Lexique de la BD

Ce lexique a été établi par Olivier Stucky, Gaëlle Kovaliv et Raphaël Baroni. Il est basé sur un article bilingue (français-anglais) publié dans la revue Image & Narrative. Référence originale : Kovaliv, Gaëlle et Olivier Stucky, « A Bilingual Lexicon for a Functional Analysis of Basic Elements of Comic’s Language. Un lexique bilingue pour une analyse fonctionnelle des éléments fondamentaux du langage de la bande dessinée », Image & Narrative, à paraître en 2019.

  • Bande dessinée : la bande dessinée se définit comme une succession d’images graphiques organisées en séquence pour raconter une histoire ou pour transmettre un contenu sémantique d’une autre nature (par exemple didactique). Quand on oppose la bande dessinée aux comics et aux mangas, elle renvoie aux œuvres qui s’inscrivent dans la tradition franco-belge.

Unités de publication

  • Strip (ou comic strip) : dans sa forme traditionnelle, le strip est un récit court publié dans des journaux quotidiens d’information. Il est souvent constitué d’une séquence de cases disposées sur une seule bande qui conduisent à une chute comique.
  • Sunday page : la sunday page (ou la page dominicale) renvoie à une bande dessinée publiée hebdomadairement dans des journaux américains sous la forme d’une grande planche en couleur.
  • Épisode (livraison, feuilleton) : un épisode ou une livraison constitue la partie d’une histoire plus longue, formant un feuilleton ou une série, publiée dans un support périodique. En Europe, les épisodes publiés hebdomadairement ont la plupart du temps une extension allant de une à trois pages. Les épisodes s’allongent lorsque la périodicité devient mensuelle, notamment à partir des années 1970. Un grand nombre de feuilletons publiés dans des magazines pour la jeunesse ne seront jamais repris en albums, et ce mode de publication reste dominant en Europe jusque dans les années 1970. La plupart des albums et des romans graphiques ont été prépubliés sous forme de feuilletons, plus ou moins improvisés.
  • Album : l’album est un livre relié à couverture souvent cartonnée, proche du format A4, comportant la plupart du temps 48 ou 64 planches d’images, généralement en couleurs. Au fur et à mesure du développement de la BD, la pagination évolue et devient plus libre, les longs albums publiés à partir de la fin es années 1970 tendant à accompagner l’évolution des romans graphiques américains. On désigne parfois le format standard de la BD franco-belge avec le terme « 48CC » pour désigner une bande dessinée cartonnée en couleur de 48 pages, qui se plie aux contraintes d’une production industrielle.
  • Comic book : le format du comic book est dérivé des pulps, magazines bon marchés très populaires au début du XXe siècle qui publiaient des histoires se rattachant à des genres populaires (science-fiction, horreur, thriller, detective stories, etc.). Les comic books sont traditionnellement constitués d’une couverture souple en couleur et d’une vingtaine de page racontant un ou plusieurs récits formant une histoire plus ou moins autonome, mais qui s’insère dans une série. Ils sont accompagnés de contenus éditoriaux (lettres de lecteurs, etc.) et de publicités. Les comic books sont publiés mensuellement et sont souvent centrés sur des super-héros (Marvel, DC Comics, etc.).
  • Roman graphique (ou graphic novel) : livre relié de format variable pouvant comporter un grand nombre de pages et racontant généralement une histoire complète. Le mot est inventé aux États-Unis, où on ne connaissait pas le format de l’album, pour désigner des livres, souvent composés d’une série d’épisodes prépubliés dans des comic books. Le terme est ensuite adopté en Europe et renvoie généralement à des bandes dessinées en noir et blanc, d’un auteur complet, souvent chapitrées, qui visent à se rapprocher du modèle littéraire.

