La qualité de prise en main de la plateforme semble directement moduler la nature des interactions entre l’apprenant·e et son entourage direct.

Nous l’avons vu, les connaissances acquises au préalable des séances d’apprentissage jouent un rôle décisif dans la prise en main et l’utilisation de l’interface numérique par les apprenant·e·s. Celles-ci devraient donc jouer un rôle prépondérant dans la relation établie entre le-la joueur·euse et les personnes en présence (observateur·ice·s, proches, etc.). Prenons l’exemple de Patrick, quarantenaire déjà bien familier à l’univers des échecs et aux principales stratégies de jeu, mais n’ayant aucune expérience de la plateforme. Sa première appréhension de l’interface s’avère de prime abord pénible — il évolue par essais-erreurs et se contente d’explorer les premiers onglets proposés par le site. À ce moment de la séance, son entourage, en l’occurrence l’observateur, endosse un rôle de conseiller, de guide.

« Patrick me demande, après plusieurs vaines tentatives : ‘Comment on fait ?’ »

Une vingtaine de minutes d’utilisation et de navigation de la plateforme suffiront cependant à « transformer » la nature de cette relation, l’observateur devenant rapidement un simple « témoin » de sa pratique. Son expérience des échecs semble donc jouer un rôle prépondérant de la « mise à l’horizontale » de la relation. Une deuxième observation nous permet de corroborer ce premier constat. Zoé, ne disposant d’aucune expérience ni du jeu, ni du site, présente à son tour des difficultés conséquentes de prise en main de l’interface — ce qui se manifestera notamment par des requêtes d’aide à répétition auprès de l’observatrice.

« Lorsque Zoé me demande mon aide et que je décline, elle s’offusque ‘Mais ! Tu m’aides pas là !’ » Son absence de connaissances préalables et présupposées par le site, l’empêche de correctement l’utiliser et la condamne à conserver une position de « subordination » à l’observatrice. Ce statut semble par ailleurs l’agacer, d’autant plus que l’observatrice refuse de lui venir en aide.

Alors que nous pensions en avoir terminé, un cas tout à fait extraordinaire nous pousse à reconsidérer nos précédentes définitions. Victoria, au profil en tous points similaire à celui de Zoé (aucune expérience des échecs et de l’interface), présente pourtant un comportement tout à fait contraire à nos prédictions. En effet, malgré une absence de capital échiquéen et numérique, sa relation avec l’observatrice se transforme bel et bien à l’issue de la séance. D’une implication minimale dans le jeu et d’une attitude dissipée, Victoria finit par proposer des améliorations du contenu qui lui est proposé — en l’occurence de la présentation des statistiques d’analyse de partie — témoignant d’une relativement bonne appréhension du site.

À partir de ce cas contraste, nous avons été en mesure de penser différemment le « capital échiquéen » en l’ouvrant à des compétences dites « transversales », comme par exemple une bonne lecture des chiffres ou repérages facilités dans l’espace, mais surtout à la capacité de l’apprenant·e de mobiliser efficacement ces ressources dans son apprentissage. Victoria semble en effet avoir été en mesure de « transférer » des compétences préalables utiles à une bonne compréhension des échecs en ligne pour correctement évoluer sur le site — le capital échiquéen ne se limite paradoxalement pas au domaine des échecs.

Ce deuxième axe nous permet non seulement d’affirmer que la pratique des échecs en ligne peut tout à fait revêtir une dimension sociale et collaborative, mais aussi de constater que l’activité d’apprentissage repose sur des interactions sociales. Si, comme le dit Philippe Charlier2 les connaissances se construisent et se transforment au fil des interactions, alors l’inverse devrait logiquement se produire. Nos observations tendent d’ailleurs en ce sens, les connaissances préalables acquises modulant en effet la nature des interactions. Cette imbrication se manifeste simplement dans le fait que nous sommes en mesure d’observer un effet concret de l’apprentissage, voire même d’estimer son efficacité, par la force et la nature du changement dans les interactions sociales.

Nous sommes en mesure d’observer un effet concret de l’apprentissage, voire même d’estimer son efficacité, justement par un changement dans les interactions sociales.

Finalement, nous pouvons en conclure qu’un manque de connaissances préalables utiles ou des capacités à les mobiliser, empêche les utilisateur·ice·s de développer une relation fluide avec l’interface d’apprentissage numérique d’une part et avec leur entourage de l’autre. Il ne suffit donc pas de savoir jouer aux échecs ou même d’utiliser un ordinateur pour devenir maître des échecs en ligne.

Références

1Akrich, Madeleine. (1987). “Comment décrire les objets techniques”, Techniques et culture (9), pages 49 — 64.

2Charlier, Philippe. (1999). “Interactivité et interaction dans une modélisation de l’apprentissage”, Revue des sciences de l’éducation 25(1), pages 61—85.

Autres références

www.chess.com

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceJulie Holliger & Simon Zbinden, étudiant·e·s BA3, sciences sociales
Contactjulie.holliger@unil.ch
simon.zbinden@unil.ch
EnseignementSéminaire Enquêter sur les pratiques médiatiques et culturelles

Par Philippe Gonzalez & Khanh Truong Uyên
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La cour de récréation : le reflet d’une “micro-société” ?

Par Fabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge

Diverses études qui traitent de la cour de récréation montrent que celle-ci est occupée par les enfants de plusieurs manières. Ces travaux mettent en évidence que l’espace du préau scolaire s’organise en espaces bien distincts, notamment en fonction des activités exercées par les enfants, de l’aménagement de la cour et de la disposition de celle-ci1.

“[…]l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plus favorables aux échanges de cartes, par exemple.”

Lors de nos premières observations, nous avons remarqué que l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plutôt aux échanges de cartes, par exemple. Les enfants interagissent alors librement durant le moment de récréation et il est fréquent d’observer des rapports de pouvoir lors d’interactions entre les enfants et les groupes d’enfants comme dans la société de manière plus globale. Dans cet article, nous allons montrer comment l’organisation de la cour d’école dépend des interactions et rapports de pouvoir entre les élèves, expert·es de ce lieu.

Cet article s’appuie sur deux observations menées au cours de l’année 2023 dans une cour de récréation d’une école primaire de Lausanne. Cet établissement accueille des élèves de la première à la sixième année HarmoS. Lors de notre présence sur le terrain, nous avons pu discuter brièvement avec quelques enfants, cela nous a permis de mieux comprendre comment se déroulent les interactions entre les enfants durant le moment de la récréation. De plus, nous avons pu nous entretenir avec une enseignante de première et deuxième primaire d’une école du canton de Vaud au sujet des interactions et de l’occupation de l’espace par les enfants. Les idées relevées au cours de cet entretien sont un complément aux informations préalablement récoltées. Finalement, la littérature nous a permis de confronter nos données empiriques avec des recherches déjà menées.

