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Contemplation et création

Par Deborah Strebel

Fresque / sur une idée de Marius Schaffter & Jérôme Stünzi / par le collectif Old Masters / Théâtre de l’Usine / du 19 au 25 mai 2016 / plus d’infos

©DR

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Contemplation, dialogue et verdicts hésitants. Tel est le programme proposé par le collectif Old Masters en ce moment au Théâtre de l’Usine. De l’observation d’une esquisse aux débats sur sa conception, Fresque dévoile les coulisses de l’élaboration d’une œuvre avec une douce lenteur.

Le jeune collectif Old Masters, lauréat du prix Premio en 2015, se passionne pour la thématique de la création. L’année dernière avec Constructionisme, Marius Schaffter et Jérôme Stünzi, les deux fondateurs, ont imaginé un dispositif performatif de création, d’analyse et de dissection d’objets d’études. L’enjeu était de construire des objets à l’aide de bric et de broc et de les disséquer lors d’une conférence. Dans Fresque, il est à nouveau question d’élaboration d’une œuvre, mais cette fois-ci à plus grande échelle.

Fresque est un spectacle en trois parties. Tout d’abord, le public est convié à contempler une œuvre. Sur scène rien ne se passe. Une sorte de retable débarrassé de son autel, confectionné avec des panneaux en bois dignes de ceux vendus dans les do-it yourself, occupe tout l’espace. D’habitude richement ornés, les retables accueillent de nombreuses sculptures ou peintures. Celui-ci est vide de toutes décorations. Seuls deux ou trois cylindres transparents de diverses dimensions occupent quelques compartiments. Au-dessus, des néons sont suspendus. Entremêlés et formant un cercle, ils évoquent le neon bubble de Loris Gréaud.

Puis entrent deux personnages coiffés d’une étrange perruque en plâtre et vêtus de manière similaire, qui observent à leur tour l’imposante structure de bois jaune. Ensemble, ils vont discuter autour de ce work in progress. Dans de brèves scènes répétitives, à la fois plates et intrigantes, les deux personnages alternent le rôle du concepteur et de l’ami en visite. L’un montre l’avancée de son travail à l’autre. Leurs dialogues ciselés sont à la fois creux et émouvants. « Est-ce que tu pourrais siffler ici s’il te plaît ? », demande le jeune homme. Cette requête à priori naïve serait-elle une gentille pique aux actions parfois étonnantes ou obscures effectuées lors des performances ? Les discussions se suivent et se ressemblent. « J’ai toujours ces crises », annonce Charlotte. Plus tard, ce sera son ami qui souffrira de crises. Non pas simples redites, ces échanges se présentent comme des répétitions structurales avec variations. Ainsi, si les crises de Charlotte sont passagères, celle de Marius sont récurrentes. Un sentiment de déjà vu ou de déjà entendu s’installe dans l’esprit des spectateurs, comme c’est le cas avec le chef-d’œuvre lynchien Mulholland Drive. Ils parlent, un peu. Leur conversation est ponctuée de doutes, à propos de leur relation mais surtout au sujet de l’œuvre. Au final rien de plus naturel, si le doute est le père de la création.

Enfin, le couple disparaît et laisse place à l’œuvre. Grâce à de dynamiques jeux d’éclairage, l’installation s’anime. La lumière s’allume et s’éteint par intermittence, ce qui donne l’impression que le retable tangue et prend vie sous nos yeux. Un cylindre est rempli d’eau dont les bulles gazeuses tourbillonnent le long du tube. Comme une potion magique qui serait en pleine effervescence après le passage de deux sorciers ayant assemblé et mélangé plusieurs substances. Est-ce cela une œuvre d’art ? Un phénomène provoqué par la rencontre et la mise en contact de plusieurs idées ?

Contemplation, lenteur et doute sont les maîtres mots de cette piquante performance qui laisse songeur.

Sable mouvant

Par Deborah Strebel

Black out / par la compagnie Philippe Saire / Le Reflet / du 12 au 15 mai 2016 / plus d’infos

©PhilippeWeissbrodt

©PhilippeWeissbrodt

A l’occasion de la fête de la danse, le théâtre veveysan le Reflet accueille le célèbre spectacle Black out de la Cie Philippe Saire. Joué plus d’une centaine de fois dans de nombreux pays, cette courte performance en noir et blanc aux effluves de caoutchouc est un chef d’œuvre de clair-obscur.

C’est en nombre limité (environ 45 personnes) que les spectateurs montent sur la scène et s’accoudent sur des barrières formant un carré. A l’intérieur de cette arène cubique, un ou deux mètres en dessous une femme et deux hommes sont allongés en maillots de bain, à proximité de leur linge aux motifs très graphiques. Face contre terre ou bras sur les yeux comme pour se protéger du soleil (ou du regard du public placé en surplomb), les interprètes commencent par se retourner puis claquent le sol avec leur bras ou jambes au rythme d’une fanfare dont la diffusion du son fait trembler la structure rectangulaire. Plus tard des seaux remplis de petites particules foncées se déversent en pleine fosse. Evoquant les plages de sable noir des îles volcaniques, ces grains seront la matière première de cette en œuvre en devenir.

Philippe Saire s’est intéressé à la trace du mouvement, probablement, d’après lui, à cause du côté éphémère de la danse. Chaque impulsion de bras, de jambes, qu’il s’agisse de déplacements ou de simples gestes, laisse ainsi une marque blanche au sein de l’important amas granuleux noirs. En position zénithale, les spectateurs peuvent apprécier pleinement ces empreintes se dessiner puis s’effacer. Un certain lyrisme découle alors de ce matériau et rappelle les œuvres en poudre (de terre ou de sable) d’Anton Tapiès. Parfois l’informel tend sensiblement à la calligraphie. Ces sillons prennent des allures d’idéogrammes chinois. Le tableau vu en surplomb pourrait être signé Jean Degottex.

Le chorégraphe parle de passage d’un état à un autre, du blanc au noir. Cette lutte permanente entre deux pôles chromatiques peut être interprétée de différentes manières : jeu entre ombre et lumière, illusion entre apparition et disparition ou combat entre la vie et la mort. C’est surtout la beauté des nuances qui est à admirer, de cette toile tantôt blanche, tantôt noire, souvent les deux. Des éclairages subtils chaleureux ou froids, parviennent à proposer de multiples tonalités de blancs tirant vers le jaune jusqu’au beige.

Tels des peintres enfermés dans leur propre tableau, les trois talentueux danseurs s’agitent dans la poussière épaisse avec élégance et intensité. Quelle magnifique manière de célébrer la danse et de fêter les 30 ans de la compagnie que cette reprise de Black out, créé en 2011, et quel bonheur de se pencher au bord d’un écrin pour admirer ce beau joyau qui a permis à la compagnie établie à Lausanne d’acquérir une notoriété internationale.

Quiétude apparente pour tempête intérieure

Par Deborah Strebel

$.T .O.r.M. / d’après Théorème de Pier Paolo Pasolini/ mise en scène Vincent Bonillo / Cie Voix Publique / La Grange de Dorigny / du 11 au 17 avril 2016 / plus d’infos

©Pénélope Henriod

©Pénélope Henriod

Après s’être intéressé au bonheur dans sa dernière création, la Compagnie Voix Publique revient avec une adaptation libre de Théorème de Pier Paolo Pasolini. Exprimant l’essence des interrogations pasoliniennes au sujet de la bourgeoisie, $.T.O.r.M. est un spectacle épuré traitant de dévorantes agitations intérieures.

Dans un espace entièrement blanc, six personnages sont assis au fond de la scène. Ils attendent, ou plutôt ils s’ennuient, comme en témoignent leurs yeux vides ou leurs postures nonchalantes. Seul l’un d’entre eux a l’air de réfléchir en profondeur. Il décroise les jambes puis se lève, son verre de vin rouge à la main. Il s’avance et déverse un peu de ce cru par terre : une tâche bordeaux se dessine sur le sol immaculé. Contemplant cette éclaboussure, il ajoute encore un peu de liquide afin de façonner une forme plus grande, plus généreuse. L’œuvre de cet artiste d’ « action painting œnologique » est vite effacée, nettoyée par une domestique. Il élabore rapidement une autre performance : après avoir lancé ses vêtements sur le sol, il slalome entre eux à toute vitesse.

Ce début de spectacle sans paroles reflète avec pertinence la vanité des activités de la bourgeoisie sous le spectre pasolinien. A la fin des années 1960 puis tout au long des années 1970, Pier Paolo Pasolini observe la bourgeoisie italienne, notamment dans sa pièce Affabulation (1977) puis plus tard à travers son roman Théorème (1978). A ses yeux, elle est immuable, frustrée, désabusée. La compagnie Voix publique, créée en 2011 par Vincent Bonillo, ne propose pas une transcription fidèle. Si le texte de Pasolini a servi de base au travail, d’autres écrits sont venus compléter la réflexion. En fin de parcours, il ne reste que peu d’éléments propres au roman ou au film, le projet étant de décontextualiser l’œuvre pour en souligner les préoccupations toujours actuelles concernant la bourgeoisie, voire le système de manière plus générale. Le récit a ainsi été réduit à l’essentiel. Un jeune homme d’une attirante beauté rend visite à une famille bourgeoise puis part discrètement. Sa visite permettra aux différents membres de se sentir vivants l’espace d’un instant. Son départ les abandonnera à l’insoutenable vacuité de leur vie.

En mars 2015 au théâtre de Vidy, Stanislas Nordey, dans son adaptation d’Affabulation, avait choisi de mettre en exergue le verbe incandescent de l’écrivain, poète et cinéaste italien. Un an plus tard, Vincent Bonillo a pris au contraire le parti de le laisser de côté. L’accent est mis sur les silences. Les mouvements sont lents, les regards droits au public sont appuyés. Les gestes sont le plus souvent précis et parfois se figent. La scénographie minimaliste aux couleurs laiteuses confère une atmosphère aseptisée et insipide qui est en parfaite adéquation avec l’existence de ces êtres déprimés qui peinent à trouver une once de saveur ou une pincée d’intérêt dans leur quotidien.

$.T.O.r.M. présente une famille bourgeoise engluée dans l’attente : l’attente du grand amour chez une adolescente qui se défait peu à peu d’une admiration absolue vouée à son père, l’attente d’un éventuel ravivement de flamme au sein d’un couple qui périclite ou simplement l’attente de la mort, thème récurrent voire obsessionnel chez Pasolini. $.T.O.r.M. : une tempête ? Certainement, et même un ouragan intériorisé qui plonge ses victimes dans le mutisme voire dans la torpeur.

Sur les cendres d’un grand incendie

Par Deborah Strebel

Sans peau / texte et mise en scène Pierre Lepori / Théâtre 2.21 / du 29 mars au 3 avril / plus d’infos

©Julie Casolo & Gilles Coissac

©Julie Casolo & Gilles Coissac

Après une longue carrière en tant que critique théâtral à la RSI et à la RTS, Pierre Lepori passe avec excellence de la théorie à la pratique en mettant en scène une adaptation de son premier roman Sans peau. Une poignante histoire qui questionne les notions de culpabilité et de pardon.

Issu d’une famille de pompiers, Samuel (Pierre-Antoine Dubey) est paradoxalement devenu pyromane. Incarcéré, il attend le verdict final du fond de sa cellule en regardant la neige tomber. Il reçoit des lettres de Carlo (Jean-Luc Borgeat), le propriétaire de la maison qu’il a incendiée. Celui-ci lui écrit régulièrement, d’abord pour tenter de comprendre pourquoi cet inconnu de vingt-trois ans a causé ce « désastre dans sa vie » – puis, au fil des écrits, il se met à partager son désarroi, et enfin à se confier. Il évoque son fils, Piero, qu’il entrevoit peut-être en ce jeune criminel.

Sur scène est représentée la cellule. Une armature de lit en fer prend place en diagonale à cour, quelques livres et une gourde sont posés sur le sol. Deux écrans presque transparents délimitent l’espace, l’un à l’avant-scène et le second à l’arrière-scène. Des vidéos très esthétiques sont projetées sur l’un ou sur l’autre, voire sur les deux simultanément. Elles présentent Samuel ou Carlo dans la rue. Des paysages hivernaux apparaissent également, tel celui de la tour de Sauvabelin au milieu de la forêt vêtue d’un homogène manteau blanc. Ou encore des arbres, effeuillés, enneigés ou carrément sous terre dans l’hypnotique installation artistique de Daniel Schlaepfer au parking du Flon. Qu’elles soient abstraites ou figuratives, ces images sélectionnées et montées avec soin ajoutent une dimension onirique aux discours, souvent torturés, parfois apaisés. Carlo et Samuel ne se rencontrent jamais. Ce dispositif scénique permet donc surtout de faire coexister les deux personnages alors qu’ils ne se situent à aucun moment au même endroit. Sur scène, il y a le bourreau en prison. Les écrans représentent l’espace où s’exprime la victime qui a tout perdu.

Sans Peau est le premier roman de Pierre Lepori, journaliste, critique de théâtre, poète et écrivain tessinois. L’ouvrage est paru en 2007 en italien sous le titre de Grisù, nom du petit dragon aspirant pompier, héros du dessin animé éponyme diffusé en Italie dans les années 1970. En 2013, l’auteur parfaitement bilingue traduit lui-même son livre en français. Trois ans plus tard, il adapte donc l’œuvre au théâtre. Reprenant les thèmes principaux du roman, dont le pardon, la culpabilité et la différence, la pièce donne vie à cette correspondance épistolaire à sens unique avec intensité et émotion. Des remarques désabusées d’un Samuel en colère et en rupture tant avec sa famille qu’avec la société, aux doux souvenirs de Carlo se revoyant en père heureux de passer des moments privilégiés avec son fils, Sans peau met en parallèle avec délicatesse et sensibilité les vies de deux êtres que rien ne prédestinait à se rapprocher. Sur les ruines d’une catastrophe, ces deux écorchés essaient de se reconstruire, et de trouver chacun leur propre issue.

Les épreuves d’un mari trompé

Par Deborah Strebel

George Dandin suivi de La Jalousie du Barbouillé / de Molière / mise en scène Hervé Pierre / par la troupe de la Comédie-Française / Le Reflet / le 20 mars 2016 / plus d’infos

©Lot

©Lot

Le dimanche 20 mars 2016, la troupe de la Comédie-Française a un fait une halte au théâtre Le Reflet pour une représentation de George Dandin suivie de La Jalousie du Barbouillé. Dans les deux cas, il était question d’adultère et de mariage arrangé entre deux classes sociales : sur un mode classique et sérieux d’abord, puis plus rapide et déjanté.

Des arbres sont suspendus à l’envers. De subtiles lumières les éclairent, faisant apparaître les ombres de nombreuses branches à l’arrière-scène. Une cabane en bois, de deux étages, dont les parois sont composées de fines lattes espacées, occupe la plus grande partie de la scène. Au rez-de-chaussée se trouve une salle de bain. Un escalier mène au premier étage dans lequel on voit un salon muni d’une table et de quelques chaises. Si l’allure générale de la maison frappe par sa simplicité, les meubles du salon, dont un majestueux morbier, évoquent les intérieurs bourgeois. Cette demeure hétéroclite reflète à merveille la condition de George Dandin, riche paysan ayant épousé Angélique de Sottenville, fille d’un gentilhomme ruiné.

C’est donc auprès de son antre que le grand et robuste époux commence à se plaindre de son mariage qu’il regrette amèrement. Chemise froissée, longue barbe rousse, son allure quelque peu négligée le distingue déjà de la robe corsetée blanche de son épouse. Il soupçonne sa femme de le tromper et tente à plusieurs reprises de la confondre. Il prévient alors ses beaux-parents dans l’espoir de la prendre en flagrant délit dans les bras de son amant Clitandre. Hélas, ses tentatives échouent. Il ne cesse d’être ridiculisé alors que l’adultère continue de plus belle.

Commande de Louis XIV, George Dandin ou le mari confondu est créé à Versailles en 1668. Jouée une première fois dans le contexte d’un divertissement mondain, enchâssée dans une pastorale de Lully, dans le théâtre de verdure du Petit parc, cette pièce se présente alors comme une pure comédie aux relents farcesques. Une deuxième représentation a lieu par la suite à Paris, au Théâtre du Palais-Royal, le 9 novembre de la même année. Sortie de son contexte initial, la pièce ne remporte pas le même succès. Sans pastorale en ouverture, les trois actes deviennent plus âpres. Et c’est sans doute cette double potentialité de la pièce qui explique que les mises en scènes qui en sont faites varient tant aujourd’hui encore. Alors que certaines accentuent plus volontiers la farce, d’autres en soulignent l’aspect tragique. Celle qu’a choisie Hervé Pierre se situe entre ces deux pôles.

Malgré la cruauté des amants envers le mari bafoué, le metteur en scène injecte de belles notes d’humour, comme ce moment où Colin, le valet âgé de Dandin, se tient le dos car il a mal d’avoir trop dansé.. Loin d’être de simples pauses récréatives, les ballets qui ponctuent la pièce servent de métaphores à l’intrigue. Les amoureux se font ainsi des courbettes en musique sous le nez de l’époux immobile et impuissant. Le metteur en scène a également pris le parti d’inscrire l’action de George Dandin autour de 1850. Et cela fonctionne parfaitement. Au XIXe siècle, la société est également en pleine mutation. L’ordre social des bourgeois est en train de s’effriter. La collusion des classes présente dans le texte de Molière est donc aussi au cœur des préoccupations de cette époque, sous Napoléon III.

Après avoir régalé le public par une interprétation vive et bien rythmée de George Dandin, la troupe de la Comédie-Française enchaîne aussitôt avec une représentation de La Jalousie du Barbouillé. Sorte de première ébauche, cette pièce présente la même histoire d’un mari trompé. Mais là où la troupe excelle, c’est dans le jeu plein d’entrain tirant vers la caricature. Les comédiens descendent dans le public, remontent sur scène et n’hésitent pas à faire allusion à l’actualité veveysanne en évoquant le décompte des bulletins de votes en ce dimanche de deuxième tour d’élection communale. Hormis un jeu de mot un peu facile (« vevey lui courir après »), tout fonctionne dans cette deuxième partie, drôle, énergique et décoiffante.

Après avoir commencé dans un esprit fort classique, la soirée se termine ainsi en apothéose par un feu d’artifice de folie et d’inventivité.

Du rire aux larmes

Par Deborah Strebel

Sallinger / de Bernard-Marie Koltès / mise en scène Sandra Gaudin / La Grange de Dorigny / du 10 au 12 mars 2016 / plus d’infos

©Julie Masson

©Julie Masson

La compagnie Un air de rien s’est intéressée pour la première fois à un texte de théâtre : celui de Sallinger, écrit par Bernard-Marie Koltès. Au sein de cette pièce tragique, elle injecte de petites doses d’humour. Juste de quoi alléger le discours cynique de l’auteur sans en altérer le piquant.

Devant un rideau ocre fermé, une brochette de personnages s’aligne. Parité presque parfaite : quatre femmes, cinq hommes. Une voix off bien connue, rauque et âgée, se fait entendre. C’est celle de Jeanne Moreau, qui présente les protagonistes un par un. À l’annonce de son nom, chacun s’avance, puis disparaît dans l’interstice des deux pans de tissu au milieu de la scène. À la fin de ce générique teinté d’humour, demeurent deux demoiselles au look très sixties, brushing gonflé et jupe bien serrée à la taille, tombant tout juste au-dessus des genoux. Il s’agit de Carole et de son amie June. Elles s’apprêtent à se rendre en pleine nuit au cimetière, sur la tombe du défunt petit ami de Carole : le Rouquin. Jeune, brillant voire surdoué, il s’est donné la mort et hante désormais son amoureuse mais surtout sa famille, composée d’une mère, yeux grands ouverts, s’effaçant sous les nuages de fumée qui sortent de sa bouche ; d’un père, toujours un verre de scotch à la main, ne communiquant avec son épouse que par onomatopées ; et enfin d’une sœur nostalgique et d’un frère nerveux, agité, ne tenant pas en place, tel un lion dans une cage.

Suite à une étude menée, aux côtés de l’artiste Bruno Boëglin, autour de l’écrivain américain J. D. Salinger, Bernard-Marie Koltès a rédigé le texte de Sallinger en empruntant les thèmes chers à l’écrivain américain, tels que la guerre et le désenchantement de la jeunesse. Cette pièce, écrite en 1977, soit deux ans après que Koltès a tenté de mettre fin à ses jours, traite du suicide, présenté ici comme le résultat du désœuvrement d’une génération engluée dans la fatalité sanguinaire et répétitive qu’est la guerre. Car comme le remarque le père Al, dans un émouvant monologue, on recommence toujours : « le Viêtnam après la Corée ».

Si les répliques sont graves, la Cie Un air de rien parvient, avec une grande inventivité, à y apporter de la légèreté. La metteure en scène Sandra Gaudin a pris le parti de « détecter et mettre en valeur les situations drôles et détonantes ». Ainsi le public sourit-il lorsqu’Anna raconte avec délectation les moments passés avec son ami imaginaire quand elle était enfant, assise sur Leslie à quatre pattes qui devient le copain en question ; ou lorsque Ma et Carole se font littéralement aspirer par le grand fauteuil du salon. Mais il n’en reste pas moins ému face à la détresse d’Anna implorant l’entrée dans un hôpital psychiatrique, ou face à la violente envie destructrice de Leslie.

Bernard-Marie Koltès a, paraît-il, revendiqué l’humour des ses pièces : il aurait probablement été ravi de découvrir l’interprétation fantasque mais respectueuse de la compagnie Un air de rien, qui parvient à ajouter une touche comique au portrait de cette tribu quelque peu perdue et considérablement fragilisée par la perte d’un membre.

« Apple » à la réflexion

Par Deborah Strebel

Citizien Jobs / de Jean-François Peyret / avec Jos Houben / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 janvier 2016 / plus d’infos

©Maella Mickaelle Maréchal

©Maella Mickaelle Maréchal

Jean-François Peyret a voulu disséquer le mythe de Steve Jobs. Pour cela, il a eu recours aux talents comiques et poétiques de Jos Houben. En résulte une pièce où rire et réflexion se mêlent dans une évocation biographique libre d’un feu cyberboss milliardaire.

La scène est vide, seuls quelques points blancs sont inscrits sur le sol. Un homme arrive, tenant un tabouret sous le bras et un dossier rempli de feuilles dans une main. Il souhaite la bienvenue et espère que nous avons bien reçu nos tickets de transports et que nous sommes bien installés dans nos hôtels respectifs. Mais qui sommes-nous ? Des chanteurs ? Des contorsionnistes ? Il semblerait que nous soyons des artistes amenés à participer à un opéra sur Steve Jobs. C’est pourquoi nous sommes assis dans une salle de théâtre face à cet homme, portant une casquette et des lunettes et parlant anglais ou français avec un fort accent américain. C’est l’acteur flamand Jos Houben qui interprète ce metteur en scène enjoué, s’apprêtant à mimer et raconter le spectacle biographique sur le fondateur d’Apple.

Acte par acte, il explique ce qui est censé se passer sur scène. Des danses du clavier jusqu’ aux Iphones et IPads flottant dans les airs et se percutant entre eux, sans oublier la musique, il dévoile les scènes qui ne viendront pas, avec autant d’ardeur qu’un enfant résumerait l’un de ses rêves les plus loufoques. A travers ces descriptions d’un spectacle annoncé, quelques éléments sur la vie de Steve Jobs sont évoqués : ses parents adoptifs (père syrien et mère allemande), ses études, ses lectures, ses expériences hippies. Quelques remarques (de l’ordre du mythe ou de la réalité) au sujet de son caractère, aussi. Il semblerait même que l’entrepreneur de génie fixait ses interlocuteurs sans cligner des paupières. Cette première partie est entraînante. Elle est suivie par une autre, silencieuse. Le metteur en scène si bavard se tait pour installer des éléments de décors : troncs d’arbre et maison blanche. Cabane perdue dans la forêt ou référence à la maison de Jobs, difficile à trancher. Ses contours arrondis, sa couleur blanche uniforme, sa prise USB et les lumières tantôt rouges tantôt vertes qui clignotent, évoquent les différents produits Apple.

Tel un dyptique contrasté, cette pièce si comique au début se mue en une performance poétique invitant à réfléchir sur notre propre rapport à la technologie. Car il s’agit sans doute de cela qu’a voulu traiter Jean-François Peyret. C’est au hasard de quelques clics de souris sur la chaine Youtube de Chris Marker qu’il a été amené à s’intéresser à Jobs. Face à son écran, il a découvert iDead, petit clip réunissant des images consacrées au décès du « révolutionnaire » informaticien. N’étant, a priori pas un apple addict, Jean-François Peyret n’a pas conçu un hommage au Dieu Apple, ni une réelle critique sur ce phénomène mêlant marketing et technologie. Mais il semble être plutôt parti de cette success story pour proposer un joyeux et poétique appel à réfléchir sur nos liens avec ces petites machines intégrées pleinement à notre quotidien. Si beaucoup de spectateurs restent sur leur faim à l’issue du spectacle, déroutés par la deuxième partie sans paroles, d’autres souriront face à leur smartphone lorsqu’ils le rallumeront à la fin de la pièce en se remémorant la formule « nous sommes devenus les outils de nos outils ».

Du spiritisme rock’n’roll

Par Deborah Strebel

Te haré invencible con mi derrota / d’Angélica Liddell / par Angélica Liddell, compagnie Atra Bilis Teatro / Théâtre Saint-Gervais / du 19 au 23 janvier 2016 / plus d’infos

©Susana Paiva

©Susana Paiva

Angélica Liddell interprète pour la première fois en Suisse son spectacle Te haré invencible con mi derrota, créé en 2009. Une époustouflante et très intense tentative de dialogue avec l’au-delà. Frissons et envoûtement garantis.

En 2009, Angélica Liddell, alors âgée de 42 ans, s’intéresse au destin tragique de la violoncelliste Jacqueline Du Pré, décédée en 1987 – à l’âge de 42 ans. La musicienne britannique était atteinte d’une sévère sclérose en plaques. Selon la légende, la maladie n’avait pas seulement rongé son corps, mais aussi son esprit, poussant l’artiste prodige à s’éteindre bien avant la jeune femme. Dans sa note d’intention, la dramaturge catalane explique qu’elle a ressenti la nécessité de se mettre en contact avec Jacqueline afin qu’elle lui explique l’épouvantable conflit qui avait pris possession de son corps, entre chair et esprit. En résulte un époustouflant spectacle d’une heure et demie.

