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Goûts et dégouts liés aux styles de vie d’un jeune habitant du quartier sous-gare de Lausanne

1. Présentation de l’enquêté

Il y a trois mois, j’ai réalisé un entretien avec Mathieu, 28 ans, habitant dans le quartier sous-gare à Lausanne. Nous nous sommes rencontrés via zoom, il était sur son canapé, un poster d’art moderne accroché derrière lui. Mathieu est le compagnon de la sœur de ma meilleure amie, et je l’ai contacté dans le cadre d’une enquête de terrain exploratoire sur la gentrification.

Mathieu a une coupe au bol avec une raie au milieu, une moustache et un style « branché » mais « décontracté » : il y a une recherche de style dans le choix des vêtements mais sans pour autant faire trop habillé. Il est de nationalité suisse et d’origine allemande et autrichienne, il est également diplômé d’un master en psychologie sociale à l’université de Lausanne et travaille actuellement en tant que chercheur en sciences sociales pour une université. Il avait monté une entreprise avec des amis après ses études, mais il manquait de stabilité sur plusieurs points et ne se sentait pas à l’aise dans le poste qui lui était attribué, vu son manque d’expérience dans le milieu professionnel. Mathieu vit dans le quartier sous-gare de Lausanne avec sa compagne depuis quelques mois, il a toujours habité en Suisse. Son père est directeur d’une assurance juridique et avocat et sa mère s’occupait des enfants quand il était petit mais est maintenant employée de commerce pour un arboretum. Cette enfance privilégiée lui a donné l’occasion de beaucoup voyager.

2. Démarche méthodologique

J’ai rencontré Mathieu dans le cadre du séminaire de sociologie générale. Mon enquête s’est basée sur le texte de Sylvie Tissot : « ”Anything but Soul Food”. Goûts et dégoûts alimentaires chez les habitants d’un quartier gentrifié »1. Le terme « gentrification » désigne, sur un territoire donné, le processus de mise à l’écart voire de remplacement d’une population faiblement dotée en capital économique et culturel au profit d’une autre plus privilégiée. J’ai tout de suite pensé à Mathieu pour cette enquête, en effet lorsque les textes ont été présentés en début d’année je me suis dit que j’avais l’enquêté parfait pour ce sujet, je l’imaginais déjà avec son gilet en laine, son pantalon de seconde main et ses mocassins, prêt à me répondre avec son grand sourire. Dans les modes de vie de sa copine je reconnaissais les caractéristiques de la gentrification, que ce soit lié à la nourriture ou à tous les registres du style de vie.  Mathieu est un diplômé aux goûts exotiques et branchés et ayant l’air de pouvoir se le permettre. En outre, il a récemment déménagé dans le quartier sous-gare, reconnu à Lausanne comme le quartier « branché » après avoir été un quartier populaire, ce qui complète le profil type du gentrifieur. Le contact avec Mathieu a été facilité par ma condition sociale se rapprochant de la sienne. Étant un jeune intellectuel qui vient de s’installer dans le quartier, le prix du logement est encore suffisamment accessible mais ce sont des personnes plus âgées et avec de plus grands moyens financiers qui risquent de le remplacer par la suite avec les loyers qui vont certainement augmenter avec le temps. Ceci explique ses goûts qui se rapprochent d’un environnement privilégié, mais qui incluent aussi des pratiques éloignées du modèle « bourgeois », comme participer à des manifestations politiques ou aller dans des brocantes par exemple, ce qui lui permet d’avoir un certain confort mais de continuer à paraître « cool ».

Dans son étude, Sylvie Tissot parle du quartier gentrifié de South End à Boston où la population nouvellement installée rejette la Soul Food, nourriture typique de la culture afro-américaine mais très peu diététique. Les habitus « branchés » de cette nouvelle population favorisée penchent vers l’« exotisme culinaire » comme l’a expliqué Pierre Bourdieu dans La distinction2. Les choix quant à l’alimentation sont au centre de mon enquête mais celle-ci dépeint en réalité plusieurs éléments propres au « style de vie » dans ce quartier. Les commerces et les activités préférées par cette population forment un ensemble de pratiques sociales typiques des habitants de quartiers gentrifiés. J’ai tenté de comparer ces habitudes à celles de mon enquêté et de son entourage, certaines choses allaient certainement coïncider ou non et j’ai donc trouvé cela pertinent. J’ai interrogé Mathieu sur son quartier, ses habitudes alimentaires et celles de ses amis, ainsi que sur ses expérience passées et futures afin de cerner son style de vie. Au cours de la conversation, il a beaucoup mentionné les voyages, auxquels il donne une grande importance mais à propos desquels il est réticent maintenant, en grande partie dû à sa conscience écologique. Je me suis rendue compte que ces voyages sont partie intégrante de la manière dont il se conçoit : comme un jeune homme progressiste et ouvert sur le monde sans le détruire.

Les choix quant à l’alimentation sont au centre de mon enquête mais celle-ci dépeint en réalité plusieurs éléments propres au « style de vie » dans ce quartier.

3. Éléments du contexte de vie

3.1 Le quartier

Mathieu a grandi à Aubonne dans une famille de classe moyenne supérieure. Dès ses 23 ans et ce pendant 4 ans, il a habité dans une colocation située à l’avenue d’Echallens à Lausanne, étant encore en train d’étudier, c’est ses parents qui payaient le loyer. Il décrit ce quartier de Lausanne où il habitait auparavant comme « bobo pop » : à la fois alternatif et branché mais avec un niveau de vie « populaire », dit-il.

Il vit maintenant depuis 6 mois dans un appartement sous-gare avec sa compagne. Il explique qu’ils ont pu avoir accès facilement à ce logement car ils connaissaient les anciens locataires qui les ont prévenus quand ils quittaient l’appartement. Nous pouvons donc en déduire qu’ils fréquentaient des gens de ce niveau de vie avant même d’y habiter, donc leur style de vie grâce à leur position sociale ressemblait déjà à ceux de ce quartier. Mathieu décrit l’appartement comme très « fonctionnel » avec un balcon, une cuisine et une machine à laver. Selon lui, même si ce n’est pas l’endroit le plus riche du quartier, la différence est nette par rapport à son ancien logement qui n’avait pas le même confort. L’enquêté m’a décrit l’ambiance comme très calme, ce qui est agréable quand on est chez soi, mais parfois presque trop calme et manque à ses yeux de charme, notamment d’un côté « communautaire ». Le quartier leur semble trop impersonnel, donc ils ne sortent plus autant. À l’avenue d’Echallens, il avait l’habitude quand il sortait de chez lui, d’aller dans la rue et d’y voir du monde et de l’ambiance. Ceci est également dû au coût de la vie qui est plus élevé sous-gare car la clientèle a des moyens financiers supérieurs. Pas de fast food ici, mais par exemple un restaurant indien où mangent principalement des familles : « Y’a un resto indien qui est très bon mais tu payes vite 30 balles ton plat, à l’avenue d’Echallens y’avait le petit spot à ramen, un spot avec des pizzas pas cher et tout ». Cependant, il est pertinent de remarquer que Mathieu avait déjà été socialisé à aimer des plats comme les ramen, nourriture qui provient de l’étranger et coûte quand même plus de 10 francs, une somme dont pas tout le monde peut se permettre.

Sa vision du quartier par rapport à l’ancien, en plus de son enfance, nous montrent bien sa position sociale favorisée qui a formé ses goûts et sa culture, intégrés dans son style de vie.

3.2 La cuisine

J’ai beaucoup discuté avec Mathieu de ses habitudes alimentaires.

Son restaurant préféré pour aller manger avec des amis est un libanais, ou un autre qui fait des bowls orientaux. Pour lui c’est le juste milieu entre quelque chose de bon et de sain, « histoire de se faire plaisir en toute bonne conscience ». Il admet avoir adoré les fast food durant son enfance mais ses préférences ont changé. On peut donc en déduire que ses goût actuels alimentent le cercle vertueux des habitants des quartiers gentrifiés. En effet, sa demande au niveau culinaire pousse l’offre à se développer dans ce sens pour satisfaire les consommateurs.