La construction de l’identité de genre par opposition : filles d’un côté et garçons de l’autre

En sortant du bâtiment principal, nous retrouvons un espace plus plat permettant aux enfants de l’occuper pour des activités précises. D’un côté, nous observons  un groupe de garçons en train de jouer au football avec deux autres filles. Quelques mètres plus loin, des petits groupes de deux à quatre filles font de la corde à sauter, jouent à la marelle et dessinent à la craie. Par terre, nous voyons les initiales de filles en question accompagnées d’un cœur, d’une étoile ou de la phrase “best friend forever”. Ces symboles suggèrent que ce groupe de filles affirme leur amitié et pour ce faire il est important qu’elles partagent un savoir-faire spécifique, une “culture enfantine” – un ensemble de pratiques et de valeurs qui leur sont propres pour pouvoir faire les dessins qu’elles souhaitent faire.


En effet, les choix des couleurs des craies (du rose, vert clair ou du jaune) de même que les dessins que nous retrouvons font partie de ces ensembles de pratiques qu’elles ont en commun.

La culture enfantine est “l’ensemble des savoirs et des compétences nécessaires à un enfant pour faire partie de son groupe de pairs”1. Il s’agit donc d’une culture spécifique aux groupes d’enfants comprenant par exemple des pratiques, des normes et des valeurs qui leurs sont propres.

Il semble que les filles et les garçons occupent ce périmètre pour affirmer leurs sentiments envers leurs groupes d’appartenance. Selon Sophie Levrard, “à l’âge de la maternelle et du primaire, un enfant construit souvent son identité de genre en opposition à l’autre genre”2. Donc, nous pouvons penser que les groupes d’enfants observés dans ce périmètre en particulier le confirment en occupant et séparant leurs activités selon leur genre.

Un espace dynamique et divisé

Situé au milieu de la cour, ce deuxième espace est le centre géographique et le centre des activités dynamiques. Ainsi, on peut y observer des enfants qui courent, jouent au loup et se prêtent à diverses activités en mouvement. On peut constater que des groupes de tailles différentes se forment. Les groupes de garçons tendent à être majoritaires et plus grands que les groupes de filles. Certains groupes mixtes sont aussi observés, bien que plus rares. Cet espace est l’une des parties du préau dont l’organisation a le plus été reconfigurée au moment de notre deuxième observation. En effet, à la suite de l’ajout de jeux peints au sol, les enfants ont diminué les activités qui impliquent de la course. Ils s’organisent autour des petits postes auxquels se mettent en place des tournus entre filles et garçons. Ces derniers semblent donc réorganiser l’espace qui n’est plus uniquement un centre de passage agité régi par une hiérarchie entre filles et garçons. Par exemple, deux petites filles se trouvent sur un marquage au centre de la cour lorsqu’un garçon les approche très prudemment. Il reste en retrait jusqu’au départ des deux filles. On observe ici une diminution de l’occupation majoritairement masculine et une mixité des genres qui interagissent avec ces jeux. Toutefois, quelques groupes de garçons jouent encore à des jeux actifs comme la course ou la bagarre. Néanmoins, le caractère nouveau de ces peintures au sol pourrait engendrer une reconfiguration uniquement éphémère.

Un coin plus calme

Maintenant nous nous retrouvons dans le bas de la cour, un endroit légèrement en retrait. Les surveillant·es s’y promènent peu et les enfants sont moins nombreux que dans d’autres zones de la cour d’école. Dans cet espace, nous trouvons un banc qui est occupé tout au long de la récréation par différents groupes d’enfants, principalement des filles.3 Par exemple, certains petits groupes de filles y restaient pour manger leur goûter, d’autres semblaient échanger des cartes et même lire des livres. Nous avons pu observer un groupe de filles qui occupaient cet espace dès le début de la récréation, elles étaient occupées à manger leur goûter, puis durant la récréation, un groupe de garçons est arrivé. A ce moment, les filles ont quitté le banc et les garçons se sont approprié l’espace en utilisant le banc comme un jeu. Dans cet espace, nous comprenons que les enfants partagent un moment d’intimité et cela est étroitement lié au fait que ce lieu est en retrait mais propice à la socialisation des filles. Les groupes d’enfants sont généralement au calme et ne sont pas dérangés par les multiples actions qui peuvent traverser la cour de récréation. Nous pouvons également mettre en avant la question des rapports de pouvoir qui se jouent dans la cour de récréation. Le fait que l’arrivée d’un groupe de garçons en nombre supérieur à celui des filles fasse partir les filles tend à se questionner sur les rapports de pouvoir qui peuvent prendre place entre les filles et les garçons et donc à structurer l’occupation de l’espace.

Un zoom sur les rapports de pouvoir

La structure de jeu regroupe un petit nombre d’enfants. En effet, celle-ci est occupée par différentes classes à tour de rôle durant la semaine. C’est une structure qui semble appréciée par les enfants de l’école, car elle est en permanence occupée durant le temps de pause.


Nous avons alors pu saisir les rapports de pouvoir qui se jouaient, notamment entre les différents groupes d’âges et entre les filles et les garçons. Nous avons pu entendre un garçon dire “c’est moi le chef ” et se placer au sommet de la structure. Celui-ci énonçait alors les règles du jeu aux plus jeunes situés en bas.

Le rapport social peut être défini comme étant “une relation antagonique entre deux groupes sociaux, établie autour d’un enjeu”4. Dans le cadre de notre analyse, nous nous sommes intéressées aux rapports de pouvoir entre les enfants, et plus précisément aux rapports de sociaux entre les filles et les garçons mais également entre les enfants plus jeunes et plus âgés. Cet espace est alors un lieu privilégié pour comprendre comment ces rapports structurent l’occupation de la cour de récréation. 

Les filles quant à elles, occupaient principalement le bas de la structure de jeu et détournaient l’utilisation de cet espace pour l’adapter au jeu qu’elles effectuaient. Elles avaient ramené des peluches de chez elles et semblaient les utiliser pour rejouer une situation familière de l’école. Nous pouvons ainsi percevoir que les rapports de pouvoir impactent les interactions (ou non-interactions) entre filles et les garçons.

“Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux […]”

Pour conclure, nos observations mettent en évidence que le préau s’organise selon son aménagement, les différentes activités exercées par les enfants, de même que par les dynamiques de pouvoir qui régissent les interactions entre les élèves. Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux, tout en mettant en évidence que la cour de récréation se divise en sous espaces bien distincts. Par exemple, les filles occupent souvent des zones plus en retrait et plus calmes, tandis que les garçons s’emparent du centre de la cour pour des activités plus dynamiques. Toutefois, l’introduction de nouveaux jeux au sol reconfigure temporairement l’occupation de cet espace. En quelques mots, nos observations révèlent que les rapports de pouvoir que nous pouvons observer quotidiennement se jouent également dans un espace approprié par les groupes d’enfants.

Références

1Delalande, Julie. (2010). La socialisation des enfants dans la cour d’école : une conquête consentie ? In Danic, I., David, O., & Depeau, S. (Eds.),  Enfants et jeunes dans les espaces du quotidien. Presses universitaires de Rennes. https://books.openedition.org/pur/2715.

2Gravillon, Isabelle. (2019). Ce qui se joue dans la cour de récréation. L’école des parents, 631, 34-40. https://doi.org/10.3917/epar.631.0034

3Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et sociétés, 166, 127-145. https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

Autres références

Delalande, Julie. (2005). La cour d’école : un lieu commun remarquable. Recherches familiales, 2, 25-36. https://doi.org/10.3917/rf.002.0025.

Kergoat, Danièle. Comprendre les rapports sociaux. In: Raison présente, n°178, 2e trimestre 2011. Articuler le rapports sociaux. pp. 11-21. https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300

Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et société, 166, 127-145.   https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesFabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge, étudiantes, Bachelor en sciences sociales 3ème
Contactfabiana.fidalgodasilva@unil.ch
valentine.rouge@unil.ch
denise.moreirasemedo@unil.ch
EnseignementSéminaire Introduction à la sociologie de l’éducation

Par Laurent Bovey, Crispin Girinshuti, Cléolia Sabot
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Stérilisations forcées au Pérou : de la violence obstétricale à la justice reproductive

Par Hugo Guillermo Valdivia Barrera

Le PSRPF 1996-2000 (Programa de Salud Reproductiva y Planificación Familiar – Programme de santé de la reproduction et de planification familiale) a été développé dans un contexte de crise économique, politique et sociale au Pérou dans le gouvernement du président Alberto Fujimori. Ce document avait été officialisé par une résolution ministérielle du 6 février 1996.

Ce programme visait à établir le contrôle des naissances pour les populations des zones rurales et les plus pauvres du pays. Malgré le fait que le gouvernement du président Fujimori ait pris soin de présenter cette politique publique comme une grande avancée pour la société péruvienne en faveur des droits des femmes en matière de droits reproductifs et sexuels, ce PSRPF s’est soldé par des stérilisations forcées.

D’autre part, le PSRPF, endossé par le Ministère de la Santé (MINSA), a utilisé un discours en faveur des droits sexuels et reproductifs des femmes qui a finalement abouti à 272 028 ligatures des trompes, entre 1996 et 2001 ou 346 219 ligatures de trompes entre 1993 et 2000 (2, p. 28) (4, p. 64).

Les droits reproductifs et la justice reproductive sont pertinents pour les femmes victimes de stérilisation forcée au Pérou. Les droits reproductifs des femmes blanches n’ont pas été les mêmes que ceux des femmes opprimées par les stérilisations. Les féministes occidentales appelant à l’accès à l’avortement ou aux services de contraception ont été critiquées pour avoir ciblé le « luxe » des femmes privilégiées face aux militantes des pays en développement où les femmes victimes de discrimination raciale ont subi une stérilisation forcée. Ce contexte occidental des droits reproductifs et de la justice reproductive est très similaire à ce qui s’est passé au Pérou avec les stérilisations forcées dans les années 1990.

Violence obstétricale ou racisme obstétrical ?

Bien que l’exercice de la médecine nécessite une projection sociale envers les patientes, le consentement doit être reconnu sans induire des pratiques médicales au détriment des personnes. Cela marque la relation de pouvoir entre le personnel de la santé et leurs patientes. Dans le cas du Pérou, à travers le PRSPF, de nombreuses femmes se sont plaintes de subir de mauvaises pratiques sans leur consentement. L’attitude du personnel de la santé dans ce contexte répondait au respect de « quotas » comme objectifs à atteindre pour obtenir des améliorations salariales, mais aussi pour un contenu racial.

Les survivantes de stérilisations forcées affirment que la violation de leur vie privée et la violence générée sur leur corps leurs ont laissé de graves répercussions physiques et psychologiques à vie. Actuellement, cette reconnaissance des droits des femmes contre les violences obstétricales (y compris gynécologiques) est récente et peu visible dans la société péruvienne.

Au Pérou, la violence obstétricale est généralement différenciée en catégories, car toutes les femmes péruviennes ne souffrent pas de ce grief, mais il existe une plus grande vulnérabilité de la violence obstétricale envers les femmes autochtones, amazoniennes, afro-péruviennes, handicapées et LGTBIQ+5 (p. 5). Parmi plusieurs causes qui permettent la violence obstétricale au Pérou, elle est due à l’insuffisance des politiques, stratégies et interventions sectorielles visant à prévenir la violence, à l’exercice des droits sexuels et reproductifs des femmes, à l’inculcation aux femmes et aux adolescents qui prennent des décisions concernant leur l’autonomie corporelle, c’est-à-dire sur son propre corps5 (p. 6). La violence obstétricale est aussi l’omission ou du non-respect adéquat de la procédure d’obtention du consentement éclairé5 (p. 8).

Le problème de la violence obstétricale au Pérou n’est abordé que d’un point de vue critique envers le personnel de la santé et les structures déficientes des politiques publiques impliquées dans la vulnérabilité des patientes. L’Amérique latine, en tant que partie du Global South, diffère du North Global en ce sens que la violence obstétricale a conduit depuis ses débuts à un contour racialisé et socio-économique des violations de la reproduction, pour cette raison dans ces contextes, il n’est pas possible de conceptualiser la violence obstétricale uniquement comme une question de « genre » 3 (p. 112).

Témoignages des survivantes

Des entretiens ont été menés avec les quatre survivantes : Mme Victoria Vigo Espinoza, elle est de Huánuco, située au centre nord du Pérou. Mme Rosa del Carmen Reátegui Huaymacari. Elle est originaire d’Iquitos, située dans la région de Loreto, en Amazonie péruvienne. Mme Juana Taipe Condori. Elle est originaire de Puno, située dans les hautes terres du sud du Pérou. Mme Flor Mori. Elle est la seule à être née dans la capitale Lima.

L’important était de rechercher des personnes qui parlaient espagnol, car nous savons que beaucoup de victimes parlent quechua ou une autre langue maternelle du Pérou et ne parlent pas espagnol, ce qui limiterait la communication.