Au centre de la scène, cinq violoncelles sont disposés en ligne. À jardin, un premier carré lumineux éclaire sur le sol neuf petits pains ronds tandis qu’à cour, un second illumine des figurines et une main sculptée en cire. Alors que les spectateurs s’installent, une lumière apparaît et s’éteint aussi vite. Il s’agit d’Angélica Liddell, apparaissant furtivement à la lueur d’un briquet. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, elle s’allume une cigarette. S’ensuit une séance de spiritisme intense et particulière, caractérisée par deux temps. Au début, « Jackie » est élevée, presque, au rang de sainte. Sa musique retentit et Angélica Liddell l’écoute religieusement. Elle tente d’entrer en contact avec elle par la souffrance. Elle se scarifie. Elle lui adresse d’émouvantes prières. Cette incantation évoque tantôt l’imagerie vaudou, notamment par une scène dans laquelle elle se plante des aiguilles au bout des doigts ; tantôt la religion catholique, car elle rompt le pain et au lieu de boire du vin, comme il est de coutume lors de la communion, ingurgite à plusieurs reprises de l’alcool fort. Cette partie culmine lorsque telle une chamane, elle entre en transe, se roule par terre, crie et pleure. Hélas, elle ne semble pas avoir trouvé de réponse.

Peut-être est-ce à cause du silence de Jackie que dans un deuxième temps, Angélica Liddell semble se rebeller et exorcise sa colère en réduisant, par exemple, à néant un violoncelle, avec autant de fougue que Jimmy Hendricks enflammait sa guitare. Plus tard, elle s’empare d’un fusil de paintball et se place devant un portrait géant, en noir et blanc, de Jackie. Alors qu’au départ, cette photographie faisait penser aux icônes des saints ou aux images des défunts lors des cérémonies d’enterrement, à présent cette toile est désacralisée. Après lui avoir gribouillé des cornes, Angélica Liddell lui tire des balles multicolores. Impossible de ne pas faire le lien avec les shooting paintings de Nikki de St-Phall, réalisées au début des années 1960. Néanmoins, dans ce cas, les tirs se rapprochent plus du blasphème que du joyeux happening d’action painting. Une fois le visage ingénu de la jeune Jacqueline totalement recouvert de vert dégoulinant, Angélica Liddell termine son oeuvre par un doigt d’honneur et un crachat ou deux.

Pièce rare, Te Haré invencible con mi derrota s’adresse à un public averti, et présente une violente, passionnée et bouleversante séance de spiritisme.

La Suisse, une famille pas comme les autres

Par Deborah Strebel

Mamma Helvetia (un rapport familial) / un projet de Georg Scharegg et Theater Chur / mise en scène Georg Scharegg / La Grange de Dorigny / du 20 au 22 novembre 2015 / plus d’infos

©B. Faessler

©B. Faessler

Qu’est-ce que la Suisse ? Un petit pays au milieu de l’Europe, reconnu pour sa démocratie et ses banques ? Et si c’était une grande famille ? Georg Scharegg et sa troupe ont mené l’enquête. Pendant un an, ils ont parcouru tout le pays, des endroits les plus reculés aux plus urbanisés. Mamma Helvetia est le fruit de leurs recherches.

Politique, histoire, actualité, la pièce aborde la Suisse sous divers aspects et traite de thèmes aussi variés que l’urbanisme, l’octroi des subventions culturelles ou encore la notion de « village ». Joué dans les quatre langues nationales, le spectacle semble donner la parole à chaque région linguistique, et révèle les différents points de vue de ses habitants.

Un gros bloc rectangulaire, fermé par une porte dont les deux pans s’ouvrent en glissant sur le côté comme un ascenseur, est disposé au milieu de la scène. Un ruban rouge est étendu de cour à jardin. Diverses personnalités, vêtues de chaussures de marche et de polaires grises proposent, chacune leur tour, une brève allocution. Il s’agit de l’inauguration du musée du tunnel du Gotthard. Le tunnel, dont les travaux ont débuté en 1996, relie, de Erstfeld à Bodio, la Suisse alémanique avec le Tessin, autrement dit le Nord avec le Sud. Cette festivité est un excellent prétexte pour réunir des habitants issus de toute la Suisse.

Puis cette imposante masse carrée est décomposée tout au long du spectacle. Il s’agit en réalité de cadres, sur roulettes, superposés les uns aux autres. Chacun de ces cadres propose un mini décor (avion, dortoir, bistrot). Ils sont mobiles et peuvent être tirés ou poussés. Ce principe de « poupée russe » permet de multiplier les lieux. Le décor se met alors au service du discours, notamment lors d’une brillante scène dans laquelle les personnages tentent de trouver des solutions pour aménager au mieux le territoire. Chacun déplace son cadre en réfléchissant où l’installer. À la fin de la pièce, le carré est reconstruit et adopte une forme compacte et rectangulaire. Ce bunker iconique symbolise avec intelligence la crainte des Suisses face à l’Union européenne, ultime thématique abordée.

Ponctué de chants traditionnels, citant des grands noms de la littérature suisse tels que Charles Ferdinand Ramuz et Plinio Martini, explorant des sujets susceptibles de toucher l’ensemble des Helvètes, comme l’armée ou Pro Helvetia, Mamma Helvetia tente de chercher quel est le dénominateur commun du pays. Ode toutefois à sa pluralité linguistique et culturelle, ce spectacle rythmé et coloré offre un regard critique et engagé sur la Suisse.

Du dessin à la scène

Par Deborah Strebel

Autour d’Aloïse / de Sébastien Ribaux / mise en scène Sébastien Ribaux / Théâtre 2.21 / du 17 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Sophie Pasquet-Racine

©Sophie Pasquet-Racine

Sébastien Ribaux présente un spectacle autour d’Aloïse Corbaz, artiste suisse emblématique de l’art brut. Sa vie et son œuvre picturale sont évoquées avec délicatesse et poésie non pas dans une logique linéaire mais dans un hypnotique mouvement tourbillonnant.

Aloïse Corbaz (1886-1964) est née à Lausanne. Une fois sa scolarité terminée, elle devient couturière. Elle aime un prêtre défroqué. Cette passion fait scandale. Elle est alors envoyée en Allemagne. Elle occupe ensuite un poste de gouvernante à Postdam, à la cour de Guillaume II dont elle tombe éperdument amoureuse et avec qui elle vit une intense passion – uniquement dans son imagination. De retour en Suisse à l’aube de la Première Guerre mondiale, elle est hospitalisée dès 1918 à Cery puis, deux ans plus tard, elle est définitivement internée à l’asile de la Rosière, à Gimel-sur-Morges. Jusqu’en 1936, elle dessine sur des cartons, en cachette avec ce qu’elle trouve : suc de pétale, feuille écrasée voire pâte de dentifrice. Puis le corps médical lui fournit du vrai matériel : mine de plomb, crayons de couleurs et craies grasses. Les thèmes du couple, de l’opéra ou encore du théâtre sont récurrents dans son œuvre à la fois colorée et fleurie.

C’est après avoir visité la rétrospective de cette artiste Suisse à la collection de l’art brut et au musée des Beaux-arts de Lausanne, en 2012, que le metteur en scène Sébastien Ribaux eu l’idée et l’envie de créer un spectacle sur ce personnage énigmatique et attachant qu’est Aloïse Corbaz. En 2013 déjà, le dramaturge avait proposé au théâtre 2.21 trois performances autour de la maladie psychique prenant appui sur des résultats d’ateliers d’écriture et d’interviews réalisées dans un centre thérapeutique. Il continue d’explorer les failles de l’esprit humain avec ce divin voyage au sein de l’univers « corbazien ».

Après avoir lu plusieurs ouvrages et étudié son œuvre, Sébastien Ribaux et ses comédiens se sont réunis et ont commencé un travail d’improvisation. En découle non pas une pièce biographique mais un condensé des moments importants de la vie de l’artiste. Extraits de lettres adressées à sa famille, mashup mélangeant chansons françaises de Mike Brant à Francis Cabrel avec des airs d’opéra comme Carmen, le vrai se fond dans l’imaginaire, l’historique se confond avec le fantasmagorique.

Trois comédiennes en nuisettes blanches incarnent tantôt Aloïse, tantôt ses sœurs. Cette polyphonie semble faire écho à la schizophrénie dont l’artiste était atteinte. Elles sont accompagnées par un orchestre composé de trois musiciens aux costumes et cravates respectivement rouges, bleus et jaunes. Car il y a de la couleur dans le spectacle. Les éclairages parfois rouges, parfois jaunes évoquent les harmonies colorées vives et chaleureuses de l’œuvre peinte d’Aloïse. Le travail pictural de l’artiste est ainsi évoqué pour ne pas dire fidèlement transposé à la scène. Omniprésentes dans ses dessins, les figures humaines aussi bien masculines que féminines sont caractérisées par de grands yeux bleus sans iris. Une femme avec une robe rouge, de longs cheveux bouclés et des yeux bleus apparaît à un moment donné discrètement ici en arrière-scène. Le décor, lui aussi, évoque les dessins d’Aloïse par la forme rectangulaire intégrant des éléments courbes et par la couleur blanche dotée d’un léger quadrillage, rappellant les feuilles quadrillées ou plus simplement le papier, support de prédilection de l’artiste.

Le public est alors immergé dans l’œuvre d’Aloïse tout en découvrant timidement sa personnalité. Amoureuse transie, aux relations impossibles, grande observatrice de la nature, s’émerveillant chaque jour face à un oiseau qui s’envole, Aloïse est présentée ici comme quelqu’un de touchant. De cette dame qui n’a cessé de peindre des princes sur des fonds roses se dégage une délicieuse tendresse mélancolique. Spectacle monographique porté par un esthétisme fidèle à l’œuvre picturale de l’artiste et par une remarquable poésie se dégageant aussi bien du texte que du jeu, Autour d’Aloïse est un pur chef-d’œuvre non pas réservé aux seuls fervents amateurs d’art mais adressé à tous les spectateurs prêts à se laisser transporter dans un rêve éveillé candide et multicolore.

La Suisse en quelques clichés

Par Deborah Strebel

La Suisse et la mort / conception et interprétation FUR compagnie / Théâtre de l’Usine / du 15 au 21 octobre 2015 / plus d’infos

©Théâtre de l'Usine

©Théâtre de l’Usine

Conçue et interprétée par la FUR compagnie, La Suisse et la mort est une revue satirique parcourant une série de sujets intimement liés à l’Helvétie.

Dès l’entrée dans la salle, le spectateur est immergé dans un univers cent pour cent suisse. Alors que six comédiens se tiennent face au public avec une pomme sur la tête, une odeur de fondue au fromage se répand peu à peu. Cette spécialité helvétique est préparée en direct. La scène est épurée, dotée simplement d’un banc en bois à cour et d’une table munie d’un réchaud prêt à recevoir le caquelon fumant, à jardin. Une présentation PowerPoint est alors projetée. Il s’agit d’un test de naturalisation. Chaque diapositive correspond à une question. Ces interrogations, au contenu loufoque, parodient allégrement ce processus administratif fastidieux.

Évoquant le célèbre film de Rolf Lyssy Les faiseurs de Suisses, cette entrée en matière donne le ton. Sous la forme revisitée de la revue s’enchaînent ainsi des courts sketchs, entrecoupés par une interprétation en slam du chant traditionnel le Ranz des vaches et plus tard par une chorégraphie reprenant des mouvements issus de danses folkloriques sur une musique pop. Les mêmes personnages reviennent. Des fragments de leur vie, sans réels liens apparents, sont présentés, mettant en avant les manies stéréotypiques des Suisses, tels le respect très rigoureux des règlements, évoqué dans une comique saynète où plongée dans le noir, une jeune femme se plaint du bruit que font les voisins et s’apprête à intervenir. Son amie lui demande alors d’attendre 22h01 afin que sa requête devienne légale. Elle s’exécute et hurle à 22h01 avant de s’apercevoir qu’elle n’a pas changé l’heure de sa montre : en réalité, il n’est que 21h01.

La thématique de la mort citée en titre est traitée de manière sporadique avec une ironie qui accentue l’absurdité de certaines initiatives macabres mise en place ces dernières années. À commencer par « Deathbook », site Internet vendant des pages pour remplacer les tombes et désencombrer les cimetières… Moyennant une somme élevée, les clients peuvent choisir leur épitaphe et leur fond d’écran. Une notification « Je suis mort » est également envoyée à tous leurs contacts. Le spectacle fait également une allusion à Exit (l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) en soulignant l’étrangeté de la démarche qui consiste à faire appel à un tiers pour mettre fin à ses jours.

Dépoussiérant les clichés avec vivacité, les jeunes membres de la FUR compagnie, tous issus de la Manufacture, témoignent dans ce spectacle d’un attachement particulier à leur patrie. La variété des sujets abordés, allant de l’accueil de migrants érythréens à l’assistance sexuelle, peut sembler désordonnée. Néanmoins, le rire parvient à apporter de l’harmonie dans cette joyeuse hétérogénéité.

Tra sogno e realtà

Par Deborah Strebel

D’acier / de Silvia Avallone / mise en scène par Robert Sandoz / Théâtre du Loup / du 6 au 18 octobre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Adapté du premier roman de Silvia Avallone, D’acier dresse, avec une beauté saisissante, le portrait d’une jeunesse italienne tiraillée entre ses désirs et ses désillusions.

Née en 1984, Silvia Avallone a passé une partie de son adolescence à Piombino, ville industrielle toscane. C’est aussi le lieu dans lequel se déroule le récit de son premier roman, D’acier. Paru en 2010, cet ouvrage lui a valu des prix en Italie et en France. Après une adaptation cinématographique, très remarquée, par Stefano Mordini, Robert Sandoz en propose une transposition théâtrale. Séduit par ce texte qui donne la parole à la jeunesse, le metteur en scène suisse s’est directement tourné vers de jeunes comédiens et comédiennes, par peur de pervertir ce qui lui paraît être un « roman d’une génération ». Ainsi, dès les premiers instants, le spectacle est porté par la ferveur de ces comédiens prétrentenaires.

Deux demoiselles déboulent sur scène en courant et riant. Vêtues de bikinis, elles se dirigent vers une plage. D’autres personnes se prélassent déjà au soleil, la main dans la glacière ou étendues sur des chaises blanches en plastique. Une ombre se profile au tableau. Un homme épie les corps des deux baigneuses candides et souffle des commentaires salaces dans un micro. Ces remarques, frisant la vulgarité, viennent briser ce cadre idyllique. Puis d’autres éléments viennent obscurcir le tableau, faisant comprendre qu’il ne s’agit pas d’une de ces belles plages touristiques, mais d’un bord de mer marécageux avec comme arrière-fond des barres d’immeubles et une aciérie.

Cette gigantesque fabrique est le moteur de la ville. La plupart des hommes y travaillent durement jour et nuit. Absorbés par cette fournaise, et recrachés par ce monstre sans pitié après de longues heures de labeur, ils parviennent à se changer les idées à l’aide d’un rail de cocaïne ou du petit coup de fouet donné par une dose d’ecstasy. Au cœur de la cité et de la vie de ses habitants, la présence de cette monumentale aciérie est suggérée sur la scène par un imposant échafaudage métallique. Cette structure accueille également de grandes lettres ; non pas celles de l’enseigne de la firme, mais celles du nom de l’île enchanteresse se situant de l’autre côté de la mer, juste en face : ELBA. Ce dispositif parvient brillamment à évoquer les deux polarités entre lesquelles les personnages sont cantonnés : d’un côté l’usine, de l’autre l’île ; d’un côté l’enfer, de l’autre le paradis.

Les deux principales protagonistes, Anna et Francesca, du haut de leurs presque quatorze ans, sont ballotées d’un pôle à l’autre. Si la première est attirée par les études alors que la deuxième préfère la télévision berlusconienne, ensemble elles rêvent de nager en direction de cette oasis avoisinante. Leur songe commun tend à s’éloigner quand la réalité les rattrape : qu’elle se rattache à l’absence paternelle ou à l’ignoble maltraitance d’un père.

Loin de n’être qu’une écrasante chronique sociale, la pièce est parsemée de touches poétiques. Le public s’attache très vite aux personnages. Ces derniers, un peu perdus entre le désir de partir et celui de rester, n’ont que l’amitié et la fratrie comme bouclier face à un futur incertain et peu réjouissant.

Mon lit, mon refuge

par Deborah Strebel

Oblomov / d’Ivan Gontcharov / mise en scène de Dorian Rossel / du 1er au 12 septembre 2015 (relâche le 7 septembre) / Théâtre de l’Orangerie / plus d’infos

 © Théâtre de l'Orangerie

© Théâtre de l’Orangerie

Spectacle profond et rythmé, ponctué par de jolis moments d’humour, « Oblomov » présente le prototype du paresseux, grand adepte de la sieste et roi de la procrastination.

Après avoir été jouée à plusieurs reprises l’année passée en Suisse, au forum de Meyrin et au Théâtre Kleber-Méleau, l’adaptation par Dorian Rossel du célèbre roman de mœurs d’Ivan Gontcharov paru en 1859 est partie en tournée en France. Elle revient actuellement pour une halte d’une dizaine de jours au Théâtre de l’Orangerie. Le metteur en scène franco-suisse a pour habitude de multiplier ses sources d’inspiration, du cinéma à la bande dessinée. Cette fois-ci, il s’est intéressé à un archétype de la littérature russe : Oblomov. Jeune aristocrate oisif, un brin hypocondriaque, fuyant toutes responsabilités et autres décisions, ce personnage est devenu un réel mythe et a même inspiré la création d’un substantif : l’« oblomovisme ».

Fidèle à son univers, alliant esthétisme et inventivité, le fondateur de la Cie STT (Super Trop Top) met en lumière, à l’aide de dispositifs ingénieux, les diverses facettes de la personnalité d’Oblomov, notamment en ayant recours au chœur. Un même personnage est parfois interprété par plusieurs acteurs, soulignant ainsi la complexité des réflexions intimes qui le traversent. Car il cogite, Oblomov. Reclus dans son appartement poussiéreux, aux murs fendus d’où s’échappent de temps à autre quelques punaises, il observe de loin la société qui « bourdonne ». Ne quittant jamais sa robe de chambre, attribut du parfait fainéant, il passe ses journées à se lever pour se recoucher. Sa torpeur contagieuse atteint son valet qui ne se donne plus la peine de nettoyer. Des amis défilent dans l’antre d’Oblomov, dans l’espoir de lui faire quitter sa demeure. Immobile, s’emmitouflant dans de douces couvertures molletonnées aux couleurs chaudes disposées sur le sol, il congédie ses hôtes pour s’adonner à sa principale activité : dormir. Rien ne semble le détourner de son indolence, ni les tracas économiques, ni la contrainte de devoir déménager. Seul l’amour lui donne un bref instant l’envie de vivre, de sortir dans les champs.

Qu’elle dissimule une fuite de la réalité ou des tourments existentiels, la flemmardise d’Oblomov est dépeinte de manière vivante grâce un enchaînement rythmé et à une scénographie évolutive, imaginée par Sibylle Kössler. Un écran translucide divise l’espace en diagonale. Tantôt transparent, il dévoile des musiciens interprétant des morceaux en direct, tantôt plus opaque, il se transforme en miroir et reflète fidèlement ce qui se déroule en avant-scène.

En réunissant, dans un décor qui s’épure petit à petit, la jeune troupe française O’Brother Company, fondée en 2011 et sa compagnie romande, la STT, Dorian Rossel nous présente un Oblomov attachant dont l’apathie n’en fait pas un dépressif ennuyeux mais un sympathique résigné, nostalgique de ses rêves d’enfant.

Troubles de communication

par Deborah Strebel

La Maladie de la famille M / de Fausto Paravidino / mise en scène Andrea Novicov / du 14 au 25 juillet 2015 / Théâtre de l’Orangerie / plus d’infos

© Théâtre de l'Orangerie

© Théâtre de l’Orangerie

Tragi-comédie contemporaine avec ces personnages drôles bien qu’un peu abîmés, La maladie de la famille M impressionne par la subtilité de son texte. Les compagnies Superprod, Jeanne Föhn et Angledange en proposent une délicate et rafraîchissante mise en scène.

Luigi, vieille homme vulnérable et veuf dont la mémoire flanche peu à peu, vit avec ses trois enfants : Marta, qui lui procure les soins élémentaires en plus de cuisiner chaque repas, Maria, perdue au sein d’une relation sentimentale triangulaire et le fils cadet, Gianni. Tous semblent atteints d’une curieuse maladie. Lassitude, ennui, perte de repères sont les premiers symptômes de ces maux contagieux. Les éventuelles causes de ce germe pathogène peuvent provenir de la lourde absence de la mère voire de l’actuelle situation précaire des provinces italiennes où l’emploi se raréfie. Si aujourd’hui, aucun vaccin n’est connu, un remède parvient à apaiser légèrement les patients en leur offrant un bref instant d’amusement : le quiproquo amoureux.

C’est ce virus qu’a dépeint avec talent le jeune et très prometteur dramaturge génois Fausto Paravidino en 2002 dans son texte La maladie de la famille M., inscrit au répertoire de la Comédie-Française. Mais ce n’est pas sous cet angle médical qu’est présentée, en ce moment, la pièce au Théâtre de l’Orangerie. Au contraire, loin de l’analyse scientifique d’un trouble psychologique, le spectacle adopte ici une forte dimension esthétique. Le metteur en scène Andrea Novicov annonce avoir opté pour un réalisme poussé à l’extrême et dérangeant, dans l’esprit du travail de Gregory Crewdson, photographe connu pour avoir cherché à dévoiler l’envers du rêve américain, à l’aide de clichés représentant l’intérieur des foyers dont l’éclat froid offre un sentiment d’étrangeté. Les spectateurs retrouvent cette même impression ici grâce aux savants jeux de lumière qui subliment les silhouettes par un éclairage provenant soit du sol, soit du plafond. En découle une atmosphère presque lynchienne où les cadrages autant que les silences soulignent les déséquilibres dont souffrent les protagonistes.

Les répliques aussi lapidaires qu’efficaces, à la manière de celles de Jean-Luc Lagarce, sont souvent malmenées, tantôt entrecoupées par de violents bruits de voitures passant à toute vitesse, tantôt étouffées par une musique assommante s’échappant d’une boîte de nuit. Ces diverses perturbations autour de la parole révèlent ainsi le thème phare de la pièce : l’incommunicabilité. En toutes circonstances, les échanges s’avèrent difficiles, que ce soit au sein de la maison, symbolisée par un dispositif carré posé au centre de la scène, telle une petite oasis au milieu du désert, ou que ce soit à l’extérieur sous la neige où déambulent en rond les héros.

Projet original, car il n’a pas été lancé par un metteur en scène mais par deux acteurs, Céline Nidegger et Bastien Semenzato, fondateurs de la compagnie Superprod, qui ont ensuite convié Aline Papin et Ludovic Chazaud, directeur de la compagnie Jeanne Föhn, avant d’appeler l’ex directeur du TPR, à la tête de la compagnie Angledange, pour la mise en scène, ce spectacle évoque avec beauté et fragilité le malaise écrit par Fausto Paravidino.

Il est fortement recommandé, en guise de prévention ou juste par plaisir cathartique, de se frotter le temps d’une heure et demie à cette gêne, se nourrissant de doutes, de colère, de mutisme, de désarroi et qui a envahi l’attachante famille M.

L’oiseau en cage rêvera des nuages

par Deborah Strebel

Nid de coucou / d’après Ken Kesey / par le Footsbarn Theatre / du 11 au 12 juin 2015 / Théâtre du Jorat / plus d’infos

© Jean-Pierre Estournet

© Jean-Pierre Estournet

Théâtre itinérant, le Footsbarn Theatre s’arrête deux soirs à la Grange sublime pour proposer une originale et festive version carnavalesque de Vol au-dessus d’un nid de coucou.

Fondé en 1971 au sein de la grange de la famille Foot, dans la région des Cornouailles, le Footsbarn Theatre se produit aussi bien en salle que sous chapiteau, et même dans la rue. Il multiplie les parades et animations et aime jongler avec les langues. Il n’a pas hésité à quitter ses frontières, dès les années 1980, jouant aussi bien en Australie, qu’en Colombie, voire même au Burkina Faso. Lors de deux soirées de juin, il prend place en Suisse, dans une autre grange, avant de mettre le cap pour le festival d’Avignon. Une belle occasion de découvrir ce joyeux univers bilingue.

Le rideau rouge du Théâtre du Jorat tombe pour laisser apparaître un fin voilage blanc, sur lequel est rapidement projeté un film : on y voit une ampoule, autour de laquelle gravitent de petites figurines métalliques. Derrière le tissu apparaît un homme dont la voix grave s’élève et chante « One Flew Over the Cuckoo’s Nest », annonçant le titre du spectacle, tel un générique.

La scène reflète fidèlement un milieu hospitalier. Tout le monde est vêtu de blanc sous une lumière verdâtre. Une lampe est suspendue, accueillant un néon dans une structure rectangulaire en aluminium : luminaire emblématique des cliniques et autres hôpitaux. L’ensemble des parois adopte une couleur verte délavée, conférant un sentiment de vétusté au bâtiment. Au centre se trouve un desk vitré, emplacement réservée à l’infirmière en chef tyrannique, Mademoiselle Ratched. Autoritaire et cynique, elle dresse ses patients à dose de tranquillisants et d’électrochocs.

Un nouvel arrivé va venir perturber ses habitudes. Il s’agit de Mister McMurphy, personnage truculent et charismatique qui a été immortalisé et porté avec excellence au cinéma par Jack Nicholson dans le film multi-oscarisé de Milos Forman, sorti en 1975. Bien qu’une certaine ressemblance entre l’interprétation du Footsbarn Travelling Theatre et celle de l’acteur américain puisse se faire sentir, notamment au niveau des rires ou dans la manière dont le comédien incarnant la nouvelle recrue se déplace avec force et énergie, la troupe n’a pas pris comme point de départ l’adaptation cinématographique. C’est le texte, paru en 1962, de Ken Kesey, figure emblématique de la contre culture, qui a servi de référence. Principalement connu pour ses mises en scène de pièces shakespeariennes, le Foostbarn s’est ici attaqué à un autre classique, contemporain cette fois-ci. Cette histoire intemporelle dénonçant toute forme de dictature à l’aide d’une vive ode à la liberté a inspiré la compagnie qui déclare vouloir « sur le mode d’une fable, explorer la dimension humaine et universelle. En tirer toute l’humanité et l’humour, la richesse des personnages sans pour autant éviter la profondeur du propos ».

Le projet est bien mené et convaincant. Avec leur esthétique particulière évoquant un monde populaire et festif, fait de musique, de masques et de marionnettes, le Foostbarn parvient à produire une impression de légèreté et gaieté tout en restant fidèle au récit original. Ainsi s’enchaînent les réunions thérapeutiques, les prises de médicament et les électrochocs qui finissent par « griller jusqu’à l’os » les pensionnaires aux regards vides tels des « fusibles qui auraient sautés » sur fond de chansons, de danses et de projections.

La face cachée des majorettes

par Deborah Strebel

Cheer Leader / création du Think Tank Theatre / mise en scène de Karim Bel Kacem / co-mise en scène et chorégraphie Maud Blandel / du 2 au 13 juin 2015 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

© François Blin

© François Blin

Spectacle bilingue (espagnol, anglais), Cheer Leader dévoile poétiquement les Pom Pom girls en coulisse.

