Derborence, entre strates et contrastes

Emmanuel Reynard et Mélanie Clivaz, de la Faculté des géosciences et de l’environnement, ont expliqué la formation de Derborence au public. Reportage.

Quand l’Université de Lausanne fait de la médiation scientifique en Valais, elle choisit un joyau pour écrin. Deux membres de la Faculté des géosciences et de l’environnement, Emmanuel Reynard et Mélanie Clivaz, ont expliqué la formation du cirque rocheux de Derborence à une trentaine de participantes et participants, le 12 septembre.

La route, étroite, sinueuse, s’étire tel un serpent se lovant à flanc de parois. Minuscule, le car postal se faufile dans les entrailles de la montagne comme pour en percer les secrets. Une heure de montée. Une heure depuis la vallée du Rhône pour découvrir ce petit bijou de pierre et de verdure. Derborence se mérite. C’est dans ce lieu idyllique du massif des Diablerets, à la confluence de la géomorphologie et des légendes, que l’Université de Lausanne s’est invitée, sous un ciel bleu azur, pour une médiation scientifique, le 12 septembre.

Entourés d’une trentaine de personnes, Emmanuel Reynard et Mélanie Clivaz ont dévoilé les origines géologiques de ce site dominé par des parois de plus de 1000 mètres de haut, en couches serrées de calcaire et de schiste. « Le but de cette demi-journée est d’apprendre à lire le paysage, d’acquérir, un peu, l’œil du géomorphologue », commence le professeur, qui rappelle qu’il ne faut pas confondre « relief » et « paysage ». « Le premier correspond à l’ensemble des formes de la surface terrestre et constitue l’armature de n’importe quel paysage. Ce dernier est une notion plus générique, comprenant le relief, la végétation et l’impact humain comme l’habitat et les infrastructures. »

Proche du public
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© Fabrice Ducrest / Unil

« C’est la première fois que nous faisons une médiation scientifique à Derborence. Il s’agit de rendre attentif au fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un beau paysage. Il porte également des valeurs et nous éclaire sur l’histoire de la Terre », s’enthousiasme le professeur Emmanuel Reynard. De plus, il s’agit de promouvoir les travaux de l’Unil. C’est dans notre ADN d’être proches de la société. »

Cette excursion a été coorganisée par la Faculté des géosciences et de l’environnement et la Société suisse de géomorphologie dans le cadre d’un colloque international sur les géopatrimoines.

Eau et roche à l’œuvre

Entre processus tectoniques, glaciaires, torrentiels et gravitaires, il a fallu, pour façonner ce cirque rocheux, des forces titanesques. De mer et de terre. « Il y a 250 millions d’années commençait à se former un océan, la Téthys. L’alternance de calcaire et de schiste provient de dépôts de sédiments sur les bords de cet océan », souligne Emmanuel Reynard.

Il y a 100 millions d’années, les plaques tectoniques africaine et eurasienne ont commencé à se rapprocher, ce qui a finalement entraîné la formation des Alpes. Puis le froid s’est invité. « Au plus fort de la dernière ère glaciaire, vers -25’000 ans, la région était recouverte de glace jusqu’à 2500 mètres d’altitude. Dans la vallée, seuls quelques sommets affleuraient. Le glacier du Rhône se prolongeait jusqu’à Soleure », indique le professeur devant une foule attentive.

Avec son retrait progressif, la glace a profondément modelé les versants de Derborence jusqu’à la vallée du Rhône, sans pour autant laisser beaucoup de traces de moraines, en raison des fortes pentes et de deux événements qui ont considérablement affecté le site au XVIIIe siècle.

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La Faculté des géosciences et de l’environnement a expliqué à une trentaine de personnes la formation du cirque rocheux de Derborence (VS), le 12 septembre 2026. © Fabrice Ducrest / Unil
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Sous un soleil radieux, le public a découvert la géomorphologie de cette zone protégée. © Fabrice Ducrest / Unil
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Emmanuel Reynard, professeur ordinaire à la Faculté des géosciences et de l’environnement, précise que le site a été une mer à une époque lointaine. © Fabrice Ducrest / Unil
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Emmanuel Reynard montre le glacier moribond de Tchiffa dans les falaises. © Fabrice Ducrest / Unil
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Les parois du cirque rocheux de Derborence sont constituées de schiste et de calcaire. © Fabrice Ducrest / Unil
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Une personne observe avec attention la brochure reçue par l’Unil. © Fabrice Ducrest / Unil
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Le groupe se déplace pour se rendre au bord des éboulements survenus au cours du XVIIIème siècle. © Fabrice Ducrest / Unil
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Avec les processus tectoniques, l’eau a notamment contribué à former le cirque rocheux de Derborence. © Fabrice Ducrest / Unil
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Le public est attentif aux explications du professeur Emmanuel Reynard. © Fabrice Ducrest / Unil
Quand le diable s’amuse