À la maison, il m’a expliqué qu’il adorait cuisiner mais pour lui ça n’était pas vraiment une corvée, au contraire, il voit cela comme un bon moment qui le coupe de sa journée de travail : « C’est la cuisine qui me fait sentir que y’a rien qui m’oppresse, c’est assez thérapeutique au final ». Mathieu et sa compagne essaient de faire à manger plutôt que de commander mais il explique que cela dépend du temps qu’ils peuvent prendre. On comprend qu’il a le confort de pouvoir commander quand il le souhaite, manger au restaurant ou encore compter sur sa compagne, ce qui n’est pas le cas d’un grand nombre de femmes pour qui l’accomplissement de ces tâches domestiques est une obligation quotidienne. Pour ce qui est des repas, puisque, comme il me l’a dit lors de l’entretien : « on se lâche sur de la malbouffe parfois en soirées, par exemple je vais me prendre un bon burger », à la maison ils mangent sainement pour maintenir une certaine stabilité. Ils ne mangent pas de gluten car sinon ils risquent de se sentir ballonné, les plats sont à base de quinoa, boulgour ou riz avec des légumes ou des protéines végétales car ils ne mangent pas de viande, par conscience écologique. Finalement, l’équilibre dans leur assiette leur permet ainsi de le maintenir dans leur vie. Ce style de vie est bien typique des habitants des quartiers gentrifiés comme Sylvie Tissot l’explique dans son texte. En effet, l’auteure montre que les habitants des quartiers gentrifiés cherchent à se démarquer des classes populaires notamment grâce à leur alimentation. Ils privilégient des aliments plus fins contre des plats gras jugés malsains et vulgaires, ils choisissent ce qu’ils adoptent mais aussi ce qu’ils repoussent. Ces jugements de goût vont donc passablement changer le paysage commercial du quartier en le renouvelant afin de correspondre à des normes culinaires bien précises, allant du type de nourriture, au choix des matériaux et du décor selon les établissements. La ville, ou du moins le quartier apparaît alors comme un endroit « ouvert sur le monde » à même d’accueillir des populations diversifiées dans leurs origines, mais surtout des populations ayant des moyens financiers non négligeables. Ce processus se déroule au détriment des commerces et plus largement des habitants antérieurement présents dans ces quartiers, pour qui le coût de la vie devient trop élevé. L’exemple de Tissot se base sur la « soul food » qui est une nourriture grasse de tradition afro-américaine et qui est rejetée par les gentrifieurs car opposée aux modes « healthy ». J’ai retrouvé chez mon enquêté les mêmes éléments qui expliquent donc les logiques des pratiques d’ouverture et de fermeture à certains goûts et produits dans les quartiers gentrifiés, comme le dit Tissot : « les cultures légitimes se transforment, en puisant parfois dans les pratiques illégitimes. (…) donnent finalement à voir ce que la « diversité » fait à la distinction sociale. ». 

Mathieu et sa compagne cuisinent parfois tous les deux, pour « partager ce moment », m’a-t-il expliqué. Il m’a également dit que beaucoup de ses recettes étaient inspirées du réseau social Instagram. On peut supposer que c’est une façon pour lui d’avoir une bonne image de sa propre vie en s’inspirant de celles des influenceurs auxquels il s’identifie.  Ainsi, la conception que nous avons de l’alimentation va bien plus loin que le simple fait de se nourrir, elle est largement symbolique et contribue à construire notre identité sociale.  Pour Mathieu, c’est un des éléments fondateurs de son style de vie sain, écologique et « ouvert sur le monde ».

Il est clair que la plupart des personnes qu’il côtoie ont une alimentation, de même qu’une position socio-économique, similaire à la sienne. Lorsque je lui ai demandé comment ses goûts avaient évolué à travers le temps, il m’a dit que quand il était enfant il détestait beaucoup d’aliments, son adolescence quant à elle était centrée sur la viande et le pain, mais maintenant il est attiré par des choses différentes : « Maintenant j’ai pris beaucoup de plaisir dans des trucs qu’avant je trouvais pas ouf, là un bon Dahl ça me fait trop plaisir de le préparer », « ça m’aurait semblé chiant mais maintenant je trouve ça cool ». Il dit qu’il a parfois l’impression d’être un « daron » (un père de famille, un « vieux ») mais que c’est assez « cool » au final.

De plus, Mathieu m’a dit appartenir à un groupe de course à pied avec lequel il sort tous les dimanches, ce qui me semble participer dans la recherche d’un mode de vie sain et certainement d’une apparence « fit ».

Ces éléments nous indiquent que la position sociale des habitants de quartiers gentrifiés leur permet d’avoir des pratiques aimantaires saines, avec de bons produits, étant souvent exotiques. Plus largement, les fréquentations et la socialisation, forment les goûts en matière de cuisine, de sport ou encore de façon de parler ou de s’habiller. De manière générale, l’entretien que j’ai eu avec Mathieu a beaucoup recoupé le texte de Sylvie Tissot : les habitants des quartiers gentrifiés cherchent à manger des choses perçues comme « saines » et « simples » et sont attirés par une alimentation plus exotique que traditionnelle. Le goût affirmé par Mathieu pour ces produits mais aussi pour la pratique de la cuisine comme activité de choix, reposante et agréable, le distingue des classes populaires dans lesquelles la cuisine est plus souvent perçue comme une corvée quotidienne.

3.3 Les voyages

Mathieu et moi avons aussi parlé de ses voyages afin d’approfondir la question des styles de vie au sens large, et ses réponses ont été passionnantes. Il dit apprécier voyager, mais explique qu’il l’a surtout fait par le passé. Il avait plus de vacances, moins de responsabilités vis-à-vis de son employeur, il partait avec ses parents, ou ensuite grâce à l’argent qu’il gagnait avec des petits jobs étudiants. Il a également fait un voyage « Erasmus » aux États-Unis et en a profité pour voyager au Mexique. Ces éléments permettent de situer la classe favorisée à laquelle Mathieu appartenait depuis le début de sa vie. Cependant, il a réduit la cadence depuis environ trois ans. En effet, sa volonté d’investir financièrement, les responsabilités nouvelles qu’il a acquises ou encore les nombre de semaines de vacances qui ne sont plus les mêmes. De plus, sa conscience écologique l’a assez vite rattrapé « J’ai tellement pris l’avion que quand je suis rentré de mon Erasmus, j’ai eu une prise de conscience, ça me paraissait démesuré et je me suis dit que j’avais un peu abusé ». Depuis trois ans donc, il voyage uniquement en Europe et en train, ce qu’il estime être une bonne alternative écologique. Mathieu dit que s’il reprenait l’avion ce serait pour un long voyage et il faudrait que cela en vaille la peine, cependant trouver la possibilité de le faire n’est plus aussi simple. Il semble que dans le discours de Mathieu, lorsqu’il parle de la cuisine autant que des voyages, sa conscience écologique est souvent en contradiction avec (et parfois subordonnée à) son plaisir.

Il semble que dans le discours de Mathieu, lorsqu’il parle de la cuisine autant que des voyages, sa conscience écologique est souvent en contradiction avec (et parfois subordonnée à) son plaisir

A propos de son « Erasmus », Mathieu dit avoir apprécié ce voyage car il s’y est senti intégré comme un local et non comme un simple touriste. Le discours qu’il tient semble bien découler de sa volonté de se distinguer des classes populaires, qui incarnent les « touristes » (« de masse ») donc les « mauvaises pratiques » de mobilité et de loisir. Au contraire, Mathieu développe ce qu’il conçoit comme de « bonnes pratiques ». On peut retenir de cette enquête que la cuisine n’est qu’un élément parmi l’ensemble des goûts et des pratiques distinctives des fractions intellectuelles des classes moyennes supérieures, notamment en situation de gentrification. Mathieu m’a fait part de son côté sportif comme de sa conscience écologique en passant par les manifestations auxquelles il participe régulièrement. Ce sont ces préférences et bien d’autres qui le permet de se distinguer par ses goûts mais aussi ses dégoûts.