Dans une semi-obscurité, cinq jeunes femmes vêtues du même costume bleu et blanc sont assises en rond et effectuent une série de mouvements. Toutes tiennent des pompons dans leurs deux mains. En effleurant le sol, ces boules argentées provoquent de doux crépitements à intervalles réguliers tel le bruit des vagues qui s’émousseraient sur une plage. Sans aucun décor, prise en sandwich entre deux fins voiles, à l’avant et à l’arrière scène, cette petite équipe de cheerleading continue de s’échauffer quand l’une des membres prend la parole en espagnol. Au fur et à mesure de son discours, les gestes répétitifs, mélangeant exercices de stretching et chorégraphie, d’abord lents, deviennent de plus en plus rapides. La lumière tamisée et le nombre réduit de danseuses semblent indiquer que nous nous trouvons en coulisses.

Cette impression de backstage sera, d’une certaine manière, le fil rouge du spectacle. Les écrans de tissus transparents resteront présents tout au long de la performance et brouilleront délicatement la vue des spectateurs comme s’ils regardaient par une fenêtre fermée, rideaux tirés. Démarche intéressante et quelque peu à contre-courant, dans une période où le théâtre contemporain tend à abolir le quatrième mur, mais déjà fondamentale dans un projet précédent de Karim Bel Kacem, Gulliver (jouée notamment à Lausanne en mars dernier), qui nous plaçait déjà en position de voyeurs conscients. La plupart du temps, nous assistons ici uniquement à des échauffements. Le seul moment où les majorettes réalisent de vrais numéros avec sauts périlleux a lieu derrière les deux voilages de tulle. Deux hommes, dos au public, regardant le show derrière le premier voilage, au travers du second. Si depuis notre siège, nous voyons clairement les silhouettes masculines, nous ne distinguons pas nettement celles des demoiselles et voyons uniquement des ombres virevoltant en l’air. Le concept de plonger le public dans les coulisses a d’ailleurs été exploité jusqu’au bout car les spectateurs sont en réalité installés à l’arrière-scène de la salle du sous-sol du théâtre de St-Gervais, espace spécialement aménagé pour l’occasion.

Les Cheer Leaders sont connues pour parader au début et pendant les pauses des matchs sportifs américains devant une foule en délire. Ici, pas de footballers, pas de basketteurs, seul les cris sourds des supporters. En entrant dans l’arène, ces sirènes les envoûtent et parviennent à chauffer leur esprit. Ce pouvoir est poétiquement représenté lors d’un magnifique instant où une cheerleader dos au public lève progressivement le bras : plus il prend de la hauteur plus le volume des hurlements augmente ; à l’inverse s’il se baisse, le silence s’installe. Telle une cheffe d’orchestre, elle dirige les acclamations de centaine de personnes, au sens littéral de son appellation (cheer = acclamer et leader = celui qui dirige).

Le cheerleading prend ses racines aux Etats-Unis. Initialement réservé aux hommes et lié à une stricte formation au sein des plus prestigieuses universités, il s’ouvre aux femmes et devient exclusivement une pratique féminine à partir des années 1970. Si dans sa note d’intention le Think thank theatre, en résidence à St-Gervais, s’interroge sur la fonction politique du cheerleading et sur l’évolution de l’exercice du pouvoir, le spectacle lui-même n’entre pas dans une étude approfondie du sujet. Certaines relations de pouvoir sont suggérées notamment lors d’une angoissante séance photo où l’artiste s’acharne à faire sourire une Pom Pom girl stressée, ou à l’inverse lors d’un échange nocturne entre une jeune majorette et un homme qu’elle éblouit de ses étincelants pompons. Mais cela reste de l’ordre de l’évocation, et non du développement. Le visuel, en revanche à été minutieusement travaillé. On saluera le travail de l’éclairage, proposant de riches ambiances tamisées déclinant divers tons : verts, rouges, bleus., Le metteur en scène, Karim Bel Kacem a étudié à la HEAD et a été l’assistant de Dora Garcia à Kassel lors de la Documenta en 2012 : on retrouve la trace des ces enseignements autour de l’installation d’espace dans l’esthétique finement pensée, en laquelle réside la réussite de ce spectacle.

Hilarant choc de civilisations

par Deborah Strebel

Röstigraben ou Le Stage / d’Antoine Jaccoud et Guy Krneta / mise en scène de Nicolas Rossier / le 24 ou 31 mai 2015 / Théâtre des Osses (Festival Le Printemps des Compagnies) / plus d’infos

Röstigraben, © Théâtre des Osses

Röstigraben, © Théâtre des Osses

Le festival « Le Printemps des Compagnies » a proposé à deux reprises un joyeux dîner-spectacle dominical. Alors que sur scène on essaie tant bien que mal de franchir la « Röstigraben », dans la salle on déguste justement une assiette de röstis.

Comédie en deux actes, le premier d’une durée d’un quart d’heure et le second d’une vingtaine de minutes, entrecoupés par un repas, Röstigraben ou le stage raconte la première rencontre entre Daisy Golay et Niklaus Fischer. Suite à la décision du Conseil Fédéral d’imposer à chaque citoyen un stage annuel dans une autre région linguistique, la jeune femme romande est sur le point d’accueillir un compatriote suisse-alémanique. Elle s’affaire alors aux derniers préparatifs : dépoussière énergiquement le luminaire, nettoie le sol, quand soudain un homme chargé de valises tente de se frayer un chemin dans le public en marmonnant quelques « Exgüse ! ».

Le spectacle sera bilingue, comme le titre le suggère. Il à été écrit à quatre mains : deux romandes, celles d’Antoine Jaccoud, dramaturge entre 1996 et 2005 de la compagnie « Théâtre en Flammes », fondée par Denis Maillefer et plus connu récemment pour sa collaboration avec Ursula Meier pour les films « Home » et « L’Enfant d’en-haut » ; et deux alémaniques, celles de Guy Krneta, heureux lauréat d’origine bernoise du prix suisse de littérature en 2015. Le premier s’est chargé de créer le personnage de Daisy et le deuxième s’est occupé de celui de Niklaus. Ce processus de rédaction « est relativement étrange », confie Antoine Jaccoud et « implique de lâcher prise au moins pour un moment ». Jaccoud proposait des situations en envoyant à son collègue quelques répliques, sur lesquelles ce dernier rebondissait aussitôt. Bien que les deux auteurs se connaissent bien (ils collaborent fréquemment dans le cadre de « Bern ist überall », collectif promouvant la production de textes scéniques dans toutes les langues nationales), ils ne se comprennent pas toujours complètement. Le metteur en scène Nicolas Pasquier annonce également volontiers que lors des répétitions chacun n’a pas énormément appris la langue de l’autre.

La fiction ici reflète la réalité, car la trame de l’histoire tourne justement autour d’incompréhensions comiques, et pas uniquement sur le plan linguistique. Alors que l’invité bâlois a apporté des douceurs issues de la célébrissime confiserie « Sprüngli », probablement comme cadeau de remerciement, l’hôtesse lausannoise frise la vexation et imagine d’emblée qu’il a pris avec lui des réserves alimentaires par peur de mal manger, un peu à l’image des Hollandais dont un lieu commun voudrait qu’ils ne voyagent jamais sans emporter avec eux toutes leurs victuailles. La pièce évoque ainsi de nombreux clichés tellement connus de tous qu’ils ne peuvent que faire sourire les spectateurs. À la non maîtrise de la langue s’ajoute la méconnaissance de la région de l’autre. Terrorisée, enfant, par la menace (entendue par de nombreux petits welches) d’être envoyée au fin fond d’une ferme en Suisse allemande si elle ne cessait pas de bavarder, Daisy imagine alors l’outre Sarine comme un endroit reculé rempli d’ogres munis de dentiers mal ajustés. Mais en fin de compte, grâce à la venue de son stagiaire, elle aura envie de découvrir cette contrée fantasmée et voudra visiter les usines de Läckerlis, les laboratoires de Rivella ou encore les centres de tris des petits pots « Hero ».

Savoureux et court spectacle, cette commande à l’origine insérée dans le concept « Midi, théâtre ! » déjà expérimenté dans plusieurs théâtres romands durant le mois de mars dernier, a encore une fois remporté un vif succès auprès des festivaliers du Printemps des compagnies, réunissant romands et alémaniques pour une bonne heure de rire.

Le juste prix

par Deborah Strebel

Haute-Autriche / de Franz-Xaver Kroetz / mise en scène Jérôme Richer / du 29 au 31 mai 2015 / Théâtre des Osses (Festival Le Printemp des Compagnies) / plus d’infos

Haute-Autriche, © Théâtre des Osses

Haute-Autriche, © Théâtre des Osses

Haute-Autriche présente un couple dont la vie est régie par la société de consommation. Leur bonheur préconçu tend à s’effriter avec l’arrivée d’un enfant.

Assis côte à côte, Heinz et Anni semblent hypnotisés. Silencieux, ils observent droit devant eux et sont traversés par une série de sentiments que leurs expressions et gestuelles laissent parfaitement entrevoir. Leurs regards sont en réalité fixés sur un téléviseur qui n’est pas représenté sur la scène. Nous sommes dans les années 1970, ce jeune couple issu de la classe ouvrière vit inconsciemment sous l’emprise de la société de consommation à un degré tel qu’après avoir vu une émission sur Vienne, Anni souhaite vivement s’y rendre tandis que, suite à la lecture d’une annonce pour la vente de piscines, Heinz a soudain envie de s’en procurer une. Ce quotidien préfabriqué est bouleversé lorsqu’Anni révèle sa grossesse. Cette annonce coupe le souffle à Heinz. L’arrivée d’un enfant a forcément des conséquences sur le budget familial. Toutes les dépenses sont listées. Ce recomptage préfigure de multiples sacrifices. Au-delà de ces craintes financières, Heinz réalise qu’il n’est pas prêt et qu’il n’est peut-être pas celui qu’il a voulu être.

Pièce en trois actes, écrite par Franz Xaver Kroetz, jouée pour la première fois à Heidelberg en 1972, Haute-Autriche marque un tournant au sein de la production dramatique de l’auteur allemand : il délaisse alors les marginaux pour s’intéresser cette fois-ci aux petites gens. Jérôme Richer, depuis la création de sa Compagnie des Ombres en 2005, a mis en scène de nombreuses pièces de Pier Paolo Pasolini, Falk Richter ou encore Dario Fo mais a également proposé d’intéressantes créations engagées politiquement ou évoquant l’actualité dont Je me méfie de l’homme occidental (encore plus quand il est de gauche) (2011) et La Ville et les ombres (2008) en lien avec l’évacuation du squatt Rhino à Genève. Cela fait quelques années que ce français établi en Suisse souhaitait monter Haute-Autriche.

En réalisant ce projet, il se frotte au théâtre du quotidien sans pour autant tomber dans le documentaire. Prouesse réussie sans doute grâce à la scénographie qui refuse un réalisme trop évident. Le décor est composé d’un grand rectangle blanc percé au centre et accueillant un petit élément mobile. Cet îlot géométrique schématise la maison des personnages. A l’arrière-scène un écran reçoit, lors des scènes extérieures, des vidéos de paysages venant suggérer poétiquement diverses ambiances : la douce chaleur d’un été avec un beau panorama lémanique ou la mélancolie d’une journée nuageuse avec une place de jeu vide. Le jeu parvient aussi à s’éloigner du réel en adoptant des mouvements rigides et brusques à l’image des automates.

On note aussi une filiation bienvenue avec Benno Besson, suggérée surtout par les masques que portent les deux comédiens, inspirés de ceux que confectionnait Werner Strub. Jérôme Richer explique que le recours à ces fines cagoules de tissus donne aux personnages « une dimension archétypale et facilite l’identification des spectateurs ».

Déjà représenté une quarantaine de fois dans toute la Suisse romande, ce spectacle traitant de la tyrannie exercée par la société de consommation (ou par « le nouveau fascisme » comme l’appelait Pasolini), rythmé par la mélodie entêtante de la valse n°2 de Dimitri Chostakovitch, est l’occasion de découvrir, dans le cadre du Printemps des Compagnies au Théâtre des Osses, une manière poétique de représenter le théâtre du quotidien.

Peace & Love

par Deborah Strebel

Comme il vous plaira / de Shakespeare / mise en scène Camille Giacobino / du 26 mai au 14 juin 2015 / Théâtre du Grütli / plus d’infos

© Théâtre du Grütli

© Théâtre du Grütli

Camille Giacobino met pour la première fois en scène un texte classique. Son choix s’est porté sur la pièce de Shakespeare Comme il vous plaira. Une belle actualisation de cette comédie pastorale, portée par des personnages hauts en couleur et interprétés avec brio et énergie.

Un tapis de feuilles mortes recouvre le plateau. Aux abords sont disposés de grands blocs gris carrés, empilés les uns sur les autres, formant de petits monticules : des carrés de roches, qui délimitent l’espace. Ils sont traversés par un peu d’eau. Dans cette nature schématisée – morceaux de papiers irréguliers pour le feuillage et imposants monolithes aux arrêtes franches pour la pierre – se trouvent également un piano vétuste, une chaise, une commode et un canapé dont les pieds, sciés, donnent l’impression de s’enfoncer dans le sol. Ces quelques éléments de décor interrogent : sommes-nous à l’extérieur ou à l’intérieur ? Cette scénographie, imaginée par Pietro Musillo, joue sur l’évocation. Comédie pastorale, Comme il vous plaira se déroule principalement dans la forêt des Ardennes mais aucun arbre n’est présent. L’atmosphère forestière est suggérée uniquement à l’aide de bruits d’ambiance et grâce à l’éclairage qui parvient à représenter aussi bien les sous-bois que les clairières.

Orlando, fâché avec son frère, décide de partir. Rosalinde, fille d’un duc en exil, est, comme le fut son père, bannie de la Cour. Travestie en homme pour se protéger elle s’enfuit avec sa cousine Clélia., déguisée en bergère. C’est dans les bois, loin de la civilisation, que se croisent courtisans et bergers, et qu’Orlando, épris de Rosalinde, reçoit de celle qu’il ne reconnaît pas à cause des son habit masculin des « leçons d’amour » afin de séduire sa belle.

Diplômée de l’Ecole Supérieure d’Art dramatique de Genève en 1995, Camille Giacobino a, depuis 2002, essentiellement travaillé des textes issus d’auteurs contemporains tels que Simone de Beauvoir, Yvette Z’Graggen ou Valérie Poirier. Son goût pour l’ère actuelle transparaît dans sa mise en scène de cette pièce écrite peu avant Hamlet, autour de 1599. Des objets anachroniques parsèment le spectacle : un tourne-disque, un vélo, une chaise roulante. L’actualisation ne s’arrête pas là : le duc banni et sa suite sont des hippies. Bandeau rouge autour de la tête, lunettes de soleil rondes, pipe fabriquée dans une branche, et guitare à la main, ils fument, chantent ou se prélassent au bord de l’eau. Le paroxysme est atteint lorsque, durant un épisode de chasse, l’un des serviteurs arrive avec une fleur à son fusil. Cette « hippisation » des marginaux limogés ajoute une note humoristique. D’autres touches comiques apparaissent notamment lors du duel entre Orlando et Charles, le lutteur du duc Frédéric, qui sous son manteau de fourrure dévoile le haut d’un string dépassant de son pantalon.

Durant plus de deux heures, les personnages aux costumes colorés multiplient les quiproquos amoureux. Le quatrième mur tend à s’abolir à plusieurs reprises, par exemple lorsqu’un protagoniste vient embrasser des spectateurs ou lorsqu’un autre leur offre des fruits. Rire et convivialité sont donc au rendez-vous pour ce spectacle festif qui se termine par un triple mariage en sifflotant, un peu à la manière des Monty Python.

Manger moins pour manger mieux

par Deborah Strebel

Viande, morceaux choisis / d’après une idée de Thierry Jorand et Marcel Mühlestein / mise en scène Corinne Müller et Eric Jeanmonod / du 16 au 31 mai 2015 / Théâtre du Loup / plus d’infos

© Elisa Larvego

© Elisa Larvego

Passionné par son métier, Francis vit son dernier jour de boucher avant de léguer son affaire à Guy, son beau-fils. Cette émouvante transmission sera l’occasion de réfléchir autour de nos habitudes alimentaires. Viande, morceaux choisis ne cherche pas à condamner définitivement le régime carné mais vise à sensibiliser le public, en douceur, sur la consommation excessive de viande, en valorisant l’idée de qualité sur celle de quantité.

Qu’elle soit bovine, équine, ovine ou porcine, la viande demeure omniprésente dans l’alimentation mondiale. La demande, ne cessant de croître, génère, dans le pire des cas, des élevages massifs dans lesquels le bétail est nourri aux OGMs voire aux antibiotiques. Cette agriculture à la dérive a d’importantes conséquences sur le traitement des bêtes et sur l’écologie. Simultanément, le mouvement « vegan » prend de l’ampleur. Les restaurants et boutiques bios envahissent les grandes villes et il devient de plus en plus chic et tendance d’abandonner le steak pour le tofu. La viande est donc au cœur des préoccupations quotidiennes : c’est la thématique qu’a choisi de développer le collectif du Loup pour son dernier projet. Durant deux ans, la troupe a visité des boucheries traditionnelles de quartiers et s’est longuement documentée. Puis, dès le mois de septembre 2014, le travail d’écriture a commencé, sur la base d’improvisations.

En résulte un spectacle témoignant, tout en invitant à réduire la consommation de viande, d’un profond respect pour le métier de boucher. Dans un souci de réalisme, un professionnel a même assisté au filage pour vérifier la tenue du couteau !, « La viande est une fête et ce n’est pas tous les jours la fête », formule Guy (Cédric Simon), qui s’apprête à reprendre le commerce de son beau-père, la « Boucherie mordant ». Francis, incarné par Thierry Jorand, part à la retraite et effectue sa dernière journée de travail. Ce passage de flambeau se déroule dans l’arrière-boutique. Les parois sont couvertes d’un carrelage blanc ; au mur est accrochée une tête de sanglier ; en-dessous pendent des saucisses à côté desquelles sont alignés des couteaux. A jardin, la porte de la chambre froide, ainsi que des pics où sont suspendus tour à tour différents types de bidoche. Dans ce décor naturaliste, les animaux se mettent à parler. Sur fond d’images d’élevages en batterie, un cochon s’avance et se présente au public, un poulet présente un court exposé sur les conditions de vie de ses congénères, une vache laitière interpelle les spectateurs : « N’achetez plus jamais de viande industrielle ! Merci les humains ». Seuls trois acteurs se partagent l’ensemble des rôles, munis parfois de masques selon les habitudes du collectif du Loup.

Le texte, malgré quelques jolies trouvailles, déçoit par son aspect terre à terre. La forme en est trop didactique. Mais les amoureux de la bonne chère et autres carnassiers sauront savourer en famille dans ce spectacle tout public un divertissant festin de scènes amusantes, alternant réalisme et onirisme, musique live et même grillades en direct. Au menu, notamment : défilé de mode de tabliers, du plus conventionnel au plus fou, et bel hommage au « Dictateur », de Charlie Chaplin (1940), dans lequel Sandro Rossetti danse avec un globe dont les continents sont tout de viande.

Deux impros pour un dénouement

par Deborah Strebel

DH2 (improvisation théâtrale) / par le P.I.P / concept Vishal Joneja / le 2 mai 2015 / Grange de Dorigny / plus d’infos

Le Pool d’Improvisation du Poly quitte les auditoires de l’EPFL pour envahir deux soirs de suite le théâtre de la Grange de Dorigny. Bonne humeur et belle énergie sont au rendez-vous.

Le Pool d’Improvisation du Poly (P.I.P.) propose cette année deux soirées dans le cadre du festival des cultures universitaires Fécule et clôt ainsi la saison du théâtre sur une touche comique et déjantée. Impliqué habituellement dans des matchs de ligue amateur suisse, le P.I.P., basé à l’EPFL, multiplie les projets, explorant le champ des possibilités de l’improvisation théâtrale et se produisant dans des lieux insolites. Après avoir fait son « cinéma » au Zinéma, salle cinématographique alternative lausannoise, la troupe amateur a également proposé un spectacle au musée cantonal de zoologie. Cette fois, elle se produit dans une vraie salle de théâtre et profite pleinement du matériel à disposition, notamment des micros. Avant le « festin improvisé » concocté le 3 mai, elle a repris le samedi 2 mai un concept original, déjà essayé une première fois dans un autre contexte.

DH2, imaginé par Vishal Joneja, se déroule en trois temps. Tout d’abord, l’ensemble des acteurs est divisé en deux équipes : les bleus reconnaissables grâce à un bandana et les rouges munis de nœuds papillon pailletés. Le public choisit un personnage et une action pour chacune des équipes, qui disposent alors de vingt minutes pour lancer leur intrigue. Les histoires se chevauchent : chaque joueur entre et sort de scène quand il le souhaite, cédant ainsi son tour à l’autre équipe. Après l’entracte, le maître de cérémonie demande aux spectateurs de choisir un objet. Chaque team devra inclure cet élément dans son récit. Enfin, dans l’ultime partie, les deux équipes doivent jouer ensemble et proposer une fin commune aux deux intrigues.

Ce soir-là, alors que chez les bleus, un roi fou, horrifié par les dragons est persuadé que ces sauriens cracheurs de feu ont enlevé sa fille adorée, chez les rouges, un pianiste alcoolique se démène pour concilier tant bien que mal vie professionnelle et vie privée. Deux récits que tout semble opposer, produits dans des genres distincts et sur des thématiques qui n’ont rien de commun, devront néanmoins se fondre l’un dans l’autre : cela crée des situations complètement absurdes déclenchant chez les spectateurs de grands fous rires. L’ensemble est porté par une musique jouée en direct. Installé à cour, le jeune pianiste parvient avec excellence à suggérer des ambiances sonores en observant ce qui se passe sur scène, du générique de la célèbre série « Game of Thrones » à des morceaux de blues.

Concept intéressant bien qu’un peu compliqué à suivre, le DH2 a réussi lors de cette soirée à mêler fantasy et mélodrame dans un joyeux bazar parfois décousu qui s’est hélas terminé avec une scène difficilement compréhensible …mais très drôle.

Particules anthropoïdes

par Deborah Strebel

Les Particules élémentaires / d’après Michel Houellebecq / mise en scène Julien Gosselin / du 29 avril au 1er mai 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Créée en 2013, Les Particules élémentaires est la première adaptation théâtrale française du deuxième roman de Michel Houellebecq paru en 1998. A moins de trente ans, le metteur en scène Julien Gosselin a pris le pari fou de s’attaquer à l’un des plus sulfureux et talentueux écrivains encore en vie. Cette réjouissante et scrupuleuse transposition enthousiasme le public de Vidy.

Dans une obscurité complète, une voix féminine, tremblante d’émotions, ouvre le spectacle. Un discret halo de lumière vient progressivement entourer la jeune femme, telle une petite particule qui serait observée à l’aide d’un microscope. Simultanément, une odeur de terre envahit le théâtre. Elle s’échappe du tapis de gazon revêtant la scène. Autour de ce rectangle végétal sont disposés des gradins sur lesquels siègent des personnes confortablement assises sur des chaises et fauteuils. Parmi elles, Michel Houellebecq, incarné par Denis Eyriey. La ressemblance avec l’authentique est saisissante : même coupe de cheveux, même posture assise avec le dos voûté, la tête bien enfoncée entre les épaules et surtout même gestuelle immédiatement reconnaissable, caractérisée par cette manière si particulière de fumer en coinçant la cigarette entre le majeur et l’annulaire.

L’auteur subversif – ou du moins son avatar – prend ainsi la parole au seuil et à la fin de la pièce, récitant fidèlement le prologue et l’épilogue du roman, en prenant soin de remplacer le terme « livre » par celui de « pièce de théâtre ». Pour cette adaptation, Julien Gosselin a choisi de rester proche du texte original et de respecter la structure tripartite du roman : « Le Royaume perdu », « Les moments étranges », « Illimité émotionnel». L’accent porte sur les deux demi-frères, Michel Djerzinski et Bruno Clément, l’un biologiste prometteur et l’autre obnubilé par la sexualité. Chacun leur tour, qu’ils soient seuls, ensemble ou accompagnés, ils descendent les marches pour se placer au centre et raconter leur propre histoire face au public et sous les yeux de leur « créateur », car le personnage de Michel Houellebecq ne quitte pas le plateau, gardant toujours à l’œil ses protagonistes.

A vrai dire, la quasi totalité de la troupe, composée de dix acteurs, demeure en scène durant les 3h45 de spectacle. Quand ils ne jouent pas, les talentueux comédiens s’installent dans les canapés de côté et s’emparent parfois d’une guitare. Le jeune metteur en scène français a effectivement privilégié une musique live. Omniprésente, elle accompagne les répliques à l’aide de doux riffs ou elle souligne des phrases clés par de courts et tonnants jingles. En plus d’être mis en évidence par des sons, ces termes importants sont projetés sur un grand écran qui accueille également quelques vidéos réalisées en direct. Julien Gosselin emploie divers moyens multimédias pour appuyer certains passages du roman, afin d’accompagner cette écriture « impure, totale et polyphonique ».

Pour Julien Gosselin, le style houellebecquien comporte une grande puissance poétique et appelle donc à être transposé au théâtre. Après les deux premiers projets du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur », Gênes 01 de Fausto Paravidino en 2010 et Tristesse animal noir en 2011, le désir de travailler à partir d’œuvres contemporaines s’est renforcé. La création des Particules élémentaires en 2013 marque la première fois qu’un texte de Houellebecq est joué en France.

Pari osé mais radieusement réussi. Les principales thématiques du roman, de la libération aux désillusions (fin des idéaux de mai 68, misère sexuelle due au capitalisme, post-humanité) sont consciencieusement évoquées et les extraits du récit sont sélectionnés avec soin. Grâce à cela, le spectacle riche et rythmé parvient avec brio à développer les réflexions anthropologiques et les fantasmes science-fictionnels de l’un des plus grands et controversés auteurs contemporains.

Trésors négligés

par Deborah Strebel

C’est peut-être / Conception, écriture et jeu Geneviève Guhl et Sophie Solo /du 16 au 26 avril 2015 / Petithéâtre de Sion / plus d’infos

© Michael Abbet

© Michael Abbet

Après avoir collaboré sur trois spectacles, Geneviève Guhl et Sophie Solo reviennent présenter à Sion une pièce autour des œuvres oubliées, dans un cadre intimiste à l’image du café-théâtre. Poésie, sincérité et nostalgie sont au rendez-vous.

Le spectacle s’ouvre sur quelques douces notes de musique, échappées d’une guitare sèche. Personne n’est sur scène mais le petit espace est déjà bien rempli : une table et des chaises sont placées au centre ; à jardin deux pianos sont accolés aux murs, dans l’angle, enfin, à cour, une paroi vitrée à proximité d’un étroit et fin escalier en colimaçon. C’est du haut de ces marches que descendent tour à tour, en chantant, Sophie Solo et Geneviève Guhl.

