La journaliste Marion de Vevey signe une enquête sur l’invisibilisation des pays du Sud dans les sciences. En 279 pages, elle invite ses lectrices et lecteurs à la suivre aux quatre coins du globe pour décortiquer la fabrique du savoir dans toute sa complexité.
« La science se veut universelle. Mais qui décide de ce qu’elle observe, de ce qu’elle mesure, de ce qu’elle raconte ? » C’est à cette question, dont découlent une infinité d’autres, que la journaliste scientifique Marion de Vevey a consacré un an et demi d’enquête. De la jungle ougandaise à la Conférence du journalisme scientifique francophone organisée à Dakar, en passant par les Pays-Bas ou encore le Musée de l’art brut et l’Université de Lausanne, la Genevoise a multiplié les terrains et les entretiens afin d’interroger le monde de la publication scientifique et les inégalités qui le traversent. Ce parcours nourrit son ouvrage Tout ce qu’il reste à découvrir. Enquête sur l’invisibilisation du Sud dans les sciences, paru le 18 mars aux éditions Quanto et dans lequel interviennent plusieurs membres de l’Unil, dont Carine Carvalho, ancienne codirectrice du Bureau de l’égalité, Alain Kaufmann, directeur du ColLaboratoire, Céline Weyermann, professeure ordinaire en science forensique, ou encore Yash Raj Shrestha, professeur associé à HEC.
Tout part d’un constat : les pays du Nord publient trois fois plus que ceux du Sud. À travers les témoignages de journalistes, de responsables de revues scientifiques, de chercheuses et chercheurs du monde entier, ainsi que de sa propre expérience, Marion de Vevey cherche à comprendre les mécanismes qui expliquent cette domination occidentale. Une prédominance qui crée un profond déséquilibre dans la production des savoirs et, par conséquent, laisse dans l’ombre une multitude de connaissances. « Invisibiliser les recherches menées dans les pays du Sud, c’est entretenir l’illusion que seul le Nord détient ce qui compte, que lui seul contribue aux avancées et possède la maîtrise du savoir dans son ensemble », écrit la journaliste indépendante, qui collabore notamment avec la RTS, Le Courrier ou encore l’uniscope.
Inégalité des chances
L’ouvrage met en exergue une première observation : le parcours pour devenir chercheuse et chercheur apparaît semé d’embûches, et particulièrement pour les personnes issues des pays du Sud. Les régimes autoritaires et les tensions géopolitiques pèsent lourdement sur les scientifiques et les journalistes de certains pays, qui ne bénéficient ni des mêmes structures, ni des mêmes financements, ni du même accès aux informations que leurs consœurs et confrères du Nord.
Dans ces conditions, atteindre la publication scientifique et médiatique relève du parcours du combattant. « J’ai vu se dessiner un business majoritairement anglo-saxon, une mécanique puissante qui impose son rythme et invisibilise tout ce qui s’en écarte », témoigne l’autrice. À ces difficultés s’ajoutent la barrière de la langue ou encore les charges administratives supplémentaires pour celles et ceux désireux de faire des études en Europe.
Sous le prisme de la psychologie
Outre les inégalités structurelles, la spécialiste en primatologie ouvre ses « anciens livres de psychologie pour faire un petit détour par notre cerveau », afin de mettre en lumière les mécanismes psychologiques qui participent, eux aussi, à l’occidentalisation du savoir. Elle évoque notamment les biais cognitifs, comme ceux de la simple exposition et de la disponibilité, qui influencent la manière dont le cerveau traite les informations et accorde son attention, ainsi que l’inertie institutionnelle, qui théorise la résistance au changement des grandes institutions.
Elle souligne également la charge mentale et la pression imposées par cette « course à la publication » dans les laboratoires. Un environnement parfois anxiogène, qui favorise notamment le développement du syndrome de l’imposteur, une impression persistante de ne pas être à sa place, touchant en particulier les chercheuses et chercheurs issus de minorités. « Résultat, les minorités, moins visibles, moins audibles, quittent plus souvent le circuit. […] Le fossé se creuse. »
La soif de découverte
Dans un récit à la première personne mêlant analyses scientifiques et scènes du quotidien, la journaliste propose une enquête profondément humaine, où elle partage à la fois ses découvertes et ses réflexions personnelles. En tant que chercheuse suisse, elle prend conscience au fil de son travail des privilèges dont elle bénéficie et des biais qui façonnent son propre regard, jusqu’à remettre en question sa propre position.
Loin d’être pessimiste, celle qui n’hésite pas à enfiler « [s]es bottes pour marcher dans la boue », afin d’aller « au-delà des chiffres, des articles, de la théorie », explore des pistes pour tenter de déconstruire « ce cadre restrictif » dans lequel les sciences se sont formées. Avec pour moteur d’espoir cette conviction qui revient en boucle au fil de l’enquête : « Il reste encore tant à découvrir. »
Tout ce qu’il reste à découvrir. Enquête sur l’invisibilisation du Sud dans les sciences, Marion de Vevey, Éditions Quanto, membre des Presses polytechniques et universitaires romandes, 2026