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Ce que disaient les militantes portugaises après la Révolution des Œillets

Par Andreia Abreu Remigio

Révolution 101

Le Portugal a été sous un régime dictatorial (Estado Novo) des années 1920 jusqu’au 25 avril 1974. Le pays était caractérisé par un corporatisme autoritaire qui exploitait, entre autres, l’inégalité hommes-femmes pour discipliner la main d’œuvre. À ce moment-là, le Portugal était également engagé dans des guerres coloniales en Angola, au Mozambique, et en Guinée-Bissau, qui coûtaient très cher à la population, tant en argent qu’en vies humaines. Lassés, un certain nombre de soldats ont commencé à s’organiser. Le 25 avril 1974, un groupe d’officiers, le MFA (Mouvement des Forces Armées), a ainsi lancé son coup d’État et a obligé le dictateur Marcelo Caetano à démissionner sans violence1. Après le coup d’État, les élections ont eu lieu en 1975 et l’Assemblée constitutionnelle a été créée un an plus tard, ce qui a établi le Portugal en tant que république démocratique parlementaire. Les guerres coloniales ont également pris fin, et les colonies telles que l’Angola et le Mozambique ont obtenu leur indépendance. Bien que les revendications ouvrières aient désormais pris une place plus importante, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisés et naturalisés à travers les mœurs promues par l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre2.

Bien que les revendications ouvrières aient enfin pris le devant de la scène, ces demandes ne remettaient pas forcément en question les problèmes typiquement féminins, que le régime avait normalisées et naturalisées à travers les mœurs de l’Église catholique, qui favorisaient le statu quo de l’inégalité de genre.

Problématique

Alors en quoi les archives des collectifs (de type « manifeste » ou article de journal) de femmes permettent-elles de saisir les défis spécifiques auxquels les femmes ont été confrontées dans la construction d’une société démocratique au Portugal de 1974 à 1980 ? Les revendications sont-elles différentes parmi les collectifs ?

Ce travail de recherche mené dans le cadre du séminaire « Politiques du genre et de la sexualité » porte sur trois collectifs. Le Mouvement démocratique des femmes (MDM) est une association non-gouvernementale, créée quelques années avant le coup d’État et alliée du Parti communiste. Leurs revendications portent principalement sur les intérêts des femmes ouvrières. L’Union des femmes antifascistes et révolutionnaires (UMAR), maintenant appelée Union des Femmes Alternatives et de Réponse, est une organisation de défense des droits des femmes fondée juste après la Révolution en 1976 par des membres du parti d’extrême gauche de tendance marxiste-léniniste Union démocratique du peuple, mais qui a toujours été complètement autonome. Le Mouvement de libération des femmes (MLM) était un groupe féministe radical qui luttait pour le droit à l’égalité des chances et contre la discrimination fondée sur le sexe2.

Revue de la littérature

Dans la littérature, il est souvent théorisé que « les revendications portées par les ouvrières omettent en général d’évoquer des problématiques soulevées par les mouvements féministes [et] qu’inversement, les mouvements féministes, souvent composés de femmes issues des milieux plutôt aisés, n’ont peut-être pas assez intégré les spécificités des revendications portées par les ouvrières. »3. Dans tous les cas, la condition de toutes les femmes portugaises avait été cimentée pendant si longtemps que même la Révolution des Œillets n’a pas suffi à assimiler une nouvelle perspective de genre. Les grandes figures et les grands événements féministes mondiaux, de la Convention de Seneca Falls à Simone de Beauvoir, étaient très peu connus de la population lusophone4. L’Estado Novo en particulier a renforcé la discrimination de genre dans la société portugaise. La représentation des femmes était telle que leur « épanouissement » ne pouvait avoir lieu que dans la sphère domestique4. Et les mœurs et coutumes, comme la domesticité, la chasteté, l’obéissance, étaient dictées par l’Église catholique5. L’émancipation féminine fut donc souvent éclipsée par la lutte contre le fascisme.

Les ouvrières oubliaient souvent de parler des problèmes soulevés par les féministes, tandis que les féministes, généralement issues de milieux aisés, ne tenaient peut-être pas assez compte des revendications spécifiques des ouvrières.

Analyse thématique des archives

Dans la « Charte des droits de la femme » du MDM, le droit à l’avortement est présenté comme dernier recours lors d’une grossesse indésirée, et le collectif prône l’éducation sexuelle et l’accès aux contraceptifs pour éviter les grossesses non désirées. Dans un article de « Diário de Lisboa » de 1977, le mouvement critique aussi la loi répressive de 1886 qui pénalise l’avortement et plaide pour sa légalisation comme une question de santé publique. Le MLM, lui, appelle également à l’abolition des lois fascistes sur la famille, et exige l’avortement libre et gratuit ainsi que la contraception. Dans un article de « Jornal Extra », nous pouvons voir que les trois collectifs ont même collaboré pour pousser une pétition visant à légaliser l’avortement. Les archives révèlent que la lutte pour les droits des femmes était complexe et souvent entravée par des contextes politiques et sociaux. L’UMAR et le MDM ont su naviguer entre ces obstacles en alignant leurs revendications avec les idéologies socialistes, tout en faisant avancer des causes féministes essentielles. Toutefois, l’avortement n’a été décriminalisé qu’en 2007 au Portugal. Bien qu’une loi de 1984 ait légalisé l’avortement dans certains cas, les institutions et le corps médical étaient si peu disposés à l’appliquer que la plupart des avortements ont continué à être pratiqués clandestinement5.

Le secteur de la petite enfance est également un point crucial. Le MDM militait pour les droits des enfants, l’accès à l’éducation et au système de santé, et la création de crèches et écoles. L’UMAR soulignait l’importance de valoriser ce secteur pour soulager les mamans et offrir une meilleure éducation, réclamant plus de crèches, d’accompagnement pendant la grossesse, d’allocations familiales et de centres de planning familial.

Le travail est aussi un des thèmes récurrents et centraux pour les trois collectifs, qui insistent sur le droit au plein-emploi, l’égalité salariale et l’accès à la formation professionnelle. Le MDM demandait le droit au travail, l’égalité salariale et de bonnes conditions de travail. L’UMAR réclamait l’égalité d’opportunités et une meilleure égalité salariale. Le collectif abordait aussi l’augmentation du coût de la vie le problème du chômage et des conditions de travail. Le MLM, lui, listait le travail domestique et l’accès à l’emploi comme secteurs nécessitant la mobilisation des femmes.

Le féminisme est le thème central « exclusif » du MLM. Par contraste, l’UMAR reconnaît que les femmes sont considérées comme des objets de consommation, mais sans utiliser le terme « féministe ». Le MLM met vraiment l’accent sur la littérature engagée et la traduction de travaux féministes étrangers. Le collectif critique le patriarcat et les institutions de pouvoir, et déplore la marginalisation des organisations de gauche et les attaques contre elles, soulignant l’importance de se situer par rapport aux mouvements féministes en Europe.

Les archives montrent également que la gauche portugaise restait centrée sur la théorie des classes sociales, réduisant la pensée féministe à un mouvement bourgeois. L’UMAR et le MDM ont utilisé leur légitimité parmi la gauche pour pousser des revendications similaires au MLM. En insistant sur « la femme qui travaille », ces collectifs ont présenté leurs demandes comme purement socialistes. Le MDM, cependant, faisait preuve d’une plus grande prudence. Cette précaution ne découlait pas d’une discordance entre le mouvement et le Parti communiste mais plutôt d’une volonté de maintenir une cohésion idéologique, déguisant les revendications féministes dans la cause ouvrière générale.

Il est important de noter que les collectifs visaient différentes classes sociales de femmes, en raison de la composition sociale de leurs membres. Le MLM, seul groupe autonome ouvertement féministe durant cette période révolutionnaire, était composé principalement de femmes de la classe moyenne et supérieure ayant fait des études. Ce collectif, sans le soutien d’un parti, se faisait souvent attaquer par la gauche pour son avant-gardisme.

Pour conclure, cette analyse soutient que le MDM et l’UMAR étaient des collectifs féministes en pratique, sans pour autant adopter ce qualificatif. Cela était dû au blocage sur le mot « féministe » causé par des décennies d’isolation informationnelle et de censure. Les revendications des collectifs montrent une convergence sur des thèmes essentiels comme la maternité, le travail et le féminisme. Les collectifs partageaient bien de nombreuses revendications, mais leurs approches et soutiens variaient, reflétant les tensions et les défis de cette ère.

Références

1 Varela, R., Robinson, P., & Purdy, S. (2019). A People’s History of The Portuguese Revolution (English language edition). Pluto Press.

2 Melo, D. (2016) Women’s mobilisation in the Portuguese revolution: context and framing strategies, Social Movement Studies, 15(4), 403-416.

3 Thobie, N. (2022). Femmes ouvrières dans la révolution portugaise, 1974-1976. L’exemple de la lutte de la Sogantal. Histoire, Europe et relations internationales, 1, 183-185.

4 Gomes, M. O Lado Feminino da Revolução dos Cravos, Storia e Futuro 25, February 2011, https://storiaefuturo.eu/lado-feminino-revolucao-dos-cravos/

5 de Oliveira, L. (2022). Performing Revolution: Women’s Artistic Agency and Democratization in Portugal (1974–79). Portuguese Studies, 38(1), 62-77.