Actrices mais aussi conceptrices de la pièce, elles récitent ensemble leurs propres créations ainsi que des textes empruntés à Fernando Pessoa ou Annie le Brun, et des titres repris de Jacques Brel, Véronique Pestel ou encore Barbara. Très vite, une ambiance de cabaret s’installe, sans doute grâce à l’alternance de chants et de jeu. Atmosphère familière à Sophie Solo, d’ailleurs, car c’est au sein de cet univers qu’elle est née sur le plan artistique, embauchée jadis par Madame Loulou, patronne du célèbre « Cabaret d’Avant-guerre » à Genève. A cela s’ajoute un léger climat de cirque suggéré par la musique jouée, en live, par Géraldine Schenkel, mêlant piano, xylophone et bandonéon. En outre, les deux comédiennes dégagent quelque chose de clownesque. Leurs costumes trop longs, composés d’une longue chemise de nuit blanche, recouverte d’un veston noir, compliquent leur déplacement. Elles semblent partager la naïveté et la sincérité de l’enfance propres aux clowns.

Objet scénique hybride, ce projet a choisi comme point de départ les œuvres oubliées. Celles qui n’ont pas été enregistrées, qui ont été jouées une seule fois ou qui n’ont pas connu de grand succès. Non pas développement narratif autour d’un thème, le spectacle se propose plutôt, comme cela est suggéré par le titre, de susciter toutes sortes d’évocations. Sophie Solo et Geneviève Guhl se connaissent depuis de longues années : elles ont d’abord beaucoup lu et sélectionné des extraits pour les adapter à la scène, le tout très naturellement. En résulte, un spectacle joyeux mais aussi parfois mélancolique, combinant d’intenses moments de face à face et d’autres instants poétiques à l’exemple d’une sublime scène dans laquelle le duo s’installe autour d’une table et fait délicatement fonctionner une boîte à musique branchée sur un mini ampli « Marshall ».

Merveilleuse occasion de découvrir ou de réécouter des fragments issus de la littérature ou de la variété française, C’est peut-être, plus qu’un divertissement, offre un très agréable moment de partage. Il est vivement recommandé de descendre les marches du Petithéâtre de Sion pour déterrer ce foisonnant trésor d’œuvres oubliées.

Deux hobos africains ont rendez-vous avec Godot

par Deborah Strebel

En attendant Godot / de Samuel Beckett / mise en scène Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra / 1er avril 2015 / Théâtre du Passage / plus d’infos

© Tristan Jeanne-Valès

© Tristan Jeanne-Valès

Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra proposent une exotique relecture d’un grand classique du théâtre de l’absurde sous l’angle de l’exil.

La salle est comble, la lumière s’éteint peu à peu, faisant taire les derniers bavardages du public neuchâtelois. Une quinte de toux retentit, suivie de quelques grognements, un doux éclairage révèle alors un homme assis sur un bidon, sous un arbre, en train d’essayer péniblement d’ôter sa chaussure. Présenté ainsi, rien ne paraît original : s’agit-il d’une énième représentation du célèbre incipit de l’une des plus incontournables pièces du XXe siècle ? Pourtant, dès les premiers instants, une tonalité particulière règne sur cette représentation d’En attendant Godot, ne serait-ce que par le choix des acteurs, deux talentueux comédiens ivoiriens : Fragass Assandé et Michel Bohiri.

En ayant recours à des artistes africains, le trio de metteurs en scène franco-suisse vise à « faire entendre sous un jour nouveau » la pièce en l’ancrant dans une réalité contemporaine : celle des flux migratoires. Estragon et Vladimir deviennent ici Gogo et Didi. Ces surnoms africanisants ajoutés au charmant accent des deux individus incitent le public à lire les personnages beckettiens comme des exilés en attente d’un passeur, voire d’un visa. La réalité a d’ailleurs rattrapé la fiction car l’obtention des visas pour les acteurs a pris cinq mois, obligeant l’équipe à commencer les répétitions via skype. Ce qui n’a absolument pas découragé Lorenzo Malaguerra, directeur du théâtre du Crochetan, Marcel Bozonnet, sociétaire à la Comédie Française et Jean Lambert-wild, à la tête, depuis 2007, de la Comédie de Caen Centre Dramatique National de Normandie. En présentant le spectacle sous le prisme de l’émigration, les trois initiateurs du projet souhaitent susciter des résonnances politiques actuelles et confronter deux mondes qui pourraient être l’Orient et l’Occident.

Pour ce faire, face aux deux hobos africains, qui ont jadis travaillé dans un vignoble avant d’être contraints à l’errance, apparaît un Pozzo aux airs de chapelier fou, interprété par Marcel Bozonnet, accompagné d’un Lucky tenu en laisse, incarné par Jean Lambert-wild, dont le costume rayé n’est pas sans rappeler l’uniforme des rescapés des camps. Symbole des atroces épisodes historiques de l’Occident ou allusion au contexte de rédaction de la pièce, cet habit se différencie visuellement des haillons beiges portés par Estragon et Vladimir, qui s’accordent parfaitement aux parois grèges et délavées du décor. Pozzo et Lucky sont caractérisés par un jeu clownesque. Le premier, parlant à toute vitesse, hurle les directions : « Arrière, Avant », à son domestique, grimé en blanc, dos voûté, l’air mélancolique. La référence au cirque semble traverser toute la pièce. Si le couple « maître-esclave » fait penser à l’auguste et au clown blanc, le duo principal, pour tuer le temps, propose des espèces de petits numéros, jonglages avec chapeau, exercices de « relaxation » alternant grands mouvements de bras et équilibre sur un pied. Ces acrobaties exécutées joyeusement par ces « Laurel et Hardy » de l’Afrique de l’Ouest apportent légèreté et comique.

Cette lecture africanisante rafraîchit radieusement ce grand classique beckettien, même si on évite de justesse seulement le piège de la caricature auquel peut conduire cet excès d’exotisme.

Enquête sur le fil

par Deborah Strebel

Le Fantasme de l’échec / par la Cie Fenil Hirsute / création Véronique Bettencourt / du 10 au 21 mars 2015 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

© Louise Kelh

© Louise Kelh

Le fantasme de l’échec explore les notions de consécration et d’insuccès dans le milieu artistique. En mettant bout à bout des extraits d’interviews, drôles ou poignants et en y ajoutant des instants joués et chantés, la compagnie Fenil Hirsute nous concocte un joyeux bazar poétique aux allures de documentaire.

Solange Dulac ouvre sa conférence en s’adressant directement au public. Déjà, quelques indices laissent à penser qu’il ne s’agira pas d’un exposé comme les autres, à commencer par le fâcheux retard d’un important intervenant et les bottes rouge corail en caoutchouc portées par la modératrice, sans oublier la surprenante présence d’un musicien à jardin.

Objet hétéroclite, Le fantasme de l’échec commence sur un ton parodiant celui d’une conférence sérieuse avec la solennelle présentation du sociologue Rémi Pergreen, interprété par Stéphane Bernard. Solange, incarnée par Véronique Bettencourt, a convié ce spécialiste afin d’échanger autour des questions de réussite et d’échec dans le milieu artistique mais aussi pour lui faire découvrir son plus vaste projet, qui a consisté à rencontrer une vingtaine d’artistes ayant plus ou moins connus le succès. Elle est partie de Lyon pour arriver à Paris. Elle s’est arrêtée, en chemin, pour rendre visite à ses connaissances, collègues de travail, amis, anciens camarades de l’école des Beaux arts. ÀA l’aide d’une caméra Super 8, elle a recueilli leurs propos, toujours en lien avec la thématique du succès. Ces passionnants fragments documentaires, réalisés par la metteure en scène auprès de véritables artistes, créateurs de différentes générations et de divers arts confondus, écrivains, peintres, comédiens, metteurs en scène, chanteurs, sont disséminés tout au long du spectacle et créent un riche panel de témoins, vivant chacun différemment leur rapport à la reconnaissance. Mais, rapidement, une certaine légèreté envahit le plateau. Une apparente fraîcheur, apportée par la musique et également par le jeu, forme un contrepoint aux interviews filmées. Le sociologue jongle en récitant une fable de La Fontaine ; Solange rejoint le musicien et se met à jouer du piano à bouche. Ces instants, bien qu’amusants, viennent parasiter la réflexion amorcée et provoquent un sentiment de confusion.

La scénographie touffue accumule notamment les supports de projections. De l’écran conventionnel au bout de carton découpé en rond et décoré de fleurs en papier jusqu’à l’intérieur d’une valise, tout devient prétexte à accueillir les images projetées. En résulte un sentiment de désordre voire de souk poétique. Cet univers évoquant à la fois le conte et le cirque risque de détourner le spectateur de l’enquête effectuée, recherche initialement presque scientifique, s’appuyant notamment sur les textes de Pierre Michel Menger, sociologue spécialisé dans la culture et dans le travail. Ce riche dispositif scénique a ainsi tendance à prendre le dessus sur les discours rapportés, ayant pour conséquence d’éloigner le public de la thématique et offrant l’impression de ne l’aborder que superficiellement.

Réalisatrice, chanteuse, compositeur et comédienne, Véronique Bettencourt propose ici, à l’aide de son double scénique Solange Dulac, une très agréable comédie documentaire remplie de fantaisie. On aimerait néanmoins que soient davantage mises en valeur et développées les paroles des personnes interrogées, positions toutes pertinentes allant de la révolte au fatalisme et rendant compte du statut souvent précaire des artistes.

En mettre plein la vue pour exister

par Deborah Strebel

Vernissage / de Václav Havel / mise en scène Matthias Urban / du 26 février au 7 mars 2015 / Grange de Dorigny / en tournée jusqu’au 28 mars 2015

© Fabrice Ducrest

© Fabrice Ducrest

Présenté par la Compagnie Générale de Théâtre (CGT), Vernissage démontre que les amis ne nous veulent pas forcément que du bien. Ce spectacle drôle et oppressant à la fois, aux tonalités eighties, clôt brillamment les trois saisons de résidence du metteur en scène Matthias Urban à la Grange de Dorigny.

Un homme et une femme enchaînent, face au public, d’un air très sérieux et concentré, une série d’exercices de yoga, sur une musique « électro-vintage », rappelant les expérimentations de groupes comme Kraftwerk ou encore Yello dans les années 1980. Ils sont interrompus par l’arrivée de Ferdinand. Véra et Michael l’ont effectivement convié à célébrer leur nouvel aménagement intérieur.

Epuré, dominé par un éblouissant blanc immaculé, cet espace aseptisé n’est muni que de trois cubes à roulettes recouverts de fourrures ainsi qu’au centre, d’un juxebox rectangulaire, dont l’écran laisse apparaître, à chaque lancement de titre, des formes multicolores en mouvement, comme les carrés fluos du jeu Tetris. Tout autour, de fins fils verticaux blancs délimitent ce salon en demi-cercle. Tendus, ils vibrent après chaque passage, telles les cordes d’une harpe. Bien qu’étroits et de couleur claire, ils font échos aux barreaux d’une prison. Pertinent choix de scénographie qui souligne l’isolement du couple dans une cage dorée.

Après s’être vantés de leurs biens matériels, Véra et Michael louent l’intelligence précoce de leur enfant et ne cessent de se glorifier l’un et l’autre dans une spirale d’auto-congratulations dont le but est d’imposer leur propre vision du bonheur à Ferdinand, qui d’ailleurs ne paraît absolument pas partager les mêmes aspirations snobs et luxueuses. La soirée fait surgir un florilège de situations embarrassantes pour Ferdinand. Pris au piège, il ne parvient pas à échapper à ce duo parvenu et donneur de leçon. Il écoute en silence leurs nombreuses remarques acerbes, et ceci qu’elles portent sur sa vie amoureuse ou sur sa profession.

Cette résistance passive n’est pas sans rappeler la révolution de velours qui s’est déroulée en Tchécoslovaquie du 16 novembre au 29 décembre 1989 et à laquelle l’auteur de la pièce, Václav Havel a activement participé. Vernissage fait partie d’un triptyque rédigé quelques années plus tôt, entre 1975 et 1978, qui lui avait valu d’être condamné pour délit d’opinion. Matthias Urban offre une actualisation brillamment réussie de la pièce, notamment par le choix d’un décor futuriste mais aussi grâce à la scène initiale chorégraphiant les mouvements de yoga, pratique particulièrement à la mode en ce moment. Le thème de la résidence du metteur en scène à La Grange de Dorigny était la surveillance, le contrôle de l’individu au sein d’une collectivité. Déjà traité dans deux spectacles (« 1984 » en 2012, « La Plante verte » en 2014), il est ici décliné dans la sphère privée. Les proches peuvent également exercer de fortes pressions psychologiques : c’est précisément ce qui est montré dans la pièce. Véra et Michael inondent leur hôte d’une pluie d’acides remontrances portée par une logique comparative et qui se révèle, finalement, dénigrante. En résulte une farce grinçante montrant la vanité du projet de contraindre un individu à un certain mode de vie, le tout dans une atmosphère pop et branchée.

Rejeter le rejeton

par Deborah Strebel

Affabulation / de Pier Paolo Pasolini / mise en scène Stanislas Nordey / du 3 au 13 mars 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Samuel Rubio

© Samuel Rubio

Stanislas Nordey présente à Vidy sa cinquième mise en scène d’une pièce pasolinienne. Mythe d’Œdipe inversé, Affabulation traite d’un père, qui, à la suite d’un rêve, part en guerre contre son fils.

Immergé dans un noir complet, le public voit naître une douce lumière tamisée. Une ombre surgit, celle de Sophocle. Le dramaturge vient en personne avertir les spectateurs qu’il est destiné à « inaugurer un langage trop difficile et trop facile ». Il s’agit du verbe incandescent de Pasolini. Poète, écrivain, critique, peintre, cinéaste, Pier Paolo Pasolini a marqué la fin du XXe siècle avec ses œuvres radicales et engagées. Ses pièces de théâtre, peut-être moins connues que ses films car peu jouées, sont portées par un discours antimoderne et antibourgeois. Dans un manifeste paru en 1968, l’artiste protéiforme plaidait pour un « théâtre de la parole » qui s’inscrivait alors dans la continuité du théâtre grec, en évitant de représenter l’action sur scène et en sublimant la valeur rhétorique. Ce n’est donc pas un hasard si le spectacle s’ouvre avec l’un des trois grands tragiques.
La silhouette cède sa place à un homme couché sur un matelas par terre. Parlant en plein sommeil, il s’agite puis est réveillé par son épouse. Bouleversé, ce bourgeois de la Brianza, ayant fait fortune dans l’industrie, a du mal à reprendre ses esprits et imagine même avoir été victime d’un infarctus. Ce songe modifie complètement sa vision de la vie et surtout ses rapports avec son fils. Dès lors commence un intense affrontement qui se conclura par un infanticide.

Cette lutte a principalement lieu dans la villa de campagne dont le sublime décor évoque l’univers bourgeois, non pas par un cumul de mobilier luxueux mais par la présence de tableaux d’illustres maîtres de la Renaissance italienne. En effet, le grand espace, délimité par d’imposantes parois mobiles, est pratiquement vide, il ne contient qu’un seul cadre monumental. Au fil des scènes, cinq œuvres incontournables prennent successivement place au sein de cet encadrement, à commencer par « Le Sacrifice d’Isaac » du Caravage annonçant subtilement le dénouement tragique de la pièce. Le sol, recouvert de mauresques, rappelle le terrazzo employé pour les revêtements des demeures patriciennes. Cette scénographie époustouflante, aux multiples changements de décors, tous subtilement aménagés et toujours en lien avec les actions qui y prennent place, culmine lorsque le père se rend chez une nécromancienne afin de lui demander où se trouve son fils. La voyante munie d’une somptueuse robe dorée reçoit une pluie de feuilles d’or tandis que sur le sol, d’amples cercles lumineux sont projetés, sans doute pour évoquer son outil de travail, la boule de cristal.

Le visuel, si travaillé, risque hélas de prendre le dessus sur la parole. Pourtant, Stanislas Nordey parvient brillamment à s’emparer de ce texte versifié. Il le scande avec grand respect et vive application et l’incarne avec force, debout face au public ou parfois agenouillé avec le dos bien droit. Interprétant le père, il est très souvent sur scène, accompagné, lors de ses monologues par de bienvenus et modérés riffs de guitare électrique. Il faut dire, que l’acteur et metteur en scène est un spécialiste de Pasolini. Plus de dix ans séparent les deux derniers spectacles pasoliniens montés par le nouveau directeur du Théâtre National de Strasbourg car comme il l’explique volontiers, il n’avait pas encore atteint l’âge propice pour interpréter cette figure paternelle à la dérive, figure centrale dans ce spectacle rigoureux qui conjugue, tous les soirs jusqu’au 13 mars, esthétique visuelle et belle langue.

Une fille au masculin, un garçon au féminin

par Deborah Strebel

Comme toi-même / conception et mise en scène Olivia Seigne et Alexandre Vogel / du 5 au 13 février 2015 / Théâtre Les Halles (Sierre) / plus d’infos / en tournée jusqu’au 27 février 2015

© Les Halles

© Les Halles

Troisième projet du collectif StoGramm, Comme toi-même présente élégamment la quête identitaire d’un intersexe. Voyage non-linaire dans le vécu d’un jeune adulte, des souvenirs d’antan à aujourd’hui, le spectacle éblouit par l’audace du choix de son sujet et par l’immense délicatesse avec laquelle il le développe.

Le public prend place sur deux gradins dans un dispositif bi-frontal. Au milieu se trouve un espace vide et allongé. Le sol gris évoque le bitume. Des lignes courbes creusent et structurent la surface par endroit. Alors que les lumières continuent d’éclairer les sièges, une mystérieuse personne commence à déambuler, au centre, dans l’ombre, en posant son regard sur certains spectateurs. Il s’agit d’Andrea. Coiffés en une tresse, ses cheveux sont tirés vers l’arrière, laissant apparaître de touffus favoris sur ses joues. Andrea est intersexe. Ses récentes et intenses rencontres avec Lily, lors de plusieurs visites guidées qu’il a réalisées à la Neue Nationale Galerie à Berlin, ont débouché sur un rendez-vous. En s’y rendant, il est très vite rattrapé par ses anciennes angoisses. Comment Lily va-t-elle réagir en sachant qui il est ?

La situation le pousse à une introspection. Via des confidences ou des flashbacks, les instants charnières de son existence tels que des discussions avec ses parents ou encore son premier flirt avec Véronique bercé par la douce mélodie de « Solo Tu » chantés autrefois par Matia Bazar, sont racontés ou joués. Deux comédiennes incarnent magistralement à elles seules l’ensemble des personnages, interprétant tour à tour Andrea, sa famille et ses proches.

Cette figure fictionnelle est inspirée par des personnes réelles, celles qui font partie de la minorité des personnes nées dans l’intersexuation, qui n’ont pas été opérées. Pendant longtemps, envisagée comme pathologie voire même comme monstruosité, la nature intersexuée donnait lieu à une intervention chirurgicale systématique. Dès les années 1990, la communauté intersexe a commencé à revendiquer le droit d’exister dans sa singularité, autrement dit sans intervention médicale et sans classification univoque de genre. Le collectif StoGramm, fondé en 2012 par Olivia Seigne et Alexandre Vogel, a décidé de s’intéresser à ce troisième sexe, suite notamment à la lecture du roman « Middlesex » de Jeffrey Eugenides, écrit en 2002 et traduit en 2003. D’autres sources littéraires et documentaires sont venues alimenter la réflexion.

Sujet encore tabou dans notre société, l’intersexualité est traitée ici avec une grande bienveillance et sans glisser vers le pathos. Il y a un respect sincère envers toute une catégorie d’êtres humains, porté par un travail minutieux et poétique. Le parcours utopique d’un intersexe ayant réussi à surmonter de nombreuses difficultés pour enfin s’affirmer et vivre pleinement est beau et plein d’espoir. Le texte, subtil, réussit à trouver les mots justes et simples pour expliciter des concepts identitaires compliqués.

Le titre du spectacle fait allusion, en une formule qui souligne son universalité, à l’adage biblique « Aime ton prochain comme toi-même ». Pour aimer les autres, il faut commencer par s’aimer soi-même : chacun doit découvrir son identité, sa spécificité, puis l’accepter, l’aimer, pour enfin s’ouvrir aux autres. En fin de compte, c’est peut-être une invitation à réfléchir à notre propre rapport à l’altérité que délivre la pièce.

Appel à la tolérance et à l’ouverture aux autres, ce magnifique spectacle tout en finesse et tout en pudeur est à voir absolument au Théâtre des Halles jusqu’au 13 février.

L’éclipse d’un roi

Par Deborah Strebel

Le Roi Lear / de William Shakespeare / mise en scène Hervé Loichemol / du 20 janvier au 7 février 2015 / Comédie de Genève / plus d’infos

© Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Pour la première fois, Hervé Loichemol monte une pièce de William Shakespeare. Sur un plateau tournant, un roi Lear perdu mais pas gâteux assiste impuissant à son propre déclin, au cœur de saignants conflits générationnels.

L’une des plus grandes tragédies shakespeariennes, Le Roi Lear, continue d’être présente sur les scènes romandes. Après Marielle Pinsard et son adaptation très libre en automne dernier à l’Arsenic, et avant Julien Mages dont la Ballade en orage, qui sera joueé au Théâtre du Loup du 28 au 31 janvier prochain, s’inspire de la même pièce, c’est au tour d’Hervé Loichemol de s’attaquer à ce monument du théâtre anglais. Si la metteure en scène française avait axé son spectacle sur les filles du monarque et présenté un souverain complètement fou dès le départ, le directeur de la Comédie a préféré rester proche de la trame originale et montrer la chute d’un roi.

King Lear lègue son royaume à ses trois descendantes en échange d’une déclaration d’amour. Si les deux aînées, Goneril et Régane, parviennent à amadouer et attendrir leur père, Cordelia, la cadette, refuse de tomber dans la mièvre flatterie et reste sincère en ne laissant échapper de sa bouche que ces simples mots : « J’aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins ». Le roi, déçu, se sent blessé et la jette dans les bras du duc de Bourgogne afin de se débarrasser d’elle. Décision regrettable, car les deux perfides héritières restantes vont lui causer bien des torts, jusqu’à le pousser dans l’indigence.

Droit dans son long manteau en velours noir, le monarque paraît digne et sérieux lors de l’abdication. Puis au fil des cinq actes, son dos se voûte, ses cheveux se désordonnent, ses habits se salissent et se déchirent. Son regard devient flou tandis que son esprit se noie. En chemin il perd son autorité. Sa crédibilité s’étiole et il finit par être chassé tel un paria. Non pas fauve blessé ni ermite rancunier, comme il a parfois été envisagé dans d’autres mises en scène, le roi apparaît ici comme une impuissante victime d’un bouleversement qui le dépasse. Car au fond, il s’agit bien de cela : un changement d’époque, autrement dit, un passage du Moyen-âge à une nouvelle ère. La pièce a été écrite juste après la mort de la reine Elisabeth Ière (1603), lors de la fin d’un règne et d’une capitale passation de pouvoir. Cette transition de la tradition à la modernité est subtilement soulignée par le choix des costumes. Les aînés portent d’amples vestes aux allures de houppelandes tandis que les jeunes adoptent des jeans slim, voire des bottines « Dr Marteens » pour les plus rebelles (Cordélia et le fou). Le vacillement de cette trouble période est également accentué par la scénographie. Réalisée par Seth Tillett, fidèle collaborateur d’Hervé Loichemol, elle est caractérisée par un plateau tournant légèrement incliné, sur lequel une paroi en bois se dresse. Différents décors y sont projetés. Ce sol mobile virevolte lors de la célèbre scène de tempête ou encore lors des combats pour ensuite se fixer lors d’instants plus graves.

Après avoir failli monter Le Roi Lear dans les années 1980 et avoir été freiné par des raisons budgétaires, Hervé Loichemol offre enfin sa mise en scène. Spécialisé dans les pièces du XVIIIe et du XXe siècles ou contemporaines, il élargit désormais son registre pour proposer une belle lecture shakespearienne en présentant sur un plateau non pas un vieillard sénile ou incestueux mais le déclin d’un roi puissant dont le destin échappe au sein d’un contexte instable, en pleine transformation. Spectacle riche et intense, élégamment porté par la ferveur des jeunes comédiens et le savoir-faire des plus confirmés, à découvrir sans attendre en ce début d’année à la Comédie.

Entre meurtre et flirt

Par Deborah Strebel

L’Échappée / Cie Interlope, d’Anne-Frédérique Rochat / mise en scène Olivier Périat / Théâtre 2.21 / du 6 au 18 janvier 2015 / plus d’infos

© Lola Lehmann

© Lola Lehmann

 

L’Échappée présente la rencontre de trois orphelins quelque peu dérangés. Ingrid désirant en finir avec la vie se rapproche de Simon, tueur en devenir. Ensemble, ils parviennent à sceller un pacte. Mais rien ne se déroulera comme prévu. Réunissant des antihéros désespérés et attachants sur fond de variété française, ce spectacle n’est que faussement léger.

Sur le sol est tracé un simple rectangle divisé en quatre plus petits carrés, dont deux sont recouverts d’un tapis de feuilles d’arbres couleur bordeaux. Tantôt sous-bois illuminé par le clair bleuté de la lune, tantôt foyer à l’éclairage doux et chaleureux, ces espaces étriqués seront le cadre d’une surprenante histoire. Ingrid, dont la famille entière s’est donné la mort, aspire à perpétuer cette morbide tradition. Afin de se différencier de ses ancêtres, elle souhaite se faire tuer par quelqu’un d’autre. Elle fréquente alors Simon, qu’elle a rencontré sur Internet. Inquiétant jeune homme aux pulsions assassines, il lui propose son aide. Cet arrangement semble satisfaire les deux parties ; néanmoins il deviendra difficile à réaliser. Alors que le deal se mue en idylle, Solange, la sœur quasi-incestueuse de Simon ne semble pas ravie de voir arriver une nouvelle femme dans sa vie – et l’exprime d’ailleurs en play back sur la chanson de Patricia Carli Je ne peux plus supporter, avec une autre te partager. De charmants instants comme celui-ci parsèment le spectacle, proposant des contrepoints comiques. Caractérisés par un jeu frontal, la plupart du temps alignés, crispés face au public, les comédiens se regardent rarement, ce qui contribue à produire une ambiance étrange voire troublante. Très rigide, leur corps semble raide et leurs mouvements sont brusques et rapides, sauf lorsque la musique surgit : leurs gestes deviennent alors plus souples et lents.