Cette recherche adopte une méthodologie qualitative pour les entretiens avec quatre survivantes ayant subi des stérilisations forcées. Elles ont donné leur consentement à l’utilisation de leurs données et photos.

J’ai travaillé avec deux types de recherche : la recherche de terrain et la recherche par questionnaire. Les interviews réalisées au Pérou en août 2022 ont été faites aux survivantes des stérilisations forcées, qui sont des actrices qui se sont organisées pour revendiquer leurs droits.

Étant donné que je suis un homme hétérosexuel qui interroge quatre femmes, je considère que « la possibilité – ou non – pour un homme hétérosexuel cisgenre de comprendre, puis de rendre compte des discours des femmes qui font l’objet de ses recherches, c’est-à-dire à “parler pour elles” malgré les positions sociales toujours largement inégales […] dans nos sociétés occidentales patriarcales »1 (p. 4).

Les survivantes évoquent implicitement des revendications comme la liberté de décider du nombre d’enfants à avoir et la justice réparatrice (économiquement et moralement). Seule Mme Vigo était celle qui avait le plus de connaissances théoriques sur ces termes, puisqu’elle a plus de vingt ans d’activisme. Cependant, les quatre ne se considèrent pas comme des victimes, mais comme des survivantes. Par conséquent, elles ne sont pas restées anonymes et ont décidé de montrer leur identité en signe de leur autonomisation.

Puis je vois un promoteur de santé s’approcher. […] Puis il m’a dit : “ […] Vous avez beaucoup d’enfants et vous vivez également dans une extrême pauvreté. Savez-vous que le gouvernement fait des ligatures des trompes ? Et vous aimeriez continuer à faire votre planning familial ?

Mme Reátegui

D’autre part, les quatre survivantes ont été traitées par divers personnel de la santé : infirmiers, promoteurs de la santé, obstétriciens, médecins et gynécologues. En effet, elles montrent le modus operandi commun du personnel de la santé à travers la coercition, les menaces, la désinformation et la négligence des soins médicaux (caractéristiques de la violence obstétricale utilisée au Pérou).

L’essentiel de cette politique (de stérilisations) se faisait dans les zones rurales où c’était un poste et non un hôpital […] Dans un poste médical, il n’y a même pas de centre chirurgical pour effectuer une stérilisation.

Mme Vigo

Par contre, il y avait différents centres de santé où elles étaient stérilisées. Par exemple, dans les zones rurales et les plus pauvres du Pérou, ils étaient soignés dans des « postas médicas » dont l’infrastructure était inférieure à celle d’un hôpital public. Le risque pour la santé était élevé, car il y avait une négligence médicale avec des effets post-stérilisation. Il y a eu un cas particulier, Mme Taipe a déclaré avoir perdu un rein lorsqu’elle a été stérilisée sans son consentement. À cause des stérilisations forcées, elles ont eu des problèmes conjugaux.

Madame, il paraît qu’à l’époque où ils vous ont ligaturé, ils ont pris le rein, dites-moi, où l’avez-vous fait et en plus vous savez, madame, que vous n’aurez plus jamais d’enfants parce qu’ils vous ont ligaturé ?

Un médecin à Mme Taipe

Les quatre survivantes soutiennent qu’elles ont été stérilisées pour des raisons raciales. Elles souffrent lorsqu’elles se souviennent des épisodes de stérilisation comme une violation de leur corps sans leur consentement. Elles déplorent également le fait que l’État leur ait retiré la liberté de choisir le nombre d’enfants qu’elles pourraient avoir. En ce sens, elles font appel, implicitement, au droit reproductif dont la politique publique du PSRPF leur a dénié.

Références

1Amrein, Thierry. (2023). Des actrices et un chercheur : Une configuration qui pose problème sur le terrain ? ethnographiques.org. https://www.ethnographiques.org/2022/Amrein

2Ballón, Alejandra., Carranza, Ñusta., Cedano, María., Silva, Rocío., Stavig, Lucía., Vidal, Ana., & Westendorp, Rocío. (2021). Perú: Las esterilizaciones forzadas, en la década del terror. Acompañando la batalla de las mujeres por la verdad, la justicia y las reparaciones. (A. Chirif, Éd.) Lima: IWGIA et Demus.

3Chadwick, Rachelle. (2021). Breaking the frame : Obstetric violence and epistemic rupture. Agenda-Empowering Women for Gender Equity, 35(3), 104‑115.

4Ruiz, Inés. (2021). Pájaros de medianoche. Las esterilizaciones forzadas en el Perú de Alberto Fujimori y la lucha de sus víctimas por ser reivindicadas. Lima: Planeta.

5UNFPA Perú & Defensoría del Pueblo. (2021). Violencia obstétrica en el Perú. https://peru.unfpa.org/es/publications/violencia-obst%C3%A9trica-en-el-per%C3%BA

Autres références

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceHugo Guillermo Valdivia Barrer, étudiant de Master en science politique
ContactHugoguillermo.valdiviabarrera@unil.ch
EnseignementCours-Séminaire Santé, sexualité et reproduction : regards anthropologiques

Par Irene Maffi et Gladys Robert
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Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Collectif Némésis Suisse : féminisme identitaire et rejet de la doxa militante

Présentes en Suisse depuis 2021, le collectif Némésis a été au cœur de nombreux conflits au sein du milieu militant vaudois. Si le reste du mouvement féministe suisse affiche sa cohésion, Némésis Suisse provoque un rejet unanime. Cet article interroge la nature du collectif Némésis pour comprendre ce rejet.

Par Xavier Declerck-Massart

Mouvement français « féministe, identitaire et anticonformiste » [Manifeste du mouvement] fondé en 2019, Némésis s’est fait connaître à travers une série d’actions coup de poing largement médiatisées telles que le « No Hijab Day » durant lequel une vingtaine de militantes vêtues de hijab envahissent l’esplanade du Trocadéro (Paris) pour y déployer une banderole : « Les Françaises dans 50 ans ? ».

Fort de cette visibilité médiatique nouvelle, le mouvement fonde courant 2021 une branche suisse. Originellement connu des seuls réseaux militants, un reportage que leur dédie le 19:30 du 22 février 2022 leur confère brusquement une couverture nationale.

Publications visibles en ligne sur le compte Instagram : https://www.instagram.com/nemesis_suisse/

Si le mouvement occupe l’espace urbain grâce à une série d’autocollants et d’affiches, c’est sur le réseau social Instagram que Némésis Suisse est le plus actif. Les publications presque quotidiennes peuvent être réunies en quatre types : extraits d’articles de presse relatant des VSS ; témoignages de victimes de VSS ; portraits de femmes suisses célèbres ; captations d’action du collectif dans l’espace public.