Sur le flanc du glacier de Tsanfleuron, un élancement de pierre domine le cirque de Derborence. Comme une sentinelle, un phare qui se voit de loin. Telle est la Quille du Diable, appelée aussi Tour Saint-Martin. La légende veut que ce rocher de 40 à 50 mètres de haut soit le terrain de jeu du démon. Quand gronde l’orage et roule le tonnerre, le diable joue aux quilles et fait « déguiller » ses boules de pierre jusque dans les alpages en contrebas.

Mille mètres de chute

La nature n’en a pas fini avec Derborence. En cet après-midi du 23 septembre 1714, le ciel tombe sur la tête des paysans qui résident dans les alpages à flanc de montagne. Sous la Tête de Barme, quelque 35 millions de mètres cubes s’effondrent dans le vallon, tuant une quinzaine de personnes et une centaine de bêtes, bloquant les torrents que sont la Derbonne, la Chevillence et la Lizerne. Une chute vertigineuse de blocs immenses qui se répandent sur quelque deux à trois kilomètres carrés et 70 mètres d’épaisseur à son maximum.

« En comparaison, l’événement survenu à Blatten en mai 2025 représente environ 9 millions de mètres cubes, compare Emmanuel Reynard. Deux raisons expliquent ce phénomène : un séisme survenu en 1712 dans la région d’Aigle et la fin de la période la plus froide du Petit Âge glaciaire. Et même si les hypothèses divergent, on pense que le lac de Derborence s’est formé à ce moment-là. »

Le 23 juin 1749, un second drame survient. Quelque 13 millions de mètres carrés s’effondrent de la falaise, fragilisée par le premier éboulement. Sans faire de victime cette fois-ci. Ces deux processus gravitaires, soit provoqués par la gravité, laisseront d’importantes traces, encore visibles aujourd’hui. Car sous la forêt affleurent d’énormes rochers donnant la mesure des événements. « Et le site est encore actif », précise le scientifique.

De montagne et de poésie

« Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. » Dans son roman de 1934, Charles-Ferdinand Ramuz décrit ce lieu enchanteur avec poésie. « Derborence est d’abord un peu d’hiver qui vous vient contre en plein été, parce que l’ombre y habite presque toute la journée. » S’inspirant de la catastrophe de 1714, l’auteur vaudois relate le retour d’un berger dans son village, après avoir échappé à un éboulement.

Des condamnés de glace

« Vous voyez cette neige là-haut ? interpelle soudain Emmanuel Reynard en désignant un endroit dans les falaises. C’est le glacier de Tchiffa, qui était régénéré par les chutes de séracs provenant du glacier des Diablerets. Comme il n’est désormais plus alimenté, il est condamné à brève échéance. Quant à celui de Tsanfleuron, plus haut, qui signifie « pré fleuri », il pourrait disparaître d’ici 30 à 40 ans », déplore-t-il.

Mélanie Clivaz prend à son tour la parole pour détailler les diverses démarches entreprises pour préserver ce joyau inscrit à l’Inventaire des géotopes suisses. « Depuis 1911, le secteur est classé district franc fédéral, un statut visant à préserver la faune sauvage et son habitat. La création de ces zones protégées répondait notamment au fort déclin des populations d’ongulés sauvages au XIXe siècle sous la pression de la chasse notamment », commente la chargée de projet au Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM) de l’Unil.

Et Emmanuel Reynard d’évoquer à quel point la géologie possède une valeur patrimoniale. « Il s’agit de géopatrimoine. Il faut un juste équilibre pour préserver ce site dans les années à venir. Ces mises sous protection y tendent. »

Arbres numérotés
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Mélanie Clivaz détaille les niveaux de protection dont bénéficie Derborence.
© Fabrice Ducrest / Unil

Derborence abrite l’une des dernières forêts primaires de Suisse. Depuis 1959, 260 hectares constituent l’une des plus grandes réserves naturelles valaisannes de Pro Natura. « Cela implique un suivi étroit, avec des arbres numérotés, constate la géographe Mélanie Clivaz. Depuis 1961, le Valais en a fait une réserve absolue, où le bois ne peut être exploité. De plus, c’est une zone alluviale d’importance nationale. » En outre, le lieu est classé à l’Inventaire fédéral des paysages, des sites et monuments naturels, qui comporte 162 objets en Suisse, dont 19 dans le canton.