Un projet national pour optimiser la prise en charge des enfants atteints d’un cancer 

Une initiative dédiée à la santé des enfants accède au statut de Pôle de recherche national. Rencontre avec Raffaele Renella, son codirecteur.

Pour la première fois, une initiative dédiée à la santé des enfants accède au statut de Pôle de recherche national. Un levier nécessaire pour répondre à une urgence dont les enjeux dépassent le cadre hospitalier, estime Raffaele Renella, codirecteur du projet Children & Cancer et professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l’Unil. 

« Quand un enfant est malade, toute une famille est impactée : ce sont des parents, des frères et des sœurs qui ne vont plus au travail ou à l’école pendant un certain temps. Ce sont aussi des classes dans lesquelles il y a un copain qui est touché. Donc s’occuper de cet enfant-là revient à s’occuper de nous toutes et tous », souligne Raffaele Renella, responsable de l’unité d’hématologie-oncologie pédiatrique du CHUV et professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l’Unil. Cette mission est au cœur du projet Children & Cancer, désigné en janvier comme l’un des six nouveaux Pôles de recherche nationaux par la Confédération suisse. 

Pour la première fois de son histoire, ce statut est attribué à un projet consacré à la santé des enfants, garantissant ainsi son financement pour les 12 prochaines années. Réunissant 32 groupes de recherche et développé en partenariat avec l’Université de Zurich, ce programme a pour objectif d’optimiser le diagnostic, le traitement et le suivi du cancer pédiatrique. 

Répondre à une urgence 

Pour Raffaele Renella, qui codirige le projet aux côtés de Jean-Pierre Bourquin, chef du service d’oncologie à l’Hôpital pédiatrique de Zurich, ce mandat offre la possibilité de répondre à un besoin urgent. « Il nous permet d’organiser et de fédérer la recherche sur le sujet, afin de maintenir notre position au niveau international et de garder nos liens avec les pays qui développent les différents traitements. Sans cela, les enfants suisses n’auraient plus accès à ces innovations à terme. » 

 «On n’imagine pas qu’un enfant puisse avoir un cancer. Quand les parents remarquent que leur enfant va mal, ce n’est pas la première chose qui leur vient à l’esprit. »

Raffaele Renella, codirecteur du projet Children & Cancer

Selon le Groupe d’oncologie pédiatrique suisse, environ 350 nouveaux cas de cancer sont recensés chaque année chez les enfants et adolescents en Suisse, avec un taux de survie supérieur à 80%. Cependant, même guérie, la maladie peut laisser des traces. « Après leur traitement, plus de la moitié des patients ont des effets secondaires importants, pour lesquels il y aura besoin de suivi à vie. » Les personnes guéries peuvent notamment être confrontées à l’infertilité, à des troubles de la croissance et de l’apprentissage, à des séquelles psychologiques ou encore développer des maladies cardiaques ou pulmonaires, voire un second cancer à la suite des traitements.

L’enfant, un patient pas comme les autres

Pour contrer ce phénomène, l’équipe de Children & Cancer souhaite, en plus de la mise en œuvre de projets de recherche fondamentale spécifiques à ces maladies, faciliter l’accès à des diagnostics ultraprécis, et ceci très tôt dans le parcours médical. Une étape clé, qui est notamment freinée par la perception des maladies infantiles dans l’imaginaire collectif. « On n’imagine pas qu’un enfant puisse avoir un cancer. Quand les parents remarquent que leur enfant va mal, ce n’est pas la première chose qui leur vient à l’esprit. Ils pensent d’abord à des maladies banales et certes fréquentes, comme un rhume ou une grippe. » 

Cancers de l’adulte et de l’enfant : des causes distinctes

Bien qu’ils portent le même nom, les cancers de l’adulte et de l’enfant sont en réalité deux maladies biologiquement très différentes. « Chez l’adulte, ils sont principalement causés par l’exposition à l’environnement et à des agents toxiques, tels que la fumée, l’alcool ou les rayons UV. Il y a aussi les hormones ou le vieillissement, ce dernier constituant la cause principale », explique le spécialiste. Chez l’enfant, les origines sont tout autres : les cancers sont le plus souvent liés à des perturbations du développement normal. « Déjà dans l’embryon, nos tissus grandissent énormément. Certaines de leurs parties peuvent continuer de grandir et conserver des propriétés qui ressemblent au cancer : elles sont aptes à se diviser, se transformer dans des tissues divers et rester immortelles. Si à cela se rajoutent des propriétés anormales, cela va nuire à l’individu. » Les cancers pédiatriques les plus fréquents sont les leucémies, les lymphomes et les tumeurs cérébrales et de la moelle épinière.  