Unités de base de la bande dessinée

  • Case (vignette, cadre, filet) : la case (parfois appelée vignette) est un espace au sein duquel est représenté un moment de l’histoire ou une portion du contenu (si la bande dessinée n’est pas narrative). L’aire de la case est délimitée par son cadre, rendu explicite ou non par un filet. La taille, la forme et la localisation d’une case, de même que l’emplacement de ses éléments internes (personnages, objets, décors, textes…) affectent la cadence ou le rythme d’un récité. La case peut prendre toutes les formes et toutes les tailles, allant d’un espace mineur de la planche jusqu’à en occuper l’ensemble. Ces paramètres – taille et forme – constituent des caractéristiques signifiantes de la case, en tant qu’ils affectent et soutiennent le récit. Toute case a un site précis au sein de la planche, qui ne peut varier sans affecter la signification de la bande dessinée.
  • Gouttière (intercase) : les gouttières (parfois appelées intercases) sont des espaces de délimitation permettant de distinguer visuellement les cases. Ces zones de vide, qui indiquent généralement des ellipses, participent à l’enchaînement narratif. Elles peuvent être traversées par des éléments extraits d’une ou plusieurs cases adjacentes et elles accueillent parfois des informations métatextuelles. Les gouttières sont considérées comme une unité d’articulation cruciale de la bande dessinée, mais dans certains cas, elles sont supprimées et la délimitation entre les cases, si elle est marquée, se fait uniquement par le cadre ou le filet.
  • Marges : les marges sont définies comme la partie de la planche, généralement non exploitée, qui se situe à l’extérieur de la surface ouvragée. Cet espace peut être investi de manière significative, par un dépassement explicite et une violation des règles de base de la bande dessinée. Comme les gouttières, les marges font partie des zones elliptiques : elles sont une unité de délimitation et ont une fonction même lorsqu’elles sont laissées vides
  • Strip (bande, bandeau) : à l’échelle supérieure de la case, le strip (parfois appelé bande ou bandeau) est une unité compositionnelle du langage de la bande dessinée. Il s’agit d’une succession horizontale et linéaire de plusieurs cases occupant toute la surface entre les marges. Tout comme la case, le strip peut être conçu comme une partie d’une planche ou comme une unité séquentielle autonome.
  • Planche (page) : la planche est la somme des marges, des gouttières et des cases. Elle constitue, avec la double planche, la plus grande unité d’organisation narrative de la bande dessinée qui puisse être appréhendée dans son ensemble en un seul regard. Tout comme le strip, la planche est une unité d’articulation qui a sa propre autonomie, tout en s’intégrant dans la continuité des autres planches. Cette notion doit être comprise comme une unité de signification et ne doit pas être confondue avec la page. En effet, la notion de page doit être limitée au support matériel : papier imprimé dans le contexte de la bande dessinée publiée sous forme de livre. Cette distinction claire doit être faite pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la planche peut apparaître sur différents types de supports matériels. La page du livre constitue l’un d’entre eux, mais une même planche peut aussi apparaître sur un écran, une affiche, une peinture murale, etc. Deuxièmement, une page de livre peut accueillir une ou plusieurs planches ou même différents types de contenus, tels que des textes ou des images. Il n’y a pas d’homogénéité nécessaire entre la taille d’une planche et celle d’une page. Troisièmement, une planche peut parfois occuper la largeur de deux pages adjacentes. Dans de tels cas, il n’est pas pertinent de séparer la planche en deux unités fonctionnelles distinctes et la séparation matérielle en pages doit être considérée comme une contingence empirique. Enfin, les indications techniques telles que la numérotation des pages ne sont pas nécessairement attribuées aux planches, mais aux pages. En effet, deux éditions différentes d’une même bande dessinée peuvent attribuer à une même planche des numéros de page différents.
  • Double planche (double page) : la bande dessinée étant traditionnellement publiée sous forme de livre, l’unité de la double planche doit être considérée comme une unité d’articulation, puisque le lecteur perçoit généralement les deux à la fois. Selon Groensteen, « les pages situées en vis-à-vis sont liées par une solidarité naturelle, et prédisposées à dialoguer. S’il est permis au dessinateur d’ignorer cette prédisposition, il y a pourtant de multiples façons d’en tirer parti » (1999 : 44).

