Godzilla irradie notre imaginaire

Chercheur à l’Unil, David Javet traite de Godzilla dans un ouvrage récent. Ce monstre est une métaphore de la catastrophe.

Depuis 1954, Godzilla émerge sans cesse de l’océan pour détruire Tokyo. Le 4 novembre dernier, un trente-neuvième film le mettant en scène est sorti sur grand écran. Métaphore du désastre, ce monstre questionne notre rapport changeant à la gestion de crise, à l’environnement ou à la technologie. Chercheur à l’Unil, David Javet traite des mutations de la créature géante dans un ouvrage récent.

Est-il bien prudent de traquer un saurien haut de plus de 20 étages, doté d’un souffle atomique capable de vaporiser des immeubles ? C’est pourtant la quête menée par David Javet, premier assistant à la section d’histoire et esthétique du cinéma (Faculté des lettres). Dans Les Retours de Godzilla, un ouvrage tiré de sa thèse soutenue en 2020, le chercheur explore un pan d’histoire culturelle beaucoup plus riche qu’on ne l’imagine.

Qui est Godzilla? Physiquement, il ressemble à l’assemblage de plusieurs dinosaures (en version XXL). Quelle est son origine ? Le premier film de la franchise (soit l’ensemble des œuvres de fiction et des produits dérivés) est sorti en 1954. Il le présente comme un monstre préhistorique marin irradié par des essais nucléaires. « Dans les productions les plus marquantes, il est indestructible. Même si les Japonais parviennent à le neutraliser, il finit par ressurgir. De plus, sa motivation, à part la destruction, demeure Illisible », ajoute David Javet. Métaphoriquement, « Godzilla est le monstre du désastre. Il permet de fictionnaliser le rapport à la crise, ainsi que la manière dont les humains luttent face à elle », résume le chercheur.

En raison de sa taille (et des risques encourus), il s’avère difficile de faire le tour de Godzilla. David Javet s’est colleté avec un corpus aussi colossal que son sujet. Il a bien sûr traité des films, séries d’animation, mangas et jeux vidéo de la franchise, mais également du matériel qui accompagne ces productions, comme les affiches, les flyers, les boîtiers, les figurines et autres, qu’il place au même niveau d’intérêt.

Une démarche indispensable, car « dès le départ la franchise possède une logique transmédiatique. Godzilla n’a pas commencé sa carrière au cinéma. Entre juillet et septembre 1954, une pièce radiophonique intitulée Le monstre Godzilla a été diffusée à la radio afin de susciter une attente pour le film, sorti entre fin octobre et début novembre de la même année. » À l’intention des enfants, un récit illustré a également été proposé le même automne. Cette logique, qui consiste à produire des fictions sur différents supports afin de toucher plusieurs publics, s’est poursuivie.

Monstre atomique

À l’origine, Godzilla possédait un lien très fort avec l’atome. « De 1945 à avril 1952, les forces d’occupation du pays ont censuré la presse au Japon. Il n’était pas question, notamment, de mentionner les ravages des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, ainsi que les conséquences des radiations sur les hibakusha, soit les survivantes et survivants, rappelle David Javet. Le travail de mémoire n’avait donc pas été entamé depuis très longtemps quand Godzilla est sorti. »

La tension entre le secret et la divulgation des informations, par les autorités ou les élites, constitue un motif récurrent de la franchise. Dans le premier film, une scène oppose un parlementaire japonais qui estime qu’il faut cacher la nature radioactive du monstre à la population, tandis que la députée Ozawa souhaite révéler la vérité.

Le Godzilla de 1954 rencontre un succès important, au regard de son budget, dans les salles au Japon. Il met également en lumière l’ingéniosité en matière d’effets spéciaux développée par les artisans des studios Toho. Ensuite, « le monstre devient transnational assez rapidement », note David Javet. En 1956, une version dotée d’un montage nouveau, qui comprend des scènes supplémentaires avec Raymond Burr, sort aux États-Unis et circule en Europe.

De la fin des années 50 au début des années 70, le Japon connaît un boom économique. « Le pays s’est reconstruit sur tous les plans, y compris démographique », souligne David Javet. Les productions de cette période s’adressent plutôt à un jeune public. Godzilla traverse sa phase superhéroïque, teintée de catch, lors de laquelle il vient plutôt au secours des humains en combattant d’autres monstres (appelés kaiju).