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceAndreia Remigio Andreia, Étudiante en Master en Anglais (branche principale) et Sciences Sociales (branche secondaire)
Contactandreia.abreuremigio@unil.ch
EnseignementCours/Séminaire, Politique du genre et de la sexualité

Par Marta Roca i Escoda, Ghaliya Nadjat Djelloul et Sébastien Chauvin
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Enquête de terrain dans les coulisses de la pluriactivité des artistes

C’est dans son appartement situé à Delémont, où elle a toujours vécu, que ma petite cousine m’a invitée à venir discuter de ses différents métiers d’artiste et leurs implications. Anne1 et son compagnon Cédric m’ont partagé leurs expériences et leurs ressentis en tant qu’artistes, permettant de prendre connaissance des différents enjeux liés à la pluriactivité. Ce travail empirique a été réalisé en lien avec la recherche de S. Sinigaglia-Amadio et J. Sinigaglia (2015) sur l’analyse des modalités de temps professionnels, familiaux et domestiques selon le statut professionnel d’artiste et le genre. En effet, la vie d’artiste est marquée par des inégalités de classe, professionnelles, mais aussi de genre. Le poids des normes sociales sur l’articulation des temps sociaux prend la forme d’arrangements implicites qui se font au détriment des femmes.

Ma rencontre avec Anne sur son lieu de vie, incluant la présence de Cédric, m’a poussée à inviter celui-ci à prendre part à notre conversation. J’y ai vu l’occasion d’enrichir ma récolte empirique par les interactions du couple sur les questions abordées. Seulement, la présence des deux membres du couple, simultanément, apparait comme une contrainte d’enquête, pouvant provoquer une forme d’auto-censure, d’autant plus que l’un des axes du sujet concerne les inégalités de genre. Cette co-présence est d’ailleurs probablement à l’origine du fait que l’entretien a principalement porté sur les inégalités liées à la classe et sur les conditions de vie des artistes.

Anne a 24 ans et habite avec Cédric, 30 ans, depuis maintenant deux ans. Le père d’Anne est dessinateur technique de cadrans de montres et sa mère est infirmière. Le père de Cédric est enseignant et directeur d’une école secondaire. Sa mère, après avoir suivi une formation comme aide aux enfants en situation de handicap, a longtemps été mère au foyer et est aujourd’hui gestionnaire d’associations humanitaires. Anne est comédienne, initiatrice de projets, costumière et animatrice médiatrice de théâtre. Cédric, quant à lui, est comédien, illustrateur graphiste, animateur médiateur de théâtre, metteur en scène pour troupes de théâtre amatrices, écrivain de pièces de théâtre et chargé communication pour des associations. Concrètement, ces activités comprennent une grande part de travail invisible, que ce soit de la mémorisation, de la création, de la répétition ou encore du travail administratif.

Au cours de l’entretien, Cédric et Anne ont régulièrement fait référence à deux catégories, celles d’« amateur » opposée à celle de « professionnel ». Si la tentation de reprendre les catégories des enquêtés est forte, elles nécessitent d’être analysées puisqu’elles sont construites socialement, en l’occurrence sur le registre du diplôme. Ainsi, Anne s’est présentée comme comédienne « professionnelle » mais Cédric comme comédien « amateur », ne possédant pas de formation diplômée dans cette discipline. Tous deux ont commencé à suivre des cours de théâtre dans le cadre scolaire. Anne a ensuite réalisé son certificat de comédienne à l’école de théâtre des Teintureries à Lausanne, qui a récemment fermé. Cédric s’est quant à lui dirigé vers un Bachelor à l’Ecole Professionnelle des Arts Contemporains en illustration, bande dessinée et peinture. Cependant, il n’a jamais renoncé au théâtre, et le pratique notamment dans une troupe qu’il a créée entre amis lors de sa maturité gymnasiale. Il a également obtenu une formation en animation et médiation théâtrale à la Manufacture, formation qu’Anne est encore en train d’effectuer.

Les activités professionnelles du couple se caractérisent par une grande instabilité, d’abord sur le plan temporel avec, par exemple, une semaine de création à 100% suivie d’une semaine vide, puis sur le plan spatial avec des projets nécessitant parfois des tournées ou des représentations hors du Jura. Cependant, l’instabilité la plus préoccupante à leurs yeux concerne la rémunération. En effet, celle-ci suit les mouvements de montagnes russes du plan temporel, organisé selon des projets irréguliers. Le risque est alors de se retrouver sans revenus pour un mois. Si, en France, le statut d’intermittent du spectacle protège contre ces irrégularités, en Suisse, c’est le système du chômage qui les prend en charge. Pour Anne « ce n’est pas le bon système mais c’est le seul qui convient pour le moment ». Elle rappelle que les artistes, en plus du statut stigmatisé associé au chômage, doivent s’adapter au système et sont parfois contraints de faire de fausses postulations. Cédric évoque la saturation du marché dans un domaine où « il y a peu de places et il y en a qui n’ont pas de talent mais tout le monde peut faire de l’art ». Le couple m’a ensuite exposé les contraintes professionnelles que fait peser sur eux le fait d’habiter dans le Jura, un canton caractérisé par la faiblesse de sa politique culturelle. Selon Cédric, c’est un « trop petit canton pour que ce soit viable ». Il rappelle que si des troupes de théâtre amatrices ont éclos un peu partout, elles sont aujourd’hui menacées par l’éventuel choix politique de ne financer plus qu’un seul centre culturel dans tout le canton. À cet égard, le couple pense qu’il est important de continuer les combats de leurs prédécesseurs, même si cela signifie « rentrer dans le système alors qu’on fait de l’art, soit justement pour en sortir, soit pour le dénoncer ».  Par ailleurs, le peu de hautes écoles dans ce canton pousse beaucoup d’étudiants à aller se former ailleurs et il n’est pas rare qu’ils ne reviennent pas. Ceux qui ont fait le choix d’y rester ont tendance à se tourner vers le jeune public. Si Anne et Cédric disent avoir fait ce choix par passion, ce n’est pas le cas de tous les artistes, qui ont tendance à qualifier le théâtre pour enfant de « sous-théâtre ». A cette difficulté s’ajoute la sous-valorisation du métier d’artiste. Avec l’avènement, au 19e siècle, de la figure de l’artiste bohème vivant d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour obtenir un revenu correct. Toutefois, Anne comme Cédric disent préférer exercer plusieurs métiers : la pluriactivité leur apporte une forme de complémentarité qu’ils disent avoir choisie et apprécier. Cette complémentarité se reflète dans leurs revenus, d’autant plus qu’ils sont parfois salariés, parfois indépendants, selon le métier.

Avec l’avènement, au 19e siècle, de l’artiste bohème qui vit d’amour et d’eau fraîche, les artistes se voient obligés de négocier pour un revenu correct. 

Voyons maintenant ce qu’il en est du travail domestique. Anne s’occupe du ménage et de la lessive, Cédric des courses et de la cuisine et ensemble ils se partagent la vaisselle.  Le compagnon d’Anne se voit néanmoins vite « dépassé » par son travail professionnel, sacralisant son art et le faisant passer avant tout, ce qui le conduit à négliger le travail domestique. Cédric dit aujourd’hui vouloir accepter uniquement les projets qui lui plaisent et non pas tous ceux qui lui viennent, les réserves monétaires acquises étant maintenant suffisantes et non plus inquiétantes. Anne, selon des dispositions genrées, se montre plus prévoyante et clame avoir besoin d’organisation.

Le couple parvient à prendre occasionnellement des vacances, particulièrement en été puisque tous deux dépendent en partie des rythmes scolaires. Les voici cependant face à un nouveau combat, qui, pour Cédric, est très ardu. Sur une semaine de vacances, celui-ci passe les trois premiers jours à se sortir du travail et les trois suivants à s’y remettre avant la rentrée. Effectivement, le travail artistique implique beaucoup de création, qui ne se cloisonne pas aux temps professionnels. De plus, Cédric dit n’avoir plus aucune envie d’organiser des vacances puisqu’il passe beaucoup de temps à effectuer des tâches organisationnelles sur son temps de travail. Il lui est donc arrivé de laisser à Anne cette tâche, se reposant sur le travail gratuit et invisible qu’elle effectue pour son profit. Enfin, le couple exerce plusieurs loisirs dont, paradoxalement, du théâtre mais aussi de l’improvisation théâtrale définie par Cédric comme « le moment jazz dans un orchestre classique ». Respectivement, Cédric pratique aussi de la Guggenmusik, où il est considéré comme « l’artiste », lui permettant de se décentrer et Anne se tourne vers le cabaret, « milieu de tous les possibles », où elle peut explorer cette discipline nouvelle au Jura.