Représentation du monde raconté

  • Personnage : Le personnage est un actant de la scène représentée par la case. Il n’est pas nécessairement anthropomorphe. Il agit dans un décor et peut interagir avec des objets et/ou d’autres personnages. Pour être perçue en tant que personnage, une figure doit se singulariser par (1) des apparitions répétées ou une connaissance préalable par le lecteur, (2) des caractéristiques visuelles spécifiques et/ou (3) l’attribution de discours (paroles, pensées). Le cumul et la répétition de ces traits confèrent à la figure une importance narrative plus ou moins grande. La centralité de la notion d’actant implique qu’une figure peut devenir un personnage dès qu’elle joue un rôle qui ne se limite plus à la figuration. Dès qu’elle a joué un rôle ou participé à une interaction, un personnage ne peut perdre sa singularité et faire partie du décor. Sa présence dans une case aura toujours un sens dépassant la représentation du lieu.
  • Objet : Au contraire des personnages, les objets sont des choses inanimées, sans pensées ni volonté. Ils remplissent néanmoins une fonction dépassant la représentation du lieu, par opposition au décor. Tout élément inanimé devient donc objet dès qu’il entre en interaction avec un personnage, y compris si celui-ci lui adresse un regard. De nombreux indices permettent de manifester cette relation particulière qui fait d’un élément un objet dans la construction narrative, comme les onomatopées, les lignes de mouvement ou les positions et regards des personnages.
  • Décor : Tous les éléments indiquant le cadre de l’action sont considérés comme faisant partie du décor. Ils ont pour seules fonctions de créer une atmosphère ou d’aider le lecteur à imaginer le monde dans lequel agissent les personnages. Une figure animée ou un élément inanimé peut ainsi faire partie du décor jusqu’à ce qu’il acquière une fonction narrative et devienne un personnage ou un objet. Le décor d’une case peut avoir différents niveaux d’abstraction, d’une représentation très détaillée jusqu’à une figuration abstraite qui peut se résumer à une simple Des indices sont donnés pour signifier que le lieu où se déroule la scène ne change pas, même si, au sein de différentes cases, sa représentation n’est pas la même.

Espaces textuels ou graphiques à l’intérieur de la case

  • Cartouche (récitatifs) : le cartouche (le mot singulier renvoie à une unité visuelle, il ne faut pas le confondre avec la cartouche, qui est une munition pour une arme) est une boîte conçue pour contenir un texte. Le texte véhiculé par le cartouche est conventionnellement destiné à fournir des informations qui ne sont pas représentées dans la partie dessinée. Il peut s’agir d’indications spatio-temporelles, de contenus narratifs (récitatifs) ou de discours intérieurs des personnages. La boîte peut être explicitement représentée par un fond de couleur uni et un filet ou rester implicite. Bien que classé comme une unité à l’intérieur de la case, ce qui représente son mode d’apparition conventionnel, le cartouche est cependant un type de support qui peut apparaître n’importe où sur une planche.
  • Bulles (de pensée, de dialogue, enveloppe, appendice) : la bulle se définit comme un espace de la case réservé aux expressions verbales des personnages (paroles ou pensées). Le discours du locuteur est hébergé dans une enveloppe et reliée à lui par un appendice. Les bulles, comme d’autres unités fonctionnelles, sont constamment reliées à d’autres unités qui fournissent au lecteur un ensemble de signes guidant son interprétation. On oppose les bulles de dialogue aux bulles de pensée. Les bulles de pensée contrastent souvent aux bulles de dialogue par leur forme : l’enveloppe peut alors prendre l’aspect d’un nuage et l’appendice peut être constitué d’une série de petits cercles orientés vers la source du discours intérieur.
  • Incrustation : une case est parfois insérée à l’intérieure d’une autre case, on parle alors d’incrustation.