Tous ont pour objectif de visibiliser le phénomène des VSS – et par la même le collectif Némésis – dans l’espace médiatico-politique. Il s’agit là d’une volonté commune à la quasi-intégralité des collectifs féministes (Grève féministe, collectif Nous Toutes et colleuses féministes) qui répondent ainsi à la situation d’impuissance locutoire féminine4.

C’est cette volonté de porter la parole des femmes réduites au silence qui transparait dans un post réalisé le 10 mars 2022.

Impuissance locutoire : La philosophe du droit Rae Langton identifie quatre effets à ce phénomène : impossibilité de se faire entendre (silence locutoire), incapacité d’appliquer ses actes de langage tel que souhaité (incapacité illocutoire), le fait de ne pas être entendu et de ne produire aucun effet sur læ récépteur·rice (frustration perlocutoire), inaptitude à intervenir dans le monde social (silenciation)4.

Ventriloquie sémantique : « [Notion qui] permet de reconnaître l’agentivité de l’interlocuteur tout en montrant comment celui-ci fait aussi parler (souvent implicitement) quelque chose […] elle permet non seulement d’identifier les êtres que les interlocuteurs animent dans leurs conversations, mais aussi de montrer que, ce faisant, ces mêmes interlocuteurs se positionnent comme animés par les êtres qu’ils animent. »1 [40-41]

Nébuleuse éthotique : « ensemble des images de soi que l’orateur collectif projette dans son discours et qui sont à la base du pacte entre l’individu et l’instance collective dans laquelle il se reconnaît »2 [53].

« Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. »

Je, Tu, Nous



Un recours à la troisième personne du pluriel, « Nous », est omniprésent dans les posts de la page Instagram. Ce Nous ne se limite pas ici à une addition d’individualités, mais, comme le rappel Laurence Kaufmann3, il renvoie : « à une unité relationnelle qui est constituée par l’alliance constitutive entre un Je et un Tu » [p.344]. Cette “configuration triadique” du collectif Némésis suisse (JeTuNous) produit deux principaux effets. 

Démarche méthodologique
Cet article est issu d’une observation de 4 mois du compte Instagram du Collectif Némésis Suisse. J’ai ensuite procédé à une typologisation des posts en fonction de leur contenu et de leur régularité. J’ai finalement sélectionné les posts qui me paraissaient être les plus représentatifs. J’ai opéré la même méthodologie pour les commentaires laissés par les abonné·e·s sous les posts de la page. Des concessions ont malheureusement dû être faites par manque de temps (entretien avec les membres du collectif et d’autres militantes féministes) et de place (inclusion de la cartographie des abonnements de la page). De même, j’aurais souhaité opérer une comparaison entre la page du collectif Némésis Suisse et celle du collectif mère français.

Elle permet une co-référenciation des membres à un tiers commun qui les dépasse ainsi qu’une “ontologisation” de leurs expériences autour d’un univers sémantique, pratique et axiologique commun3. Autrement dit, cela permet à un ensemble d’individu·e·s aux caractéristiques diverses de créer un espace commun où tous·tes s’identifient.

Concernant le processus de co-référenciation, la page Instagram du collectif tient le rôle de “médiation socio-technique” [Latour, 1991] entre un Je/Tu intersubjectif et un Nous féministe identitaire collectivisé. Celui-ci est incarné dans la figure de Némésis, déesse grecque de la vengeance et symbole du collectif. Le dessin utilisé réunit d’ailleurs plusieurs caractéristiques physiques des fondatrices françaises du mouvement Némésis. La fondatrice de la branche suisse du mouvement Sarah Prina déclare à ce sujet :

Elle est trop belle, super-féminine, prenante […] Cette figure a été composée d’après plusieurs traits physiques des fondatrices françaises de Némésis, ce sont les cheveux d’Alice […], les taches de rousseur d’une autre, les lèvres d’une troisième. 

Poinsot, 2022

Ce Nous renvoie également à un univers ontologique féminin qui se voit concrétiser virtuellement sur les pages Instagram. Le Nous y prend la valeur de témoignage collectif, comme “ventriloquant”1 autant de témoignages individuels. Les militantes y parlent en tant que femmes et simultanément au nom de toutes les autres – comme le rappelle le nom du collectif féministe Nous Toutes.

« Ce discours antagonique permet […] une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. »

Féminisme identitaire vs. féminisme mainstream

Alors même que le collectif Némésis Suisse ancre sa réflexion dans le même constat que le reste du mouvement féministe, à savoir une inégalité structurelle entre homme et femme, ses membres n’en identifient pas les mêmes causes. Elles déclarent ainsi dans un post du 14 juin 2021 :


À propos de cette incompatibilité, une des porte-paroles du mouvement (la plupart des militantes étant anonymes) déclare dans un post du 21 janvier 2022 :

« À la différence des autres mouvements féministes qui sont gangrénés par l’extrême gauche, nous osons reconnaître que la majorité des harceleurs de rue sont des hommes issus de culture extraeuropéenne. […] Notre mouvement est identitaire, et non pas intersectionnel. […] Nous ne nous reconnaissons pas dans le féminisme qui domine médiatiquement et qui refuse de nommer ces agresseurs […] Nous venons compléter leur lutte et leur laissons les sujets anecdotiques tels que l’épilation et l’écriture inclusive, et la convergence des luttes, le mariage pour tous, l’écologie, etc. »

Ce discours antagonique permet alors une réappropriation du discours féministe par des femmes qui en étaient quasi systématiquement exclues pour des raisons politiques. Et, bien qu’il participe largement à l’isolement du collectif, celui-ci semble également permettre un empouvoirement de ses membres5 comme le rappelle la sociologue Éléonore Lépinard :

« Dans ces mouvements, il y a parfois des places à prendre, avec des contraintes, des limites, certes, mais ces places existent. Cela donne peut-être à ces femmes une forme de pouvoir, mais un pouvoir un peu illusoire. Dans de tels contextes, ces places s’offrent à elles sous condition. Ce qui apparaît en revanche comme plutôt inédit, c’est cette revendication de l’étiquette féministe. Évidemment, cette affiliation passe pour un non-sens du point de vue des autres féministes. » 

Ce positionnement antagonique représente l’attrait principal de la page pour ses followers qui écrivent dans les commentaires d’un post daté du 16 juin 2022 : « Plus cohérente que les pseudos-féministes… je vous encourage à continuer comme ça [émoji pouce en l’air] », « Persévérez! Vous êtes largement plus cohérente que les autres et leurs fantasmes [émoji biceps] ».