Comme nous l’avons vu, la pluriactivité nécessite des arrangements. Qu’en est-il des arrangements conjugaux sur la question d’avoir des enfants ? Pour ce qui est du couple, ils aspirent tous les deux à, un jour, fonder une famille. Cependant, ils désireraient se préparer temporellement, énergiquement et psychologiquement deux ans avant d’avoir des enfants. Certains de leurs amis sont déjà parents, leur permettant de constater que tout un réseau d’entraide se crée. Pendant un spectacle par exemple, ceux qui ne jouent pas sur scène s’occupent des enfants et ils se relaient ainsi de suite. Ce groupe d’amis soudé rassure beaucoup Anne, convaincue qu’« il faut un village pour élever un enfant ». De plus, celle-ci a beaucoup insisté sur sa volonté d’intégrer l’enfant au monde adulte : « Le fait que les enfants ne fassent pas partie de la société c’est vraiment montrer qu’un enfant n’est pas un être humain complet comme les autres, alors que, pour moi, il a autant de légitimité [qu’un adulte] à faire partie de l’espace public ». Pour ce qui implique la répartition du travail familial, le couple prône son adhésion à la norme égalitaire. Pourtant, Cédric m’a fait part de son potentiel désir d’être père au foyer, sans être tout à fait pragmatique à cet égard puisqu’il compte continuer ses activités professionnelles sur le temps de sommeil des enfants. Sa compagne, quant à elle, souhaite garder une fluidité entre les domaines, pensant que c’est « idéaliste de croire que quand t’es au travail, t’es qu’au travail ». Pour ce qui est de sa carrière, Anne se voit aujourd’hui satisfaite mais aspirerait à allier ses convictions profondes, à savoir féminisme et écologisme, à son art. Cédric est aussi satisfait et pense diminuer progressivement son temps de travail avec les enfants auxquels il donne des cours et pourquoi pas rédiger un livre pour enfants ou encore terminer sa bande dessinée.

Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. 

« C’est quoi ton vrai métier du coup ? ». Véritable préjugé, dont l’impact reste pourtant limité sur Anne et Cédric car leur famille ont toujours fait preuve de beaucoup de soutien. La jeune artiste y voit de la désinformation d’autrui, pour qui tant d’aléas et d’incertitudes sont effrayants. Cette question, régulièrement posée aux artistes, lui permet de « toujours réfléchir à la légitimité de ce métier [ce qui] permet aussi de ne pas être totalement déconnectée du monde ». Leur sentiment de légitimité est d’autant plus précaire qu’ils développent un sentiment d’imposture lié au fait qu’ils doivent souvent accepter de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites avant. Ils doivent aussi régulièrement expliquer le contenu de leur métier, souvent associé à du stand-up. « T’es prof en fait !» a-t-on dit à Cédric, qui ne se sent pas comme tel, mais, « en même temps, dire que tu es enseignant permet de mettre un peu de valeur à ce job » (Anne). Se révèle ainsi la hiérarchie implicite qui place les métiers artistiques au bas de l’échelle professionnelle. Lors de la pandémie de Covid-19, les métiers artistiques ont d’ailleurs été définis comme non-essentiels, ce qui est considéré comme un véritable renversement par Cédric : « j’ai toujours pensé que s’il y avait une catastrophe immense, on nous enlèverait les banques, le travail mais que l’art ça survivrait à tout ».

Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Pour conclure, cette enquête empirique permet de se rendre compte des inégalités professionnelles auxquelles les artistes doivent faire face. Cela s’illustre par la sous-valorisation du métier d’artiste et, comme le dit Cédric, « le doute est permanent dans le métier d’artiste et si on a peur de l’incertitude on ne peut pas faire artiste ». Pour en revenir aux inégalités de genre, nous pouvons faire des suppositions sur plusieurs zones d’ombre. Lorsque Cédric proclame s’occuper des repas, cela signifie-t-il qu’il cuisine lui-même ou qu’il commande ? Raccourci qu’Anne ne peut utiliser avec la lessive et le ménage, activités d’autant plus associées à la femme dans une vision de répartition inégale des tâches domestiques. Le fait que celle-ci ne se laisse pas dépassée par son travail pose aussi la question de l’endossement de la stabilité familiale, aussi attachée à la femme. L’organisation des vacances, tâche féminine selon la répartition genrée, est également laissée à Anne. Néanmoins, il est important de laisser ces propos à leur statut d’hypothèse, notamment car Anne se revendique partisane du mouvement féministe, suggérant qu’elle est au courant des inégalités de répartition des tâches domestiques. Impossible donc de savoir s’il s’agit d’hypothèses vérifiées ou de surinterprétations. Finalement, en revenant sur leur origine sociale, nous pouvons observer que la mère d’Anne pratique un métier du care et que la mère de Cédric a été mère au foyer. Nous pouvons donc nous demander si la socialisation secondaire de ces deux artistes a suffi à les rendre assez attentifs aux inégalités de genre pour ne pas les reproduire.  

Références

1 Sinigaglia-Amadio, S. & Sinigaglia, J. (2015). Tempo de la vie d’artiste : genre et concurrence des temps professionnels et domestiques. Cahiers du Genre, 59, 195-215. https://doi.org/10.3917/cdge.059.0195

2 Perrenoud, M. & Leresche, F. (2015). Les paradoxes du travail musical : Travail visible et invisible chez les musiciens ordinaires, Les mondes du travail, 16-17, 85-96.

3 Becker, H.S. 2009. Préface. In Bureau, M., Perrenoud, M., & Shapiro, R. (Eds.), L’artiste pluriel : Démultiplier l’activité pour vivre de son art. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion. doi : 10.4000/books.septentrion.40355

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutriceReber Fanny, étudiante en première partie de Bachelor en sciences sociales
Contactfanny.reber@unil.ch
EnseignementSéminaire, Sociologie générale B

Par Marc Perrenoud et Lucile Quéré
  1. Anne et Cédric sont des pseudonymes afin de garantir l’anonymat des enquêtés. ↩︎
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Autisme et genre : entre classifications diagnostiques, représentations collectives et expérience subjective

Par Chloé Schaer et Alice Minder

Analysé au prisme du genre, le trouble du spectre autistique éclaire les imbrications entre classifications médicales, représentations collectives et expérience subjective. En questionnant l’influence des rapports et normes dans la construction de l’identité, les parcours des personnes rencontrées permettent de révéler les modalités particulières de l’autisme au regard du genre.

Une perspective interprétative : focus sur le vécu subjectif :

Dans la lignée des travaux d’autrices telles que Courcy1 ainsi que Seers & Hogg2, l’étude des expériences subjectives de femmes ayant un TSA permet de développer une analyse à partir du point de vue des concernées et de mettre en évidence les particularités et obstacles spécifiques propres à leur parcours.


Cette enquête, fondée sur les récits de vie des enquêtée·x·s*, souhaitait valoriser leur perspective concernant leurs trajectoires biographiques et thérapeutiques ainsi que leurs réflexions critiques au sujet de l’autisme.

Ce travail se base sur cinq entretiens semi-directifs menés avec des personnes diagnostiquées TSA. Quatre femmes et une personne agenre ont ainsi été rencontrée·x·s à la suite d’une annonce à laquelle elle·x·s ont répondu. Celle-ci avait été transmise à une association suisse romande et diffusée sur un groupe de discussion privé. Les entretiens, d’environ une heure chacun, se sont déroulés dans des lieux publics choisis par les enquêtée·x·s. Ils ont été enregistrés puis analysés de manière thématique. Les points de convergence entre les diverses expériences recueillies ont constitué la base de l’analyse.

Remettre en question l’identité genrée ?

Le rapport au genre et à l’identité de genre est apparu comme un élément central dans la construction de la subjectivité des enquêtée·x·s et leur positionnement face à certains processus de catégorisation sociale. Traduisant une absence d’identification à l’identité de « femme », leurs propos soulignent la primauté qu’elle·x·s accordent à ce qu’elle·x·s sont en tant que personne, plutôt qu’à l’appartenance à une identité fondée sur le genre, perçu comme des catégories indéfinies et construites qui relèvent une forme de performativité:

« Pour moi c’est des notions très floues qui peuvent être très subjectives en fonction de la perception qu’on a de soi-même et c’est principalement très construit. Au final moi je me considère plus comme un humain, j’ai pas besoin qu’on me définisse à travers mon sexe quoi. » – Camille 

Cette perspective fait écho à la confusion éprouvée par les enquêtée·x·s face aux codes, aux normes et aux attentes associés à la catégorie identitaire de « femme », décrits comme des ensembles de prescriptions floues et arbitraires. Si seulx l’unx des enquêtée·x·s s’identifie explicitement comme agenre, l’ensemble de leurs propos révèlent ainsi une mise à distance de l’identité de genre à laquelle elle·x·s tendent à être associée·x·s. Leur moindre conformité aux normes genrées constitue ainsi un point commun qui permet d’interroger les éventuels liens entre TSA et réflexivité au regard du genre.

La réflexivité face à l’essentialisation : survivance des stéréotypes genrés :

Les propos des enquêtée·x·s révèlent cependant une certaine essentialisation des genres, notamment concernant les différences comportementales et sociales entre femmes et hommes ayant un TSA. Ainsi imaginé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements et codes sociaux ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient alors par une nécessité à « apprendre » ou « désapprendre » certaines des attentes sociales, afin de favoriser leur bien-être.

Opposé·e·x·s au travers d’une dichotomie qui met en jeu l’incorporation de comportements ou la distanciation avec ces derniers, les femmes* et les hommes autistes se caractériseraient par une nécessité à ‘apprendre’ ou ‘désapprendre’ certaines des attentes sociales

Cette naturalisation des différences, traduite, entre autres, par une supposée meilleure capacité d’adaptation ou des facilités relationnelles observées et rapportées par exemple lors de groupes de parole, met en évidence les normes et attentes différenciées concernant les aptitudes relationnelles et sociales selon le genre1. Ainsi intégrés par les enquêtée·x·s, ces propos illustrent une certaine ambivalence au regard du positionnement face au genre, mais mettent également en évidence la manière dont ce dernier a influencé leur parcours social et relationnel. La survivance des stéréotypes de genre mis en lumière par les réflexions des enquêtée·x·s démontrent la manière dont des injonctions peuvent être implicitement assimilées et souligne une autre modalité d’intersection entre genre et autisme.