Types de textes ou d’unités expressives

  • Discours extérieur : le discours extérieur regroupe l’ensemble des manifestations du langage verbal oral représentées de manière scripturale et qui ne peuvent pas être vues mais seulement entendues par les personnages au sein du monde raconté. Cette définition exclut les idéogrammes (qui sont représentés par des écrits non conventionnels), les signes de ponctuation expressifs (qui ne sont pas destinés à être considérés comme une représentation du discours), les onomatopées (qui ne sont pas des manifestations du langage verbal mais des bruits), les discours intérieurs, et les textes intradiégétiques (qui sont vus ou lus par les personnages dans le monde raconté) et extradiégétiques (qui sont énoncés par un narrateur)
  • Discours intérieur : le discours intérieur renvoie aux pensées des personnages exprimées sous la forme d’un texte verbal écrit, souvent situé dans les bulles de pensée ou dans les cartouches.
  • Textes intradiégétiques : le texte intradiégétique concerne toutes les occurrences de textes écrits existant en tant que tels dans l’univers représenté (par exemple un journal que lit le personnage, une carte de visite, un panneau, etc.). Conventionnellement, les textes intradiégétiques doivent être distingués des discours des personnages (paroles et pensées) et des textes énoncés par un narrateur (textes extradiégétiques). Cependant, ils peuvent apparaître comme des objets intégrés au décor d’une case aussi bien qu’ils peuvent être représentés en pleine case ou dans un cartouche, leur caractère intradiégétique étant souvent exprimé par une typographie particulière. Dans cette dernière configuration, la fonction des textes intradiégétiques est souvent assez proche de celle des récitatifs.
  • Textes extradiégétiques (ou récitatifs) : le texte extradiégétique (ou récitatif) renvoie au discours d’un narrateur (aussi appelé récitant), et ils ne peuvent donc pas être entendus, pensés ou lus par les personnages, à moins qu’il n’y ait transgression des niveaux narratifs (métalepse) ou que le flux de pensée d’un personnage apparaisse comme une forme de récitatif. Dans ce dernier cas, il est très difficile de distinguer le texte extradiégétique et le discours intérieur, sauf éventuellement par le temps verbal (si les pensées sont exprimées au passé, c’est qu’elles sont rattachables à un acte narratif rétrospectif, mais la technique du discours indirect libre rend cette frontière poreuse).
  • Onomatopées : Les onomatopées consistent en la représentation écrite d’un son ou d’un bruit non-verbal par du texte et des symboles, généralement en utilisant une police distincte du texte verbal. Leur stylisation typographique fait partie de la représentation de l’effet sonore. Les variations de taille, d’orientation, de déformation, de couleur et de localisation de l’onomatopée soulignent les caractéristiques du son ou du bruit. Différents types d’ornements expressifs peuvent également apparaître pour souligner l’effet. Les onomatopées sont généralement insérées directement dans le décor de la case, mais elles peuvent occasionnellement apparaître dans une bulle.
  • Signes de ponctuation expressifs: Dans certains cas, des signes de ponctuation expressifs, tels que les points d’exclamation et d’interrogation ainsi que les points de suspension, peuvent apparaître isolés des discours, à l’intérieur ou à l’extérieur des bulles. Ces signes de ponctuation expressifs peuvent articuler plusieurs signes différents. Ils ne sont pas utilisés pour représenter le discours verbal du personnage, mais désignent son état d’esprit ou son état psychologique.
  • Emanata : Associés à un personnage, les émanatas sont des symboles graphiques conventionnels qui ne sont pas visibles comme tels par les personnages. Ils sont utilisés pour indiquer l’état psychologique ou l’affliction physique d’un personnage comme le stress, la peur, la panique ou le vertige. À l’instar des auréoles qui couronnent les têtes des saints, les emanatas apparaissent souvent sous la forme de gouttes ou de spirales qui rayonnent autour de la tête. Les émanatas peuvent aussi être associés à un objet, ils sont alors utilisés pour indiquer ses qualités sensorielles invisibles, comme l’odeur, la chaleur ou les sons.
  • Idéogrammes : Les idéogrammes consistent en des chaînes de signes n’appartenant pas au système d’écriture de la langue dans laquelle la bande dessinée est publiée. Ils doivent être interprétés comme une partie du discours qui ne peut pas être transcrite directement, par exemple du fait de leur vulgarité, de l’intensité extrême de l’expression (insulte, rage, etc.) ou de son caractère incompréhensible (discours technique, discours étranger, etc.). Une grande variété de signes peut jouer ce rôle : les plus courants étant les icônes, les signes extraits de (ou simulant des) systèmes d’écriture étrangers, les signes de ponctuation et les caractères typographiques spéciaux.
  • Lignes de mouvement : Les lignes de mouvement peuvent être associées à des personnages ou des objets. Elles consistent en une ou plusieurs lignes accompagnant la représentation d’une entité physique en mouvement ainsi que l’intensité de ce mouvement. La ligne de mouvement peut être décomposée en paramètres géométriques et expressifs. Le sens du mouvement est représenté par les propriétés géométriques de la ligne (direction et inflexion), tandis que l’intensité du mouvement est exprimée par l’épaisseur ou le biseau de la ligne. Le nombre de lignes accompagnant le mouvement peut également servir à exprimer son intensité.

Référence citée

Groensteen, Thierry (1999), Système de la bande dessinée, Paris, PUF.