4. Conclusions générales

Revenons pour terminer sur le terme de bobo que Mathieu a utilisé plus d’une fois durant l’interview. Le terme bobo signifie initialement « bourgeois-bohème », mais cette notion aux contours flous est plus intéressante à appréhender sous l’angle des usages sociaux qui en sont faits. En utilisant le terme « bobo pop », Mathieu inclue dans une même appellation les termes « bourgeois » et « populaire », qui apparaissent a priori opposés. On peut faire l’hypothèse qu’il entend ainsi justifier son style de vie plutôt bourgeois par le fait qu’il aime certaines choses plus banales. Les membres des classes moyennes-supérieures, en particulier dans les fractions intellectuelles, sont souvent attirés par le mode de vie des bourgeois-bohème « branchés » qu’ils envient. Finalement, on ne peut pas vraiment dire qui « l’est » ou « ne l’est pas », et ce n’est pas une question pertinente sociologiquement, car c’est plus une catégorie relationnelle qui sert de repoussoir : le « bobo » c’est toujours l’autre. Ce qui a été pertinent pour moi dans cette enquête, est que lorsqu’on questionne quelqu’un au cours d’un entretien, on se questionne toujours un peu soi-même aussi. Alors finalement, si ma condition sociale se rapproche de la sienne, à quel point mon mode de vie risque-t-il de se rapprocher progressivement du sien ? Je n’ai qu’une emprise limitée sur ces éléments mais c’est un réel pouvoir que d’en prendre conscience.

Références

1Sylvie Tissot, « 9. “Anything but Soul Food“. Goûts et dégoûts alimentaires chez les habitants d’un quartier gentrifié », in Philippe Coulangeon et al., Trente ans après La Distinction de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, 2013, p. 141-152.

2Pierre Bourdieu, La distonction, Paris, Minuit, 1979

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·icePar Camille Bardet, étudiante
Contactcamille.bardet.1@unil.ch
EnseignementSéminaire de sociologie générale

Par Marc Perrenoud et Lucile Quéré
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La place des émotions dans la formation de la Police Suisse

Par Sabrina Gallarotti et Marisa Maruccia

Ces dernières années, la Police a souvent été au centre des débats sociaux et politiques, notamment à cause de sa (non) gestion de la violence et des émotions. En effet, les meurtres aux mains de policier·ère·s aux Etats-Unis sont devenus tristement célèbres, provoquant des vagues de protestations internationales. Le meurtre de George Floyd en 2020 est même devenu “l’emblème” des violences policières et des mouvements Black Lives Matter (BLM) et All Cops Are Bastards (ACAB). La Suisse n’est pas immunisée contre ces problématiques, étant elle-même devenue le théâtre d’un scandale similaire lors de la mort de Mike Ben Peter à Morges en 2021.

Après nous être lancées dans la création d’un corpus de littérature et la mobilisation de concepts, nous nous sommes intéressées aux Académies de police, notre but étant d’établir un lien entre formation et terrain.

Nous avons récoltés différentes données :

  • Sites internet des Académies
  • Notes de cours d’un.e aspirant.e
  • Entretien avec un.e instructeur.rice d’une Académie Suisse
  • Questionnaire en ligne anonyme, partagé à plusieur.e.s aspirant.e.s
  • Observation lors de la “Journée des Familles” et la cérémonie de certification des ASP dans une Académie Suisse.

Nous nous sommes heurtées à beaucoup de refus car la Police est un milieu très fermé où règne presque une certaine loi du silence. Beaucoup ont refusé de participer à la recherche, par souci du secret professionnel mais également du respect de leur hiérarchie et de leurs collègues (parfois même quand iels ne faisaient plus partie des forces de l’ordre).

Au-delà de ces problématiques au centre des débats sociaux, l’impulsion pour cette recherche nous a été donnée par une phrase prononcée avec grande nonchalance par un·e aspirant·e policier·ère au détour d’une discussion banale lors d’un dîner en famille : “Tu veux voir la vidéo d’un mec qui se tire une balle dans la tête ?”. Cette interaction brusque nous a questionné sur la banalisation de la violence et des émotions fortes qui peuvent émerger quotidiennement dans la Police, une profession considérée à forte charge émotionnelle. Ladite vidéo évoquée par l’aspirant·e faisait partie du programme de formation dans son Académie de Police. Ainsi, la question s’est posée de savoir comment les futur·e·s policier·ère·s sont formé·e·s à la gestion des émotions et comment cet apprentissage est réellement mobilisé une fois sur le terrain.

Tu veux voir la vidéo d’un mec qui se tire une balle dans la tête ?

En Suisse, il existe plusieurs Académies qui se chargent à la fois de la formation des agent·e·s de Police et de celle des Assistant·e·s de Sécurité Publique (ASP), qui sont engagé·e·s en soutien à la Police dans divers domaines (unités d’intervention, circulation routière, convoi de détenu·e·s). La formation se déroule dans un premier temps à l’Académie (entre 3 mois et 1 an selon le poste), puis dans un second sur le terrain, au sein des brigades. Comme on peut le voir sur les sites internet des Académies, la préparation physique est l’aspect le plus valorisé de la formation et du recrutement, bien qu’il existe également une partie théorique et psychologique malheureusement moins documentée sur ces dits sites. Cette prédominance du “physique” s’est confirmée lors d’une observation dans une Académie à l’occasion d’une “Journée des familles”, par ailleurs très protocolaire et militaire, où toutes les démonstrations proposées étaient en lien avec les compétences physiques (self-défense, menottage, arrestation, marche…).

L’enseignement psychologique des aspirant·e·s suit un programme commun dans tout le pays (avec un manuel de référence obligatoire), mais ce n’est pas le cas des formations continues qui sont propres à chaque canton.

Des notes prises en cours de psychologie par un·e aspirant·e nous ont appris qu’iels sont sensibilisé·e·s aux problématiques qui surviennent sur le long terme (comme le burn-out ou la dépression) mais également à l’importance des compétences émotionnelles dans leur travail. Les aspirant·e·s acquièrent des connaissances sur le fonctionnement des émotions et des conseils pour apprendre à les gérer. La formation se focalise sur deux axes : les émotions des agent·e·s et celles de la personne avec qui iels entrent en interaction. En théorie donc, une certaine importance est accordée à la question des émotions et au risque qui survient si on les réprime, même si on remarque que les cours sont très axés sur la gestion du conflit avant toute chose. De nombreux aspirant·e·s déplorent la longueur et la lourdeur de ces cours, qui ne suscitent pas toujours beaucoup d’entrain et sont parfois difficiles à assimiler (notamment pour les aspirant.es qui sont en reconversion et qui ont quitté les bancs de l’école depuis longtemps). Sans surprise, une majorité affirme préférer les mises en situation pratiques plutôt que les cours théoriques, bien qu’iels ne les trouvent pas exhaustifs. Un·e aspirant·e résume même cela ainsi, lorsqu’iel est interrogé.e sur son appréciation de la formation : “on n’est jamais prêt à affronter la misère sociale et la mort”.

On n’est jamais prêt à affronter la misère sociale et la mort

Les professionnel·le·s du domaine ont également souligné lors d’interviews que la question des émotions était en pleine évolution et que cela donnait lieu à un conflit générationnel entre ceux qui les considèrent comme une faiblesse, une remise en question de leur virilité (Loirol, 2006) et les nouvelles générations d’agent·e·s pour qui cela fait partie intégrante du travail. Les nouveaux agent·e·s trouvent tous·tes leur propre moyen de gérer leurs émotions, que cela soit par le sport, la thérapie ou l’humour. Toutefois, l’entraide et la solidarité de groupe sont primordiales dans le processus, à partir de l’Académie jusque dans les brigades.