Les mécanismes étant différents de ceux observés chez l’adulte, la recherche ne peut pas être identique et les traitements doivent eux aussi être adaptés. « Il faut également tenir compte de la vulnérabilité spécifique de l’enfant. Les traitements, parfois incisifs, utilisés avec les adultes peuvent être extrêmement délétères sur un individu en pleine croissance et lui laisser des séquelles à vie. À un enfant traité à l’âge de 4 ans nous devons pouvoir offrir au moins 70 ans de qualité de vie. »

La taille et la fragilité des jeunes patients, en pleine croissance, compliquent également ce processus. « Pour faire un diagnostic moléculaire, il faut prendre un bout de l’ennemi, en prélevant du tissu atteint. Chez un petit enfant, ces procédures sont compliquées et peuvent être risquées. Imaginez prendre une partie d’une tumeur située dans le cerveau d’un nourrisson. » 

Des traitements mieux adaptés

Autre ambition du programme : développer des traitements plus personnalisés et moins toxiques, surtout à long terme. « La radiothérapie ou la chimiothérapie détruisent toutes les cellules qui prolifèrent, qu’elles soient saines ou malades, détaille le médecin. En tuant les cellules saines d’un enfant en développement, on altère sa croissance et on le change à tout jamais, parfois de manière irréversible. Nous souhaitons proposer de nouvelles approches, plus précises et qui ciblent les mécanismes spécifiques qui sont les causes de ces cancers. » Les recherches s’orientent notamment vers des traitements consistant à mobiliser et orienter les cellules du système immunitaire, soit les défenses naturelles du corps, pour combattre la maladie.

L’expérience des patients et de leur famille dépend toutefois d’un autre facteur déterminant : les ressources disponibles. « Actuellement, il y a des inégalités d’accès aux traitements les plus sophistiqués en fonction des régions. Avec ce projet, il y aura la possibilité pour les familles, où qu’elles soient en Suisse, d’accéder à des diagnostics et potentiellement à des traitements précis. »

Un mandat citoyen 

Pour atteindre ces objectifs, le projet rassemble des expertes et experts issus de l’oncologie pédiatrique, de la biologie du développement, de la recherche contre le cancer, mais aussi de l’intelligence artificielle, des soins, de la science des données ou encore de la communication. « Chacun apporte une pièce essentielle au puzzle, résume Raffaele Renella. Nous travaillerons aussi avec des patients-partenaires, qui partageront leur expérience et nous aideront à mieux comprendre la réalité du cancer de l’enfant. Car si on fait ce projet, c’est avant tout pour les enfants et leur famille. »

La cellule comme objet de recherche

« En Suisse, environ 80% des enfants atteints d’un cancer guérissent. Les 20% restants sont la raison pour laquelle je me lève tous les matins », confie Raffaele Renella. Cette motivation guide depuis de nombreuses années les travaux du spécialiste, qui a débuté en 2001 comme médecin-assistant en pédiatrie au CHUV, et qui est parti dix ans à l’étranger pour se former. « J’ai entrepris des études en médecine car la complexité de l’être humain m’intéressait. Lorsque j’ai fait mes premiers stages en pédiatrie, je me suis tout de suite senti à ma place. »

L’intérêt scientifique principal du responsable du site UNIL-CHUV porte sur la biologie du développement. « La machine qui me fascine, c’est la cellule. Je m’intéresse à la manière dont la plus petite unité fonctionnelle du corps humain évolue et comment, lorsque ça va mal, elle crée des maladies. » Ses recherches se concentrent notamment sur l’amélioration des diagnostics moléculaires, ainsi que sur le fonctionnement des cellules qui prédisposent aux cancers, comme dans le cas de la myélodysplasie, une anomalie de la moelle osseuse pouvant évoluer en leucémie.  

Une approche collective et pluriprofessionnelle qui s’accompagne d’une ambition à long terme. « Nous voulons vraiment créer une communauté dédiée à cette cause et former la nouvelle génération de chercheurs et chercheuses. C’est l’un des grands défis de ce projet. » 

Children & Cancer a officiellement été lancé le 1er mai dernier. Parallèlement, l’Université de Lausanne collabore avec l’ETH Zurich sur le projet Genesis, lui aussi reconnu comme Pôle de recherche national.