Entre conformité et épuisement :

Les normes et attentes sous-tendues par les stéréotypes de genre sont également vécues par les enquêtée∙x∙s à travers l’existence de fortes pressions sociales et d’attentes comportementales. Que celles-ci soient formulées par des tiers ou soient issues d’une situation donnée, elles sont à l’origine de sentiments tels que l’inadéquation ou la différence, et s’accompagnent généralement d’un sentiment d’échec et de résignation.

Particulièrement présentes durant leur enfance ou antérieurement à leur diagnostic, les attentes sociales décrites par les enquêtée·x·s se sont parfois accompagnées d’incitations à la conformité, formulées notamment par les parents, les conduisant à interagir par imitation des autres. Ce mécanisme de « camouflage » est un comportement fréquent au sein de la population autiste, en particulier chez les femmes3. Ce besoin de se conformer et de « rentrer dans le moule » à tout prix les conduit à étouffer leurs propres personnalité ou besoins, et impacte de fait leur estime personnelle, leur bien-être et leur santé mentale4. Susceptibles de mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif, dont la maternité, à l’image de Cécile qui a eu un enfant qu’elle ne souhaitait pas :

« Maintenant j’ai un fils, il a 13 ans, mais c’est encore pire que ce que j’imaginais, c’est insupportable. Le fait d’être mère, je supporte pas, je veux pas ce lien avec quelqu’un. » – Cécile

Pouvant mener à l’épuisement, ces mécanismes sont d’autant plus significatifs qu’ils concernent également des attentes genrées propres au modèle social hétéronormatif

Représentations stéréotypées et biais genrés : la difficulté d’accès au diagnostic :

Si toute·x·s les enquêtée·x·s ont un parcours propre concernant l’obtention d’un diagnostic, aucune·x d’entre elle·x·s ne l’a cependant obtenu avant sa majorité.

Presque toute·x·s ont effectué divers suivis avec des thérapeutes avant d’être diagnostiquée·x·s avec un TSA ; leur prise en charge psychothérapeutique et l’absence de détection d’un grand nombre de professionnel·le·s s’est souvent associé à la pose d’autres diagnostics, en réalité comorbidités du trouble du spectre autistique.

TSA : Actuellement, l’autisme est défini comme « trouble du spectre de l’autisme (TSA) », soit un « trouble neuro-développemental caractérisé par des difficultés dans les domaines de la communication, des interactions sociales ou des comportements et par des activités et des intérêts restreints ou répétitifs »1. Il est dépeint « en tant que continuum »1. La notion de « syndrome d’Asperger » est désormais remplacée par « TSA SDI », signifiant « trouble du spectre de l’autisme sans déficience intellectuelle ».

Si l’élargissement de la catégorie diagnostique et l’introduction du concept de « spectre »ont contribué à les conduire vers ce diagnostic et mettre fin à une certaine errance thérapeutique, certain·e·s professionnel·le·s demeurent cependant peu formé·e·s, illustrant ainsi des représentations incomplètes et stéréotypées de l’autisme au sein même du corps médical. Ces « biais androcentrique[s] »1 ont comme conséquences des manques concernant la détection et l’accompagnement.

Le genre des enquêtée·x·s est interprété comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic et semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant5. Articulées au biais genrés présents dans la médecine de manière plus globale, leurs expériences soulignent l’existence et l’influence des obstacles spécifiques alliant identité de genre et TSA1 :

« Entre le TSA et le genre, j’ai souvent l’impression que j’ai pas reçu les soins adaptés. » – Anne

Rapporté comme étant précisément un obstacle à leur diagnostic, le genre des enquêtée·x·s semble ainsi avoir participé à les exclure des tableaux cliniques dans lesquels elle·x·s s’inscrivaient pourtant

L’utilité du diagnostic : vers une compréhension empathique :

Si les diagnostics féminins* tardifs sont un phénomène connu, ils permettent aux concernée·x·s de considérer leur vie avec une nouvelle perspective. Ils permettent d’adoucir la pression sociale ressentie et contribuent à l’émergence d’une compréhension empathique de soi-même, de ses besoins et de ses limites5. Les cadres d’interprétations qu’ils fournissent permettent ainsi une meilleure réflexivité concernant la construction de l’identité.

Conclusion :

Éclairant de nombreuses similarités, les parcours biographiques et diagnostiques des enquêtée·x·s mettent en lumière l’influence du genre dans leur trajectoire et leur vécu. Leurs propos soulignent l’impact des normes et attentes genrées dans leur parcours en tant que femmes* autistes, mettent en évidence les obstacles spécifiques auxquels elle·x·s font face et révèlent la nécessité d’une diversification concernant les représentations actuelles de l’autisme.

Cette recherche, menée à échelle réduite, permet de penser aux divers autres enjeux inhérents au diagnostic TSA, à l’image d’une éventuelle surreprésentativité de personnes blanches de classe moyenne supérieure. Soulignant les croisements entre trajectoires thérapeutiques et caractéristiques sociales et démographiques, l’analyse des modalités diagnostiques de l’autisme permet d’éclairer les problématiques associées à la prise en charge médicale de manière plus élargie, à l’image de l’accès à l’information et aux professionnel·le·s de santé adapté·e·s.

*Le but de ce travail visait à éclairer les particularités des parcours de personnes dont l’identité de genre est autre que masculine. Initialement pensé à propos des femmes, nous avons également inclus dans ce projet, au cours de la recherche, une personne agenre. Pour des raisons de simplification de l’écriture, nous adopterons donc le terme de « femmes* », incluant par l’astérisque notre enquêtéx agenre. C’est également le féminin pluriel complété d’un « x » qui sera employé concernant l’ensemble des personnes rencontrées, afin de représenter au mieux nos « enquêtée·x·s ».

Références

1 Courcy, Isabelle. (2021). « Nous les femmes on est une sous-culture dans l’autisme ». Expériences et point de vue de femmes autistes sur le genre et l’accompagnement. Nouvelles Questions Féministes, 40(2), 116‑131. https://doi.org/10.3917/nqf.402.0116.

2 Seers, Kate, & Hogg, Rachel (2021). ‘You don’t look autistic’ : A qualitative exploration of women’s experiences of being the ‘autistic other’. Autism, 25(6), 1553‑1564. https://doi.org/10.1177/1362361321993722.

3 Bargiela, Sarah, Steward, Robyn, & Mandy, William. (2016). The experiences of late-diagnosed women with autism spectrum conditions: An investigation of the female autism phenotype. Journal of Autism and Developmental Disorders, 46, 3281-3294. https://doi.org/10.1007/s10803-016-2872-8.

4 Seers, Kate, & Hogg, Rachel. (2023). “Fake it ‘till you make it”: Authenticity and wellbeing in late diagnosed autistic women. Feminism & Psychology, 33(1), 23-41. https://doi.org/10.1177/09593535221101455.

5 Leedham, Alexandra, Thompson, Andrew, Smith, Richard, & Freeth, Megan. (2020). ‘I was exhausted trying to figure it out’ : The experiences of females receiving an autism diagnosis in middle to late adulthood. Autism, 24(1), 135‑146. https://doi.org/10.1177/1362361319853442.

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
AutricesChloé Schaer et Alice Minder, étudiantes en Master de Sciences sociales
Contactchloe.schaer@unil.ch, alice.minder@unil.ch
EnseignementCours-séminaire Sciences sociales de la médecine et des systèmes de santé

Par Céline Mavrot, Francesco Panese, Noëllie Genre
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La vasectomie : d’une pratique thérapeutique à l’instrumentalisation politique

Par Alice Minder et Chloé Schaer

De la thérapeutique au rajeunissement : virilisation et amélioration de l’homme

Vers la fin du 19ème siècle, le neuroendocrinologiste Charles Edouard Brown-Séquard émet l’hypothèse selon laquelle le sperme aurait la capacité de revitaliser et rajeunir un individu1.

Le testicule se retrouve promu comme glande à l’origine de l’énergie vitale1. D’abord sous forme d’injection de liquide orchidien, les thérapies androgéniques vont se développer en chirurgies sexuelles, telle la vasectomie.

Orchidien : relatif aux testicules. Terme médical employé au XXème siècle. Définition tirée du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [en ligne]. [Consulté le 12 juin 2023].

 Les testicules sont plus précieuses que le cœur lui-même ; le cœur n’est utile que pour vivre, tandis que les testicules le sont pour bien vivre.

Elle est alors appelée « opération de Steinach », du nom de son théoricien. Pour lui, les fonctions reproductives et hormonales sont assumées par deux glandes différentes présentes dans le testicule, dont les fonctions sont en concurrence l’une avec l’autre. Opérer une vasectomie permet ainsi de tarir la production de spermatozoïdes et, par extension, de stimuler la production d’hormones sexuelles. De fait, l’infertilité peut accroître la virilité1. Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

 Permettant la distribution interne d’une énergie mâle organique, l’opération promet la restauration des fonctions vitales et sexuelles avec une seconde jeunesse.