Les répliques courtes et cinglantes fusent à toute vitesse. Ce riche texte est l’œuvre d’Anne-Frédéric Rochat. Comédienne, elle a d’abord écrit pour le théâtre et a été lauréate de plusieurs prix d’écriture dramatique avant de s’essayer tout aussi brillamment au roman. La Compagnie INTERLOPE, fruit de la rencontre, en 1996, au conservatoire d’art dramatique de Lausanne, entre Carine Barbey et Olivier Périat, l’a invitée à participer pleinement à ce projet en tant qu’auteur et actrice. Le travail de la compagnie se focalise sur les personnes dont la vie bascule. Après le succès incontesté en 2013 de « Bord de Mer », monologue dans lequel une femme tentait de fuir son quotidien, INTERLOPE revient en ce début d’année au 2.21 avec une pièce comique et triste à la fois, aux tonalités frôlant parfois le kitsch par les costumes mais aussi par des airs pops d’hier et d’aujourd’hui. A l’heure où les sites de rencontre se multiplient sur Internet et où de plus en plus de solitaires souffrent en silence, ce spectacle aux relents cyniques s’inscrit dans la plus grande actualité.

Quand le vernis craquèle

Par Deborah Strebel

Das Weisse vom Ei (Une Île flottante) / D’après La Poudre aux yeux d’Eugène Labiche / mise en scène Christoph Marthaler / du 28 novembre au 17 décembre 2014 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

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© Simon Hallstrom

Deux familles, l’une parlant français, l’autre suisse-allemand, se rencontrent pour marier leurs enfants : en s’inspirant d’une comédie de Labiche, Christoph Marthaler propose un spectacle insolite et décalé mêlant slapstick et musique.

Sur une musique exotique évoquant des sonorités polynésiennes ou hawaïennes, les huit personnages arrivent en file indienne devant le rideau fermé. Alignés face au public, ils se perdent dans un discours compliqué, alternant le français et l’allemand. Le ton est donné : le spectacle joue sur ce bilinguisme comique, accompagné d’une surprenante bande son des plus hétéroclites.

L’histoire, issue de La Poudre aux yeux d’Eugène Labiche, grand maître du vaudeville au XIXe siècle, présente la rencontre de deux familles qui songent à un éventuel mariage entre leurs enfants, Emeline Malingear et Frédéric Ratinois. Chacun exagère sa fortune afin d’épater sa future belle-famille, et probablement aussi dans l’espoir de faire augmenter la dot. Christoph Marthaler s’empare de cette trame mais l’adapte librement en y ajoutant un détail crucial : les Malingear parlent tous français – sauf leur fille, qui s’exprime en allemand – et les Ratinois communiquent en suisse-allemand. Quelques paroles en anglais s’échappent aussi de la bouche de l’homme de maison, notamment lors d’une cocasse interprétation du titre « The Old Sow » chanté autrefois par Albert Richardson.

Christoph Marthaler a d’abord été hautboïste et flûtiste avant d’entamer une formation théâtrale à la fameuse école parisienne Lecoq au début des années 1970. La musique occupe une place prépondérante au sein de ses créations. Déjà dans King size, joué au Théâtre de Vidy en mai dernier, le tissu musical dense et disparate faisait alterner des fragments issus de Schumann et de Boby Lapointe. Un titre de ce dernier, roi de la contrepèterie et des à-peu-près se retrouve également dans la bande sonore de Das Weisse Vom Ei, dans une scène hilarante où l’un des personnages interprète avec beaucoup d’application « Le Papa du papa », provoquant chez les autres d’incessants saignements nasaux.

On note ici aussi un travail remarquable sur le rythme. Ralenties, étirées et répétées, les discussions sont fréquemment malmenées. Dès ses premières paroles, Monsieur Malingear articule chaque mot de manière très appuyée comme s’il était en train de dicter un texte à sa secrétaire. Chaque réplique est précédée d’un long silence. Un décor parodique du milieu bourgeois a été subtilement conçu par Anna Viebrock, fidèle collaboratrice de Christoph Marthaler depuis 1991. Dès le lever de rideau, la famille Malingear est en effet confortablement installée dans son salon saturé de portraits (d’elle-même et de ses ancêtres) mais aussi encombré de masques africains, de bibelots, d’animaux en porcelaine ou empaillés. Dans cet espace, les objets s’entassent à la manière des cabinets de curiosité.

Les paroles cycliques pourraient provoquer un sentiment d’ennui si elles n’étaient pas entrecoupées par de bienvenus instants burlesques. Le jeune Frédéric, dont une épaule est toujours plus haute que l’autre, chute à de nombreuses reprises ; son père, quant à lui, rappelle fortement le Monsieur Hulot de Jacques Tati, par sa grandeur, sa pipe et surtout par sa poétique maladresse. Là ne sont pas les seuls clins d’œil au « slapstick » : on retient aussi, par exemple, un morceau de la bande originale du film de Charlie Chaplin Limelight, ajouté au riche fond sonore.

Spectacle musico-clownesque, la dernière création du célèbre dramaturge suisse-allemand Christoph Marthaler s’inscrit donc dans la continuité de son œuvre décalée parsemée d’ironie et de fines observations. Tiré à quatre épingles, chacun des personnages cherche à se montrer sous son meilleur jour mais est vite trahi par sa gestuelle, pas toujours très fine ni distinguée. Derrière cette amusante pièce se cache peut-être une petite morale : à quoi bon en faire trop puisque le naturel finit toujours par surgir au-delà des apparences et que nos comportements trahissent constamment nos discours ?

Laboratoire en miroir : imiter pour comprendre

Par Deborah Strebel

Les artistes de la contrefaçon / de Christian Geffroy Schlittler / du 10 au 14 décembre 2014 / Le Théâtre du Loup / plus d’infos

© Marie Jeanson

Quatre comédiens copient fidèlement de célèbres scènes issues du répertoire cinématographique et théâtral contemporain. Contrefaçon respectueuse, cette démarche vise à comprendre comment surgit une émotion. Galerie de différents types d’esthétiques récentes plus que réelle force de proposition sur le pathos, le spectacle présente néanmoins un alléchant assortiment.

Plongé dans le noir, le public entend des voix : celles des comédiens puis celle du metteur en scène. Tel un incipit théorique, le projet est d’emblée raconté et le programme annoncé : il va s’agir d’un « reader’s digest théâtral ». Le spectacle sera composé de cinq scènes « entièrement copiées ou reproduites ». Sans aucun lien apparent se succèdent danse, dialogues, performance et monologues. Certains fragments des œuvres originales sont montrés via un ancien téléviseur à jardin ou en plein écran à l’arrière ; d’autres sont joués abruptement, sans crier gare. Les extraits sont issus de quelques incontournables succès cinématographiques ou issus du théâtre contemporain : du film Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman à la pièce J’ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe de Rodrigo Garcia.

Pourquoi une telle compilation de fidèles reproductions ? Non, Christian Geffroy Schlittler ne projette pas de devenir un dramaturge faussaire, même s’il a pour habitude de s’intéresser aux grands classiques du patrimoine scénique. Encore en mai dernier se jouait à l’Arsenic une de ses adaptations libres, celle de Dom Juan (C’est une affaire entre le ciel et moi). Dans Les artistes de la contrefaçon, le principal enjeu est d’imiter exactement non pas pour rendre hommage mais afin d’analyser les mécanismes théâtraux. Cette démarche s’est inscrite dans le cadre d’un projet de recherche pluridisciplinaire mené entre 2008 et 2011, élaboré en collaboration avec l’Université de Lausanne, la Manufacture, le Théâtre Saint-Gervais et l’agence Louis-François Pinagot. Le but était de (re)définir la notion de pathos par la réappropriation. Autrement dit, pour examiner comment les émotions sont transmises entre les comédiens et entre les acteurs et le public, d’emblématiques scènes ont été sélectionnées puis décalquées. Les intonations, les postures et même, dans certains cas, les cadrages ont été scrupuleusement étudiés et reproduits. Cela a, semble-t-il, permis aux comédiens de découvrir comment naît une émotion et peut-être aussi suscité chez eux de la compassion pour les personnages qu’ils interprètent.

Pas sûr que ces découvertes arrivent jusqu’aux spectateurs. Les extraits rejoués permettent sans doute de raviver d’agréables souvenirs au public averti ou de faire découvrir diverses esthétiques chez les novices mais n’éclairent hélas pas forcément davantage sur la notion de pathos en elle-même. Il est généreux de faire partager ne serait-ce qu’un court échantillon de ces nombreuses années de travail caractérisées par une démarche passionnante. Cependant, les néophytes sont probablement restés sur leur faim. Une conclusion aurait été bienvenue afin de résumer les résultats de ces recherches pratiques et théoriques. Le spectacle offre néanmoins un plaisant panel d’arts vivants contemporains. A déguster jusqu’au 14 décembre au Théâtre du Loup.

Noble transmission pour un saisissant témoignage

Par Deborah Strebel

Jan Karski (Mon nom est une fiction) / D’après le roman de Yannick Haenel / mise en scène et adaptation d’Arthur Nauzyciel / du 13 au 22 novembre 2014 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Frédéric Nauzyciel

Poignant témoignage d’un messager de la Résistance polonaise ayant découvert de ses yeux l’inconcevable horreur du ghetto de Varsovie, Jan Karski (Mon nom est une fiction) reconvoque les plus sordides épisodes de l’histoire du XXe siècle. Quand le théâtre devient commémoration.

Au milieu de la scène se trouve un immense tableau carré, représentant un gros plan du visage de la statue de la Liberté. Une lueur verte éclaire la scène et une partie du public. Cette couleur jade évoque le cuivre de la célèbre sculpture, symbole du monde libre. Des voix aux sonorités slaves retentissent et s’estompent peu à peu pour laisser entendre des bruits de chemin de fer. L’éclairage devient rouge vif pour s’éteindre ensuite complètement, laissant un angoissant noir s’installer. Lorsque la lumière se rallume, un homme assis, le metteur en scène Arthur Nauzyciel, commence à évoquer le captivant récit de Jan Karski.

Né en 1914, Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, aspire à devenir diplomate. En 1939, alors qu’il est employé au ministère polonais des Affaires étrangères, il est fait prisonnier par les Soviétiques puis par les Allemands. En novembre de la même année, il parvient à s’échapper lors d’un transport de détenus. Dès lors, il rejoint la Résistance et participe aux missions de liaison avec le gouvernement polonais en exil à Angers. À nouveau arrêté en 1940, par la Gestapo, il s’évade d’un hôpital en Slovaquie. En 1942, toujours au service de la Résistance, il entre deux fois clandestinement dans le ghetto de Varsovie. Chargé d’effectuer un compte-rendu de la situation en Pologne au gouvernement polonais installé à Londres, il dissimule des microfilms dans le manche d’un rasoir. Ces documents arrivent entre les mains de son gouvernement dès le 17 novembre 1942. Depuis ses deux incursions dans le ghetto de Varsovie, toute la vie de Jan Karski sera consacrée à transmettre le message de cette extermination, et à tenter par le témoignage de se purger un faible instant de ses visions insoutenables. De l’Angleterre aux États-Unis, son rapport voyagera, mais ne sera pas entendu. Jan Karski rencontre même le Président Roosevelt le 28 juillet 1943. Face à la passivité du chef d’État envers l’anéantissement total de tout le peuple juif par les Allemands, il se sent des plus démunis : « la surdité n’est qu’une ruse du mal ».

Arthur Nauzyciel a été fasciné par la personnalité hors norme de ce résistant polonais. Son oncle, lui-même déporté à Auschwitz Birkenau de 1942 à 1945, lui a très tôt raconté son vécu concentrationnaire. Troublé par le livre de Yannick Haenel, écrit en 2009, Nauzyciel décide de l’adapter fidèlement au théâtre, reprenant les trois axes développés dans le roman : la parole filmée de Jan Karski, son autobiographie, et la « fiction » (le romancier imaginant la parole du héros au présent).

La pièce, tripartite, se concentre ainsi sur le récit de la sombre expérience varsovienne et décline la thématique de l’abandon. Tout d’abord, Arthur Nauzyciel évoque lui-même, tout comme le fait Heanel dans son livre, un entretien filmé de Jan Karski pour le film documentaire Shoah (1985) de Claude Lanzmann. Il raconte à la troisième personne cette interview, avec un profond respect et une vive émotion. Puis un film, conçu par le célèbre sculpteur et artiste vidéo polonais Miroslaw Balka et dévoilant les plans du mur du ghetto, est projeté. La voix monocorde aux accents allemands de Marthe Keller accompagne les images et reprend la description des deux atroces visites de Karski au ghetto. Enfin, dans l’ultime partie du spectacle, le talentueux comédien Laurent Poitrenaux incarne Jan Karski. Dans un monumental décor suggérant les antichambres d’une éventuelle maison blanche ou alors les couloirs d’un opéra, il raconte comment il doit lutter contre ses insoutenables fantômes juifs polonais. Le corps raidi, le regard fixant le vide, il enchaîne les mots sur des tons allant du malaise à la rage.

Cent ans après la Première Guerre mondiale, alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, le théâtre reprend ici le devoir de la transmission. Non plus lieu de simple divertissement, il est le lieu de la mémoire. Il demeure nécessaire et capital de lutter contre l’oubli, de faire connaître les plus terrifiants épisodes historiques du XXe siècle aux nouvelles générations. Avec ce projet, Arthur Nauzyciel parvient à léguer cette histoire dont il porte l’héritage avec intelligence et dignité. Il prolonge ainsi brillamment la mission de Jan Karski quatorze ans après sa mort. Poignant récit parfois lourd, ce spectacle se termine sur un réel moment de grâce, réalisé par une talentueuse danseuse dont le short muni d’étoiles rend hommage au peuple juif. Donnant la parole pendant presque trois heures à un témoin qui demeure actif par-delà sa mort, cette expérience intense et poignante est à vivre jusqu’au 22 novembre à Vidy.

Explosion de tableaux historiques

Par Deborah Strebel

Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing / De Heiner Müller / mise en scène de Jean Jourdheuil / du 11 au 30 novembre 2014 / Comédie / Théâtre du Loup / plus d’infos

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Collage multicouche réalisé à l’aide de fragments tantôt historiques tantôt fantaisistes, Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri propose une vision distancée de l’Allemagne du XVIIIe au XXe siècle. Foisonnant spectacle, cette bombe théâtrale éblouit par la densité de son contenu.

L’espace scénique, dans un dispositif bifrontal, forme une sorte de couloir ouvert sur les deux côtés. Des personnages de diverses époques le traversent au cours du spectacle. Rangés de part et d’autre de la scène dans des armoires au milieu des cintres, entre deux costumes, ils entrent et sortent selon les annonces de l’« auteur », assis à son bureau derrière sa machine à écrire. Lorsqu’une scène se termine, une nouvelle est annoncée et validée au moyen d’un rapide et sec coup de sonnette donné par cet Heiner Müller, incarné ici par Armen Godel, écrivain et grand monument du théâtre. Cette juxtaposition évoque le roman-collage expérimenté par Max Ernst au début du XXe siècle.

Réel va-et-vient dans le temps, avec des scènes se déroulant au XVIIIe, entrecoupées par des épisodes datant du XXe siècle et de petites insertions dans l’actualité, la pièce ne suit pas du tout un ordre chronologique. Afin de guider les spectateurs dans ces différents sauts temporels, des peintures sont projetées. Elles servent de repères « artistiques », de Rubens et son « Léda et le cygne » (1601-1602) jusqu’aux sérigraphies par Andy Warhol des boîtes de soupe Cambell et de Marylin Monroe qui symbolisent les années 1960, en passant par Goya avec « El tres Mayos 1808 » (1814). Plus que de simples indices pour comprendre à quel moment se situe la scène, ces chefs-d’oeuvre sont également montrés pour soutenir des thématiques particulières, comme celle de la persécution. La musique, elle aussi, accompagne cet assemblage hétéroclite. Aux solennels airs de clavecin viennent s’ajouter Welcome the machine des Pink Floyd ou encore le Girls de Beyoncé.

Jean Jourdheuil, le metteur en scène qui, après être allé à la rencontre de Heiner Müller en RDA en 1976, a traduit trois de ses pièces (Mauser, Horace et Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri), nomme ces juxtapositions non chronologiques des « couches géologiques ». Chaque couche représente une période temporelle : l’une est ici relative au XVIIIe siècle, autrement dit au contexte prussien, une autre correspond aux deux guerres mondiales évoquant notamment le nazisme ; la dernière fait allusion à l’Allemagne des années 1960-1970. L‘époque prussienne, présentée comme un âge d’or, a souvent servi de passé fondateur dans l’imaginaire national germanique. Ici elle est incarnée par des beuveries et humiliations imposées par Frédéric-Guillaume Ier de Prusse à son fils ou à l’historien Jacob Paul von Gundling, ou encore par des moments d’enfance et extraits de la vie adulte de Frédéric II de Prusse. Au sein de cette première « couche » se dessine déjà la suivante : aux pas rythmés des soldats prussiens se superposent les marches cadencées des militaires nazis et aux sons des fusils à pompes succèdent ceux des bombardements.

Ce collage de différentes périodes historiques allemandes s’exprime dans un mélange de styles. Des marionnettes, des projections, des chants, des danses complètent ce foisonnant assemblage, qui produit un éclatement de la représentation.

Heiner Müller s’était attiré les foudres en 1961 avec La Déplacée ou la vie à la campagne, chronique interrogeant les contradictions entre les discours et la réalité. Le spectacle avait été interdit en Allemagne de l’Est aussitôt après la première représentation. Le dramaturge avait dès lors été considéré comme un « réactionnaire », surnommé aussi le « Beckett de l’Est », et s’était vu mis au ban de la société. C’est entre 1975 et 1976, lors d’un voyage aux Etats-Unis qu’il rédige la Vie de Gundling Frédéric de Prusse sommeil rêve cri de Lessing. La pièce est censurée pendant une dizaine d’années à cause de sa dimension satirique.

Bombe théâtrale faisant intervenir avec humour les nobles penseurs européens dont Voltaire, Friedrich Schiller, Heinrich von Kleist et autres illustres rois allemands, Vie de Gundling Frédéric de Prusse sommeil rêve cri de Lessing éblouit par l’éclatement de la représentation en mille morceaux variés. Multipliant autant les styles que les allusions artistiques ou historiques, le spectacle dense aux élans parfois fantaisistes étonne par la richesse de son propos et par son caractère clairvoyant examinant une histoire qui ne cesse de se répéter.

Le mal du pays méconnu

Par Deborah Strebel

Arcadia / Conception et mise en scène Nina Willimann / Cie trop cher to share, du 1er au 2 novembre 2014 / TPR / plus d’infos

© Aldir Polymeris

Après avoir effectué des entretiens auprès de descendants d’expatriés suisses du XIXe siècle au Chili, la compagnie trop cher to share en restitue sur scène les éléments principaux. En résulte un charmant patchwork de traditions culturelles suisses qui rend compte de la vision à demi fantasmée de ces Sud-américains aux lointaines racines helvétiques..

Accueilli très chaleureusement par la troupe, le public prend place sur des bancs autour de tables en bois disposées sur deux rangées face à l’espace scénique. Un café ou un thé chaud est ensuite gentiment proposé. Au sein de ce dispositif particulier évoquant les fêtes populaires, les spectateurs sont choyés dès leur arrivée. Le croisement de deux cultures se fait instantanément ressentir. Les couleurs de la Suisse sont représentées par des ballons de baudruche, par une nappe au motif vichy et par le tablier que porte l’une des comédiennes en train de cuisiner, tandis que l’esprit du Chili se laisse savoureusement entendre dans une musique aux tonalités « latina ».

La compagnie trop cher to share, fondée à Bienne en 2010, a pour habitude de traiter dans ses créations de thématiques sociales en ayant recours à des collaborations interdisciplinaires. Cette fois-ci, dans une logique de pluralité formelle mêlant danse, chant, projections vidéo et même cuisine, le but est de réfléchir autour des notions d’identité culturelle et d’origines. Les artistes se sont intéressés aux descendants de colons suisses dans la région d’Aracaunie au Chili. Au XIXe siècle, de nombreux paysans helvétiques ont fui les difficultés économiques et se sont réfugiés au cœur de ces terres méridionales des Indiens mapuches. Paulina Alemparte Guerrero, Aldir Polymeris et Nina Willimann, respectivement une Chilienne, un Suisso-chilien et une Suissesse, ont rencontré les arrières-petits-fils et petites-filles de ces agriculteurs colons. Pendant environ une heure, ils rendent généreusement compte de l’héritage suisse de ces Sud-américains en interrogeant de manière fine et pertinente le concept d’« Heimat ».

Terme difficilement traduisible, « Heimat » désigne non seulement le pays de naissance mais aussi un endroit auquel on est attaché, où l’on a ses racines. Il sous-entend un rapport affectif avec le sol et la région pouvant parfois donner lieu à une exaltation du terroir ou du folklore. Étonnamment, certains descendants chiliens des expatriés suisses d’antan semblent être touchés par ce sentiment. Si quelques uns ne se sont jamais rendus en Suisse, si la plupart ne parle aucune des langues nationales, beaucoup éprouvent une sorte de nostalgie des contrées helvétiques et perpétuent ainsi quelques traditions propres à une patrie ancestrale méconnue. Ils ont même, au cours des entretiens, initié les trois concepteurs du projet à certaines d’entre elles, dont une danse caractérisée par des rondes et des cris que reproduit joyeusement le trio sur scène.

L’« Heimat » est évoqué et même mentionné explicitement dans le chant qui surgit alors : « Fliege mit mir in die Heimat » (« Etoile des neiges » en français). Le spectacle ne se veut pas en lui-même patriote et ne fait en aucun cas l’apologie de la Suisse. Au contraire, lors des entretiens, la votation récente contre l’immigration de masse est notamment évoquée et provoque auprès des personnes interviewées de passionnantes réactions et incompréhensions justifiées. A l’aide d’émouvants témoignages, de jolis instants de rire et de gaieté, avec une grande élégance et sans jamais tomber dans le cliché, la compagnie trop cher to share parvient donc à représenter brillamment la manière dont des Chiliens imaginent leur lointaine nation d’origine, entre fantasme et réalité. Un très agréable et convivial moment de partage à vivre au TPR jusqu’au 2 novembre.

La pauvreté, si on en parlait ?

Par Deborah Strebel

Pourquoi êtes-vous pauvres ? / Création du Mumbay Quartet / conception de Mathias Glayre / du 28 octobre au 2 novembre 2014 / Théâtre 2.21 / plus d’infos

Copyright : MUMBAY QUARTET

Mixant les genres – du stand-up à la conférence, en passant par la lecture de textes de philosophie – et provoquant le rire aussi bien que la réflexion, le projet du Mumbay Quartet interroge nos rapports à la pauvreté. Tentative de sensibilisation plus qu’éveil des consciences à proprement parler, ce spectacle propose de prendre le temps de s’intéresser à la précarité.

La soirée commence dans une atmosphère sans chichi. Au bar, un serveur s’affaire avec beaucoup d’enthousiasme à servir des bières. Avec bienveillance, il vient s’assurer à chaque table que tout le monde est à l’aise. C’est là que le spectacle s’amorce : le mur qui sépare symboliquement scène et salle s’abolit. A cet accueil succède, avec une once de nostalgie, un prologue évoquant les affaires et l’histoire de la région de Lausanne, et qui se rapproche de l’esprit du café théâtre. Micro (ou carotte) en main, les deux acteurs distraient les spectateurs en empruntant les codes du stand up, autrement dit en s’adressant directement à eux pour raconter, non sans humour, des anecdotes en rapport avec leur quotidien. Plus proche du « comedy club » que de la pièce de théâtre, le spectacle s’éloigne de la problématique que le titre semblait annoncer.

Néanmoins, cette introduction prépare discrètement à une exploration du motif de la pauvreté, en mentionnant par exemple les dealers à Lausanne ou plutôt ces « pharmaciens » qui proposent très gentiment des « médicaments » en ville tout en demandant simultanément le droit d’asile à la Confédération. Interroger nos rapports à la pauvreté, tel est en effet le projet du Mumbay Quartet. Entre compassion et indifférence, entre réaction et ignorance, entre culpabilité et apathie surgit la complexité de nos liens avec la misère. Ce spectacle en trois parties devient conférence puis jeu (avec des questions à choix multiples) ou encore emploie des projections vidéo, le tout dans un décor en carton. Emblème de la précarité, rappelant les abris que se construisent les SDF, ce matériau habite l’espace de la scène. Cachant parfois même les visages des comédiens, il leur enlève toute identité, comme les sans-abris qui plongent dans l’anonymat une fois qu’ils ont tout perdu et qu’ils se retrouvent à la rue.

L’idée de travailler autour de cette thématique est venue à Mathias Glayre, concepteur du projet, à la suite de voyages en Inde et de la lecture du livre de William T. Vollmann paru en 2008. Pour cet ouvrage, le journaliste et nouvelliste a parcouru le monde. De la Bosnie au Japon en passant par la Thaïlande, cet Américain est parti à la rencontre de personnes en proie à la pauvreté tels qu’un pêcheur au Yémen, une mendiante en Russie ou encore un SDF aux Etats-Unis. A tous, il a posé cette question : Pourquoi êtes-vous pauvres ?

En reprenant cette interrogation comme titre de son spectacle, M. Glayre a voulu questionner nos comportements face à la misère et à la détresse d’autrui, avec drôlerie, ironie et sincérité. Pour cela, il s’est entouré de Fred Mudry, qui l’accompagne sur scène, et, pour la dramaturgie, de Sebastian Aeschbach, trader et doctorant en philosophie des émotions. Cela fonctionne, même si le spectateur peut ressentir une confusion face à tant de questions et à une telle abondance de propos. Pourquoi êtes-vous pauvres ? à défaut d’éveiller les consciences, propose une sorte de sensibilisation à une problématique d’actualité. Après avoir été créé et joué en 2011 au théâtre de l’Usine à Genève et au Petithéâtre de Sion, le spectacle se poursuit à Lausanne jusqu’à dimanche, devant un public a priori déjà conquis à la cause.

 

Utopie microcosmique

Par Deborah Strebel

Mi gran obra : un proyecto ambicioso / Projet de et par David Espinosa, du 21 au 26 octobre 2014 / Théâtre du Passage / plus d’infos

Copyright : David Espinosa

Spectacle microscopique pour expérience grandiose, Mi gran obra est un projet inédit qui invite un public restreint à se pencher sur un merveilleux théâtre miniature. A la fois ludique et poétique, cette expérience est unique.

C’est en personne que le créateur de la pièce, David Espinosa, accueille le public. Il place lui-même les spectateurs selon leur taille et surtout selon leur degré de myopie afin d’optimiser la visibilité de tous. Nous voici dans un théâtre à petite échelle. La scène est réduite à une table et les acteurs sont de minuscules figurines, les mêmes qu’utilisent les architectes pour peupler leurs maquettes. Cette scénographie particulière demande un dispositif spécifique. C’est la raison pour laquelle le nombre de spectateurs est limité à vingt personnes par représentation. Distribués sur trois rangées de chaises autour de la table, ils reçoivent chacun une paire de binocles, comme à l’opéra, pour observer avec précision ces minis comédiens qui s’animent grâce aux mains du metteur en scène. Réel démiurge, il a le pouvoir de vie et de mort sur sa troupe, pouvant à tout moment tuer n’importe qui d’une simple pichenette.

