La cour de récréation : le reflet d’une “micro-société” ?

Nous prenons tous·tes part, quotidiennement, à des interactions avec nos pairs. Celles-ci mettent parfois en lumière des rapports de pouvoir et nous permettent de nous positionner dans l’espace. Mais qu’en est-il des rapports sociaux qui se jouent dans la cour de récréation, entre les enfants ?

Par Fabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge

Diverses études qui traitent de la cour de récréation montrent que celle-ci est occupée par les enfants de plusieurs manières. Ces travaux mettent en évidence que l’espace du préau scolaire s’organise en espaces bien distincts, notamment en fonction des activités exercées par les enfants, de l’aménagement de la cour et de la disposition de celle-ci1.

“[…]l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plus favorables aux échanges de cartes, par exemple.”

Lors de nos premières observations, nous avons remarqué que l’occupation des enfants dans un espace plutôt qu’un autre n’avait rien d’anodin. Certains espaces sont plus favorables à la course et d’autres plutôt aux échanges de cartes, par exemple. Les enfants interagissent alors librement durant le moment de récréation et il est fréquent d’observer des rapports de pouvoir lors d’interactions entre les enfants et les groupes d’enfants comme dans la société de manière plus globale. Dans cet article, nous allons montrer comment l’organisation de la cour d’école dépend des interactions et rapports de pouvoir entre les élèves, expert·es de ce lieu.

Cet article s’appuie sur deux observations menées au cours de l’année 2023 dans une cour de récréation d’une école primaire de Lausanne. Cet établissement accueille des élèves de la première à la sixième année HarmoS. Lors de notre présence sur le terrain, nous avons pu discuter brièvement avec quelques enfants, cela nous a permis de mieux comprendre comment se déroulent les interactions entre les enfants durant le moment de la récréation. De plus, nous avons pu nous entretenir avec une enseignante de première et deuxième primaire d’une école du canton de Vaud au sujet des interactions et de l’occupation de l’espace par les enfants. Les idées relevées au cours de cet entretien sont un complément aux informations préalablement récoltées. Finalement, la littérature nous a permis de confronter nos données empiriques avec des recherches déjà menées.

La construction de l’identité de genre par opposition : filles d’un côté et garçons de l’autre

En sortant du bâtiment principal, nous retrouvons un espace plus plat permettant aux enfants de l’occuper pour des activités précises. D’un côté, nous observons  un groupe de garçons en train de jouer au football avec deux autres filles. Quelques mètres plus loin, des petits groupes de deux à quatre filles font de la corde à sauter, jouent à la marelle et dessinent à la craie. Par terre, nous voyons les initiales de filles en question accompagnées d’un cœur, d’une étoile ou de la phrase “best friend forever”. Ces symboles suggèrent que ce groupe de filles affirme leur amitié et pour ce faire il est important qu’elles partagent un savoir-faire spécifique, une “culture enfantine” – un ensemble de pratiques et de valeurs qui leur sont propres pour pouvoir faire les dessins qu’elles souhaitent faire.


En effet, les choix des couleurs des craies (du rose, vert clair ou du jaune) de même que les dessins que nous retrouvons font partie de ces ensembles de pratiques qu’elles ont en commun.

La culture enfantine est “l’ensemble des savoirs et des compétences nécessaires à un enfant pour faire partie de son groupe de pairs”1. Il s’agit donc d’une culture spécifique aux groupes d’enfants comprenant par exemple des pratiques, des normes et des valeurs qui leurs sont propres.

Il semble que les filles et les garçons occupent ce périmètre pour affirmer leurs sentiments envers leurs groupes d’appartenance. Selon Sophie Levrard, “à l’âge de la maternelle et du primaire, un enfant construit souvent son identité de genre en opposition à l’autre genre”2. Donc, nous pouvons penser que les groupes d’enfants observés dans ce périmètre en particulier le confirment en occupant et séparant leurs activités selon leur genre.

Un espace dynamique et divisé

Situé au milieu de la cour, ce deuxième espace est le centre géographique et le centre des activités dynamiques. Ainsi, on peut y observer des enfants qui courent, jouent au loup et se prêtent à diverses activités en mouvement. On peut constater que des groupes de tailles différentes se forment. Les groupes de garçons tendent à être majoritaires et plus grands que les groupes de filles. Certains groupes mixtes sont aussi observés, bien que plus rares. Cet espace est l’une des parties du préau dont l’organisation a le plus été reconfigurée au moment de notre deuxième observation. En effet, à la suite de l’ajout de jeux peints au sol, les enfants ont diminué les activités qui impliquent de la course. Ils s’organisent autour des petits postes auxquels se mettent en place des tournus entre filles et garçons. Ces derniers semblent donc réorganiser l’espace qui n’est plus uniquement un centre de passage agité régi par une hiérarchie entre filles et garçons. Par exemple, deux petites filles se trouvent sur un marquage au centre de la cour lorsqu’un garçon les approche très prudemment. Il reste en retrait jusqu’au départ des deux filles. On observe ici une diminution de l’occupation majoritairement masculine et une mixité des genres qui interagissent avec ces jeux. Toutefois, quelques groupes de garçons jouent encore à des jeux actifs comme la course ou la bagarre. Néanmoins, le caractère nouveau de ces peintures au sol pourrait engendrer une reconfiguration uniquement éphémère.