Une triple réception

Il est alors intéressant d’interroger qui sont les destinataires du discours des Némésis. On peut identifier trois niveaux de réception distincts :

  • Les posts de la page Instagram visent à séduire des femmes non convaincues par le mouvement féministe et n’ayant encore rejoint aucun mouvement et/ou collectif féministe. Il s’agit des paradestinataires.
  • Ils permettent de confirmer les présupposés de militant·e·s d’extrême droite déjà opposé·e·s au mouvement féministe. Ce sont les prodestinataires.
  • Ils s’alimentent du rejet des membres du mouvement féministe, les commentaires négatifs attribuant – paradoxalement – une meilleure visibilité aux posts. Ici les anti-destinataires.

Cette triple réception est au cœur de la logique médiatique du collectif consistant à choquer via la formulation de discours sulfureux s’inscrivant dans un imaginaire xénophobe.

Un opportunisme politique

Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes. C’est cet opportunisme que souligne la sociologue Éléonore Lépinard :

« Ce nouveau féminisme néolibéral, voire xénophobe, existe car il n’y a plus d’opprobre sur le terme. Il est devenu disponible et porteur, et il permet de faire des gains sur le plan politique. C’est de l’opportunisme, car ces soi-disant féministes n’ont pas de projet de justice sociale. » [Poinsot, 2022]

«Loin de chercher à participer au mouvement, le collectif [Némésis Suisse] semble avoir pour but de tirer profit de la nouvelle visibilité contemporaine des mouvements féministes.»

Cet opportunisme politique a été identifié par les autres composantes du mouvement qui ont très tôt rejeté le collectif Némésis Suisse. Ses membres ont ainsi été expulsés de la marche nocturne organisée par le mouvement de la Grève féministe lausannoise le 25 novembre 2021, aucun·e membre du mouvement féministe n’a voulu répondre publiquement au reportage de la RTS du 22 février 2022, et elles ont été escortées par la police hors du cortège de la Grève féministe le 14 
juin 2022.

Marginalité militante et “nébuleuse éthotique” féministe

Alors que les membres du collectif Némésis Suisse n’ont de cesse d’affirmer leur rejet de l’ontologie féministe traditionnelle, le fait qu’elles se réapproprient les thématiques dudit mouvement semble trahir une volonté d’inclusion à la “nébuleuse éthotique” féministe2. L’opposition unanime des membres du mouvement féministe à leur idéologie rend cette affiliation impossible, le caractère trop subversif des Némésis condamnant alors ses membres à l’ostracisation.            

Si le collectif n’a pas pour but de s’inclure dans le mouvement féministe, peut-être celui-ci doit plutôt permettre à l’extrême droite suisse de se réapproprier la thématique du féminisme. Alors les militantes de Némésis devraient-elles être étudiées non pas comme des actrices associatives, mais comme des militantes politiques d’ultra-droite ?

Références

1Cooren, François, Bruno Préfacier Latour, et Mathieu Chaput. 2013. Manières de faire parler : interaction et ventriloquie. Lormont, France : Le bord de l’eau.

2Giaufret, Anna. 2015. « L’ethos collectif des guerrilla gardeners à Montréal : entre conflictualité et inclusion ». Argumentation et Analyse du Discours (14). https://journals.openedition.org/aad/1978 (22 février 2023).

3Kaufmann, Laurence. 2020. « Faire “collectif” : de la constitution à la maintenance ». In Qu’est-ce qu’un collectif ? : Du commun à la politique, Raisons pratiques, éd. Danny Trom. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 331‑72. https://books.openedition.org/editionsehess/11580(27 janvier 2023).

4Langton, Rae. 1990. « Whose Right ? Ronald Dworkin, Women, and Pornographers ». Philosophy & Public Affairs 19(4): 311‑59.

5Mbembe, Joseph-Achille. 2016. Politiques de l’inimitié. Paris, France : La Découverte.

6Poinsot, Nicolas. 2022. Rencontre avec le Collectif Némésis. Femina.

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceXavier Declerck-Massart, étudiant·e en sciences sociales
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EnseignementSéminaire Médias et dynamiques collectives

Par Laurence Kaufmann, Olivier Glassey et Stéphane Hubert

© Visuel d’illustration de l’article : Laxmandeep

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« People » : gommer sa transidentité pour se faire accepter

Par Kevin Duc

Sexe, déviance et chirurgie « excessive » d’un côté ; défense des minorités, confiance en soi et succès professionnel de l’autre : les personnes transgenres sont représentées de manière diversifiée au sein du quotidien 20minutes. Par ce traitement différencié, le journal encourage une forme de commérage à l’égard des personnes qui ne correspondent pas aux stéréotypes de genre. Dans une société qui valorise le fait de ressembler à un homme ou une femme, masquer sa transidentité devient alors le seul moyen d’éviter des formes de violences. 

D’après un article du quotidien 20minutes, « désespérée de ne pas réussir à perdre sa virginité », Jessica Alvez, femme transgenre connue auparavant sous le nom de « Ken humain », cherche l’homme de sa vie. Bien qu’elle se dise « ravie » de sa vaginoplastie, Jessica ne semble pas apprécier son statut de célibataire et fait tout pour trouver l’amour. Son plus grand obstacle ? Son profil Tinder est souvent dénoncé par les utilisateur·trice·s qui pensent qu’il s’agit d’un fake. Déterminée, elle ne se laisse pas abattre et décide d’ouvrir un compte OnlyFans afin de discuter avec des personnes qui payent pour la voir et la contacter. Mais avant de se sentir prête pour le « prince charmant », elle passe une nouvelle fois « sur le billard » pour se faire retirer 75% de l’estomac afin de perdre « ses kilos en trop ». Jessica a déjà subi de nombreuses interventions chirurgicales mais celle-ci s’avère particulièrement « flippante », selon le journal 20minutes

Le traitement médiatique du 20minutes est différent si la personne transgenre cispasse ou pas.

Ce dernier choisit un traitement médiatique particulier pour représenter cette femme transgenre en mettant en avant des thématiques précises telles que l’intimité, la sexualité et la corporalité. Mais ce n’est pas nécessairement toujours le cas, comme le démontre la représentation d’une jeune actrice transgenre de 26 ans qui jouit d’une notoriété dans le monde du cinéma et qui s’affiche comme une figure de proue de la communauté transgenre.

Première femme transgenre à apparaître en couverture du magazine féminin « Elle » aux États-Unis, Indya Moore rapporte se sentir suffisamment épanouie pour « affronter les regards sans détourner les yeux ». Avec son rôle dans la série à succès « Pose », elle espère avoir transmis un message d’espoir à ses fans et aux jeunes personnes transgenres. L’actrice parle de changer les mentalités et de réussir à s’accepter tel·le que l’on est. Si elle s’assume désormais à 100%, ce serait surtout grâce à la série « Pose » et à son équipe de tournage. Elle précise : « Avoir Janet Mock, une femme noire et trans, comme productrice était une chance ». 