Cette opération témoigne d’ambitions mélioratives des capacités de l’homme, contemporaines à leur époque. Le corps masculin se transforme en un moteur de la modernité, par la fabrication de la virilité et donc d’énergie humaine1, essentielle pour une harmonie sociale globale.

Si l’opération de Steinach est tombée en désuétude avec l’emploi thérapeutique de la testostérone, elle a cependant été exportée à l’international, créant des milliers de « steinachisés ». La vasectomie étant employée uniquement pour sa fonction curative et méliorative, l’aspect contraceptif n’est pas une finalité et ne s’est surtout jamais constitué en problème au sein d’une période où la vasectomie volontaire à des fins contraceptives est pourtant interdite.

La vasectomie comme outil de contrôle de la population : eugénisme, néomalthusianisme et globalisation

Eugénisme et Néomalthusianisme

Extraite de sa visée thérapeutique, la vasectomie va être utilisée à des fins stérilisatrices sous l’influence de l’eugénisme et du néomalthusianisme. Ces idéologies voient alors en la vasectomie la possibilité de contrôler la population « défaillante » soit les « criminels, dégénérés et pervers »3. Associant ainsi caractéristiques socioéconomiques, facultés mentales et statut migratoire dans la construction de catégories raciales, l’eugénisme va conduire à l’utilisation de la vasectomie comme pratique de stérilisation forcée sur une partie de la population dès 1913. Définie par son caractère volontariste, la vasectomie instrumentalisée par les mouvements néomalthusiens illustre le passage « de l’eugénisme aux politiques de planification familiale »2 fondées sur des distinctions raciales.

Population mondiale et globalisation

Impulsées par le contexte géopolitique des années 1940, les réflexions sur la croissance démographique globale vont convertir les considérations eugéniques qualitatives en arguments d’ordre quantitatif qui s’articulent autour du concept d’« explosion démographique », en particulier concernant les pays « désign[és] comme le tiers-monde »2.

La vasectomie va alors faire l’objet de campagnes pour la stérilisation volontaire, à l’image de l’Inde, premier pays à instaurer une politique gouvernementale de planification familiale4. Réalisées à l’étranger, ces campagnes visent les classes populaires et illustrent l’idée d’une « fécondité différentielle »2 contre laquelle il s’agirait « d’instaurer une nouvelle discipline sociale »2.

Ainsi focalisée sur l’appartenance de classe, la vasectomie continue d’opérer une distinction sociale, empruntant des arguments aux stratégies de reproduction sociale et tendant à s’associer par période à des pratiques de stérilisation contrainte.

La vasectomie clandestine : entre milieux anarchistes et socialistes

Illégale dans de nombreux pays, la vasectomie à des fins de stérilisation volontaire va progressivement s’opposer à l’opération de Steinach ainsi qu’aux politiques de contrôle des naissances fondées sur la stérilisation forcée. Elle s’effectue alors principalement de manière clandestine sur des hommes prolétaires et s’inscrit dans une revendication politique. Provenant des courants socialistes et anarchistes, la vasectomie va servir à faire des « questions relatives à la reproduction et à la contraception […] des outils de réforme sociale »2.

Présents durant l’entre-deux-guerres en Autriche, en Espagne et en France, les réseaux vasectomistes s’inscrivent dans une époque marquée par des politiques natalistes et la répression des moyens anticonceptionnels, considérés comme immoraux.

Le terme « vasectomiste » est employé pour la première fois en 1935 par l’écrivain Victor Margueritte pour décrire ceux revendiquant la vasectomie contraceptive1.

Les membres de ces réseaux vont alors faire l’objet de procès qui se termineront tous sur un flou juridique1. De fait, si la pratique est fortement dévalorisée au regard des mœurs, elle ne peut cependant être considérée juridiquement de la même manière qu’une castration, acquittant partiellement les vasectomistes.  

 Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps ».

Ainsi, la vasectomie met en évidence le passage d’une technique chirurgicale en enjeu social et politique, illustrant son articulation à des idéologies aussi bien eugénistes qu’anarchistes. Car au-delà du résultat de ces interventions clandestines, c’est le caractère autonome de celles-ci qui entraîne une mise à l’index1. Scandaleuse en ce qu’elle échappe au contrôle de l’institution médicale, faisant passer le contrôle des naissances d’un plan institutionnel à individuel, destituant ainsi « les médecins d’une partie de leur pouvoir de gestion des corps »2.

Méthode contraceptive actuelle : entre démasculinisation et héroïsation

Tendant à une dépolitisation, elle est désormais l’objet de réticences individuelles de la part des hommes. La vasectomie est au centre d’une méfiance qui met en lumière une association entre masculinité et capacité de féconder2, face à laquelle l’infertilité se figure comme « menace pour la position sociale »2 des hommes et qui inclut la persistance d’un symbolisme associé aux testicules.

L’argument principal en faveur de l’intervention est désormais le partage d’une charge contraceptive qui incomberait ainsi au couple, au travers d’une responsabilité conjointe, au sein de laquelle les femmes sont systématiquement incluses.

La réalisation de ce travail s’appuie sur une recherche documentaire ainsi que des entretiens menés avec un médecin urologue et un homme ayant effectué une vasectomie

Cela concerne majoritairement des profils d’hommes similaires : 40 ans, déjà père de deux-trois enfants, qui effectue une vasectomie pour soulager les traitements contraceptifs de la femme. 

Les initiatives incitatrices à la pratique mettent en lumière la prégnance des normes de masculinités et de virilité présentes au travers de l’« héroïsation »2 des hommes opérés, leur visibilité dans l’espace médiatique et la mise en évidence d’arguments rappelant la virilité . Mobilisant des stéréotypes de genre, une économie de la gratitude et la médiatisation de l’engagement des hommes2, la promotion de la vasectomie tend, de fait, à la persistance du privilège masculin5 et à la pérennité des inégalités et des normes de genre.

Conclusion

Par ses multiples applications, la vasectomie est « une opération polysémique qui ne prend sens qu’en fonction des modalités de sa pratique »2. Qu’il s’agisse d’un instrument d’eugénisme, d’une technique d’amélioration physique ou encore d’une méthode contraceptive, cette même et unique pratique chirurgicale illustre la pluralité des perceptions sociales et des valeurs qui sont accordées à son utilisation et qui, par leurs évolutions, dessinent des trajectoires contrastées, voire contradictoires.


Références

1Serna Elodie (2021), Faire et défaire la virilité. Les stérilisations masculines volontaires en Europe (1919-1939), Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

2Serna Élodie (2021), Opération vasectomie. Histoire intime et politique d’une contraception au masculin, Montreuil, Libertalia.

3Reilly Philip (1987), « Involuntary sterilization in the United States: a surgical solution », The Quarterly Review of Biology, vol. 62, n°2, pp. 153-170.

4Kashyap KN (1973), « Effects of vasectomy on population control and problems of reanastomosis », Proceedings of the Royal Society of Medicine, vol. 66, n°1, pp. 51-52.

5Terry Gareth, Braun Virginia (2011), « ‘It’s kind of me taking responsibility for these things’: Men, vasectomy and ‘contraceptive economies’ », Feminism & Psychology, vol. 21, n°4, pp. 477-495.

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EnseignementCours Genre, Médecine et Santé

Par Cynthia Kraus et Carla Cela
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Amour et capitalisme, un équation impossible?

Par Sara Lorente Muedra

Si l’on admet que la modernité et les nouvelles formes économiques issues du capitalisme ont imprégné la gestion de nos relations interpersonnelles, et que les nouvelles technologies (telles que les applications de rencontres en ligne), influencent aussi notre rapport aux autres, est-il donc encore possible de créer une relation amoureuse authentique telle que définie par l’héritage romantique ?

L’analyse des relations amoureuses est complexe. Surtout si l’on tient compte de la diversité des perspectives sur l’amour qui coexistent aujourd’hui. Afin d’analyser les conséquences du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, on va partir de l’idée de « l’idéal amoureux romantique ». Cet idéal sera compris tout au long du texte comme une relation intersubjective qui implique la connexion entre deux êtres interdépendants et dans laquelle il y a une attente de réciprocité et une ouverture du sujet à l’autre qui exclut l’égocentrisme et l’égoïsme (Drögue et Voirol, 2011 : 340).

Cette analyse porte sur l’impact du système capitaliste et de la technologie sur les relations interpersonnelles. Les changements sociaux induits par les transformations économiques liées à l’industrialisation favorisent la commercialisation de l’amour, du corps et de la sexualité, donnant lieu à des relations marquées par la superficialité et la consommation incessante de corps. Malgré cela, la recherche d’un lien authentique persiste et déçoit de nombreuses personnes. Sommes-nous confrontés à une crise des relations interpersonnelles ? La tension entre les principes du marché et les aspirations romantiques soulève des questions sur la nature fondamentale de nos relations à une époque marquée par le capitalisme. La question demeure : résisterons-nous à l’emprise du capitalisme sur nos liens humains ou la connexion authentique avec l’autre restera-t-elle un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Une conception de l’amour romantique qui, bien qu’héritée du romantisme du 19e siècle et de la petite bourgeoisie du 20e siècle, fait encore partie de l’expérience amoureuse de nombreuses personnes, en particulier d’une grande partie des femmes, dont la socialisation primaire est encore imprégnée de cette conception des relations amoureuses.

L’illusion du choix individuel, le comportement des consommation et la technologie de l’internet : le cocktail Molotov de la société moderne !