Le travail émotionnel touche aux émotions “négatives”, comme la colère, mais également aux émotions “positives”, comme l’empathie, qui joue un rôle central dans la profession (Daus et Brown, 2012). Il existe un conflit sur le rôle de l’empathie dans le quotidien des agent·e·s car iels doivent emphatiser sans se laisser manipuler, et rester objectif sans pour autant objectifier les individus. Trop souvent, les aspirant·e·s associent empathie et faiblesse. Sans oublier qu’il existe toute une dimension genrée associée à l’expression des émotions, considérée comme “féminine”. Les logiques patriarcales sont encore très présentes dans ce métier à prédominance masculine.

Dans le cadre de notre recherche, nous nous sommes focalisées sur le concept de « travail émotionnel » défini par Arlie Hochschild comme « l’acte qui vise à évoquer ou à façonner, ou tout aussi bien à réprimer un sentiment » (Hochschild, 2003). Ce travail peut avoir des conséquences positives, mais aussi de nombreuses conséquences négatives. La (non-)réalisation de ce travail peut, par exemple, entraîner de nombreux problèmes de santé physique et mentale, comme l’épuisement émotionnel et le burn-out (Daus et Brown, 2012). Le métier de policier·ère fait partie des professions dites “à incidents émotionnels” (Monier, 2022). Monier, qui s’est intéressée dans ses travaux aux policier·ère·s français, spécifie que : « Les conséquences d’une non-prise en compte des aspects émotionnels dans ces métiers […] peuvent s’avérer dramatiques, à la fois au niveau humain et individuel, et au niveau de l’organisation et de sa performance collective » (Monier, 2014).

Les femmes peinent à s’y imposer et malgré une meilleure intégration, le sexisme ordinaire est encore très présent. Une problématique supplémentaire à laquelle il faudrait sensibiliser les agent·e·s.

La première arme qu’ils ont en poche, c’est la relation

Ainsi, au-delà d’une formation de base plus complète, il est important de développer les formations continues une fois sur le terrain ainsi que les systèmes de soutien psychologiques pour les agent·e·s tout au long de leur carrière. En Suisse, bien qu’il y ait un programme “de base” commun aux Académies, il y a toujours des différences entre Cantons, notamment pour ce qui est des formations continues (qui ne sont pas toujours obligatoires d’ailleurs). Pour conclure, la question des émotions dans le métier de policier·ère·s est en évolution depuis de nombreuses années et suit un développement que l’on pourrait considérer positif car la santé mentale des agent.es devient une nouvelle priorité, aux côtés des problèmes systémiques soulevés par les mouvements ACAB et BLM. Il devient donc également primordial de sensibiliser les agent·e·s à ces nouvelles problématiques, tant pour assurer qu’ils soient justes dans leur travail que pour préserver leur santé des situations compliquée qu’iels vont affronter. La formation psychologique de base et la formation continue jouent un rôle clé dans la socialisation émotionnelle des policier·ère·s pour prévenir les dérives.

Références

1Daus, Catherine S. & Brown, Shanique G. (2012). Chapter 11 The Emotion Work of Police. In N.M. Ashkanasy, C.E.J. Härtel & W.J. Zerbe (Ed.), Experiencing and Managing Emotions in the Workplace (pp. 305-328). Emerald Group Publishing Limited, Bingley. https://doi.org/10.1108/S1746-9791(2012)0000008016

2Hochschild, Arlie. (2003). Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale. Travailler, 9, 19-49. https://doi.org/10.3917/trav.009.0019

3Loriol, Marc, Boussard, Valérie & Caroly, Sandrine. (2006). La résistance à la psychologisation des difficultés au travail: Le cas des policiers de voie publique. Actes de la recherche en sciences sociales, 165, 106-113. https://doi.org/10.3917/arss.165.0106

4Monier, Hélène. (2014). La gestion des émotions au travail : le cas des policiers d’élite. RIMHE : Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 13 (3), 105-121. https://doi.org/10.3917/rimhe.013.0105

5Monier, Hélène. (2022). La GRH est-elle alexithymique ? Étude des régulations des émotions dans des métiers à incidents émotionnels. Revue de gestion des ressources humaines, 124, 45-57. https://doi.org/10.3917/grhu.124.0045

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·icePar Sabrina Gallarotti et Marisa Maruccia, étudiantes en BA3 de Sciences Sociales
Contactsabrina.gallarotti@unil.ch, marisa.maruccia@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des émotions et de la socialisation

Par Laurence Kaufmann et Sébastien Grüter
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Ce que disaient les militantes portugaises après la Révolution des Œillets

Par Andreia Abreu Remigio

Révolution 101

Le Portugal a été sous un régime dictatorial (Estado Novo) des années 1920 jusqu’au 25 avril 1974. Le pays était caractérisé par un corporatisme autoritaire qui exploitait, entre autres, l’inégalité hommes-femmes pour discipliner la main d’œuvre. À ce moment-là, le Portugal était également engagé dans des guerres coloniales en Angola, au Mozambique, et en Guinée-Bissau, qui coûtaient très cher à la population, tant en argent qu’en vies humaines. Lassés, un certain nombre de soldats ont commencé à s’organiser. Le 25 avril 1974, un groupe d’officiers, le MFA (Mouvement des Forces Armées), a ainsi lancé son coup d’État et a obligé le dictateur Marcelo Caetano à démissionner sans violence1. Après le coup d’État, les élections ont eu lieu en 1975 et l’Assemblée constitutionnelle a été créée un an plus tard, ce qui a établi le Portugal en tant que république démocratique parlementaire. Les guerres coloniales ont également pris fin, et les colonies telles que l’Angola et le Mozambique ont obtenu leur indépendance. Bien que les revendications ouvrières aient désormais pris une place plus importante, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisés et naturalisés à travers les mœurs promues par l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre2.

Bien que les revendications ouvrières aient enfin pris le devant de la scène, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisées et naturalisées à travers les mœurs de l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre.

Problématique

Alors en quoi les archives des collectifs (de type « manifeste » ou article de journal) de femmes permettent-elles de saisir les défis spécifiques auxquels les femmes ont été confrontées dans la construction d’une société démocratique au Portugal de 1974 à 1980 ? Les revendications sont-elles différentes parmi les collectifs ?

Ce travail de recherche mené dans le cadre du séminaire « Politiques du genre et de la sexualité » porte sur trois collectifs. Le Mouvement démocratique des femmes (MDM) est une association non-gouvernementale, créée quelques années avant le coup d’État et alliée du Parti communiste. Leurs revendications portent principalement sur les intérêts des femmes ouvrières. L’Union des femmes antifascistes et révolutionnaires (UMAR), maintenant appelée Union des Femmes Alternatives et de Réponse, est une organisation de défense des droits des femmes fondée juste après la Révolution en 1976 par des membres du parti d’extrême gauche de tendance marxiste-léniniste Union démocratique du peuple, mais qui a toujours été complètement autonome. Le Mouvement de libération des femmes (MLM) était un groupe féministe radical qui luttait pour le droit à l’égalité des chances et contre la discrimination fondée sur le sexe2.

Revue de la littérature

Dans la littérature, il est souvent théorisé que « les revendications portées par les ouvrières omettent en général d’évoquer des problématiques soulevées par les mouvements féministes [et] qu’inversement, les mouvements féministes, souvent composés de femmes issues des milieux plutôt aisés, n’ont peut-être pas assez intégré les spécificités des revendications portées par les ouvrières. »3. Dans tous les cas, la condition de toutes les femmes portugaises avait été cimentée pendant si longtemps que même la Révolution des Œillets n’a pas suffi à assimiler une nouvelle perspective de genre. Les grandes figures et les grands événements féministes mondiaux, de la Convention de Seneca Falls à Simone de Beauvoir, étaient très peu connus de la population lusophone4. L’Estado Novo en particulier a renforcé la discrimination de genre dans la société portugaise. La représentation des femmes était telle que leur « épanouissement » ne pouvait avoir lieu que dans la sphère domestique4. Et les mœurs et coutumes, comme la domesticité, la chasteté, l’obéissance, étaient dictées par l’Église catholique5. L’émancipation féminine fut donc souvent éclipsée par la lutte contre le fascisme.