Commérer pour s’assurer d’être normal·e

Si l’on s’attarde sur la représentation des personnes transgenre au sein de la rubrique people du quotidien 20minutes, on s’aperçoit que leurs traitements médiatiques diffèrent. Pourquoi et comment ce traitement varie ? Il est important de s’intéresser à l’une des fonctions sociales des rubriques people : le commérage. Comme dans un petit village où tout le monde se connait, les personnalités publiques présentes au fil des pages people génèrent une forme de commérage qui permet aux lecteurs et aux lectrices de se positionner par rapport aux autres. Selon la sociologue Léonore Le Caisne, le commérage permet « de s’assurer de sa propre normalité par opposition à celui sur lequel on commère » (2016 : 117). Mais commérer à propos d’autrui « autorise aussi des alliances et donc des distinctions », précise-t-elle. On en vient alors à se poser ce genre de questions : « Est-ce que je suis comme lui·elle ? Pourquoi agit-il·elle comme ça ? »


Le journal contribue à créer un accord commun au sujet des mœurs sociales à respecter. Il agit comme un reproducteur de normes sociales et notamment de normes de genre. Certaines de ces normes sont dénoncées par la communauté queer, à l’instar du cis-passing. Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse ». Selon la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) en France, cispasser est une nécessité dans une société transphobe car cela permet de ne pas subir davantage l’exclusion et la haine liées à la transidentité. Cette nécessité de masquer un changement de genre montre à quel point notre société valorise le fait de correspondre à un genre bien défini : homme ou femme, et c’est tout. La DILCRAH dénonce alors la valorisation du cispassing dans notre société, qui exclut les personnes transgenres dont la manière de se comporter et l’apparence physique ne correspondent pas au genre perçu. De plus, chaque personne transgenre n’a pas la possibilité de cispasser et n’a potentiellement pas envie de se conformer à certains stéréotypes de genre. Ces personnes courent le risque d’être victimes de formes de marginalisation et de violence.

Cis-passing 
Ce concept émerge dans les milieux transgenres pour désigner « le fait qu’une personne trans “passe“ comme une personne cis. On dira alors qu’elle cispasse. »

« OnlyFans est la plateforme sociale qui révolutionne les connexions entre créateurs et fans. Le site s’adresse aux artistes et aux créateurs de contenu en tous genres et leur permet de monétiser leur contenu tout en développant des relations authentiques avec leur fanbase. »

Cispasse ou trépasse

Le traitement médiatique du 20minutes semble donc différer en fonction de si la personne transgenre cispasse ou non. Le journal est-il alors un reflet de notre société ? Probablement. En tout cas, il participe à reproduire un cispassing en valorisant le fait de masquer sa transidentité. Tout d’abord, les corps ne sont pas montrés de la même manière. En dévoilant le corps en maillot de bain de Jessica Alvez et en insistant sur ses multiples interventions chirurgicales, le journal met l’accent sur son aspect plastique, et certainement pas naturel, voire « anormal ». Indya Moore, quant à elle, est représentée vêtue d’une robe couleur terre cuite, ses cheveux bouclés face au vent. Il est très difficile, sans lire l’article, de savoir qu’il s’agit d’une femme transgenre. En choisissant cette image, le quotidien met en avant la réussite de cette transformation. Écrits en gras « Enfin épanouie », le titre de l’article d’Indya et « En quête du mec idéal », celui de Jessica donnent, par association, un sens particulier aux images. D’un côté l’image d’une femme forte « qui s’assume » et de l’autre, celle d’une transgenre qui ne trouve pas l’amour à cause de son physique « altéré et peu enviable ». Amour, sexualité, opérations chirurgicales, sont autant de thématiques choisies pour parler de Jessica Alvez, qui semblent participer à la réduire à un corps sans esprit, suggérant que l’écart à la norme rend malheureux·se et qu’elle est seule responsable de ce qui lui arrive. A l’inverse, l’entretien avec Indya Moore mentionne régulièrement la thématique de la défense des minorités. Le journal explique qu’elle utilise son influence, durement gagnée via sa carrière professionnelle, pour donner de l’espoir à ses fans et de la visibilité à la cause queer

Si le fait de « refaire communauté » est présenté comme une nécessité pour les deux femmes, l’ouverture du compte OnlyFans de Jessica est davantage présenté comme résultant d’une exclusion sociale. En effet, son altérité ne semble plus tolérée dans le milieu genré de la séduction tant elle s’écarte d’un stéréotype de genre. A l’inverse, Indya Moore ne parle pas seulement de refaire communauté mais de changer les mentalités en s’assumant. En effet, se battre pour vivre « dignement » avec sa transidentité est le combat de l’actrice. 

Bien que le chemin vers le respect et la reconnaissance des minorités soit encore long dans une société qui marginalise les personnes transgenres, il semble alors qu’il ne sera pavé que par celles et ceux qui bénéficient d’un fort cispassing et qui peuvent utiliser les privilèges de sa valorisation.

Références

Le Caisne, Léonore. (2016). Quand l’inceste va sans dire. Sociétés & Représentations, 42, 111-126. https://doi.org/10.3917/sr.042.0111

Autres références

https://www.planning-familial.org/sites/default/files/2020-10/Lexique%20trans.pdf

https://www.dilcrah.fr/wp-content/uploads/2020/08/Guide-Transat-sur-les-transidentites.pdf

« En quête du mec idéal », 20 minutes, 28.07.2021, p. 12.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-07-28/13

Arnaud, Henry, « Enfin épanouie », 20 minutes, 06.05.2021, p. 13. 

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-05-06/12

« Nouvelle opération flippante », 20 minutes, 03.06.2021, p. 10.

https://epaper.20minutes.ch/read/648/648/2021-06-03/11

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Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AuteurKevin Duc
Contactkevin.duc@unil.ch
Enseignement Séminaire Communication et espace public

Philippe Gonzalez, Joan Stavo-Debauge, Célia de Pietro
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Télévision, YouTube, Twitch :  une histoire de meilleurs ennemis

“Un génie ! On en a vu des branleurs dans l’émission, mais celui-là il est magnifique ! Respect hein !”, c’est ainsi que Laurent Baffi s’exprime sur le plateau de Salut Les Terriens au sujet de Squeezie. Dans l’émission du 11 novembre 2017, le Youtuber était l’invité de Thierry Ardisson pour promouvoir la sortie de son livre “Tourne la page”. La rencontre est rythmée par les humiliations d’Ardisson et ses acolytes, et cette agressivité envers le Youtuber marque encore aujourd’hui les esprits. 