Le développement de l’industrialisation et de la mondialisation a généré de nouvelles dynamiques économiques et sociales qui entrent en contradiction aux normes établies par les communautés précédentes. Cette désynchronisation entre les normes établies et les nouvelles inerties générées par le capitalisme entraînent une perte de cohésion sociale et un sentiment de désorientation et vacuité dans la vie des individus. Un phénomène de la modernité qui conditionne nos relations interpersonnelles et que Durkheim définissait comme « anomie sociale ». Selon Eva Illouz, sociologue et écrivaine franco-israélienne, l’anomie sociale et l’incertitude émotionnelle qui caractérisent notre époque sont le résultat de l’intersection de trois phénomènes : la croyance dans le choix individuel, le comportement des consommateurs sur le marché et l’impact de la technologie internet (Illouz, 2020:14).

Désir indéterminé et corporéité, une boucle qui alimente la sphère des loisirs et de la consommation: l’origine des « relations négatives ».

Un nouveau modèle de sexualité s’installe dans toute la société autour des années 1960. La croyance dans le choix individuel, ancrée dans l’idée que l’amour n’a pas besoin d’être dirigé exclusivement vers le divin, atteignait son apogée lorsque le choix sexuel était culturellement validé sur la base de critères subjectifs. Cette situation, combinée à la perte d’autorité des familles et des communautés traditionnelles, offrait au marché la possibilité de combler le vide social par un processus d’émancipation et d’autonomie. Une liberté et une possibilité de choix fortement influencées par le marché de la consommation.

Le désir individuel moderne, le désire « anomique », est un désir qui a de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. 

Mais dans nos sociétés modernes, l’idéologie du « libre choix » est problématique car elle ne permet pas à l’individu de décider. Le désir individuel moderne, le désir « anomique », est un désir qui a beaucoup de mal à chercher un objet avec un but précis. C’est un désir qui ne conduit pas à l’engagement car, influencé par des logiques marchandes, est incapable de créer les conditions psychiques nécessaires pour désirer un seul objet. C’est un désir impatient, hyperactif et insistant : insatiable (Illouz, 2020:49). C’est le désir d’un individu sans détermination affective, égocentrique, diffus, vague, ambivalent et irrésolu, pour qui le corps devient le lieu du plaisir et de la satisfaction. Un corps hédonique qui deviendra le centre d’une force culturelle aux répercussions considérables : la sphère des loisirs et de la consommation du temps libre, dans laquelle, en effet, le corps féminin sera beaucoup plus exposé que le corps masculin.

Dès le début du XXe siècle, les industries visuelles ont commencé à utiliser des images de corps séduisants pour stimuler le désir chez leurs spectateurs. Ce déplacement de la sexualité de la sphère intime à la sphère de la consommation fait de la sexualité une marchandise comme une autre. De plus, avec la sursexualisation du corps des femmes dans les industries visuelles, la généralisation du sexe occasionnel et la mystification de la beauté, les relations interpersonnelles se rigidifient par rapport à la position de chaque sexe dans la dimension romantique et sexuelle. Cette rigidité des rôles de genre dans les relations interpersonnelles seront des éléments utilisés par le patriarcat et le capitalisme pour configurer le capitalisme scopique, ou capitalisme visuel, centré sur l’écran, sur l’image (Illouz, 2020 : 84).

En conséquence, de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, prenant la forme d’une marchandise et réduisant les personnes à leur valeur orgasmique. Le capital sexuel et relationnel sera concentré sur le fait d’avoir un corps désirable, en adoptant la perspective masculine comme référence universelle (Illouz, 2020 : 108).  Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis. De même, et grâce à Internet, il existe une marchandisation de nos corps qui conduit à des rencontres sexuelles sous la logique du marché, sublimant la totalité de l’individu à des images de consommation qui, comme dans Tinder, permettent d’évaluer visuellement les individus (Illouz, 2020 : 96).

(…) de toutes ces transformations socio-économiques et culturelles, la sexualité est transformée en une pratique de consommation, une marchandise (…) Cela conduit à la création de « relations négatives », dans lesquelles il est difficile pour le sujet d’établir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et indéfinis.

Dans ce contexte sombre où les frontières de l’amour et du marché s’entremêlent, la question se pose : est-il encore possible de connecter profondément avec l’autre ?

Amour et marché : une tension fondamentale non résolue.

Alors que l’amour romantique se fonde sur un lien solide avec l’autre, sur l’unicité et l’irremplaçabilité; les principes du marché impliquent des relations impersonnelles dans lesquelles émerge un sujet isolé, calculateur, intéressé et compétitif. Cependant, ni les principes de l’amour ni ceux du marché ne correspondent toujours aux pratiques quotidiennes. Les relations marchandes ont également une dimension symbolique et affective qui doit être prise en compte, tout comme les relations amoureuses ont une dimension économique. Les changements sociaux et économiques induits par le capitalisme transforment et transcendent les sphères de l’amour et du marché en nous montrant la perméabilité de ces deux sphères, donnant lieu à une « tension fondamentale non résolue » au cœur de nos sociétés modernes (Drögue et Voirol, 2011 : 342).

La large liberté de choisir un partenaire dans ces «  médias néo-romantiques »1 – tels que Tinder ou Bumble – font de leurs utilisateurs des acteurs économiques qui s’inscrivent dans les formes modernes de consommation. Byung-Chul Han affirme que dans les sociétés actuelles, en matière d’amour, « toute intervention coûteuse qui pourrait conduire à une vulnération est évitée » et ajoute que « les énergies libidinales, comme les investissements en capital, sont dispersées entre de nombreux objets afin d’éviter une perte totale » (Han, 2023 : 57)2. Les applications de rencontre en ligne, cependant, nourrissent également l’idéal romantique de l’amour évoquée précédemment. Selon Drögue et Voirol, dans les premières étapes de la relation « néo-romantique », il existe des mécanismes d’ajustement de la structure de la réalité de chaque sujet pour développer une vision partagée du monde. Mécanismes capables de créer des liens interpersonnels intimes grâce à (ou malgré) ces applications. Bien que sublimé et imbriqué dans les stratégies lucratives du système capitaliste, le frisson et l’excitation de la connexion avec l’autre restent – selon les auteurs – le moteur de nombreux utilisateurs dont l’objectif est de dépasser l’échange physique de la rencontre sexuelle occasionnelle pour atteindre un niveau émotionnel plus profond et plus durable. La reconnaissance, ce processus intersubjectif par lequel deux subjectivités se rencontrent et se reconnaissent, la capacité à identifier pleinement l’autre, existe a priori dans les applications de rencontres en ligne et dans la manière dont nous nous engageons dans des relations aujourd’hui.

Le capitalisme scopique et ses répercussions sur l’expérience amoureuse des femmes: Une perspective féministe.

Cependant, si l’on considère que les frontières entre l’amour et le marché sont perméables, la priorité donnée au corps devrait se diluer devant le besoin ou le désir intrinsèque des individus de se reconnaître dans certains cas. Mais de plus en plus intensément, « l’évaluation visuelle imprègne la rencontre amoureuse et conditionne sa consommation » (Illouz, 2020 : 166). Face à cette priorisation de la corporalité, Nina Power, philosophe anglaise, s’interroge : « et si l’auto-marchandisation des individus était bel et bien totale (…) ? Et s’il n’existait plus de décalage entre le domaine intérieur des désirs, des souhaits et des fantasmes, et la présentation extérieure de soi en tant qu’être sexuel ? Si l’image était désormais la réalité ? » (Power, 2010 : 58). Le fait de réduire la complexité humaine à sa propre image est a priori inquiétant, mais, en plus, le capitalisme scopique qui résulte de cette valorisation de l’image place les femmes en particulier dans une situation de plus grande vulnérabilité que les hommes. En plus de souffrir de la marchandisation et réification de leur corps de manière plus intense, la socialisation primaire des femmes souvent basée sur le « care » et l’importance accordée aux relations, conditionne leur expérience.

 Les femmes sont particulièrement désavantagées car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui empêche la création de relations plus stables.

Les femmes sont particulièrement désavantagées dans ces nouveaux modes de relation car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l’émotionnel lorsqu’elles entament une relation et donc, de subir les conséquences de l’incertitude provoquée par ce désir anomique, vague, difus et ambigu qui caractérise nos sociétés et qui empêche la création de relations plus stables.

Capitalisme, technologie et patriarcat. Et alors ?

Au-delà de l’influence du capitalisme, de la technologie et des inégalités de genre dérivées du patriarcat dans nos relations interpersonnelles, les individus cherchent-ils à se trouver d’une manière qui ne soit pas toujours utilitaire ou si superficielle ? Le besoin de se connecter aux autres est-il un phénomène de nature collective ou plutôt quelque chose de plus en plus isolé et exceptionnel ? Ce qui est certain, c’est que la technologie, le capitalisme et le patriarcat ont modifié des aspects fondamentaux de la perception et de l’expérience amoureuse, transformant les perceptions subjectives du soi, du corps, de la sexualité et de la réalité, et que de nouveaux défis théoriques émergent dans la psychanalyse, la sociologie et la philosophie pour comprendre ces changements. La question reste ouverte : serons-nous capables de résister à l’assaut sauvage du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, ou la connexion authentique avec l’autre sera-t-elle davantage un phénomène isolé, anecdotique et exceptionnel ?