Les ouvrières oubliaient souvent de parler des problèmes soulevés par les féministes, tandis que les féministes, généralement issues de milieux aisés, ne tenaient peut-être pas assez compte des revendications spécifiques des ouvrières.

Analyse thématique des archives

Dans la « Charte des droits de la femme » du MDM, le droit à l’avortement est présenté comme dernier recours lors d’une grossesse indésirée, et le collectif prône l’éducation sexuelle et l’accès aux contraceptifs pour éviter les grossesses non désirées. Dans un article de « Diário de Lisboa » de 1977, le mouvement critique aussi la loi répressive de 1886 qui pénalise l’avortement et plaide pour sa légalisation comme une question de santé publique. Le MLM, lui, appelle également à l’abolition des lois fascistes sur la famille, et exige l’avortement libre et gratuit ainsi que la contraception. Dans un article de « Jornal Extra », nous pouvons voir que les trois collectifs ont même collaboré pour pousser une pétition visant à légaliser l’avortement. Les archives révèlent que la lutte pour les droits des femmes était complexe et souvent entravée par des contextes politiques et sociaux. L’UMAR et le MDM ont su naviguer entre ces obstacles en alignant leurs revendications avec les idéologies socialistes, tout en faisant avancer des causes féministes essentielles. Toutefois, l’avortement n’a été décriminalisé qu’en 2007 au Portugal. Bien qu’une loi de 1984 ait légalisé l’avortement dans certains cas, les institutions et le corps médical étaient si peu disposés à l’appliquer que la plupart des avortements ont continué à être pratiqués clandestinement5.

Le secteur de la petite enfance est également un point crucial. Le MDM militait pour les droits des enfants, l’accès à l’éducation et au système de santé, et la création de crèches et écoles. L’UMAR soulignait l’importance de valoriser ce secteur pour soulager les mamans et offrir une meilleure éducation, réclamant plus de crèches, d’accompagnement pendant la grossesse, d’allocations familiales et de centres de planning familial.

Le travail est aussi un des thèmes récurrents et centraux pour les trois collectifs, qui insistent sur le droit au plein-emploi, l’égalité salariale et l’accès à la formation professionnelle. Le MDM demandait le droit au travail, l’égalité salariale et de bonnes conditions de travail. L’UMAR réclamait l’égalité d’opportunités et une meilleure égalité salariale. Le collectif abordait aussi l’augmentation du coût de la vie le problème du chômage et des conditions de travail. Le MLM, lui, listait le travail domestique et l’accès à l’emploi comme secteurs nécessitant la mobilisation des femmes.

Le féminisme est le thème central « exclusif » du MLM. Par contraste, l’UMAR reconnaît que les femmes sont considérées comme des objets de consommation, mais sans utiliser le terme « féministe ». Le MLM met vraiment l’accent sur la littérature engagée et la traduction de travaux féministes étrangers. Le collectif critique le patriarcat et les institutions de pouvoir, et déplore la marginalisation des organisations de gauche et les attaques contre elles, soulignant l’importance de se situer par rapport aux mouvements féministes en Europe.

Les archives montrent également que la gauche portugaise restait centrée sur la théorie des classes sociales, réduisant la pensée féministe à un mouvement bourgeois. L’UMAR et le MDM ont utilisé leur légitimité parmi la gauche pour pousser des revendications similaires au MLM. En insistant sur « la femme qui travaille », ces collectifs ont présenté leurs demandes comme purement socialistes. Le MDM, cependant, faisait preuve d’une plus grande prudence. Cette précaution ne découlait pas d’une discordance entre le mouvement et le Parti communiste mais plutôt d’une volonté de maintenir une cohésion idéologique, déguisant les revendications féministes dans la cause ouvrière générale.

Il est important de noter que les collectifs visaient différentes classes sociales de femmes, en raison de la composition sociale de leurs membres. Le MLM, seul groupe autonome ouvertement féministe durant cette période révolutionnaire, était composé principalement de femmes de la classe moyenne et supérieure ayant fait des études. Ce collectif, sans le soutien d’un parti, se faisait souvent attaquer par la gauche pour son avant-gardisme.

Pour conclure, cette analyse soutient que le MDM et l’UMAR étaient des collectifs féministes en pratique, sans pour autant adopter ce qualificatif. Cela était dû au blocage sur le mot « féministe » causé par des décennies d’isolation informationnelle et de censure. Les revendications des collectifs montrent une convergence sur des thèmes essentiels comme la maternité, le travail et le féminisme. Les collectifs partageaient bien de nombreuses revendications, mais leurs approches et soutiens variaient, reflétant les tensions et les défis de cette ère.

Références

1 Varela, R., Robinson, P., & Purdy, S. (2019). A People’s History of The Portuguese Revolution (English language edition). Pluto Press.

2 Melo, D. (2016) Women’s mobilisation in the Portuguese revolution: context and framing strategies, Social Movement Studies, 15(4), 403-416.

3 Thobie, N. (2022). Femmes ouvrières dans la révolution portugaise, 1974-1976. L’exemple de la lutte de la Sogantal. Histoire, Europe et relations internationales, 1, 183-185.

4 Gomes, M. O Lado Feminino da Revolução dos Cravos, Storia e Futuro 25, February 2011, https://storiaefuturo.eu/lado-feminino-revolucao-dos-cravos/

5 de Oliveira, L. (2022). Performing Revolution: Women’s Artistic Agency and Democratization in Portugal (1974–79). Portuguese Studies, 38(1), 62-77.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceAndreia Remigio Andreia, Étudiante en Master en Anglais (branche principale) et Sciences Sociales (branche secondaire)
Contactandreia.abreuremigio@unil.ch
EnseignementCours/Séminaire, Politique du genre et de la sexualité

Par Marta Roca i Escoda, Ghaliya Nadjat Djelloul et Sébastien Chauvin
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Enquête de terrain dans les coulisses de la pluriactivité des artistes

C’est dans son appartement situé à Delémont, où elle a toujours vécu, que ma petite cousine m’a invitée à venir discuter de ses différents métiers d’artiste et leurs implications. Anne1 et son compagnon Cédric m’ont partagé leurs expériences et leurs ressentis en tant qu’artistes, permettant de prendre connaissance des différents enjeux liés à la pluriactivité. Ce travail empirique a été réalisé en lien avec la recherche de S. Sinigaglia-Amadio et J. Sinigaglia (2015) sur l’analyse des modalités de temps professionnels, familiaux et domestiques selon le statut professionnel d’artiste et le genre. En effet, la vie d’artiste est marquée par des inégalités de classe, professionnelles, mais aussi de genre. Le poids des normes sociales sur l’articulation des temps sociaux prend la forme d’arrangements implicites qui se font au détriment des femmes.

Ma rencontre avec Anne sur son lieu de vie, incluant la présence de Cédric, m’a poussée à inviter celui-ci à prendre part à notre conversation. J’y ai vu l’occasion d’enrichir ma récolte empirique par les interactions du couple sur les questions abordées. Seulement, la présence des deux membres du couple, simultanément, apparait comme une contrainte d’enquête, pouvant provoquer une forme d’auto-censure, d’autant plus que l’un des axes du sujet concerne les inégalités de genre. Cette co-présence est d’ailleurs probablement à l’origine du fait que l’entretien a principalement porté sur les inégalités liées à la classe et sur les conditions de vie des artistes.