Robert Park, sociologue américain, est l’un des fondateurs de l’école sociologique de Chicago. En 1944, il se penche sur la communication et définit le concept de compétition. Il définit la compétition comme une lutte pour l’existence qui permet une division du travail – cette dernière étant nécessaire à l’organisation de toutes formes de société. La compétition peut prendre plusieurs formes, notamment la symbiose ou le conflit. Lorsque les individus en compétition coopèrent pour parvenir à une situation stable, Park appelle cela une symbiose. A l’inverse, si la compétition s’intensifie, les individus entrent en conflit et le compétiteur devient un ennemi. 

“Vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ?”

Squeezie et Ardisson sont en compétition puisqu’ils pratiquent comme activité économique le divertissement audiovisuel. Toutefois, Squeezie participe à l’émission d’Ardisson pour promouvoir son livre et ce dernier accueille un invité, non seulement pour créer du contenu à son émission, mais aussi pour attirer une nouvelle audience. Théoriquement, les deux protagonistes retirent un bénéfice de cette invitation qui aurait pu suivre le modèle symbiotique de Park. Cependant, l’interview s’est transformée en conflit. 

Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique

La nature conflictuelle de l’interaction est le résultat des prises de paroles d’Ardisson. Le but de ce dernier, lors de cette interaction, est de montrer à l’audience la supériorité de la télévision. Il essaie, dans un premier temps, de piéger Squeezie en le poussant à dire que la télévision est dépassée, afin de lui faire porter le chapeau de la défaillance de l’interaction. Cette première tentative ne prend pas, puisque le Youtuber propose toujours le modèle symbiotique : à savoir une complémentarité entre la télévision et les créateurs de contenus digitaux. 

Ardisson s’attaque ensuite à l’audience de Squeezie en la présentant comme des idiots qui ne savent pas lire un livre, puis au métier de Youtuber en le réduisant à un métier simple de “branleurs” qui gagnent énormément d’argent. Tous les ingrédients sont présents pour qu’une audience qui ne serait pas familière avec les métiers du Web, y voie une aberration. 

Squeezie tente de proposer une coopération, notamment en montrant les ressemblances des contenus Web et télévisés. Il fait par exemple référence aux personnes qui créent du contenu digital en lien avec la mode en les comparant à Cristina Córdula, animatrice d’émissions télévisées sur la mode, présente sur le plateau. 

Toutefois, à deux reprises, il se rapproche du conflit en distançant les pratiques du Web de celles de la télévision pour répondre à une attaque d’Ardisson et inverser le stigmate. Il le fait une première fois lorsqu’ Ardisson lui demande “Est-ce que vous avez essayé de vous filmer en faisant d’autres trucs ? Lire, dormir, baiser ? Ça marche ?”. Ce à quoi Squeezie répond que ce sont-là des pratiques de télé-réalité et que sur le Web, les personnes ne se rabaissent pas à cela. La deuxième intervention de ce type a lieu à la fin de l’interview. Ardisson conclut sa tentative de démonstration de supériorité : “Alors, voilà. La télé c’est nul et c’est ringard, mais on n’a rien trouvé de mieux pour donner aux gens envie d’acheter un livre, vous êtes d’accord avec ça”. Squeezie rétorque qu’une vidéo sur Youtube fonctionne bien mieux. 

“S’il faut présenter “Question pour un Champion” depuis ma cuisine, je le ferai !” 

Le 30 mars 2020, deux semaines après le début du premier confinement, Samuel Etienne, journaliste et animateur de télévision, tweetait qu’il était prêt à animer l’émission “Question pour un Champion” depuis sa cuisine. Ce tweet n’est pas passé inaperçu pour le streamer Etoiles, présentateur de l’émission “La nuit de la culture” sur Twitch, qui l’a interpellé : “Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ?”. Les 12’000 likes du retweet ont piqué l’attention du journaliste et un dialogue s’est ouvert entre les deux univers. Dans les mois qui ont suivi, Etoiles a introduit Samuel Etienne au fonctionnement de Twitch, jusqu’au lancement de sa chaîne personnelle en décembre 2020. 

Echange de tweets entre Etoiles et Samuel Etienne

Les spécificités de la plateforme séduisent le journaliste. La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision. Les spectateurs sont aussi conquis par son contenu journalistique unique et ils apprécient sa personnalité et sa capacité à s’adapter aux codes de la plateforme. Cette activité sur les nouveaux médias n’est pas non plus passée inaperçue du côté de la télévision. Laurent Guimier, directeur de l’information de France Télévisions, se tourne vers Samuel Etienne pour gagner ce nouveau public qui ne regarde pas les médias traditionnels. En 2021, France Télévisions lance sa propre chaîne Twitch. 

La liberté du format lui permet de proposer des revues de presse d’une durée variant entre une heure trente et trois heures. Mais Twitch lui offre aussi une interactivité avec les spectateurs impossible à la télévision.

Samuel Etienne et Etoiles sont les parfaits exemples d’une situation de compétition qui a pris la forme d’une symbiose. Samuel Etienne, avec l’aide d’Etoiles, est aujourd’hui ambassadeur de la presse sur Twitch, mais aussi l’ambassadeur de Twitch pour la presse. Ils ont réussi l’exploit de permettre à la télévision et aux nouveaux médias tels que Twitch de renouer contact et il semblerait que les situations conflictuelles appartiennent au passé. 

Références  

Park, R. E. (1938). Reflections on Communication and Culture. American Journal of 

Sociology44(2), 187–205. https://www.jstor.org/stable/2768727

Les Terriens. (2017, 13 novembre). T’es qui toi ? Squeezie, le youtubeur aux 4 milliards de 

vues – Salut les Terriens. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=Qmp WE_SODZA

Popcorn. (2021, 21 janvier). «J’ai découvert un monde incroyable» (L’interview de Samuel 

Étienne). YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=fbWaUEmT8dc

France Inter. (2021, 8 janvier). Samuel Etienne, ambassadeur de la presse sur Twitch – 

L’Instant M. YouTube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=enjDse63m_I&t=

614s 

Etoiles[@AREtoiles]. (2020, 20 mars). Salut Samuel est-ce que vous connaissez Twitch ? 

[Retweet]. Twitter. URL : https://twitter.com/AREtoiles/status/1244396405172703232

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceDelphine Mamie, étudiante en sciences sociales
Contactdelphine.mamie@unil.ch
EnseignementSéminaire Communication et espace public (SP22)

Philippe Gonzalez ; Joan Stavo-Debauge & Célia De Pietro