Références

1DRÖGE, Kai & VOIROL, Olivier (2011). ‘Online dating: the tensions between romantic love and economic rationalization’. Zeitschrift für Familienforschung, 23(3), 337-357.

2HAN, B.C. (2023). La salvación de lo bello (A. Ciria, Trad. ; 2e éd.). Herder Editorial. (Œuvre originale publiée en 2015)

ILLOUZ, Eva. (2020). El fin del amor. Una sociología de las relaciones negativas. Buenos Aires, Katz Editores. (Œuvre originale publiée en 2018)

POWER, N. (2010). La Femme unidimensionnelle (N. Viellescazes, Trad.). Les Prairies ordinaires. (Œuvre originale publiée en 2009)

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceSara Lorente Muedra, étudiante de Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementCours Médias, communication et culture: théories critiques

Par Olivier Voirol et Valentine Girardier
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Colocation estudiantines : espace de conquête et de recherche féministe ?

Par Emilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey

La majorité des tâches domestiques au sein de la famille est traditionnellement attribuée aux femmes. Même si on pourrait penser que cela a un peu évolué, grâce aux différentes transformations sociales résultant notamment des mouvements féministes, de nombreuses études sur la répartition du travail domestique au sein de la famille traditionnelle ont révélé que les femmes continuaient d’effectuer la majeure partie du travail domestique et cela même si elles sont professionnellement actives.  (Pfefferkorn, 2011; Paihlé et Solaz, 2010).

Cette étude explore les dynamiques genrées des tâches domestiques en colocation étudiante en Suisse Romande, mettant en lumière la persistance des inégalités malgré les évolutions sociales. En analysant l’impact de la socialisation primaire, l’étude révèle que les stéréotypes de genre persistent dans les colocations, avec une répartition inégale des tâches et une charge mentale plus lourde pour les femmes. Les résultats suggèrent que même avec une éducation moins genrée, les inégalités persistent. L’analyse souligne également des tendances genrées dans les attitudes envers la charge mentale. Malgré une légère augmentation de la participation des hommes, la division du travail et la charge mentale restent fortement sexuées, indiquant que davantage d’efforts sont nécessaires pour promouvoir l’équité dans les tâches domestiques en dehors du cadre traditionnel du couple.

Toutefois, ici nous n’allons pas parler de la composition familiale dite traditionnelle mais d’un type de cohabitation dont on sait peu de choses et qui est de plus en plus répandu chez les jeunes, en particulier les étudiant.e.s : la colocation.

Comment se répartissent les tâchent ménagères dans cette nouvelle forme de cohabitation dans laquelle les individus ne partagent pas un logement en raison d’un lien de parenté ? Est-ce que la division des tâches y est plus équitable que dans une cohabitation de couple ? Une socialisation primaire traditionnelle genrée, reproduira-t-elle ces mêmes dynamiques dans ces nouvelles configurations de cohabitation ? Les nouvelles générations, seront-elles plus sensibles au genre lorsqu’il s’agit de partager les tâches à la maison ?  Ou est-ce encore le genre qui serait le facteur principal dans le partage des tâches ménagères ? Afin de répondre à ces questions, nous avons cherché les conséquences de l’éducation et de la socialisation primaire sur la répartition des tâches ménagères d’un point de vue quantitatif et qualitatif dans les colocations estudiantines de Suisse romande.

Notre hypothèse principale reposait sur l’idée que la socialisation primaire influencerait le comportement des étudiant.e.s. Une éducation encourageant la participation des enfants aux tâches ménagères, avec des modèles parentaux égalitaires, pourrait conduire à une plus grande implication dans ces responsabilités à l’âge adulte. Inversement, les femmes, ayant appris implicitement des notions relationnelles liées au travail de « care », pourraient prendre consciemment ou inconsciemment l’initiative d’assumer davantage de tâches domestiques et de charge mentale (Daminguer, 2019; Haicault, 2020), et ce même dans le cadre d’une colocation avec des relations amicales.

Sur le plan quantitatif, le défi auquel nous avons été confrontées était de savoir comment mesurer statistiquement le type de socialisation primaire de chaque individu. Pour ce faire, nous avons dû examiner rétrospectivement l’expérience de l’enfance de chaque individu, avec tous les biais de mémoire que cela implique. À cette fin, nous avons créé deux variables : la première était basée directement sur la fréquence à laquelle chaque individu estimait avoir participé aux tâches ménagères pendant son enfance. La seconde mesurait la façon dont les tâches ménagères avaient été réparties entre le père et la mère.

La perspective de recherche de l’atelier de recherche est celle du parcours de vie, où la notion de temps, l’inscription historique, l’intégration sociale, les facteurs institutionnels et les facteurs psychosociaux des sujets étudiés jouent un rôle central. L’approche de la recherche est celle de la méthode mixte, c’est-à-dire l’utilisation parallèle d’approches quantitatives et qualitatives. Dans un premier temps, nous avons mené une enquête en ligne sous forme de questionnaire à l’aide de l’outil LimeSurvey qui a été envoyé à différentes universités de Suisse romande. Pour l’analyse des données, nous avons reçu un total de 156 réponses que nous avons analysées grâce au logiciel RStudio. Dans un second temps, nous avons élaboré une grille d’entretien semi-structurée qui nous a permis d’explorer en détail les particularités de la vie en colocation de 8 personnes, qu’on a retranscrits et codés sur le logiciel MAXQDA.

D’autre part, et en suivant la définition de la charge mentale de Daminguer (2019) (anticiper les besoins, identifier les moyens de les satisfaire et contrôler les résultats), nous avons créé deux variables liées à la charge mentale assumée par chaque individu, et deux variables liées au sentiment d’injustice qu’ils percevaient envers eux-mêmes et envers les autres.

Au niveau qualitatif, nous avons mené un total de huit entretiens répartis en Suisse romande, à Fribourg, Genève et Lausanne. De plus, nous avons eu accès à des entretiens menés par d’autres collègues, que nous avons codés collectivement selon des critères uniformes à l’aide du logiciel MAXQDA. Pour répondre à notre hypothèse sur l’influence de la socialisation, nous nous sommes concentrées sur la variable B3, à savoir : si vous avez vécu avec vos deux parents durant votre enfance (0-12 ans), qui était en charge des tâches ménagères suivantes ? En fonction des réponses, nous avons codé les participant.e.s dans les catégories suivantes : socialisation genrée (au moins 5 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt genrée (au moins 4 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne), socialisation plutôt non genrée (au moins 3 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne) et socialisation non genrée (au moins 2 tâches effectuées par la mère ou une tierce personne). Dans notre analyse, nous avons décidé de considérer que si la plupart des tâches étaient effectuées par une personne tierce, généralement une employée de maison, cela contribuait également à une socialisation genrée.

Malgré l’observation d’une légère évolution vers la coresponsabilité des tâches domestiques dans les contextes partagés, l’association du genre masculin avec l’évitement de ces tâches et du genre féminin avec une plus grande répartition des responsabilités, persiste.

L’analyse qualitative nous a permis de conclure que chez les personnes qui avaient reçu une éducation genrée et plutôt genrée, les stéréotypes de genre étaient reproduits dans leur colocation. Les tâches étaient réparties de manière plutôt inégale et la charge mentale était plus importante pour les femmes, d’où la persistance du schéma de genre.

“Avant, il y avait une autre femme de ménage, elle venait 3 fois par semaine et là, celle-là, elle vient que 2 fois par semaine, mais elle nettoie les parties communes, donc les toilettes, la cuisine, le salon etc. Et de temps en temps, bah Rick lui paye un peu plus pour… pour qu’elle puisse faire son repassage par exemple, ou des tâches personnelles à lui… “ (Gaël, membre de colocation mixte)

« Alors voilà, si un jour je me sens à bout et que j’ai l’impression de pas pouvoir supporter ce bazar… eh bien, je m’y mets au ménage, peut-être parce que j’ai l’habitude de m’occuper plus du nettoyage. En une demi-heure, j’ai déjà passé le balai, la serpillière, et fait les toilettes, peut-être pas en profondeur, mais au moins quelque chose, tu vois. Ouais, je pense que c’est moi qui m’occupe du plus gros, mais c’est surtout parce que j’aime bien que ça reste bien propre. »  (Valentina, membre de colocation mixte)

En ce qui concerne la catégorie “éducation non genrée”, notre hypothèse suggère que les répondant.e.s ayant connu une socialisation primaire dans laquelle les tâches étaient à peu près également réparties entre la mère et le père appliqueraient une répartition similaire dans leur colocation. Cependant, la faible quantité de données dans cette catégorie suggère que le maintien d’une égalité parfaite au quotidien pourrait être utopique. Malgré cela, des témoignages positifs d’équilibre dans la colocation ont été observés, principalement dans les colocations exclusivement féminines, soulignant l’idée que le partage de la charge mentale, notamment dans l’attente de soulager l’autre, contribue à un partage égalitaire.

“Les tâches domestiques, c’est aussi vraiment d’un commun accord. Au début, on s’était dit aussi avec, mes premiers colocs qu’on allait faire un planning ou comme ça, mais on l’a jamais fait (rires) et ça s’est toujours super bien passé.” (Chloé, membre d’une coloc exclusivement féminine)

En ce qui concerne l’analyse quantitative, et après avoir effectué toutes les combinaisons possibles à la recherche de résultats concluants, presque aucun des tableaux croisés n’était statistiquement significatif. Cependant, l’interprétation de l’analyse des correspondances multiples (ACM) a révélé des tendances plus probantes.

