L’exposition « Clock Fiction : la Vallée des horlogères », présentée à l’Anthropole, retrace un épisode peu connu de l’histoire suisse : l’interdiction faite aux femmes d’exercer le métier d’horlogère au XVIIIe siècle. Rencontre avec Filippo Contarini, professeur assistant en histoire du droit à l’Unil, à l’origine de son installation sur le campus.
« Aucune femelle ne pourra travailler de ladite profession que pour des ouvrages permis dans les Maitrises du Paÿs de Vaud […] et celles qui desobeiront payeront l’amande à connoissance de la Maitrise », peut-on lire à l’article 7 d’un règlement datant de 1749 et destiné aux horlogers de la vallée de Joux. Sans détour, ce texte interdit aux femmes d’être formées à ce métier et de l’exercer, les reléguant à des tâches annexes et souvent dangereuses à une époque où l’horlogerie se développe dans la région vaudoise.
Ce règlement a inspiré l’exposition « Clock Fiction : la Vallée des horlogères », présentée à l’espace d’exposition de l’Anthropole. Issue d’une collaboration entre l’Espace horloger de la vallée de Joux et BDFIL – Festival de bande dessinée Lausanne, elle réunit les œuvres de 20 artistes ayant revisité ce texte à travers leurs planches. « L’exclusion des femmes y est si évidente, si transparente, qu’elle dérange profondément notre regard d’aujourd’hui. Il m’a semblé pertinent de le thématiser à l’Unil », explique Filippo Contarini, professeur assistant d’histoire du droit. Avec le soutien de la FDCA et de la PlaGE, il a adapté et déplacé l’œuvre, initialement présentée en mai 2025 à BDFIL. En complément de l’exposition, l’historien du droit a également organisé une demi-journée d’étude autour de la thématique, le 20 mars dernier.
Un berceau de l’horlogerie suisse
On la surnomme parfois la « Silicon Valley de l’horlogerie ». La vallée de Joux, située à 1000 mètres d’altitude, abrite aujourd’hui une vingtaine de manufactures horlogères, dont Audemars Piguet ou Breguet.
Cette spécialité remonte à plus de deux siècles et s’explique en grande partie par la rudesse des hivers locaux, comme en témoignent les archives régionales. À l’époque, les exploitations agricoles étaient fortement ralenties par la neige et l’obscurité. Pour pallier ce manque d’activité, les habitantes et habitants se sont tournés vers le travail du fer. La tradition des fermes horlogères se développe alors dès la moitié du XVIIIesiècle : l’été on travaille aux champs, l’hiver on se consacre aux mécanismes horlogers.
Formés pour certains dans la région lémanique, les artisanes et artisans combiers ont peu à peu façonné la réputation de leur vallée, aujourd’hui notamment reconnue pour ses montres à grandes complications.
Des échos actuels
À travers cet événement historique peu connu et situé à proximité géographique, le professeur a vu une occasion d’inviter les étudiantes et étudiants à développer leur esprit critique. « Il est important qu’ils et elles voient que cette façon de traiter l’argument a existé, afin de susciter une réflexion sur les formes actuelles de marginalisation et d’exclusion des femmes de la vie économique suisse. »
Bien que les formes de marginalisation aient évolué, le problème persiste. Selon le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) – dont la codirectrice, Stéphanie Lachat, était d’ailleurs présente lors de la demi-journée d’étude – les femmes ont gagné en moyenne 16.2 % de moins que les hommes en 2022. La maternité impacte aussi leur parcours professionnel et leur revenu : les mères réduisent souvent leur taux d’activité, voire interrompent leur carrière à l’arrivée d’un enfant. « Aujourd’hui, le droit garantit les égalités et est bien plus explicite au niveau constitutionnel, mais cela ne suffit toujours pas, explique le professeur. Comprendre les raisons de cette inefficacité constitue un champ de réflexion pour l’histoire du droit. »
La parité fait désormais foi… ou presque
Le secteur de l’horlogerie suisse, longtemps dominé par les hommes, a progressivement évolué vers une plus grande féminisation. Aujourd’hui, les femmes représentent près de la moitié des effectifs de la branche, avec un taux d’occupation d’environ 43 %, selon la Fondation Haute Horlogerie (FHH). Cette transformation s’inscrit dans l’évolution des mentalités, mais aussi dans celle des technologies, qui, en permettant d’augmenter la production de montres, ont accentué le besoin de main-d’œuvre.
Cette féminisation montre toutefois ses limites : les femmes restent sous-représentées dans les postes de direction, où elles ne sont qu’environ 20 %, toujours selon la FHH. Ces chiffres illustrent bien le phénomène du plafond de verre, soit les mécanismes invisibles et systémiques qui freinent l’évolution professionnelle des femmes et des personnes issues de minorités, limitant leur accès à des postes hiérarchiques.
Malgré ces obstacles, qui ne sont pas propre au secteur de l’horlogerie, plusieurs femmes ont su s’imposer dans ce milieu, à l’instar d’Ilaria Resta, qui occupe depuis 2024 la direction de la manufacture de luxe Audemars Piguet.
Un travail féminin invisibilisé
Les discussions lors de la demi-journée d’étude ont permis de mettre en évidence un paradoxe : l’interdiction faite aux femmes d’exercer ce métier au XVIIIe siècle ne signifie pas pour autant qu’on les excluait réellement de l’activité pratique. « À cette époque, on avait besoin de forces de travail et de compétences pour produire les montres. Les femmes ne pouvaient pas accéder au statut de maître horloger, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne travaillaient pas. D’ailleurs, on ne trouve aucune trace de sanctions à leur encontre, ce qui paraît étrange. »
« Retracer l’histoire de cette vallée vaudoise, c’est peut-être aussi reconstituer une histoire suisse que nous n’avions pas sous le radar. »
Filippo Contarini, professeur assistant en histoire du droit à l’Unil
Ce constat s’inscrit dans un phénomène plus large d’invisibilisation du travail féminin, qui touche de nombreux domaines et se heurte à un manque de sources. « C’est un grand problème historiographique. Les femmes sont présentes, mais leurs contributions sont effacées. Contrairement aux hommes, qui ont documenté leurs rôles et activités. »
Pour Filippo Contarini, mettre en lumière cet épisode participe aussi à un travail de mémoire. « Cela permet de prendre conscience d’un passé que l’on est en train d’oublier. Retracer l’histoire de cette vallée vaudoise, c’est peut-être aussi reconstituer une histoire suisse que nous n’avions pas sous le radar. »
L’exposition « Clock Fiction : la Vallée des horlogères » est à découvrir jusqu’au 29 mai 2026 à l’espace d’exposition du bâtiment Anthropole.