Sans paroles, mais avec des bruits d’ambiance et beaucoup de musique, dont une intéressante déclinaison électronique d’un extrait de Beethoven, le spectacle parvient à créer de nombreuses atmosphères, de l’île paradisiaque au night club et même au cimetière. En quelques minutes, il fait défiler toute une vie en superposant méticuleusement ces statuettes, à la manière d’un enfant qui dispose ses soldats de plomb pour préparer une grande bataille. Ici, il y a aussi des militaires, mais également des mariachis, des personnes âgées, des enfants, le président des Etats-Unis, des punks, des animaux, etc. En tout, plus de trois cents protagonistes apparaissent et disparaissent.

C’est en cela que le projet, comme l’indique avec humour le sous-titre, est ambitieux. L’idée initiale était d’imaginer ce qu’il serait possible de concevoir avec un budget illimité. L’artiste catalan a trouvé la solution en réduisant l’échelle de son spectacle. Ses nombreux collaborateurs et ses divers décors, composés notamment de riz, d’une plante verte, d’une canette de coca-cola, tiennent en une seule valise. Par conséquent, en plus de réaliser un considérable défi esthétique, il réussit également, en cette période de crise économique, à pallier le manque de ressources en concevant des mécanismes singuliers : en résulte un spectacle monumental à moindre coût.

L’utilisation de figurines dans des projets artistiques n’est pas réellement nouvelle. Le photographe américain Christopher Boffoli, dans sa série « Big Appetites » parue dans un livre en 2013, avait déjà employé, par exemple, de petites statues en plastique mises en scène dans des décors composés de fruits ou autres aliments. Mais l’originalité de David Espinosa réside dans le fait de réunir des spectateurs autour de sa création et de les faire participer. Chacun est effectivement libre de poser son regard sur tel ou tel détail de ce fascinant microcosme.

David Espinosa, formé à la danse contemporaine, à l’improvisation et à la capoeira en Espagne et en Belgique, a fait sensation en 2013 à la Biennale de théâtre de Venise avec cette « grande œuvre ». Depuis, le spectacle ne cesse de tourner dans toute l’Europe. Il part bientôt à Montréal et s’arrête auparavant quelques jours à Neuchâtel : ce sont les seules dates prévues en Suisse. A ne pas manquer, pour découvrir le secret de faire du monumental avec du minuscule.

 

Les éclairs de la passion

Par Deborah Strebel

D’après William Faulkner / mise en scène Séverine Chavrier / du 25 septembre au 12 octobre 2014 / Théâtre Vidy Lausanne / plus d’infos

Copyright : Samuel Rubio

Les Palmiers sauvages racontent une passion destructrice, de l’idylle naissante à la complète déchéance. Particulièrement dense, saturée de vidéos et autres effets sonores, cette adaptation d’un roman de Faulkner s’inscrit dans une étouffante, assourdissante et aveuglante logique de l’excès.

La lumière s’allume et donne à voir une scène particulièrement encombrée. Des chaises empilées ici, des boîtes de conserves et des caisses entreposées là, des couchettes alignées les unes à côté des autres, ainsi que de multiples lampes inondent l’espace, créant ainsi un étouffant fouillis. Ce décor surchargé aux allures de brocante se muera, comme dans le roman, en plusieurs lieux difficilement identifiables et accueillera les tourments d’un couple, celui de Charlotte Rittenmeyer et Harry Wilbourne.

Séverine Chavrier a choisi de développer l’un des fils narratifs du roman Les Palmiers sauvages du prix Nobel de littérature, William Faulkner. Dans ce texte, écrit en 1938, deux histoires s’entrecroisent : l’une raconte comment un détenu lutte contre les intempéries pour sauver une femme enceinte, l’autre décrit la relation tumultueuse, des prémisses à l’autodestruction, entre un étudiant en médecine et une femme mariée. C’est donc autour de ce second récit que la metteure en scène, philosophe et musicienne a choisi de travailler. Prenant comme point de départ, les « moments de lucidité » des deux personnages, elle a ensuite collaboré étroitement avec les acteurs dans l’espoir d’inventer une langue qui serait propre aux deux amants. En résulte un mode de communication particulièrement tactile et varié mélangeant les cris et les murmures.

Ces nombreux échanges sont parasités par de multiples interruptions dont de violents et éblouissants éclairs retentissant à de brefs intervalles ainsi que des morceaux de musique alternant hard rock et mélodies plus douces. Si parfois, le son comble les vides des dialogues, il arrive aussi qu’il accompagne les discussions. Il est vrai que le spectacle emploie simultanément divers moyens techniques en faisant appel tantôt aux projections tantôt à la musique. Ainsi, à l’encombrement de l’espace scénique s’ajoute une surabondance d’informations délivrées soit successivement soit conjointement par le jeu sur scène, par les vidéos et à travers les bruits.

Au sein d’un tel chaos, le spectateur est plongé dans l’intimité d’un couple. La majorité du temps nus, les amoureux sont dans leur lit. Lieu où apparaissent et où se terminent la plupart des histoires d’amour, le lit est ici décliné sous toutes ses formes, qu’il se trouve à une place précise ou qu’il s’étale sur une grande partie de la scène par des matelas mis bout à bout. La sensualité est par conséquent mise à l’honneur, Charlotte et Harry ne quittant que rarement ce charmant cocon. Néanmoins, le temps passe et leurs sentiments s’effritent. La passion folle et fusionnelle des débuts cède sa place à la pure déchéance tel un feu qui après s’être rapidement enflammé, s’éteint. Les innocentes galipettes se prolongent en intenses ébats pour aboutir ensuite à un avortement. De l’attraction à la répulsion, cette adaptation des Palmiers sauvages se focalise donc sur un amour et son improbabilité, thématique déjà abordée par Séverine Chavrier lors de projets antérieurs tels que « Epousailles et représailles » en 2010 ou encore « Série B », l’année suivante.

Bruyant, agité et aux tonalités trash, ce spectacle décliné en divers chapitres accumule les effets jusqu’à en assourdir, éblouir voire aveugler le public. Troublante expérience, à tenter pour les plus aguerris au Théâtre de Vidy.

 

La joyeuse insurrection méditerranéenne

Par Deborah Strebel

On ne paie pas, on ne paie pas ! / De Dario Fo / Mise en scène Joan Mompart / du 7 au 11 octobre 2014 / La Comédie de Genève / plus d’infos

Copyright : Carole Parodi

Farce engagée mêlant fantaisie et propos politiques d’une grande actualité, On ne paie pas, on ne paie pas ! évoque avec vivacité et allégresse la crise économique et ses conséquences sur la classe ouvrière dans l’Italie de la fin des années 1970.

Sur une scène à demi plongée dans l’obscurité, deux femmes portent de nombreux sacs remplis de courses, suivies de peu par deux hommes vêtus de noir, cagoulés et mitraillettes à la main. Alors que les ménagères avancent rapidement, dos voûtés, ces messieurs se déplacent en pas chassés avec une certaine légèreté, le tout sur un entraînant air d’accordéon évoquant vaguement les tarentelles italiennes. Ce ballet comique donne le ton. Le spectacle gardera cette cadence soutenue où l’humour aura une place prépondérante.

La musique populaire et les habits modestes de ces dames signalent le quartier ouvrier. En effet, cette pièce militante écrite par Dario Fo en 1974 raconte comment les petites gens se révoltent dans un contexte de crise économique. Un jour, des femmes se rebellent contre la hausse des prix et décident de partir sans régler la totalité de leurs marchandises. Leurs maris, qui de leur côté travaillent à l’usine, refusent de payer leur repas à la cantine pour exprimer leur indignation. La police perquisitionne les appartements les uns après les autres, à la recherche des biens dérobés. Ces fouilles provoquent un va-et-vient de femmes, étrangement toutes enceintes, dans l’ensemble de la cité. L’histoire se focalise sur deux couples, dans le même bloc de bâtiment. Tandis qu’Antonia et Margarita dissimulent leurs affaires dérobées, leurs époux leur cachent également quelques entreprises, provoquant une avalanche de quiproquos. Ceux-ci rappellent les comédies de boulevard dont est familier le metteur en scène et comédien Joan Mompart, justement à l’affiche d’une pièce de Feydeau en 2011 et en 2013 (Monsieur Chasse).

Cependant, si Mompart a choisi de monter cette pièce, suite à une discussion avec Hervé Loichemol, directeur de la Comédie, c’est parce que l’histoire lui rappelle fortement la situation actuelle de son pays d’origine, l’Espagne. D’ailleurs, récemment, un fait divers similaire s’est produit en Andalousie : des militants de gauche sont entrés dans deux magasins et se sont emparés de quelques produits pour les redistribuer à des gens dans le besoin. S’agissait-il d’un vol ou d’un acte légitime ? Telle est aussi la problématique développée par Dario Fo.

Bien que l’accent porte sur la basse couche de la société, le spectacle se distingue fortement des longues évocations de la vie quotidienne difficile des travailleurs, propres au néoréalisme italien. Au contraire, s’il y a un lien pertinent à établir avec le cinéma, ce serait plutôt avec le cinéma muet et Charlie Chaplin. Si Joan Mompart ne cache pas s’être inspiré de La Ruée vers l’or pour concevoir la scénographie – autour d’un plateau à bascule qui rappelle effectivement la cabane de Charlot et Big Jim suspendue au bord de la falaise – il est également possible de rapprocher la pièce de l’univers du cinéma des années 1910 et même avant, grâce au jeu des acteurs. Les comédiens dirigés par Joan Mompart emploient ici énormément leur corps. Chacune de leurs paroles est accompagnée par un geste de la main. En plus d’évoquer une certaine manière « méditerranéenne » de s’exprimer, cela rappelle fortement le jeu histrionique, typique du cinéma des premiers temps et construit par des poses codifiées. De plus, l’atmosphère alliant rire et situations précaires est omniprésente dans le cinéma de Charlie Chaplin.

Pièce fondamentalement « gauchiste » dont les personnages chantent à l’unisson l’Internationale, caractérisée par un rythme très rapide suscitant le rire tout proposant une réflexion politique, On ne paie pas, on ne paie pas ravit les spectateurs par l’actualité de son propos et par la richesse de son interprétation, le tout dans une ambiance burlesque. Après un grand succès lors de la saison 2012-2013, elle est à nouveau à savourer à la Comédie de Genève jusqu’au 11 octobre.

 

Un onirique bal des fantômes

Par Deborah Strebel

Un jour / Création de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre / Théâtre de Vidy / du 1er au 12 octobre 2014 / plus d’infos

Copyright : Laure Ceillier et Pierre Nydegger

Un Jour explore, dans une atmosphère onirique, les frontières entre les morts et les vivants. Laissant peu de place à la parole mais multipliant les tableaux en mouvement, le spectacle présente un enivrant et ascensionnel bal des fantômes.

Parterre en bois surélevé à l’arrière-scène, chaises suspendues, tout paraît en lévitation. Un sentiment de légèreté émerge. Au sein de ce décor, après quelques paroles échangées par deux comédiens sur le sujet de la mort, un élégant ballet de spectres hypnotise les spectateurs. Caractérisé par une dynamique ascendante, l’ensemble des mouvements ne cesse d’effectuer des allers et retours entre le bas et le haut, entre la terre et le ciel. Six personnages se trouvent ainsi comme piégés dans une sorte de purgatoire. Ils vomissent, se convulsent, se raccrochent à la vie en promenant leur cœur comme s’il s’agissait d’un chien au bout d’une laisse ou alors se laissent partir, le tout autour d’une éblouissante chamane en pleine incantation et sur une musique dont le rythme palpitant semble reproduire les battements du cœur, apportant de ce fait un ultime souffle de vie à ces êtres en perdition.

Réel jeu avec l’iconographie du revenant dans la société occidentale, du drap recouvrant la totalité d’une personne au cri «houhouhou» susurré entre deux courants d’air, le spectacle propose une fascinante séance de spiritisme.

Comment représenter les éventuels échanges entre les morts et les vivants? Tel est, en effet, le défi que se sont lancé Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre. Plasticien, performeur, chorégraphe, dont le mode d’expression premier demeure l’image, le metteur en scène italo-suisse aux multiples facettes puise généralement son inspiration dans l’univers de l’enfance. Ses œuvres les plus emblématiques relèvent d’un registre joyeux, On se souvient de Furlan évoquant l’Eurovision et ses fioritures totalement kitsch, ou reproduisant à lui seul le célèbre match de football, de la finale de la coupe du Monde de 1982 qui avait opposé l’Allemagne à l’Italie. L’artiste s’intéresse pourtant autant aux trépassés, qu’il a d’ailleurs croqués dans ses premiers dessins. Sa compagne et collaboratrice, Claire de Ribaupierre, dramaturge et chercheuse dans le domaine de l’anthropologie, s’est aussi interrogée sur les figures de l’au-delà notamment lors de l’élaboration de sa thèse de doctorat consacrée aux fantômes dans les œuvres de Claude Simon et Georges Perec. C’est donc presque naturellement que l’idée de créer un projet autour de ces funestes thématiques est née chez eux lors d’une conversation avec Jane Birkin, rencontrée au Festival d’Avignon. Comble de l’ironie, rattrapée par la mort, la chanteuse et actrice française a abandonné l’aventure suite au décès de sa fille, Kate.

Projet plus évocateur que raconteur, Un jour suggère un voyage ésotérique au royaume des ombres en évitant le mauvais goût et sans chercher à faire peur. Non pas valse macabre où les esprits frappeurs feraient sursauter le public, la pièce se caractérise par une succession de tableaux oniriques et poétiques, tantôt blancs, tantôt colorés, comme autant d’ «images longues», comme le théorise et le pratique le metteur en scène, des images presque immobiles dont les actions sont très simples et lentes, laissant ainsi la possibilité au spectateur d’en inférer du sens. Programme conseillé, donc, avant tout aux esthètes et non aux avides de frissons, Un Jour, après Lausanne, se produira en France et au Luxembourg.

 

Concerto éclair pour un épouvantail éprouvé

Par Deborah Strebel

Les méfaits du tabac / Texte d’Anton Tchekhov / musique de Jean-Sébastien Bach, Luciano Berio, Piotr Ilitch Tchaïkovski / mis en scène par Denis Podalydès / du 9 au 19 septembre 2014 / Théâtre de l’Orangerie / plus d’infos

© Pascal Victor

 

Programme musical pour voix, violon et piano mêlé à un texte de Tchekhov, Les Méfaits du tabac offre un bref mais ravissant moment grâce à l’attendrissante interprétation du grand Michel Robin et aux belles performances de deux talentueuses musiciennes et d’une soprano…

Quatre métronomes battent chacun leur mesure à proximité d’un support de partitions. Seuls ces pupitres sont éclairés. Dans la pénombre s’entassent des étuis, de violons pour les plus petits, voire même de harpe pour le plus grand, tandis qu’au centre se dresse un imposant piano à queue. Une bouteille d’eau entamée ici et diverses piles de papier oubliées là laissent à penser qu’il s’agit plus d’une salle de répétition qu’un plateau ou autre fosse d’orchestre.
Alors que le public attend des musiciens violons à la main, un vieil homme voûté et un brin distrait apparaît muni d’un filet rempli de légumes. Ce n’est autre qu’Ivan Ivanovitch Nioukhine, le mari de la directrice d’un établissement regroupant une école de musique et un pensionnat pour jeunes filles. Véritable homme à tout faire, s’occupant de la cuisine, de la gestion de l’économat et encore de l’enseignement de l’ensemble des matières proposées aux étudiantes, Nioukhine semble exténué. Terrorisé par son harpie d’épouse, il exécute ses ordres : aujourd’hui, il s’agit de prononcer une conférence sur les méfaits du tabac.
Cette allocution va être entrecoupée par des intermèdes musicaux. Ces morceaux choisis de Bach, Berio et Tchaïkovski alimentent le monologue. Non pas simples ornements sonores, ils décrivent habilement les états d’âme de Nioukhine, de la mélancolie à l’angoisse. Pièce très courte, tenant sur trois pages A4, Les Méfaits du tabac est ordinairement jouée en « lever de rideau ». Denis Podalydès, le metteur en scène, a décidé d’en faire ici un spectacle à part entière en y incorporant justement des passages musicaux, suivant ainsi l’idée de la violoniste Floriane Bonanni. En résulte un spectacle allongé et enrichi, qui reste néanmoins concis.
Les notes de musique apportent du corps au discours sans pour autant lui voler la vedette. Les trois accompagnatrices se font aussi discrètes que possibles. Elles ne s’expriment qu’à l’aide de leur instrument. Leurs magnifiques robes, signées Christian Lacroix, adoptent les mêmes tons que le décor. Alliance de pourpre et de brun, ces costumes se fondent presque devant le rideau bordeau de l’arrière-scène. Elles ne sont que rarement mises en avant-scène, cédant ainsi cette place privilégiée à Nioukhine, « l’épouvantail », comme le surnomme son épouse.
Ce brave homme à la mine fatiguée est interprété par un monument du théâtre français, Michel Robin. Après avoir débuté au théâtre chez Roger Planchon en 1958 puis au sein de la compagnie Renaud-Barrault, pensionnaire à la Comédie-Française depuis 1994 puis sociétaire dès 1997, il a enchaîné les rôles sans relâche. Il a également tourné autant pour la télévision que pour le cinéma sous la direction des réalisateurs les plus prestigieux dont Claude Goretta (L’Invitation, 1972), Costa-Gavras (Clair de femme, 1979) ou plus récemment Claude Chabrol (Merci pour le chocolat, 2000). Désormais octogénaire, il continue à incarner des personnages matures mais non sans une pointe de fantaisie. Son regard malicieux et poétique a séduit Denis Podalydès, qui l’a rencontré à la Comédie.
Les Méfaits du tabac est un concerto intéressant qui ne met pas en en valeur un instrument de musique, comme on pourrait s’y attendre, mais une complainte humaine touchante, celle d’un épouvantail éprouvé aux cheveux hirsutes qui ne demande qu’ « un peu de repos, oui, c’est tout. . . de repos. . . », le tout en exactement une heure. Spectacle rapide et efficace à découvrir au Théâtre de l’Orangerie ces dix prochains jours.

 

Le venin d’un amour passé

Par Deborah Strebel

Une critique sur le spectacle :
Derniers remords avant l’oubli / de Jean-Luc Lagarce / mise en scène Michel Kacenelenbogen / au Théâtre de l’Orangerie à Genève / du 16 au 26 juillet 2014 / plus d’infos

© A. Rebetez

© A. Rebetez

Réunis autour d’un projet de vente immobilière, Hélène, Paul et Pierre, trois anciens amants, se retrouvent. Après s’être aimés fougueusement et sans doute déchirés tout aussi passionnément, ils se revoient dans un climat doux-amer alliant nostalgie et rancœur, attraction et répulsion. Ou quand se séparer d’une propriété semble bien plus facile que d’abandonner définitivement ses amours de jeunesse…

Huis clos tumultueux

Une lumière éclatante brille à l’intérieur d’une maison de campagne. De forme trapézoïdale, accentuant la perspective vers l’entrée de la pièce, le grand espace à vivre est recouvert d’un chaleureux parquet en bois. Aucun meuble n’est présent, seules quelques personnes habillent l’espace, positionnées debout, alignées les unes à côté des autres. A cour et à jardin des ouvertures sur l’extérieur reflètent un ciel bleu parsemé de quelques nuages blancs, paysage représentant un certain calme avant la tempête. L’orage, d’ailleurs, ne tarde pas. En effet, trois rescapés d’un sulfureux triangle amoureux se voient à nouveau réunis pour vendre la demeure acquise quinze ans auparavant. Plus un prétexte qu’un réel enjeu, ce projet d’opération immobilière aurait dû être l’occasion d’une mise au point mais celle-ci n’aboutira pas. Ainsi, très vite, l’euphorie cède sa place au malaise.

Les acteurs ne quittent que rarement l’espace scénique. Quand ils prennent la parole, ils se placent au centre du plateau sous un halo de lumière ; les personnages ne participant pas à la conversation rejoignent les quatre coins du trapèze, dans l’ombre. Intéressant choix de mise en scène que de garder systématiquement tous les individus dans le même lieu. Non pas témoins des échanges, ils sont simplement là, sous les yeux des spectateurs, sans être perçus par les autres personnages, soulignant ainsi le fait que chacun est inextricablement lié aux autres, ou du moins à ce fameux passé aux tonalités à la fois suaves et acides.

Quand le passé gangrène le présent

Retrouvailles amères dans l’antre de tous les souvenirs, cette journée sera rythmée par des excès de colère, des larmes mais provoquera aussi des rires chez les spectateurs grâce aux interminables et maladroites digressions d’Antoine, le mari d’Hélène. Car Hélène et Paul ne sont pas venus seuls : leur famille les accompagne.

Paul s’est marié ; cependant, il vit continuellement avec le spectre d’Hélène, obligeant sa femme Anne à connaître les moindres détails sur la vie de cette rivale fantôme. Et Hélène ne parvient pas à entretenir des rapports sains avec sa fille Lise, celle-ci étant troublée par le vécu turbulent de sa mère, suscitant chez elle un grand nombre de questions liées à ses origines. Enfin Pierre, toujours seul, n’a pas réussi à quitter les lieux, affrontant quotidiennement les réminiscences tantôt heureuses tantôt douloureuses s’échappant des murs. Ainsi, tous prisonniers de ce passé, ils ne parviennent pas à s’en détacher pour vivre pleinement le présent. Et c’est bien l’un des principaux problèmes de notre société, remarque le metteur en scène belge Michel Kacenelenbogen : « Notre vie est essentiellement faite d’inquiétudes, de questionnements, de mémoire passée et de projections dans le futur. On n’arrive pas à être réellement dans le temps présent et c’est une des sources fondamentales de notre malheur ».

La délicatesse de l’inexprimé

Entre silence et non-dits, questionnements et prémisses d’explication, l’action semble avancer à tâtons. Jamais développés, les problèmes ne sont qu’effleurés, laissant régner en maître l’implicite. Le subtil texte de Jean-Luc Lagarce, décédé du Sida en 1995 à l’âge de trente-huit ans, dévoile ici sans jamais révéler complètement les failles de l’être humain. Avec vingt-cinq pièces, trois récits et un livret d’opéra, traduits dans vingt-cinq langues, Jean-Luc Lagarce est devenu l’un des auteurs incontournables du théâtre contemporain. Derniers remords avant l’oubli, sans doute l’une de ses œuvres les plus connues, tend à démontrer qu’il est bien plus aisé de se séparer d’un objet que d’un amour passé, le tout dans une atmosphère douce-amère où un baiser précède une gifle. Belle et captivante démonstration à découvrir cet été au Théâtre de l’Orangerie.

 

Réarrangement floral

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Les fleurs du mal / de Charles Baudelaire, avec des textes de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem / mise en scène Françoise Courvoisier / Théâtre du passage à Neuchâtel / du 3 au 15 juin 2014 / plus d’infos

© Bruno Mullenaerts

© Bruno Mullenaerts

Surprenante relecture pastorale des Fleurs du mal de Baudelaire, ce spectacle musical atténue la virulence des célébrissimes poèmes sans pour autant en altérer la beauté.

Un tapis d’herbe verdoyante, sur lequel sont disposés une chaise longue et un arbre sans feuilles, recouvre la scène. Lumineux cadre champêtre, le décor s’oppose aux obscurs faubourgs parisiens baudelairiens. Et pourtant, c’est bien dans cette ambiance légère et bucolique que des célèbres vers issus des Fleurs du Mal vont être déclamés. Trois amis, incarnés par Aurélie Trivillin, Cédric Cerbaa et Robert Bouvier, le directeur du théâtre du Passage, déjeunent ainsi sur l’herbe. C’est sous diverses formes qu’ils s’amusent à écosser les poèmes de l’artiste maudit comme s’ils détachaient les pétales d’une fleur.Parfois susurrés, parfois criés et même parfois chantés, les mots de « Réversibilité », d’ « Elévation » ou encore de « Spleen » prennent ici une toute autre saveur. Véhiculant toujours les mêmes thématiques, à savoir la rencontre de l’horreur dans la volupté ou celle de la beauté avec la laideur, les morceaux choisis perdent leur tonalité sombre et dramatique tandis que les interprètes adoptent une certaine désinvolture. Les pensées torturées du dandy écorché s’adoucissent ainsi par la malicieuse façon de les énoncer. La musique, composée pour l’occasion par Arthur Besson, participe pleinement de ce processus d’attendrissement des virulents vers baudelairiens. Réel « pansement pour la plaie », comme le souligne la metteure en scène, Françoise Courvoisier, elle apporte espièglerie sans pour autant altérer la beauté des vers.

En outre, dans son appropriation des Fleurs du mal, comme pour ajouter de la fantaisie, la metteure en scène, jusqu’à récemment directrice du théâtre Le Poche à Genève, a eu l’étonnante idée de confronter l’univers fantasmagorique et décalé de la chanteuse française Brigitte Fontaine avec celui, torturé, de Charles Baudelaire. Cette réunion anachronique n’est pas sans intérêt. Le spectacle s’ouvre sur la chanson « Entre guillemets » de la charismatique chanteuse, mettant le sourire aux lèvres des spectateurs et apportant par la même occasion une atmosphère décontractée. Véritables poches de respiration, ces titres chantés de Brigitte Fontaine, parmi lesquels « Ah que la vie est belle », servent de contrepoints aux vers graves et tourmentés de Baudelaire.

Dans cette relecture édulcorée des Fleurs du mal, l’absinthe et l’opium sont remplacés par le vin et le miel, tandis que les flâneries dans la grisaille parisienne font place à un pique-nique sous un soleil de printemps lors duquel les comédiens, tantôt enivrés, tantôt joueurs, offrent toute une palette de diverses nuances aux poèmes et chansons qu’ils interprètent. Que les amateurs du décadentisme propre au milieu du XIXe siècle ne se réjouissent pas trop vite : les Fleurs du mal proposées par Françoise Courvoisier se rapprochent plus du charmant bouquet de pâquerettes que de celui de chrysanthèmes fanés.

 

Ramdam autour du libre arbitre

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
C’est une affaire entre le ciel et moi / d’après Dom Juan de Molière / direction artistique et mise en scène Christian Geffroy Schlittler – Agence Louis François Pinagot / Théâtre Arsenic à Lausanne / du 13 au 18 mai 2014 / plus d’infos

© Sylvain Renou

Spectacle bruyant et agité, C’est une affaire entre le ciel et moi propose une énergique relecture du Dom Juan de Molière sous un angle particulier qui interroge la possibilité d’une liberté absolue par rapport aux normes sociales. Débarrassée des vers originaux, la pièce n’a gardé que les personnages pour les transposer à la fin des années 1960 dans un contexte en pleine ébullition intellectuelle.