Anne a 24 ans et habite avec Cédric, 30 ans, depuis maintenant deux ans. Le père d’Anne est dessinateur technique de cadrans de montres et sa mère est infirmière. Le père de Cédric est enseignant et directeur d’une école secondaire. Sa mère, après avoir suivi une formation comme aide aux enfants en situation de handicap, a longtemps été mère au foyer et est aujourd’hui gestionnaire d’associations humanitaires. Anne est comédienne, initiatrice de projets, costumière et animatrice médiatrice de théâtre. Cédric, quant à lui, est comédien, illustrateur graphiste, animateur médiateur de théâtre, metteur en scène pour troupes de théâtre amatrices, écrivain de pièces de théâtre et chargé communication pour des associations. Concrètement, ces activités comprennent une grande part de travail invisible, que ce soit de la mémorisation, de la création, de la répétition ou encore du travail administratif.

Au cours de l’entretien, Cédric et Anne ont régulièrement fait référence à deux catégories, celles d’« amateur » opposée à celle de « professionnel ». Si la tentation de reprendre les catégories des enquêtés est forte, elles nécessitent d’être analysées puisqu’elles sont construites socialement, en l’occurrence sur le registre du diplôme. Ainsi, Anne s’est présentée comme comédienne « professionnelle » mais Cédric comme comédien « amateur », ne possédant pas de formation diplômée dans cette discipline. Tous deux ont commencé à suivre des cours de théâtre dans le cadre scolaire. Anne a ensuite réalisé son certificat de comédienne à l’école de théâtre des Teintureries à Lausanne, qui a récemment fermé. Cédric s’est quant à lui dirigé vers un Bachelor à l’Ecole Professionnelle des Arts Contemporains en illustration, bande dessinée et peinture. Cependant, il n’a jamais renoncé au théâtre, et le pratique notamment dans une troupe qu’il a créée entre amis lors de sa maturité gymnasiale. Il a également obtenu une formation en animation et médiation théâtrale à la Manufacture, formation qu’Anne est encore en train d’effectuer.

Les activités professionnelles du couple se caractérisent par une grande instabilité, d’abord sur le plan temporel avec, par exemple, une semaine de création à 100% suivie d’une semaine vide, puis sur le plan spatial avec des projets nécessitant parfois des tournées ou des représentations hors du Jura. Cependant, l’instabilité la plus préoccupante à leurs yeux concerne la rémunération. En effet, celle-ci suit les mouvements de montagnes russes du plan temporel, organisé selon des projets irréguliers. Le risque est alors de se retrouver sans revenus pour un mois. Si, en France, le statut d’intermittent du spectacle protège contre ces irrégularités, en Suisse, c’est le système du chômage qui les prend en charge. Pour Anne « ce n’est pas le bon système mais c’est le seul qui convient pour le moment ». Elle rappelle que les artistes, en plus du statut stigmatisé associé au chômage, doivent s’adapter au système et sont parfois contraints de faire de fausses postulations. Cédric évoque la saturation du marché dans un domaine où « il y a peu de places et il y en a qui n’ont pas de talent mais tout le monde peut faire de l’art ». Le couple m’a ensuite exposé les contraintes professionnelles que fait peser sur eux le fait d’habiter dans le Jura, un canton caractérisé par la faiblesse de sa politique culturelle. Selon Cédric, c’est un « trop petit canton pour que ce soit viable ». Il rappelle que si des troupes de théâtre amatrices ont éclos un peu partout, elles sont aujourd’hui menacées par l’éventuel choix politique de ne financer plus qu’un seul centre culturel dans tout le canton. À cet égard, le couple pense qu’il est important de continuer les combats de leurs prédécesseurs, même si cela signifie « rentrer dans le système alors qu’on fait de l’art, soit justement pour en sortir, soit pour le dénoncer ».  Par ailleurs, le peu de hautes écoles dans ce canton pousse beaucoup d’étudiants à aller se former ailleurs et il n’est pas rare qu’ils ne reviennent pas. Ceux qui ont fait le choix d’y rester ont tendance à se tourner vers le jeune public. Si Anne et Cédric disent avoir fait ce choix par passion, ce n’est pas le cas de tous les artistes, qui ont tendance à qualifier le théâtre pour enfant de « sous-théâtre ». A cette difficulté s’ajoute la sous-valorisation du métier d’artiste. Avec l’avènement, au 19e siècle, de la figure de l’artiste bohème vivant d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour obtenir un revenu correct. Toutefois, Anne comme Cédric disent préférer exercer plusieurs métiers : la pluriactivité leur apporte une forme de complémentarité qu’ils disent avoir choisie et apprécier. Cette complémentarité se reflète dans leurs revenus, d’autant plus qu’ils sont parfois salariés, parfois indépendants, selon le métier.

Avec l’avènement, au 19e siècle, de l’artiste bohème qui vit d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour un revenu correct. 

Voyons maintenant ce qu’il en est du travail domestique. Anne s’occupe du ménage et de la lessive, Cédric des courses et de la cuisine et ensemble ils se partagent la vaisselle.  Le compagnon d’Anne se voit néanmoins vite « dépassé » par son travail professionnel, sacralisant son art et le faisant passer avant tout, ce qui le conduit à négliger le travail domestique. Cédric dit aujourd’hui vouloir accepter uniquement les projets qui lui plaisent et non pas tous ceux qui lui viennent, les réserves monétaires acquises étant maintenant suffisantes et non plus inquiétantes. Anne, selon des dispositions genrées, se montre plus prévoyante et clame avoir besoin d’organisation.

Le couple parvient à prendre occasionnellement des vacances, particulièrement en été puisque tous deux dépendent en partie des rythmes scolaires. Les voici cependant face à un nouveau combat, qui, pour Cédric, est très ardu. Sur une semaine de vacances, celui-ci passe les trois premiers jours à se sortir du travail et les trois suivants à s’y remettre avant la rentrée. Effectivement, le travail artistique implique beaucoup de création, qui ne se cloisonne pas aux temps professionnels. De plus, Cédric dit n’avoir plus aucune envie d’organiser des vacances puisqu’il passe beaucoup de temps à effectuer des tâches organisationnelles sur son temps de travail. Il lui est donc arrivé de laisser à Anne cette tâche, se reposant sur le travail gratuit et invisible qu’elle effectue pour son profit. Enfin, le couple exerce plusieurs loisirs dont, paradoxalement, du théâtre mais aussi de l’improvisation théâtrale définie par Cédric comme « le moment jazz dans un orchestre classique ». Respectivement, Cédric pratique aussi de la Guggenmusik, où il est considéré comme « l’artiste », lui permettant de se décentrer et Anne se tourne vers le cabaret, « milieu de tous les possibles », où elle peut explorer cette discipline nouvelle au Jura.

Comme nous l’avons vu, la pluriactivité nécessite des arrangements. Qu’en est-il des arrangements conjugaux sur la question d’avoir des enfants ? Pour ce qui est du couple, ils aspirent tous les deux à, un jour, fonder une famille. Cependant, ils désireraient se préparer temporellement, énergiquement et psychologiquement deux ans avant d’avoir des enfants. Certains de leurs amis sont déjà parents, leur permettant de constater que tout un réseau d’entraide se crée. Pendant un spectacle par exemple, ceux qui ne jouent pas sur scène s’occupent des enfants et ils se relaient ainsi de suite. Ce groupe d’amis soudé rassure beaucoup Anne, convaincue qu’« il faut un village pour élever un enfant ». De plus, celle-ci a beaucoup insisté sur sa volonté d’intégrer l’enfant au monde adulte : « Le fait que les enfants ne fassent pas partie de la société c’est vraiment montrer qu’un enfant n’est pas un être humain complet comme les autres, alors que, pour moi, il a autant de légitimité [qu’un adulte] à faire partie de l’espace public ». Pour ce qui implique la répartition du travail familial, le couple prône son adhésion à la norme égalitaire. Pourtant, Cédric m’a fait part de son potentiel désir d’être père au foyer, sans être tout à fait pragmatique à cet égard puisqu’il compte continuer ses activités professionnelles sur le temps de sommeil des enfants. Sa compagne, quant à elle, souhaite garder une fluidité entre les domaines, pensant que c’est « idéaliste de croire que quand t’es au travail, t’es qu’au travail ». Pour ce qui est de sa carrière, Anne se voit aujourd’hui satisfaite mais aspirerait à allier ses convictions profondes, à savoir féminisme et écologisme, à son art. Cédric est aussi satisfait et pense diminuer progressivement son temps de travail avec les enfants auxquels il donne des cours et pourquoi pas rédiger un livre pour enfants ou encore terminer sa bande dessinée.

Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. 

« C’est quoi ton vrai métier du coup ? ». Véritable préjugé, dont l’impact reste pourtant limité sur Anne et Cédric car leur famille ont toujours fait preuve de beaucoup de soutien. La jeune artiste y voit de la désinformation d’autrui, pour qui tant d’aléas et d’incertitudes sont effrayants. Cette question, régulièrement posée aux artistes, lui permet de « toujours réfléchir à la légitimité de ce métier [ce qui] permet aussi de ne pas être totalement déconnectée du monde ». Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. Ils doivent aussi régulièrement expliquer le contenu de leur métier, souvent associé à du stand-up. « T’es prof en fait !» a-t-on dit à Cédric, qui ne se sent pas comme tel, mais, « en même temps, dire que tu es enseignant permet de mettre un peu de valeur à ce job » (Anne). Se révèle ainsi la hiérarchie implicite qui place les métiers artistiques au bas de l’échelle professionnelle. Lors de la pandémie de Covid-19, les métiers artistiques ont d’ailleurs été définis comme non-essentiels, ce qui est considéré comme un véritable renversement par Cédric : « j’ai toujours pensé que s’il y avait une catastrophe immense, on nous enlèverait les banques, le travail mais que l’art ça survivrait à tout ».

Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Pour conclure, cette enquête empirique permet de se rendre compte des inégalités professionnelles auxquelles les artistes doivent faire face. Cela s’illustre par la sous-valorisation du métier d’artiste et, comme le dit Cédric, « le doute est permanent dans le métier d’artiste et si on a peur de l’incertitude on ne peut pas faire artiste ». Pour en revenir aux inégalités de genre, nous pouvons faire des suppositions sur plusieurs zones d’ombre. Lorsque Cédric proclame s’occuper des repas, cela signifie-t-il qu’il cuisine lui-même ou qu’il commande ? Raccourci qu’Anne ne peut utiliser avec la lessive et le ménage, activités d’autant plus associées à la femme dans une vision de répartition inégale des tâches domestiques. Le fait que celle-ci ne se laisse pas dépassée par son travail pose aussi la question de l’endossement de la stabilité familiale, aussi attachée à la femme. L’organisation des vacances, tâche féminine selon la répartition genrée, est également laissée à Anne. Néanmoins, il est important de laisser ces propos à leur statut d’hypothèse, notamment car Anne se revendique partisane du mouvement féministe, suggérant qu’elle est au courant des inégalités de répartition des tâches domestiques. Impossible donc de savoir s’il s’agit d’hypothèses vérifiées ou de surinterprétations. Finalement, en revenant sur leur origine sociale, nous pouvons observer que la mère d’Anne pratique un métier du care et que la mère de Cédric a été mère au foyer. Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces deux artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Références

1 Sinigaglia-Amadio, S. & Sinigaglia, J. (2015). Tempo de la vie d’artiste : genre et concurrence des temps professionnels et domestiques. Cahiers du Genre, 59, 195-215. https://doi.org/10.3917/cdge.059.0195

2 Perrenoud, M. & Leresche, F. (2015). Les paradoxes du travail musical : Travail visible et invisible chez les musiciens ordinaires, Les mondes du travail, 16-17, 85-96.

3 Becker, H.S. 2009. Préface. In Bureau, M., Perrenoud, M., & Shapiro, R. (Eds.), L’artiste pluriel : Démultiplier l’activité pour vivre de son art. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion. doi : 10.4000/books.septentrion.40355

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceReber Fanny, étudiante en première partie de Bachelor en sciences sociales
Contactfanny.reber@unil.ch
EnseignementSéminaire, Sociologie générale B

Par Marc Perrenoud et Lucile Quéré
  1. Anne et Cédric sont des pseudonymes afin de garantir l’anonymat des enquêtés. ↩︎
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Autisme et genre : entre classifications diagnostiques, représentations collectives et expérience subjective

Par Chloé Schaer et Alice Minder

Analysé au prisme du genre, le trouble du spectre autistique éclaire les imbrications entre classifications médicales, représentations collectives et expérience subjective. En questionnant l’influence des rapports et normes dans la construction de l’identité, les parcours des personnes rencontrées permettent de révéler les modalités particulières de l’autisme au regard du genre.

Une perspective interprétative : focus sur le vécu subjectif :

Dans la lignée des travaux d’autrices telles que Courcy1 ainsi que Seers & Hogg2, l’étude des expériences subjectives de femmes ayant un TSA permet de développer une analyse à partir du point de vue des concernées et de mettre en évidence les particularités et obstacles spécifiques propres à leur parcours.


Cette enquête, fondée sur les récits de vie des enquêtée·x·s*, souhaitait valoriser leur perspective concernant leurs trajectoires biographiques et thérapeutiques ainsi que leurs réflexions critiques au sujet de l’autisme.

Ce travail se base sur cinq entretiens semi-directifs menés avec des personnes diagnostiquées TSA. Quatre femmes et une personne agenre ont ainsi été rencontrée·x·s à la suite d’une annonce à laquelle elle·x·s ont répondu. Celle-ci avait été transmise à une association suisse romande et diffusée sur un groupe de discussion privé. Les entretiens, d’environ une heure chacun, se sont déroulés dans des lieux publics choisis par les enquêtée·x·s. Ils ont été enregistrés puis analysés de manière thématique. Les points de convergence entre les diverses expériences recueillies ont constitué la base de l’analyse.

Remettre en question l’identité genrée ?

Le rapport au genre et à l’identité de genre est apparu comme un élément central dans la construction de la subjectivité des enquêtée·x·s et leur positionnement face à certains processus de catégorisation sociale. Traduisant une absence d’identification à l’identité de « femme », leurs propos soulignent la primauté qu’elle·x·s accordent à ce qu’elle·x·s sont en tant que personne, plutôt qu’à l’appartenance à une identité fondée sur le genre, perçu comme des catégories indéfinies et construites qui relèvent une forme de performativité:

« Pour moi c’est des notions très floues qui peuvent être très subjectives en fonction de la perception qu’on a de soi-même et c’est principalement très construit. Au final moi je me considère plus comme un humain, j’ai pas besoin qu’on me définisse à travers mon sexe quoi. » – Camille 

Cette perspective fait écho à la confusion éprouvée par les enquêtée·x·s face aux codes, aux normes et aux attentes associés à la catégorie identitaire de « femme », décrits comme des ensembles de prescriptions floues et arbitraires. Si seulx l’unx des enquêtée·x·s s’identifie explicitement comme agenre, l’ensemble de leurs propos révèlent ainsi une mise à distance de l’identité de genre à laquelle elle·x·s tendent à être associée·x·s. Leur moindre conformité aux normes genrées constitue ainsi un point commun qui permet d’interroger les éventuels liens entre TSA et réflexivité au regard du genre.

La réflexivité face à l’essentialisation : survivance des stéréotypes genrés :

Les propos des enquêtée·x·s révèlent cependant une certaine essentialisation des genres, notamment concernant les différences comportementales et sociales entre femmes et hommes ayant un TSA. Ainsi imaginé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements et codes sociaux ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient alors par une nécessité à « apprendre » ou « désapprendre » certaines des attentes sociales, afin de favoriser leur bien-être.