Un graphique d’analyse des correspondances multiples visualise les relations entre les catégories de variables dans un ensemble de données multidimensionnelles, aidant à interpréter les associations entre elles dans un espace réduit pour faciliter la compréhension et l’analyse. Sur l’axe horizontal, nous trouvons les variables liées à la charge mentale, à la prise de responsabilité et au sentiment d’injustice. Les personnes qui assument davantage de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a plus d’injustice, tandis que les personnes qui n’assument pas de responsabilités dans les tâches ménagères ont le sentiment qu’il y a moins d’injustice, cela indique une association entre la charge de travail et le sentiment d’injustice. D’autre part, l’axe vertical, lié aux regroupements de variables relatives au genre et à la socialisation, est directement associé à l’importance qu’ils accordent à l’égalité entre les hommes et les femmes. Si les femmes ont tendance à se trouver dans une position indiquant une plus grande importance pour l’égalité des sexes, les hommes se trouvent dans la position opposée, ce qui suggère des différences dans les perceptions de genre dans l’ensemble des données.

La répartition générale des variables suggère que les pratiques liées à la charge mentale, à la surcharge domestique et au sentiment d’injustice sont davantage associées au genre féminin, quelle que soit la nature de leur socialisation de genre. En revanche, les comportements liés au désintérêt pour les tâches ménagères ou à l’absence de charge mentale semblent davantage associés aux hommes, quelle que soit la nature de leur socialisation. L’analyse révèle que les indicateurs de charge mentale sont davantage présents chez les femmes de notre échantillon : elle suggère que les tâches ménagères sont encore fortement genrées et que les femmes assument une charge mentale plus importante. En revanche, la variable sur la socialisation au genre contredit cependant légèrement l’hypothèse initiale de notre analyse qualitative.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées.

En résumé, malgré une légère augmentation de la participation des hommes au partage des tâches ménagères et un plus grand engagement dans le partage des tâches ménagères dans les foyers partagés, les analyses qualitatives et quantitatives soulignent que la division du travail et la charge mentale sont encore fortement genrées dans les colocations de Suisse romande. Les femmes continuent de supporter une charge plus importante dans les aspects physiques, émotionnels et cognitifs du travail domestique. Cette étude révèle que les inégalités de genre persistent au-delà de la sphère familiale et que même une éducation moins genrée ne semble pas avoir d’impact positif sur ces situations. En suivant l’affirmation de De Singly (2007), nous pouvons conclure que même en dehors de la dynamique traditionnelle du couple et du mariage, le travail domestique conserve sa nature sociale de « travail de femme ». Nous pouvons donc constater que la légère augmentation de la participation des hommes aux tâches domestiques ne suffit pas à éliminer les inégalités de genre dans ce domaine (Bornatici, Gauthier & al., 2021) Et qu’il est encore nécessaire de repenser nos pratiques et celles des plus jeunes afin d’éviter ces situations de surcharge mentale et du travail ménager encore plus présent chez les femmes.

Références

Bornatici, C., Gauthier J.A. & Le Goff, J.M. (2021). Les attitudes envers l’égalité des genres en Suisse, 2000–2017. Social Change in Switzerland, (25), https://www.socialchangeswitzerland.ch/?p=2227

Daminger, A. (2019). The Cognitive Dimension of Household Labor. American Sociological Review, 84(4), 609–633.

Darmon, M. (2016). La socialisation. Armand Colin. 

De Singly, F., (2007) L’ injustice ménagère. Hachette, coll. « Pluriel », 318 p., EAN : 9782012794191.

Haicault, M. (2020).  La charge mentale, histoire d’une notion charnière (1976-2020). 2020, https://halshs.archives-ouvertes.fr/ HA. Id :  hal-02881589, version 1   HAL Id : hal-02881589, version 1.

Natalier, K. ,2003,  »I’m not his wife’. Doing gender and doing housework in the absence of women’, Journal of Sociology, vol.39, 3, p. 253-269

Pailhhé, A. & Solaz, A. (2010). Concilier, organiser, renoncer : quel genre d’arrangements? Travail, genre et societés, 24, 29-

Pfefferkorn R. (2011) Le partage inégal des « tâches ménagères », Les cahiers de Framespa, travail, pouvoir, justice : questions de genre, n°7, pp. 1-1

Régnier-Loilier, A., & Hiron, C. (2010). Évolution de la répartition des tâches domestiques après l’arrivée d’un enfant. Revue des politiques sociales et familiales, 99(1), 5-25.

Sabot, C., (2020). Le genre, de l’enfance à l’adolescence [note de cours], études genre et théories féministes. Université de Lausanne.

Shelton, B., John, D., 1993, “Does Marital Status Make a Difference? Housework among Married and Cohabiting Men and Women“, Journal of Family lssues, vol. 74, P. 401-420.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceEmilie Lauper, Sara Lorente Muedra, Tiffany Maradan, Mélissa Zufferey, étudiantes en Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementSéminaire Atelier Parcours de vie familial et inégalités sociales

Par Jacques-Antoine Gauthier, Jean-Marie Le Goff, Cécile Mathou, Claire Semaani
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Intersectionnalité

Ruth

Ruth Munganga est une jeune femme de 26 ans, née en Suisse et qui vit actuellement en Belgique pour ses études de Master en journalisme. D’origine suisse, britannique et congolaise, et de genre féminin, Ruth se trouve à l’intersectionnalité de différentes oppressions. De ce fait, elle se revendique comme féministe, mais également – et plus précisément – comme afro-féministe. Elle s’intéresse également aux questions environnementales, au sein du monde de la mode en particulier, ainsi qu’à celles portant sur le colonialisme et le racisme. C’est au travers des réseaux sociaux que Ruth fait passer ses messages militants, par la création d’une communauté de personnes intéressées par les luttes qu’elle défend. L’efficacité des diverses plateformes qu’elle utilise lui permet de toucher un public élargi. Tout cela, Ruth le fait avec un but bien précis : utiliser les réseaux sociaux avec une visée éducative et informative. Selon elle, cette ère du numérique est indispensable afin de changer le monde et la société.

Chercheurs·euses : Séverine Bochatay, Sarah Pascalis, Lena Rusillon

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Annaëlle

Annaëlle Étémé est une jeune femme de 23 ans, de nationalité camerounaise et française, vivant actuellement à Payerne en Suisse. Elle est étudiante en deuxième année à la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne (HETSL). Au cours de ce travail, nous avons pu observer comment le parcours scolaire et migratoire, ainsi que les relations familiales et sociales d’Annaëlle, sont imbriquées dans différents rapports de pouvoir (race, classe et genre). Il a ainsi été possible de comprendre la manière dont l’imbrication de ces rapports de pouvoir se manifeste dans les discours comme dans les expériences personnelles auxquelles elle a été confrontées en Suisse. Le concept d’intersectionnalité nous a aidés à comprendre que les multiples discriminations vécues par Annaëlle ne sont pas façonnées uniquement sous le prisme d’une seule catégorisation sociale, mais qu’elles sont le résultat complexe de processus sociaux qui se renforcent et se combinent.

Chercheurs·euses : Bruno Da Silva, Alexandre Pereira, Domenico Ferraro

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Lobali

Née à Kinshasa peu après l’indépendance de la République du Congo, Lobali Mpase arrive en Suisse à l’âge de douze ans afin de poursuivre sa scolarité dans les Préalpes vaudoises. Cette situation lui permet de bénéficier temporairement de ce qu’elle appelle un « passe-droit blanc » dans sa jeunesse. Aujourd’hui âgée de cinquante-six ans, Lobali Mpase, assistante médicale diplômée, est engagée politiquement au sein des Vert·e·s et milite à la Grève féministe. Elle se bat pour une égalité non seulement entre les femmes et les hommes, mais entre les femmes issues de tous milieux et origines.

Chercheurs·euses : Gaia Brezzi, Blaise Strautmann

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Héloïse

Pour ce travail, nous avons choisi de réaliser un entretien avec Héloïse Roman, chargée de projet égalité au sein du service Agenda 21 Ville durable à Genève. L’éducation de Madame Roman ainsi que son expérience personnelle des discriminations liées à son statut de femme l’ont progressivement menée à s’intéresser aux enjeux d’égalité, non seulement dans sa vie privée mais également dans sa vie professionnelle. Dans le cadre du service Agenda 21 Ville durable, Madame Roman et son équipe mettent en place divers projets visant à promouvoir l’égalité entre femmes et hommes ainsi qu’à réduire les différentes discriminations et inégalités dans la ville de Genève. À travers le plan d’action municipal « Objectif zéro sexisme dans ma ville », le service cherche à faire de l’espace public un lieu plus sûr pour tou·te·s les usager·ère·s, notamment les femmes qui y subissent davantage de harcèlement, en travaillant avec diverses associations et institutions genevoises. À travers ce cas spécifique et l’analyse au prisme de l’intersectionnalité, nous observons le croisement de discriminations, notamment sexistes, racistes, lesbophobes, grossophobes, transphobes ou autres, à différents niveaux : personnel, institutionnel et associatif.

Chercheurs·euses : Charlotte Barberis, Fiona Faggioni, Inês Ferreira Martiniano