Après une délicieuse nuit d’amour, Elvire, toute guillerette, se confie à sa suivante. Sa robe fleurie fait écho au jardin verdoyant et compartimenté dans lequel elle se trouve. Mais rapidement, non pas locus amoenus comme l’humeur enjouée de la jeune bourgeoise pourrait l’insinuer, mais réel lieu de révolte, le coin de verdure va accueillir de nombreuses discussions fort bruyantes. Durant près de deux heures vont ainsi retentir de multiples cris, tantôt d’indignation tantôt d’impuissance. Initiatrice de cet élan de soulèvement, la maîtresse de maison, frisant l’hystérie tout en alternant brillamment vulgarité et raffinement, décide de tout abandonner. Complètement « à cran » en ce jour de fiançailles, elle choisit de s’émanciper en rejetant en bloc mariage et vie de famille. Tout comme lors de la scène III de l’acte premier de la pièce de Molière mais pour des raisons fort différentes, elle explose face à son fiancé Dom Juan.

Car il s’agit bien d’une adaptation libre du célèbre classique du XVIIe siècle. Christian Geffroy Schlittler s’est déjà plié à l’exercice de réappropriation libre de pièces inscrites au patrimoine de la littérature, notamment en 2008 au théâtre Saint-Gervais avec le spectacle Pour la libération des grands classiques.

Souhaitant « instaurer un dialogue libre et ludique », le metteur en scène a choisi d’employer la pièce de Molière comme matériaupour alimenter une réflexion, à prendre souvent au second degré, autour du donjuanisme et de ses clichés. L’œuvre s’initie jusqu’au cœur des répliques. Celles-ci, parfois métadiscursives, évoquent la durée de la pièceou font référence à l’espace scénique, abolissant allégrement les frontières des divers niveaux narratifs. Sganarelle, par exemple, ravi de ne pas abandonner les lieux fait ainsi remarquer à son maître que s’ils étaient partis dans telle direction, ils ne seraient plus sur scène.

Pour réaliser ce projet original, Christiant Geffroy Schlittler a privilégié l’écriture de plateau. Chaque comédien a donc pu contribuer pleinement à la conception du spectacle. En a découlé une version transposée à la fin des années 1960, au 9 octobre 1967 plus précisément, date de la disparition de l’emblématique révolutionnaire Che Guevara. Dans ce contexte, à l’aube de mai 1968, l’accent a été mis sur les désirs d’insoumission.

Elvire refuse ainsi le carcan familial qui la guette, tandis que Dom Juan cumule les provocations, notamment en feignant de déterrer un mort ou en agitant nerveusement son majeur dressé face au public. Dépité par les débordements de son maître, Sganarelle quant à lui fuit la confrontation. Apportant légèreté et humour tant par ses larmes faciles que par sa manière parfois maladroite de se déplacer, il fait également figure de thérapeute, écoutant patiemment les complaintes des autres.

Mêlant rires, doutes et subversions, la pièce tend vers une tragédie de l’impuissance. Ne croyant plus en rien, le Dom Juan proposé ici, conteste tout systématiquement en vain, refusant notamment d’aimer ou encore de mourir. Ce remuant spectacle se concentre principalement sur l’amoralité de cette figure mythique, dans le but probablement d’interroger nos capacités d’indignation et/ou de réfléchir autour de la question de la liberté absolue. D’ailleurs, un singe à lunettes fumant la pipe et répondant au nom de Jean-Paul Sartre fait une apparition clin d’œil bienvenu à l’existentialisme et au rôle qu’y tient cette même question. Une chose est certaine : à la fin de cette ultime représentation à l’Arsenic, ce festin de pierre revisité et particulièrement agité n’a pas laissé le public de marbre.

 

Poésie d’outre-tombe

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Modus Operandi / par la Cie Héros Fourbus / conception et mise en scène Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz / Petithéâtre de Sion / du 15 au 25 mai 2014 / plus d’infos

© Michaël Abbet

© Michaël Abbet

Un médecin légiste loufoque et charmeur assisté par une énergique infirmière procèdent à une autopsie en direct. Effusion sanguine modérée, organes prélevés en quantité limitée, l’examen ne s’avère pas aussi répugnant qu’imaginé ni aussi scientifique que normalement. Peu à peu, ce n’est plus la chair qui est extraite pour être inspectée mais différents fragments de vie. La poésie prend ainsi le dessus sur le macabre pour mettre à nu toute une existence.

Au centre d’une pièce aux allures de chambre froide, un corps blême est étendu sur une table à roulette. Mais contre toute attente, l’homme respire. Son ventre se soulève au rythme de ses inspirations. Branché à une machine, il est tenu artificiellement en vie. Soudain, un homme de ménage bossu entre dans la salle et commence son travail. En dépoussiérant le matériel, il arrache maladroitement la prise de l’appareil, mettant ainsi fin aux jours du patient. Après un constat de décès en bonne et due forme commence une poétique autopsie en direct.

Plus proche d’une étrange manière de faire connaissance avec un individu lambda que d’une réelle dissection post mortem, l’autopsie n’a rien de dégoûtant. Débarrassée de toute connotation morbide, elle se révèle fantaisiste et même parfois drôle. Les instruments médicaux sont notamment remplacés par des ustensiles du quotidien. Ainsi le médecin légiste empoigne une pince à spaghetti quand il n’extrait pas les intestins à l’aide d’une simple ventouse domestique. Et surtout, ce ne sont pas uniquement des boyaux qui sont prélevés mais aussi des indices au sujet de l’existence du défunt. Petit à petit, le public découvre des images évoquant des instants vécus, des atmosphères, des sensations. Le cadavre devient une sorte de boîte à trésors de laquelle sont retirés des souvenirs qui ne nous appartiennent pas. L’analyse scientifique fait place à la découverte de l’autre.

Spectacle presque dénué de paroles : l’accent porte sur le visuel. La musique vient accompagner cette chorégraphie poético-scientifique afin de renforcer les dimensions émotionnelles. Parfois enjouée, elle aide à dessiner des sourires sur les visages des spectateurs lors des moments burlesques de dépeçage. Parfois lente et teintée de mélancolie, elle véhicule de tristes sentiments à l’évocation nostalgique de certains souvenirs. En plus de l’impact émotionnel qu’elle exerce, la musique permet de suggérer des espaces supplémentaires en diffusant différents bruits, autant d’échos retentissant au loin.

Étroite collaboration entre musiciens (Françoise et Stéphane Albelda), et créateurs (Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz), cette pièce propose un univers fantasmagorique et quelque peu décalé. Créée en 1997, la compagnie Héros Fourbus s’est spécialisée dans l’élaboration et la diffusion de spectacles de marionnettes pour tout public. Dans cette nouvelle création, cette fois-ci destinée aux adultes, acteurs et marionnettes se mélangent pour créer des personnages forts et proposer non pas un examen sur les causes de la mort d’un défunt, comme le titre pourrait le laisser penser mais une enquête sur la vie d’un disparu. Le mode opératoire, proposé en cette deuxième partie du mois de mai à Sion, consiste donc en une étonnante exploration intense de morceaux choisis d’existence. A la fin de l’expérience, une seule question résonne dans les esprits : finalement pourquoi attendre nécessairement la mort d’un être pour s’intéresser à lui ?

 

L’érotisme en Bataille

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
On a promis de ne pas vous toucher / à partir de Georges Bataille / mise en scène Aurélien Patouillard – Zooscope / du 9 au 19 avril 2014 au Théâtre Les Halles de Sierre / du 7 au 11 mai au Théâtre Arsenic à Lausanne / plus d’infos

© Fabienne Degoumois

Troublante exploration collective des potentialités de la notion d’érotisme, On a promis de ne pas vous toucher parvient à traiter sans vulgarité ni lubricité de volupté et de sensualité.

L’expérience commence dans une antichambre aux lumières tamisées. Des chaises et des tables munies de photophores ornent ce petit espace. Le décor rappelle celui des cabarets. Aurélien Patouillard, le metteur en scène, vêtu tout en noir, dont la chemise se ferme par un col de prêtre, invite les spectateurs à se confesser – autrement dit, à inscrire sur un bout de papier des objets ou des choses qui leur semblent, a priori, érotiques. Dans cette ambiance intimiste, il invite également son public à se détendre en buvant un verre de vin ou en dégustant un morceau de chocolat. Une fois cette originale eucharistie achevée, le public peut se rendre sur le plateau.

Après avoir parcouru un chemin sombre et labyrinthique, il arrive enfin sur scène. Des chaises à roulettes sont disposées au centre. Une lumière rouge vif – qui évoque la luxure ou les vitrines des quartiers chauds de la capitale hollandaise – éclaire cette pièce rectangulaire. Un peu déroutés, les spectateurs s’installent. Les premiers échanges de regards ont lieu, accompagnés de nombreuses interrogations : « Que doit-on faire ? Où sont les comédiens ? Quand est-ce que le spectacle va débuter ? ». Ignorant ce qui va suivre, chacun cherche une réponse dans les yeux de son voisin. Nul ne se doute que de possibles rapprochements vont se présenter.

Tout au long du spectacle en effet, une proximité entre les spectateurs mais aussi entre les acteurs et le public va progressivement s’installer. Comme s’il fallait nécessairement créer une certaine intimité entre l’ensemble des participants pour aborder le thème de l’érotisme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La compagnie Zooscope a choisi de chercher une définition de cette notion si compliquée à cerner, qui, selon Aurélien Patouillard, reste un mystère même dans une société libérale comme la nôtre. Pour cela, des écrits de Georges Bataille ont été choisis comme point de départ à la réflexion, dont L’Erotisme, L’Expérience intérieure, Madame Edwarda, L’Anus solaire, ou encore Le Souverain. Néanmoins, le texte qui semble être le véritable fil conducteur de cette méditation autour de l’érotisme est Histoire de l’œil. Ce récit édité clandestinement en 1928, signé sous le pseudonyme « Lord Auch », évoque, parfois de manière crue, les expériences sexuelles de deux adolescents. Des passages entiers, voire des chapitres complets sont cités, et quelques images emblématiques issues du roman sont rejouées. Une jeune femme s’assied ainsi dans une assiette de lait, tout comme le personnage de Simone dans l’incipit. Mais alors que la cocasse scène de l’assiette ouvre le récit chez Bataille, elle apparaît ici à la fin du spectacle. Motif incontournable du récit, l’œil est également omniprésent. Il est décliné, par associations d’idées, tout au long de la performance. Sa forme ovale évoque tantôt l’œuf, tantôt le soleil.

Non pas récit linéaire mais plutôt succession d’expériences autour d’une thématique, le spectacle plonge le public dans différentes ambiances parfois sensuelles, parfois troublantes, souvent surprenantes. Les comédiens se livrent corps et âme au service de ce processus de multiplication des sensations. Dans ce contexte, un homme portant un zentaï peut vous effrayer en surgissant délicatement dans la pénombre, et quelqu’un peut, à tout moment, s’approcher de vous pour vous susurrer à l’oreille une histoire érotique.

Pérégrination alliant interrogation et plaisir, On a promis de ne pas vous toucher parvient à toucher le cœur des spectateurs en établissant élégamment une grande et enivrante complicité. Un déconcertant mais très agréable moment de partage à expérimenter jusqu’au 19 avril au Théâtre Les Halles à Sierre.

 

Une smala en ébullition

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Requiem de Salon / mise en scène Andrea Novicov / Théâtre Arc-en-scènes à la Chaux-de-fonds / du 1 au 4 avril / plus d’infos

© Marc Vanappelghem

Dynamique huis clos familial, Requiem de Salon est une foisonnante création cumulant les références et mélangeant les registres. Au sein d’un espace restreint, une fratrie entière s’agite autour de la figure centrale de la mère fantasque. Abordant avec légèreté des thématiques universelles telles que le mensonge, l’absence ou les rapports familiaux en général, le spectacle offre un charmant divertissement.

Tel un îlot isolé au milieu d’un vaste océan noir, un salon bourgeois écarlate s’illumine au centre de la scène. Au sol, plusieurs tapis disposés les uns sur les autres dessinent un grand carré rouge. Par dessus, sont disposés une table, un canapé et un piano. Chaque meuble est rectangulaire. Le mur, lui aussi de forme carrée, est recouvert de photographies, d’esquisses et d’autres souvenirs. Chaque élément est encadré, précisément comme l’est un portrait de famille – celui auquel nous assisterons.

Réunis à l’appel de leur mère mourante, les quatre enfants se rendent à son chevet. L’attachante matriarche exhibant à son cou un étincelant collier-spirale doré digne de ceux portés par les « femmes-girafes » padaungs, semble vivre ses derniers instants. Elle est d’ailleurs vêtue d’un manteau vert, ce qui selon l’ancienne superstition issue du milieu théâtral n’est pas bon signe : Molière portait cette couleur juste avant de mourir, lors de son ultime interprétation du Malade imaginaire en 1673. Suffocante par moments mais aussi visitée par de grands élans lyriques, la veuve se souvient de son mari artiste et héros révolutionnaire. Elle continue à entretenir son mythe en relatant ses nombreux exploits devant ses enfants. Ces derniers, blasés par ces récits et surtout lassés d’être à nouveau convoqués afin d’assister pour la énième fois à la mort « surjouée » de leur mère, tentent de trouver tous les stratagèmes possibles pour mettre rapidement fin au supplice et vaquer à nouveau à leurs occupations du weekend. Mais c’est sans compter l’esprit vif de la vieille dame, qui parvient à les garder auprès d’elle. De l’aînée, forte de caractère, au fils intellectuel, en passant par la fille musicienne et confuse sans oublier la cadette rêveuse, tous les membres de la fratrie finissent par demeurer ensemble, une fois encore.

A l’origine, Andrea Novicov, l’ancien directeur du théâtre Arc-en-scènes, avait prévu de travailler sur une autre pièce. Malheureusement, au dernier moment, alors que la distribution était achevée et que plus d’une dizaine de théâtres étaient convaincus, il n’a pas obtenu les droits pour la représenter. C’est alors qu’il a commandé in extremis un texte inédit aux deux auteurs Marie Fourquet et Camille Rebetez. Les seules consignes de départ étaient de concevoir un projet facile à jouer dans différents endroits. De plus, l’histoire devait être simple, le but étant de permettre au spectateur de s’identifier facilement aux personnages. C’est la raison pour laquelle surgissent ici des thèmes universels comme celui de la famille, la dialectique entre l’absence et la présence, le mensonge. S’en est suivi un véritable travail collectif. Les auteurs ont imaginé une trame sommaire ; les comédiens s’en sont emparés et ont improvisé. Leurs diverses trouvailles lors des répétitions ont permis de réécrire les dialogues.

Le résultat de cette bouillonnante collaboration est dense. Le spectacle varie les formes théâtrales. Il a par exemple recours à un procédé de théâtre dans le théâtre mais pratique également le théâtre chanté, genre un peu boudé ces dernières années. Il évoque aussi les codes du classicisme en réinterprétant, à sa manière, la règle des trois unités. Enfin texte et musique mélangent les registres. Lors de son monologue, une jeune auxiliaire de vie chantonne un titre de Joe Dassin et récite une chanson de Léo Ferré comme s’il s’agissait d’un poème tandis que Grace, la seule fille à vivre encore auprès de sa mère, joue inlassablement un requiem classique. Cette confrontation entre la « high culture » et la « low culture » est également présente au sein même des répliques. La mère impatiente de recevoir ses enfants peut ainsi dire à son aide soignante russe : « Envoyez Hermès et qu’il me ramène un sac », réunissant non sans humour mythologie grecque et société de consommation.

Spectacle riche en allusions et en personnages typés, Requiem de Salon parvient à faire passer les spectateurs du rire aux larmes. Étonnant et abondant projet transfrontalier, la pièce, conçue l’été dernier et jouée pour la première fois au Théâtre de l’Orangerie à Genève, a tourné par la suite en France. Elle revient désormais en Suisse jusqu’au 4 avril pour le plus grand plaisir du public neuchâtelois.

 

La joyeuse agonie ou l’inéluctable face-à-face avec la mort

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Oh les beaux jours / d’après Samuel Beckett / mise en scène Anne Bisang / La Comédie de Genève /du 4 au 22 mars 2014 / plus d’infos

© Carole Parodi

Tonitruant hymne à la vie, Oh les beaux jours propose un poignant monologue d’une éternelle optimiste s’accrochant de toutes ses forces à la vie, luttant ainsi contre la solitude, le vieillissement et la mort.

Au sommet d’un monticule de terre trône Winnie. Ses jambes sont dissimulées à l’intérieur d’une imposante dune comportant à la fois une épave de barque, des bouts de bois, un bidon d’essence et d’autres résidus rapportés par la mer. Telle une longue traîne, la butte semble prolonger la robe de cette femme d’âge mûr souriante et pimpante. Elle s’apprête à débuter sa journée. Pour cela, elle commence par s’emparer de sa brosse à dent. Rituel incontournable de la vie quotidienne, Winnie accorde beaucoup d’importance à sa toilette. Puis elle se met à lire les prescriptions inscrites sur une petite fiole : « amélioration immédiate ». Elle recherche alors un remède. Prisonnière d’un monticule de terre, elle semble échouée sur une île déserte. Présentée tantôt comme une rescapée tantôt comme une survivante, elle est traversée par deux dynamiques opposées. Immobilisée par le sable , elle est retenue au sol mais simultanément elle se sent aspirée vers le haut. Cette confrontation de deux forces contraires est soulignée par la verticalité du décor dans la mise en scène d’Anne Bisang, qui fait émerger Winnie à la pointe d’une haute colline, avec un parapluie qu’elle brandit parfois au-dessus d’elle. Occupant l’espace de bas en haut, elle est ainsi tiraillée entre la terre et les cieux, autrement dit entre la vie et la mort. Cependant, Winnie s’accroche vigoureusement sans relâche de jour en jour. Sur la scène, la lumière indique subtilement les différents instants de la journée. Le temps défile et chaque jour de plus est une victoire. Winnie recherche alors un antidote contre la fin. Elle lutte à la fois contre le temps, le vieillissement et la disparition. Afin d’y parvenir, elle s’agrippe aux petits gestes du quotidien comme à une bouée de secours. Se limer les ongles, se remettre du rouge à lèvre, tout participe à la maintenir active et donc en vie. Néanmoins, son véritable canot de sauvetage demeure sa mémoire qu’elle s’efforce de rafraîchir en évoquant ses souvenirs avec son mari, Willy. Car elle n’est pas complètement seule, isolée dans un no man’s land. Il y a son époux, à l’arrière-plan, la plupart du temps de dos et caché aux yeux du public. Elle s’adresse à lui, parfois à elle-même. Elle parle tantôt avec engouement tantôt avec nostalgie. Son discours développe autant le thème de la solitude que celui de la peur face au vieillissement. L’ensemble est ponctué de temps à autre par un son assourdissant, retentissant tel un électro-choc, ravivant aussi bien Winnie que les spectateurs.

Le texte de Beckett, provoquant successivement angoisse, mélancolie et grands moments d’allégresse, propose un véritable hymne à la vie. Les nombreuses didascalies particulièrement précises ne laissent que peu de liberté à la mise en scène. Néanmoins, Anne Bisang, nommée en 1999 à la tête de la Comédie de Genève et actuellement directrice artistique du centre neuchâtelois des arts-vivants (Arc en scènes), est parvenue à offrir sa propre interprétation, en collaborant étroitement avec l’actrice principale. Pour incarner Winnie, la metteure en scène avait initialement pensé à Yvette Théraulaz. Mais après une année 2013 particulièrement remplie pour la comédienne dont une tournée dans toute la Suisse Romande pour son spectacle « Les Années », l’artiste n’avait malheureusement plus assez de force pour s’emparer d’un rôle aussi singulier demandant autant d’énergie afin d’enchaîner les répliques et les émotions qu’elles suscitent. C’est donc au final vers Christane Cohendy qu’Anne Bisang se tourne. Grande dame du théâtre français, récompensée notamment d’un molière en 1996, elle interprète avec excellence Winnie, cette inconditionnelle optimiste. Habitée par une fureur d’exister, elle ne cesse de résister face à cet enlisement progressif symbolisant l’inéluctable arrivée de la mort. Oh les beaux jours met ainsi en scène un déclin évolutif suggérant non sans humour et délicatesse une réflexion existentielle.

 

Voyage au bout de la nuit

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Les Biches / conception et jeu Françoise Boillat, Rachel Esseiva Heger et Johanne Kneubühler – Cie du Gaz / Théâtre 2.21 à Lausanne / du 13 au 16 mars 2014 / plus d’infos

© Xavier Voirol

Entre théâtre et performance, Les Biches propose une expérience aussi angoissante que fascinante, à la croisée de l’effroi et de l’empathie et au cœur de l’univers dérangé des tueurs en série. Davantage réflexion artistique sur un lugubre sujet que simple divertissement, cette création emmène le spectateur au sein des plus obscurs tréfonds de l’âme humaine.

Les portes s’ouvrent sur une musique festive. Les spectateurs entrent dans la salle le sourire aux lèvres en entendant cet air entraînant. Une fois à l’intérieur de la petite et sombre salle 1 du théâtre 2.21, ils déchantent pourtant aussitôt en se retrouvant directement confrontés à trois corps de jeunes femmes dispersés sur la scène, culottes baissées. Plus proche de celle d’une cave obscure où gisent trois cadavres que de celle d’un espace de divertissement, l’atmosphère devient alors fort dérangeante. Sur le mur sont projetées des citations de tueurs en série réels – toujours accompagnées de cette entêtante chanson de variété particulièrement enjouée. Tout le spectacle sera ainsi construit, alternant instants frisant l’horreur et moments légers au ton licencieux composés de plaisanteries grivoises. L’humour noir semble en effet indispensable ici pour accéder à l’univers complexe et perturbé des serials killers.

Car c’est bien ce monde ambigu qu’a voulu explorer la Compagnie du Gaz. Fondée en 2003 pour la création d’un feuilleton théâtral intitulé Dysfonctions et Maltraitances, joué l’année suivante à La Chaux-de-Fonds, elle s’était alors déjà spécialisée dans l’humour noir. A présent, la même compagnie a choisi de traiter un sujet macabre et hélas toujours actuel : les assassins récidivistes. Terrifiants mais captivants, ils sont omniprésents dans les romans ou films policiers et spécialement visibles dans plusieurs nouvelles séries américaines telles que Dexter (Showtime) ou plus récemment Hannibal(NBC). Néanmoins, ce n’est pas dans le but de « faire peur » ou « se faire peur » que les trois conceptrices du projet, Françoise Boillat, Rachel Esseiva Heger et Johanne Kneubühler, ont décidé de travailler sur cette thématique. Elles proposent uniquement une réflexion, se demandant comment un être humain peut commettre des actes aussi abjects que la torture, le viol ou le cannibalisme. Elles placent ainsi le spectateur dans une situation désagréable et gênante, à mi-chemin entre le dégoût et la fascination, entre le rejet et la pitié. Pour y parvenir, un long travail de préparation a été entrepris, dont la matière principale a été les témoignages véridiques de tueurs en série et de certains rescapés. Les études réalisées par Stéphane Bourgoin, écrivain français et libraire spécialisé dans la criminologie, dont la femme a par ailleurs été sauvagement abusée avant d’être assassinée, sont venues compléter les sources. En résulte une présentation de divers psychopathes, admirablement interprétés, évoquant leur première expérience sexuelle déviante ou leur meurtre d’une manière atrocement banale. Ils racontent comment ils ont tué, découpé et même ingurgité leur victime d’un air naturel et innocent. Ce décalage entre la violence extrême des faits exposés et le ton décontracté des intervenants glace le sang.

Heureusement, entre ces redoutables monologues, d’autres scènes plus légères apportent donc un peu d’oxygène et de décontraction. Comme ce passage sur la préparation du cocktail « Le Petit Grégory », composé d’une « larme de gin » et d’une « rivière de tonique », où l’on plonge un morceau de sucre attaché à une olive. Le nom du breuvage fait référence à l’affaire Grégory, ce meurtre d’un jeune garçon de quatre ans dont le corps a été jeté dans la rivière la Vologne en 1984. Cette scène, jouée dans Les Biches par les trois actrices, est en réalité extraite du film C’est arrivé près de chez vous, le premier long-métrage de Benoît Poelvoorde sorti en 1992. Clin d’œil à cet incontournable reportage fictif qui raconte l’histoire d’un tueur à gages non sans humour noir, cette scène reprend mot pour mot le savoureux dialogue décalé clamé autrefois par l’acteur et réalisateur belge.

Indispensable outil pour accéder au monde malade et malsain des tueurs en série, l’humour grinçant permet ainsi de guider le public. Voyage dans les tréfonds de l’âme humaine, Les Biches bouscule afin de susciter des sentiments variés, allant de la colère au dégoût, en passant par la fascination voire par une éventuelle compassion coupable. Que de frissons, face à ces récits fragmentés des célèbres meurtriers multirécidivistes, dont le vampire de Brooklyn, l’ogre de Santa Cruz ou encore le sadique de Romont ! A expérimenter sans attendre au théâtre 2.21 jusqu’au 16 mars.

 

Tomber le rideau pour mettre les voiles

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Rideau ! / mise en scène Gisèle Sallin / Théâtre des Osses à Fribourg / du 9 février au 23 mars 2014 / plus d’infos

© Isabelle Daccord

Poignant hommage au théâtre, Rideau ! vise à faire partager avec passion plus de trente années d’expérience scénique. Avec ce spectacle, Gisèle Sallin et Véronique Mermoud témoignent toute leur reconnaissance à un fidèle public fribourgeois, en proposant un impressionnant florilège de tableaux issus d’époques différentes et de styles variés. En résulte un émouvant passage de flambeau au Théâtre des Osses entre les deux fondatrices du lieu et leurs successeurs.

Côté jardin se déploie en diagonale la scène cachée par son rideau flamboyant, à cour la salle comportant une série de balcons encadrés par des pilastres bleu nuit. Entre les deux se trouve une sorte de no man’s land où s’agitent dans tous les sens les comédiens. Les instruments s’accordent. L’effervescence artistique bat son plein quand retentit le son de la voix d’une metteure en scène : « En place, Mesdames et Messieurs, s’il vous plaît ». Une répétition s’apprête alors à commencer lorsqu’un incident technique vient subitement bouleverser le cours des choses. Suite à cet imprévu, le spectacle semble adopter sa propre logique en prenant quelques libertés et va échapper en partie à la metteure en scène.

Dès lors s’enchaînent, durant plus de deux heures, une multitude de scènes représentant un riche échantillon de pièces antiques, classiques et contemporaines, proposant des extraits issus de textes de Sophocle, en passant par Tchekhov, sans oublier Pirandello, ainsi que des poèmes signés Bauchau ou encore Prévert. Ces divers morceaux de bravoure théâtraux font surgir une gourmande palette de personnages dont certains sont incontournables telle « La Mère Courage » incarnée par Véronique Mermoud, comme en 2005 dans la création brechtienne déjà mise en scène par Gisèle Sallin au Théâtre des Osses.