Opposé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient par une nécessité à ‘apprendre’ ou ‘désapprendre’ certaines des attentes sociales

Cette naturalisation des différences, traduite, entre autres, par une supposée meilleure capacité d’adaptation ou des facilités relationnelles observées et rapportées par exemple lors de groupes de parole, met en évidence les normes et attentes différenciées concernant les aptitudes relationnelles et sociales selon le genre1. Ainsi intégrés par les enquêtée·x·s, ces propos illustrent une certaine ambivalence au regard du positionnement face au genre, mais mettent également en évidence la manière dont ce dernier a influencé leur parcours social et relationnel. La survivance des stéréotypes de genre mis en lumière par les réflexions des enquêtée·x·s démontrent la manière dont des injonctions peuvent être implicitement assimilées et souligne une autre modalité d’intersection entre genre et autisme.

Entre conformité et épuisement :

Les normes et attentes sous-tendues par les stéréotypes de genre sont également vécues par les enquêtée∙x∙s à travers l’existence de fortes pressions sociales et d’attentes comportementales. Que celles-ci soient formulées par des tiers ou soient issues d’une situation donnée, elles sont à l’origine de sentiments tels que l’inadéquation ou la différence, et s’accompagnent généralement d’un sentiment d’échec et de résignation.

Particulièrement présentes durant leur enfance ou antérieurement à leur diagnostic, les attentes sociales décrites par les enquêtée·x·s se sont parfois accompagnées d’incitations à la conformité, formulées notamment par les parents, les conduisant à interagir par imitation des autres. Ce mécanisme de « camouflage » est un comportement fréquent au sein de la population autiste, en particulier chez les femmes3. Ce besoin de se conformer et de « rentrer dans le moule » à tout prix les conduit à étouffer leurs propres personnalité ou besoins, et impacte de fait leur estime personnelle, leur bien-être et leur santé mentale4. Susceptibles de mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif, dont la maternité, à l’image de Cécile qui a eu un enfant qu’elle ne souhaitait pas :

« Maintenant j’ai un fils, il a 13 ans, mais c’est encore pire que ce que j’imaginais, c’est insupportable. Le fait d’être mère, je supporte pas, je veux pas ce lien avec quelqu’un. » – Cécile

Pouvant mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif

Représentations stéréotypées et biais genrés : la difficulté d’accès au diagnostic :

Si toute·x·s les enquêtée·x·s ont un parcours propre concernant l’obtention d’un diagnostic, aucune·x d’entre elle·x·s ne l’a cependant obtenu avant sa majorité.

Presque toute·x·s ont effectué divers suivis avec des thérapeutes avant d’être diagnostiquée·x·s avec un TSA ; leur prise en charge psychothérapeutique et l’absence de détection d’un grand nombre de professionnel·le·s s’est souvent associé à la pose d’autres diagnostics, en réalité comorbidités du trouble du spectre autistique.

TSA : Actuellement, l’autisme est défini comme « trouble du spectre de l’autisme (TSA) », soit un « trouble neuro-développemental caractérisé par des difficultés dans les domaines de la communication, des interactions sociales ou des comportements et par des activités et des intérêts restreints ou répétitifs »1. Il est dépeint « en tant que continuum »1. La notion de « syndrome d’Asperger » est désormais remplacée par « TSA SDI », signifiant « trouble du spectre de l’autisme sans déficience intellectuelle ».

Si l’élargissement de la catégorie diagnostique et l’introduction du concept de « spectre »ont contribué à les conduire vers ce diagnostic et mettre fin à une certaine errance thérapeutique, certain·e·s professionnel·le·s demeurent cependant peu formé·e·s, illustrant ainsi des représentations incomplètes et stéréotypées de l’autisme au sein même du corps médical. Ces « biais androcentrique[s] »1 ont comme conséquences des manques concernant la détection et l’accompagnement.

Le genre des enquêtée·x·s est interprété comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic et semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant5. Articulées au biais genrés présents dans la médecine de manière plus globale, leurs expériences soulignent l’existence et l’influence des obstacles spécifiques alliant identité de genre et TSA1 :

« Entre le TSA et le genre, j’ai souvent l’impression que j’ai pas reçu les soins adaptés. » – Anne

Rapporté comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic, le genre des enquêtée·x·s semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant

L’utilité du diagnostic : vers une compréhension empathique :

Si les diagnostics féminins* tardifs sont un phénomène connu, ils permettent aux concernée·x·s de considérer leur vie avec une nouvelle perspective. Ils permettent d’adoucir la pression sociale ressentie et contribuent à l’émergence d’une compréhension empathique de soi-même, de ses besoins et de ses limites5. Les cadres d’interprétations qu’ils fournissent permettent ainsi une meilleure réflexivité concernant la construction de l’identité.

Conclusion :

Éclairant de nombreuses similarités, les parcours biographiques et diagnostiques des enquêtée·x·s mettent en lumière l’influence du genre dans leur trajectoire et leur vécu. Leurs propos soulignent l’impact des normes et attentes genrées dans leur parcours en tant que femmes* autistes, mettent en évidence les obstacles spécifiques auxquels elle·x·s font face et révèlent la nécessité d’une diversification concernant les représentations actuelles de l’autisme.

Cette recherche, menée à échelle réduite, permet de penser aux divers autres enjeux inhérents au diagnostic TSA, à l’image d’une éventuelle surreprésentativité de personnes blanches de classe moyenne supérieure. Soulignant les croisements entre trajectoires thérapeutiques et caractéristiques sociales et démographiques, l’analyse des modalités diagnostiques de l’autisme permet d’éclairer les problématiques associées à la prise en charge médicale de manière plus élargie, à l’image de l’accès à l’information et aux professionnel·le·s de santé adapté·e·s.

*Le but de ce travail visait à éclairer les particularités des parcours de personnes dont l’identité de genre est autre que masculine. Initialement pensé à propos des femmes, nous avons également inclus dans ce projet, au cours de la recherche, une personne agenre. Pour des raisons de simplification de l’écriture, nous adopterons donc le terme de « femmes* », incluant par l’astérisque notre enquêtéx agenre. C’est également le féminin pluriel complété d’un « x » qui sera employé concernant l’ensemble des personnes rencontrées, afin de représenter au mieux nos « enquêtée·x·s ».

Références

1 Courcy, Isabelle. (2021). « Nous les femmes on est une sous-culture dans l’autisme ». Expériences et point de vue de femmes autistes sur le genre et l’accompagnement. Nouvelles Questions Féministes, 40(2), 116‑131. https://doi.org/10.3917/nqf.402.0116.

2 Seers, Kate, & Hogg, Rachel (2021). ‘You don’t look autistic’ : A qualitative exploration of women’s experiences of being the ‘autistic other’. Autism, 25(6), 1553‑1564. https://doi.org/10.1177/1362361321993722.

3 Bargiela, Sarah, Steward, Robyn, & Mandy, William. (2016). The experiences of late-diagnosed women with autism spectrum conditions: An investigation of the female autism phenotype. Journal of Autism and Developmental Disorders, 46, 3281-3294. https://doi.org/10.1007/s10803-016-2872-8.

4 Seers, Kate, & Hogg, Rachel. (2023). “Fake it ‘till you make it”: Authenticity and wellbeing in late diagnosed autistic women. Feminism & Psychology, 33(1), 23-41. https://doi.org/10.1177/09593535221101455.

5 Leedham, Alexandra, Thompson, Andrew, Smith, Richard, & Freeth, Megan. (2020). ‘I was exhausted trying to figure it out’ : The experiences of females receiving an autism diagnosis in middle to late adulthood. Autism, 24(1), 135‑146. https://doi.org/10.1177/1362361319853442.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesChloé Schaer et Alice Minder, étudiantes en Master de Sciences sociales
Contactchloe.schaer@unil.ch, alice.minder@unil.ch
EnseignementCours-séminaire Sciences sociales de la médecine et des systèmes de santé

Par Céline Mavrot, Francesco Panese, Noëllie Genre