Pollution et Guerre froide

La franchise change ensuite à nouveau de peau. En 1971, elle propose un long-métrage intéressant, Godzilla contre Hedora. Ce dernier est une créature hideuse, née de la pollution industrielle. Un écho des scandales qu’a alors connus le Japon, dont celui de la baie de Minamata. De 1936 à 1966, en secret, une usine a rejeté des métaux lourds, dont du mercure, dans les eaux. Cela a gravement intoxiqué les plantes, les animaux et les habitants.

L’atome revient en 1984, avec Le Retour de Godzilla. Ce film sera présenté le 3 décembre à Lausanne, lors du vernissage public du livre de David Javet. Dans cette production, le monstre « se nourrit d’énergie nucléaire. Or, suite aux chocs pétroliers des années 70, le Japon s’est équipé de nombreuses centrales. C’est donc à la souveraineté énergétique du pays que la créature s’attaque », décrit le chercheur.

Pire encore, Godzilla s’en prend à un sous-marin nucléaire soviétique, afin d’absorber l’énergie produite par le submersible. Cela déclenche une crise diplomatique. Une scène montre le premier ministre japonais Mitamura en pleine négociation avec les délégués américains et soviétiques. Ces derniers exigent de pouvoir mener une frappe nucléaire sur Godzilla avant qu’il n’attaque Tokyo. « Ironiquement, les deux superpuissances, ennemis jurés de la Guerre froide, arrivent facilement à tomber d’accord sur une décision commune: bombarder le Japon », écrit David Javet dans son ouvrage.

Rapport aux autorités

Cette séquence traite également de la marge de manœuvre du Japon dans le monde. En l’occurrence, le premier ministre parvient à éviter le pire. Nombre de productions de la franchise ont mis en scène des réunions de crise, lors desquelles les autorités politiques et les scientifiques cherchent des solutions au désastre provoqué par le débarquement de la créature.

« Une bascule s’est opérée avec Shin Godzilla, en 2016. Dans la première partie du film, la classe dirigeante est raillée. Son inefficacité est pointée du doigt, relève David Javet. Il s’agit d’une critique acerbe de l’administration du premier ministre Naoto Kan, qui a géré de manière contestée le désastre de Fukushima, survenu le 11 mars 2011. » En 2023, Godzilla Minus One sort carrément les autorités du jeu. Le récit commence juste après la Seconde Guerre mondiale. L’occupant américain est invisible, laissant les citoyens s’organiser seuls face à la créature.

Résilience

Film après film, au prix de tous les sacrifices, les Japonais neutralisent Godzilla pour un temps et reconstruisent leurs villes. Sur les pas du sociologue Thierry Ribault, critique au vitriol de la résilience, David Javet écrit dans sa conclusion un poil subversive que cette attitude, représentée par l’expression Gaman shimasu (endurer l’inévitable avec patience et sans se plaindre), revient à accepter les catastrophes sans s’en prendre à leurs causes.

L’auteur illustre cet aspect de la franchise à l’occasion d’une balade dans le quartier d’Hibiya, à Tokyo. Sur une place, Godzilla est représenté sous la forme d’une imposante statue de métal inaugurée en 2018. « Il s’agit d’une patrimonialisation de la créature, avec laquelle il faut désormais vivre. » Ce monument marque sa présence permanente dans un paysage urbain qu’il a détruit, et détruira encore dans la fiction.


Les Retours de Godzilla. Georg (2026)
Les Retours de Godzilla. Georg (2026)

Les Retours de Godzilla, par David Javet, Georg (2026), 499 p. Disponible gratuitement sur le site de l’éditeur en format numérique (open access) grâce au soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Événement

Vernissage de l’ouvrage à la Cinémathèque suisse (Lausanne), le 3 décembre 2026, à 19h30. Projection du film Le Retour de Godzilla (1984), à 20h30.

Trois productions à voir

Godzilla Minus One (2023)

« Ce film, dont la suite est sortie en novembre 2026, s’avère emblématique de l’évolution de la franchise dans un contexte postpandémie. Il met en scène une lutte citoyenne contre le désastre, qui prend place pendant la reconstruction du Japon, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. »

Godzilla : L’Origine de l’invasion (2021)

« Les 13 épisodes de cet anime mettent en scène des personnages qui font face aux autorités, tandis que ces dernières essaient de dissimuler l’existence de monstres. Godzilla lui-même se tient d’ailleurs plutôt en périphérie de l’histoire. La série, qui traite notamment de l’IA, prouve que la franchise sait se renouveler. »

Godzilla (1954)

« Le film fondateur de la franchise met en scène un Godzilla agresseur, mais également victime de l’atome. Sorti deux ans après la levée de la censure des médias opérée par les Alliés au Japon, soit au début du travail de mémoire, il s’avère d’une richesse incroyable. »