Ce projet est la dernière collaboration entre ces deux importantes figures du théâtre romand. Ensemble, elles ont fondé le Théâtre des Osses. A la fin des années 1970, personne n’aurait imaginé un tel succès. A cette époque, lorsqu’elles sont arrivées en plein milieu de la campagne fribourgeoise, avec leur camion pour théâtre, elles sont apparues aux yeux des locaux comme étant marginales. Elles créaient de manière artisanale leur spectacle de bout en bout. Et au fil des ans, elles ont relevé le pari fou d’implanter un théâtre professionnel au sein de cette région encore vierge culturellement. Aujourd’hui, après une carrière longue de 35 ans, elles ont décidé de prendre leur retraite bien méritée, confiant leur théâtre à deux nouveaux directeurs : Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier. Néanmoins, avant cela, elles tenaient à remercier leur public en concoctant une ultime création.

Et quelle élégante manière de tirer sa révérence en rendant ainsi dignement hommage au théâtre. Ce dernier spectacle en profite pour dévoiler subtilement au passage quelques petites amertumes notamment au sujet d’un capitalisme libéral sans pitié qui n’est pas sans conséquence sur les arts vivants. Cette ultime pièce déclare aussi surtout son éternelle reconnaissance aux acteurs sans lesquels il n’y pas de théâtre. A l’aide d’un monologue, la metteure en scène, jouée par Raïssa Mariotti, déclare tout son amour à ces « spécialistes de l’âme » prêtant leur corps pour animer divers personnages. Tout au long, de la pièce, elle les observe avec des yeux remplis de tendresse. Suspendue à leurs lèvres, elle vit à travers eux de réels fragments de vie qu’ils présentent sous de nombreuses formes telle que l’improvisation, la danse et le chant.

En guise d’hommage au théâtre et de remerciement au public, Rideau ! traverse ainsi les époques et accumule les tableaux dans le but de faire partager plus de 30 ans de dur labeur. Ce soir, à Givisiez, lorsque le rideau est tombé, c’est le public qui s’est levé pour acclamer avec une grande émotion ces deux incroyables passionnées de la scène qui ont offert au Théâtre des Osses un rayonnement suisse et même international.

 

Cachez donc cette princesse que je ne saurais voir !

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Yvonne, Princesse de Bourgogne / d’après Witold Gombrowicz / conception et mise en scène Geneviève Guhl / du 27 février au 8 mars au Théâtre La Grange de Dorigny à Lausanne / du 8 au 11 avril à la Comédie de Genève / vendredi 2 mai à 20h15 au Théâtre Valère à Sion / du 9 au 10 mai au Théâtre Belle Usine à Fully / plus d’infos

© Isabelle Meister

Fresque décalée et composite mêlant farce, absurde et tragédie, Yvonne, princesse de Bourgogne raconte l’histoire d’un prince rebelle ayant pris le parti fou d’aimer une fille du peuple, laide, insignifiante et d’une inquiétante timidité. Sa venue à la cour va bouleverser habitudes et convenances, poussant l’ensemble de la souveraineté à la folie.

Sur une musique dissonante apparaît un couple discordant. Une reine, grande et majestueuse interprétée avec tant d’élégance par l’une des figures incontournables de la culture alternative genevoise, Greta Gratos, s’élance aux côtés de son petit mari aux cheveux en bataille dont les tempes sont aussi grisonnantes que bleutées, incarné à contre-emploi par Julia Batinova. L’imposant charisme de Marguerite contraste alors fortement avec la petite taille d’Ignace, chef d’État semblant plutôt vouloir jouir du pouvoir sans en assumer l’ensemble des implications. Geneviève Guhl a donc choisi d’insister sur le décalage que le texte poétique et philosophique de Witold Gombrowicz laisse entrevoir. Et quelle riche idée d’allier ainsi la toute première pièce du dramaturge polonais à un univers fantasque et coloré. Monde dans lequel, un valet, muni d’une cagoule en cuir sadomasochiste, croise des dames de la cour badines exhibant sans complexe leurs bas résilles sous le nez du prince Philippe. Blasée par ces occupations, sa jeune majesté semble en mal d’action. Heureusement, il va faire la connaissance d’une fille complètement banale, insignifiante, dépourvue de charme à tel point qu’elle fait honte à ses propres tantes. Malicieux dans l’âme, le prince décide de relever le défi insensé de la chérir, intégrant ainsi cette jeune créature au sein de la royauté. Muette et passive, Yvonne interpelle. Habillée d’un fin voile brodé laissant entrevoir sa nudité, elle s’abandonne aux regards de tous. Scrutée comme une bête curieuse, une étrange espèce inconnue, elle ne laisse échapper aucun mot de sa bouche devant un prince surexcité et une cour ébahie. Mais peu à peu, elle va déranger. Par son mutisme, elle devient une sorte de miroir dans lequel chacun contemple son propre reflet. Elle révèle ainsi les sombres angoisses des personnes qui l’observent. Grâce à ses silences, elle décontenance ses interlocuteurs, renvoyés à leurs secrets les plus intimes. Par son simple regard, elle perce les failles de tous. C’est ainsi que, contre toute attente, son apathie commence à générer de multiples dynamiques. D’objet de fascination, elle devient alors ennemi public numéro 1.

Ce subtil changement de statut s’opère, non sans cruauté, à travers une série d’épisodes joués, chantés et mêmes dansés. La pluralité des formes fait écho à la multiplicité des genres perceptibles tels que l’absurde, le burlesque, la farce, la comédie de mœurs ou encore la tragédie. La musique participe pleinement à ce délicieux mélange de styles en alternant harmonium, bandonéon et riffs de guitare électrique. L’ensemble forme un tableau rock’n’roll, cynique et beau interrogeant des questions sociales. Tiraillé entre une haute aristocratie et un milieu modeste, Witold Gombrowicz a ainsi esquissé dans cette pièce, une lutte du haut avec le bas, en présentant une jeune demoiselle issue du peuple faisant trembler l’élite. Une fois de plus, la compagnie « l’ascenseur à poissons » s’intéresse à des problématiques sociales car Geneviève Guhl, la fondatrice et metteure en scène, apprécie particulièrement le fait de lier la réflexion à la beauté. Pari brillamment réussi à l’aide de cette peinture distordue et haute en couleur dont l’esthétique est minutieusement soignée.

 

Huis clos interdit aux adultes

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
RéCréation / d’après l’œuvre de Robert Walser / par In Pulverem Reverteris / mise en scène Danielle Bré / Théâtre La Grange de Dorigny / du 6 au 7 février 2014

© Danielle Bré

Délicieux condensé des plus belles citations de Robert Walser, RéCréation développe, tout en sagesse, un choix de sujets sensibles chez les adolescents. Ainsi, en s’appropriant des extraits issus des œuvres les plus marquantes de l’écrivain suisse, six jeunes dissertent philosophiquement sur l’éducation, l’amitié ou encore l’amour, proposant ainsi un portrait attachant d’une jeunesse multiple et universelle.

 

Parquet en bois, meubles anciens, tabliers d’écoliers suspendus, comme issus d’un autre temps, confèrent une atmosphère chaleureuse et nostalgique à cette salle de cours d’un lycée ordinaire. Deux étudiantes conversent et sont rejointes peu à peu par leurs camarades pour ne former finalement qu’une petite classe composée de six élèves. Trois filles, trois garçons car « quatre cela faisait trop peu et huit cela dépassait le budget », plaisante la metteure en scène Danielle Bré. Après avoir lu l’œuvre entière de Robert Walser, elle en sélectionne les passages les plus éclairants et décide de les faire vivre au travers d’une palette de six personnages bien distincts et typés. Il y a, pourrait-on dire, le romantique, la princesse, le sérieux, la révolutionnaire, la pensive et le fougueux. Tandis que la petite bourgeoise revendique qu’elle « ne peut pas être pauvre », le rêveur insouciant s’exerce à se tenir sur une jambe. Le ton est donné. Dès lors, les différentes figures prendront tour à tour la parole, s’adressant la plupart du temps directement au public, pour tout à la fois se confier et réfléchir à leur rôle au sein de la société. Le tout est bien organisé : les sonneries rythment les transitions entre les diverses parties et des mots clés sont projetés sur écran qui évoque un tableau noir, motif iconographique incontournable du monde écolier. Sorte de huis clos interdit aux adultes, la salle se transforme au gré des envies de ses occupants. Chaises empilées et mises de côté, tables retournées par terre, les jeunes s’emparent du lieu et en font leur terrain de jeu. Tantôt discothèque, tantôt arène dans laquelle s’affrontent en duel deux protagonistes dans une véritable joute philosophique dont la règle est de « garder à tout prix son sang-froid », l’espace se distingue de plus en plus de la salle de classe pour se rapprocher de la cour de récréation.

Mais si la forme peut sembler récréative, le fond demeure sérieux. Le fantôme de Robert Walser (1878-1956) est omniprésent. Des croix suisses se trouvent sur un drapeau ou sur des couvertures militaires. Surtout, les répliques sont constituées par des extraits de ses plus importants romans et poèmes évoquant la jeunesse, comme Les Enfants Tanner, L’institut Benjamenta, La Promenade, Morceaux de prose, La Rose, Sur quelques-uns et sur lui-même, Cigogne et porc-épic, Porcelaine ou encore Vie de poète. Robert Walser a grandi dans une famille de huit enfants et quitte le domicile parental dès 17 ans. Tout en accumulant les petits travaux tels que domestique, secrétaire ou employé de banque, il n’a cessé de s’interroger sur son devenir. Plus tard, il commence à rédiger au crayon sur de minuscules bouts de papier. « Miniaturiste par excellence », comme le surnommait Stefan Zweig, il a écrit de nombreux textes courts dont la majorité porte un regard simple sur le monde, qui souvent n’entre pas dans les détails, effleurant les situations mais caractérisé par une grande sagesse. Danielle Bré a pris l’initiative de confier ces multiples joyaux à des adolescents. Et même si ces paroles si sages prononcées par des personnes si jeunes peuvent créer un certain décalage, le regard porté autrefois par Robert Walser prend un sens particulier dans la bouche des ces élèves attendant leur prochain cours.

 

Ecoutez-nous, regardez-nous, nous voici sans tabou !

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Trop Frais ! / création Le Ressemblement / mise en scène Aurélien Patouillard / Théâtre Saint-Gervais à Genève / du 14 au 25 janvier

« Trop frais! On n’est pas contre les vieux, on est contre ce qui les fait vieillir », © C. Lutz

Autoportrait imaginé et présenté par huit jeunes âgés de 17 à 25 ans, Trop frais ! propose un voyage tout en variations au sein d’une jeunesse créative et perspicace.

Il est bien légitime qu’après 50 ans, la jeunesse reprenne possession de cette ancienne Maison des Jeunes ouverte en 1963 qu’est Saint-Gervais, reconvertie donc par la suite en haut lieu culturel alternatif genevois. Sept demoiselles et un jeune homme envahissent ainsi le théâtre pour une dizaine de soirs. Ils partagent généreusement leurs histoires, évoquent leurs origines et annoncent même leurs aspirations pour le futur. Cet autoportrait est rythmé par une série d’alternances. Entre vie fantasmée et vie réelle, entre docilité et révolution, ce spectacle semble osciller entre nos attentes et leurs propres vœux. Entre murmures et hurlements, entre récitations et chants, entre instruments de musique traditionnels et synthétiseurs électroniques, cette dynamique bringuebalante se ressent ainsi jusque dans les divers moyens d’expression choisis. Ce même mouvement de balance est encore éprouvé dans la présentation des divers thèmes abordés, à commencer par la relation avec les parents. En listant tout d’abord diverses remontrances types telles que « range ta chambre » ou « non il y a le 19h30 », les comédiens paraissent vouloir s’affranchir des pressions parentales. Néanmoins, dans un deuxième temps, s’ensuit une énumération touchante de remerciements à leur intention, comprenant un « merci de faire le taxi à 2 heures du matin » ou encore un « merci de m’avoir appris à graisser mes sacs en cuir ». En fin de compte, ces diverses variations semblent justement symboliser cette période confuse et hésitante caractéristique de nos jeunes années.

Afin de réfléchir à cette phase de la vie, Le Ressemblement – collectif réunissant trois metteurs en scène diplômés de la Manufacture, Cédric Djedje, Vincent Brayer et Aurélien Patouillard – est parti à la recherche de jeunes gens. Via les réseaux sociaux, le bouche à oreille, la distribution de flyers, et les visites dans les classes ou autres maisons du quartier, les trois artistes ont rencontré des jeunes issus de divers horizons. Après en avoir sélectionné douze, ils ont effectué ensemble un stage intensif mêlant photographie, découvertes de nombreux spectacles et création de minis-performances. Certains quittent l’aventure, d’autres restent. Dès le mois de novembre, les textes s’écrivent peu à peu, sous la houlette d’Aurélien Patouillard. A la fin du mois suivant, la pièce a son squelette, les répétitions peuvent commencer. Et c’est en ce mois de janvier que les représentations ont lieu.

Dès lors, le public peut ainsi découvrir ce riche autoportrait guidé, semble-t-il, à la fois par la volonté de s’émanciper, de s’affranchir des attentes et de rejeter les stéréotypes. Dépassant le simple conflit intergénérationnel, la pièce réfléchit tout en fraîcheur à des sujets graves et essentiels comme l’identité, l’immigration forcée, la sexualité ou encore le consumérisme qu’elle semble dénoncer de manière extrêmement visuelle, empruntant certains codes à la performance artistique. Afin d’illustrer la surconsommation notamment, l’ancienne table du salon déborde de pop-corn, des steaks hachés y sont cuits à l’aide d’un fer à repasser, tout est recouvert abondamment de ketchup. Réel banquet à la manière fast-food, le festin se savoure avec les mains. La bouche grande ouverte reçoit d’impressionnantes quantités de sauce tomate à même le tube, tandis qu’à l’arrière-scène un sac poubelle monumental se gonfle de plus en plus.

Au ton faussement léger et au visuel chargé, Trop frais ! traite avec une grande sincérité et une stupéfiante lucidité de sujets intemporels et fondamentaux.

 

Vie et mort à crédit

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Love and money / de Dennis Kelly / mise en scène Francis Aïqui / Théâtre du Passage à Neuchâtel / le 22 janvier 2014

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© Jean-Claude Cee

Au sein d’une dictature capitaliste, un couple est pris au piège. L’argent telle une drogue provoque une dépendance aussi néfaste qu’inéluctable. Accros et impuissants, Jess et David voient ainsi leur dette augmenter exponentiellement alors que leur mariage se détruit peu à peu.

Dans un noir total, une voix masculine préenregistrée retentit. Puis une autre, en direct, vient l’accompagner, il s’agit en réalité de la même. En employant un ton identique, elles s’accordent à merveille pour lire à toute vitesse un « échange épistolaire 2.0 », autrement dit une suite d’e-mails. Enfin, tout à coup, apparaît une tête dans un halo de lumière. Petit à petit, sous l’éclairage dont le faisceau s’élargit, un corps se dessine, celui de David. Rapidement, il expose sans ménagement le destin tragique de son couple. Brutalement, il jette sa vérité « sur le visage » du spectateur. Cette pièce, écrite en 2006 par Dennis Kelly, évoque justement le « in-yer-face » britannique, ce théâtre d’affrontement typique des années 1990. Nombreux sont, en effet, les monologues face au public. En outre, le langage se veut cru. Les phrases sont ponctuées de « putain » : réel gimmick, cette injure peut être interprétée comme une réaction d’impuissance face à une société qui nous échappe. Une société gangrenée par l’argent, obsédée par le chiffre, dans laquelle tout se compte, se quantifie. Un univers capitaliste extrême où le bonheur s’acquiert par crédit et où les intimes convictions, qu’elles soient intellectuelles ou spirituelles, s’évanouissent sous la domination des lois financières.

L’argent est omniprésent dans le texte. Sur la scène, trois imposants blocs rectangulaires brillent de mille feux sous la lumière étincelante, tels des lingots d’or. Partout, l’argent occupe tellement l’espace et les esprits qu’il est difficile pour l’homme de trouver sa propre place. Jess, désemparée et perdue, imagine même être la fille d’un extraterrestre. Elle ressent un vide énorme qu’elle tente de combler par des achats compulsifs. Happé par une quête sans fin de biens matériels afin de compenser un manque, le couple commence à se disloquer. David aime Jess et fait tout son possible, allant jusqu’à se reconvertir professionnellement, pour se sortir de cette situation complexe. Néanmoins, il est déjà trop tard. Aspirée dans un tourbillon de dettes, leur relation se détériore.

Comme à son habitude, Dennis Kelly, auteur britannique sulfureux, aborde une question contemporaine : l’argent fait-il le bonheur ? En présentant plusieurs personnages, issus de milieux et d’âges divers, de la jeune cadre castratrice à l’adolescente aux apparences timides dissimulant des actes violents, sans oublier le couple suffocant au milieu des pressions financières, l’auteur dresse le portrait d’une société obnubilée par l’argent, au sein de laquelle la réussite sociale dépend indéniablement de ce meilleur ennemi. Dans ce contexte, l’argent devient alors un moyen d’épanouissement personnel. Eblouis par l’appât du gain, tous abandonnent leurs croyances pour ne croire qu’en l’unique Dieu « money ». Divinité pour laquelle chacun est prêt à faire l’inconcevable.

Spectacle mettant en scène un désenchantement matérialiste, Love and Money montre que l’argent a parfois raison de l’amour. Lors de son unique représentation en Suisse, le mercredi 22 janvier au théâtre du Passage, la pièce a incité le public neuchâtelois à s’interroger sur son rapport à l’argent et à repenser sa définition du bonheur.

 

Immuables et encombrants : quand les souvenirs paralysent

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
La Pierre (Der Stein) / de Marius von Mayenburg / mise en scène Gianni Schneider / Théâtre La Grange de Dorigny / du 9 au 19 janvier 2014

© Mario Del Curto

En 1993, dans une Allemagne fraîchement réunifiée, grand-mère, mère et fille retrouvent leur ancien domicile familial. Tandis que ce réemménagement entraîne une quête de vérité chez la plus jeune, il fait ressurgir les plus sombres souvenirs chez l’aînée. Un conflit générationnel s’installe alors. La jeunesse part interroger le passé, tandis que l’ancienne génération cherche à enterrer l’indicible.

Alors qu’Heidrun et Hannah s’apprêtent sereinement à prendre le thé, Witha, la grand-mère, est recroquevillée sous la table les mains sur les oreilles, se balançant d’avant en arrière comme pour se rassurer. Le fait de réintégrer la maison où elle vivait avant le mur, mais aussi pendant la Seconde Guerre mondiale, ravive les plus pénibles souvenirs chez la vulnérable vieille dame. À vrai dire, personne ne se sent à l’aise dans cette maison chargée d’histoire. Même la petite n’a qu’une envie : s’enfuir en Amérique. « Ma place n’est pas ici » remarque-t-elle déjà au début de la pièce. Au sein de cette atmosphère lourde et pesante, des fantômes tout droit ressurgis du passé défilent. Ces revenants révèlent peu à peu le récit de cette famille allemande. Tout commence en 1935, lorsque le mari de Witha profite du fait que son supérieur hiérarchique et sa femme, juifs, soient contraints à l’exil pour racheter leur maison à bas prix. Les années passent. Les façades sont continuellement repeintes car des inscriptions racistes apparaissent de temps à autre, les vitres sont également changées régulièrement car des pierres sont lancées à travers les fenêtres. Fin de la guerre, l’Allemagne a perdu. Le père, nazi, ne supporte pas la défaite et met fin à ses jours. Suicide inavouable : Witha se retrouve prise au piège. Plus tard, elle parlera à sa fille de son père. Elle le présente comme un résistant ayant sauvé une famille juive en lui donnant de l’argent pour s’échapper. Elle montre la même pierre qui avait brisé en mille éclats la fenêtre en affirmant que celle-ci fut jetée sur son glorieux mari pour avoir aidé l’ennemi. Fière de son papa, Heidrun fait de la pierre son porte-bonheur, et aimerait l’emmener avec elle lors du déménagement. Witha préfère l’enterrer pour mieux l’oublier. La pierre sera cependant plus tard déterrée, accompagnée des abjectes réminiscences qu’elle évoque, faisant simultanément ressurgir non-dits et souffrances. Ces honteux souvenirs hantent la matriarche. Par de subtiles projections sur le décor et à même les personnages, ils sont omniprésents et paralysent toute la famille. Sans père ni grand-père, Hannah souhaite faire plus ample connaissance avec ces deux figures centrales de la famille et interroge le passé – mais sa démarche est freinée par les discours confus de sa grand-mère.

D’un père germanique, Gianni Schneider a plusieurs fois traité de l’histoire allemande, en particulier des deux Guerres mondiales. Il y a deux ans, avec La Résistible ascension d’Arturo Ui, il avait notamment évoqué avec brio la montée du nazisme en la transposant dans un contexte capitaliste contemporain. Après donc avoir examiné en 2012 les mécanismes ayant permis à Adolf Hitler d’accéder au pouvoir, le metteur en scène romand revient et s’interroge désormais sur l’héritage que laisse le lourd passé de l’histoire allemande aux générations actuelles et futures. Au début des années 1990, l’Allemagne prend un nouveau départ, mais comment reconstruire sur un champ de ruines, comment panser des blessures encore vives ? Gianni Schneider a trouvé avec le théâtre le meilleur moyen de s’exprimer pour s’engager « poétiquement et politiquement », comme il l’explique lui-même. Militant à la scène comme à la vie, il se donne pour mission de changer le monde en exposant ses injustices et autres dysfonctionnements.

La Pierre présente justement une famille dysfonctionnelle dont la matriarche se retrouve constamment confrontée à un passé torturant dont elle ne cesse de chercher à se distancer. Elle dissimule toutes traces de ce passé gênant, qu’il s’agisse de lettres ou d’une insigne nazie. Accordant une place prépondérante aux silences, aux regards, le jeu se ralentit, se fige. Une certaine lenteur embarrassante s’installe, rendant insoutenable le trouble dans lequel baigne cette famille.

Spectacle au rythme marqué par les silences et par les visions qui obsèdent les personnages, La Pierre explore les confins d’une mémoire aussi politique qu’historique, aussi personnelle qu’universelle.

 

De strate en strate : sur le chemin confus de la mémoire

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Staying alive / création Compagnie STT, Teatro Due Punti / mise en scène Dorian Rossel, Delphine Lanza, Antonio Buil et Paola Pagani / Théâtre du Loup à Genève / du 13 au 22 décembre 2013

© Erika Irmler

Paola Pagani et Antonio Buil rassemblent leurs rêves et leurs souvenirs afin de conter leur parcours personnel et professionnel, sur un mode non linéaire et quelque peu brouillé, à l’image des pensées qui nous reviennent confusément lorsque nous tentons de raconter un épisode de notre vie, par association d’idées.

Le décor, fait d’objets dispersés ça et là – un fauteuil, une radio ou encore un radiateur – se donne d’emblée comme fragmenté. Une superposition de trois panneaux, qui semblent symboliser différentes strates, préfigure une certaine segmentation. La pièce ne cessera, de fait, d’effectuer des va-et-vient entre diverses couches temporelles renvoyant à différents moments décisifs de la vie des protagonistes. Nous sommes tout d’abord amenés à faire un saut dans le futur. Un prix est remis à une actrice âgée de huitante ans : Paola Pagani. Lors de son discours de remerciement, elle se remémore une certaine pièce, qu’elle avait jouée en 2014 ou 2013, dont le titre était Staying alive. Nous sommes ensuite renvoyés, sans transition, dans le passé, lors des répétitions de cette même pièce. Nous remontons encore le temps et assistons à un épisode marquant de la vie des parents d’Antonio Buil. Les couches commencent petit à petit à se multiplier et s’enchevêtrer. Se mêlent alors non seulement certains événements liés à l’élaboration de la pièce qui se déroule sous nos yeux, mais aussi de nombreuses anecdotes familiales des deux protagonistes et des réminiscences littéraires, liées à leur culture latine. Ainsi, au fil du temps, les deux personnages, qui incarnent les figures des deux acteurs, dessinent chacun, à la craie, sur les différents murs du décor, leurs propres esquisses biographiques, afin peut-être de remettre un peu d’ordre dans cette matière composée de réminiscences floues et incomplètes.

Cela fait déjà plus de dix ans que Paola Pagani et Antonio Buil collaborent. Ensemble, ils ont élaborés onze spectacles. A la fois drôles et poétiques, ces réalisations ont été appréciées autant par le public que par la critique. Mettant l’accent sur le corps et le mouvement, la compagnie qu’ils ont créée, Teatro Due Punti, accorde une place centrale à l’acteur. Tout comme une autre compagnie, la STT (Super Trop Top), avec laquelle ils collaborent pour ce spectacle. Fondée en 2003, la STT a produit une quinzaine de pièces. Dorian Rossel, son metteur en scène (qui remplit aussi cette fonction pour Staying alive), confère également une importance majeure aux acteurs en leur confiant de nombreuses responsabilités dans le déroulement du spectacle. Il s’entoure, en général, des mêmes comédiens et collabore avec eux sur le long terme. Au sein de ses réalisations, il leur lance des défis, en les invitant par exemple à être tous en scène simultanément, chacun endossant plusieurs personnages à la fois. C’est également le cas dans Staying Alive, Paola Pagani et Antonio Buil interprétant conjointement plusieurs personnages. Que ce soit leur propre rôle, celui d’un proche ou encore celui de Tony Manero, incarné jadis par John Travolta, dans le film de Sylvester Stalone « Staying alive » sorti en 1983, ils changent sans cesse de personnages sans qu’il y ait une once d’hésitation pour le public. Ils passent d’un rôle à l’autre sans quitter la scène, sans changer de costumes, sans annonce particulière : ce fonctionnement pourrait déstabiliser le spectateur mais, grâce à un jeu magistral et à l’aide, parfois, de quelques discrets accessoires, ils parviennent à éviter toute confusion et présentent une belle palette de personnalités aussi attachantes les unes que les autres.

Cette errance au sein de leur vie passée oscille entre gaieté et nostalgie. La mort, thème cher aux deux comédiens (elle est souvent présente dans leurs spectacles) est également abordée ici. Un défunt prend notamment la parole pour évoquer subtilement les notions de transmission et de postérité. Entre souvenirs heureux et pensées mélancoliques, la pièce tente donc de retracer l’histoire des deux figures centrales. Par strates successives et désordonnées, le spectacle propose un cheminement discontinu et parcellaire. Ce voyage au milieu des rêves et des souvenirs mélange les époques et les références culturelles. Divers mondes, diverses cultures se côtoient, et la musique des Bee Gees cohabite avec les vers de Dante Alighieri. Dans le but de mettre en scène deux biographies morcelées, incomplètes et désordonnées, Staying Alive propose un fascinant périple au sein d’un univers presque aussi obscur et tout aussi sinueux que la forêt dantesque ouvrant le premier chant de la Divine Comédie.