Un coin plus calme

Maintenant nous nous retrouvons dans le bas de la cour, un endroit légèrement en retrait. Les surveillant·es s’y promènent peu et les enfants sont moins nombreux que dans d’autres zones de la cour d’école. Dans cet espace, nous trouvons un banc qui est occupé tout au long de la récréation par différents groupes d’enfants, principalement des filles.3 Par exemple, certains petits groupes de filles y restaient pour manger leur goûter, d’autres semblaient échanger des cartes et même lire des livres. Nous avons pu observer un groupe de filles qui occupaient cet espace dès le début de la récréation, elles étaient occupées à manger leur goûter, puis durant la récréation, un groupe de garçons est arrivé. A ce moment, les filles ont quitté le banc et les garçons se sont approprié l’espace en utilisant le banc comme un jeu. Dans cet espace, nous comprenons que les enfants partagent un moment d’intimité et cela est étroitement lié au fait que ce lieu est en retrait mais propice à la socialisation des filles. Les groupes d’enfants sont généralement au calme et ne sont pas dérangés par les multiples actions qui peuvent traverser la cour de récréation. Nous pouvons également mettre en avant la question des rapports de pouvoir qui se jouent dans la cour de récréation. Le fait que l’arrivée d’un groupe de garçons en nombre supérieur à celui des filles fasse partir les filles tend à se questionner sur les rapports de pouvoir qui peuvent prendre place entre les filles et les garçons et donc à structurer l’occupation de l’espace.

Un zoom sur les rapports de pouvoir

La structure de jeu regroupe un petit nombre d’enfants. En effet, celle-ci est occupée par différentes classes à tour de rôle durant la semaine. C’est une structure qui semble appréciée par les enfants de l’école, car elle est en permanence occupée durant le temps de pause.


Nous avons alors pu saisir les rapports de pouvoir qui se jouaient, notamment entre les différents groupes d’âges et entre les filles et les garçons. Nous avons pu entendre un garçon dire “c’est moi le chef ” et se placer au sommet de la structure. Celui-ci énonçait alors les règles du jeu aux plus jeunes situés en bas.

Le rapport social peut être défini comme étant “une relation antagonique entre deux groupes sociaux, établie autour d’un enjeu”4. Dans le cadre de notre analyse, nous nous sommes intéressées aux rapports de pouvoir entre les enfants, et plus précisément aux rapports de sociaux entre les filles et les garçons mais également entre les enfants plus jeunes et plus âgés. Cet espace est alors un lieu privilégié pour comprendre comment ces rapports structurent l’occupation de la cour de récréation. 

Les filles quant à elles, occupaient principalement le bas de la structure de jeu et détournaient l’utilisation de cet espace pour l’adapter au jeu qu’elles effectuaient. Elles avaient ramené des peluches de chez elles et semblaient les utiliser pour rejouer une situation familière de l’école. Nous pouvons ainsi percevoir que les rapports de pouvoir impactent les interactions (ou non-interactions) entre filles et les garçons.

“Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux […]”

Pour conclure, nos observations mettent en évidence que le préau s’organise selon son aménagement, les différentes activités exercées par les enfants, de même que par les dynamiques de pouvoir qui régissent les interactions entre les élèves. Les groupes d’enfants observés se forment et interagissent selon des codes spatiaux et sociaux, tout en mettant en évidence que la cour de récréation se divise en sous espaces bien distincts. Par exemple, les filles occupent souvent des zones plus en retrait et plus calmes, tandis que les garçons s’emparent du centre de la cour pour des activités plus dynamiques. Toutefois, l’introduction de nouveaux jeux au sol reconfigure temporairement l’occupation de cet espace. En quelques mots, nos observations révèlent que les rapports de pouvoir que nous pouvons observer quotidiennement se jouent également dans un espace approprié par les groupes d’enfants.

Références

1Delalande, Julie. (2010). La socialisation des enfants dans la cour d’école : une conquête consentie ? In Danic, I., David, O., & Depeau, S. (Eds.),  Enfants et jeunes dans les espaces du quotidien. Presses universitaires de Rennes. http://books.openedition.org/pur/2715.

2Gravillon, Isabelle. (2019). Ce qui se joue dans la cour de récréation. L’école des parents, 631, 34-40. https://doi.org/10.3917/epar.631.0034

3Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et sociétés, 166, 127-145. https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

Autres références

Delalande, Julie. (2005). La cour d’école : un lieu commun remarquable. Recherches familiales, 2, 25-36. https://doi.org/10.3917/rf.002.0025.

Kergoat, Danièle. Comprendre les rapports sociaux. In: Raison présente, n°178, 2e trimestre 2011. Articuler le rapports sociaux. pp. 11-21. https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300

Monnard, Muriel. (2016). Occuper et prendre place : une lecture des rapports de pouvoir dans la cour de récréation. Espaces et société, 166, 127-145.   https://doi.org/10.3917/esp.166.0127

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesFabiana Fidalgo da Silva, Denise Moreira Semedo, Valentine Rouge, étudiantes, Bachelor en sciences sociales 3ème
Contactfabiana.fidalgodasilva@unil.ch
valentine.rouge@unil.ch
denise.moreirasemedo@unil.ch
EnseignementSéminaire Introduction à la sociologie de l’éducation

Par Laurent Bovey, Crispin Girinshuti, Cléolia Sabot