Pollutions environnementales : rendre visible l’invisible

Trois expositions, quatre balades et deux spectacles pour partir sur les traces des dioxines, des PFAS, des microplastiques et des pesticides en Suisse romande.

Trois expositions, quatre balades et deux spectacles pour partir sur les traces des dioxines, des PFAS, des microplastiques et des pesticides en Suisse romande. Ce riche programme, concocté par des scientifiques de l’Université de Lausanne avec des habitants et habitantes concernés, permet de revenir notamment sur l’histoire du quartier du Vallon.

Donner à voir les pollutions. Permettre à toutes et tous de s’approprier ces thématiques. Tels sont les objectifs de « Toxic, les pollutions en question », proposé par trois spécialistes de l’Université de Lausanne (Unil). Cette médiation scientifique vise à sensibiliser le grand public. Entre mai et juillet, trois expositions sont prévues, ainsi que quatre balades sur des lieux contaminés. Un spectacle sonore sera également joué à La Grange et au Festival de la Cité (voir encadré ci-dessous).

« Nous souhaitons alimenter le dialogue », note l’historien et sociologue des sciences Fabien Moll-François, chercheur FNS senior. Et Céline Mavrot, professeure assistante à l’Institut des sciences sociales, d’ajouter : « Ces pollutions ne doivent pas rester des sujets techniques, réservés à des expertes et des experts. Notre but est que chacun et chacune puisse s’en emparer, afin d’en comprendre les enjeux pour se positionner. »

Tout un symbole

Pour réaliser Toxicorama, l’artiste Louis Schild a créé un collectif composé de quatre enquêteurs et enquêtrices vivant dans le quartier du Vallon à Lausanne, touché par la dioxine. « Formés par une journaliste à l’enquête citoyenne et critique, ils ont réalisé des interviews d’habitants et habitantes, tout en interrogeant des élus et élues en charge du dossier », indique Céline Mavrot. Le résultat formera un podcast, dont Louis Schild va utiliser le matériel pour son spectacle, présenté à La Grange du 9 au 14 juin. Sa performance sera aussi jouée dans le cadre du Festival de la Cité du 3 au 5 juillet, sur le lieu même d’implantation de l’ancien incinérateur ayant causé la pollution aux dioxines. Un symbole fort. « Cela clôturera ce projet », résume Aurélie Berthet, responsable d’unité à Unisanté, secteur Santé environnementale.

Face sombre

Avec « Toxic », variété des pollutions rime avec diversité des lieux. Sur la friche du Vallon à Lausanne pour la dioxine. Sur les rives du Léman pour les microplastiques. Autour d’un étang à Monthey pour les PFAS. Et à Morges pour les pesticides dans les vignes. « Nous jouons avec les contrastes, car il s’agit souvent de sites idylliques. Notre objectif est de dévoiler l’envers du décor. Il y a cette idée d’une Suisse très propre, avec ses montagnes, ses lacs, son air pur, mais la réalité est parfois différente », constate la politiste Céline Mavrot. Et la toxicologue Aurélie Berthet de compléter : « Les gens sont exposés à ces produits que l’on ne voit pas et se retrouvent démunis face à de telles situations. Mettre cette problématique sur le devant de la scène relève aussi du domaine de la santé publique. »

Financé de 2024 à 2026 par le Fonds national suisse et soutenu par la Fondation Leenaards pour le projet artistique, en collaboration avec L’éprouvette et le Service culture et médiation scientifique de l’Unil, ce projet Agora se veut participatif, impliquant des habitants et habitantes, ainsi que les associations de quartier du Vallon et des Amis de la Cité. « En 2021, ces personnes ont été surprises que la contamination ne soit révélée qu’à ce moment-là, alors qu’il y avait eu plusieurs alertes au cours des décennies précédentes. Nous sommes donc partis du constat suivant : si c’est un problème de santé publique aujourd’hui, ne l’était-il pas davantage encore il y a 20 ans, au moment où l’incinérateur du Vallon fonctionnait ? » s’interroge Fabien Moll-François.

Ratisser large

Dans le cadre de « Toxic », une dizaine de classes visiteront le Musée historique Lausanne (MHL) jusqu’en juin, avant que l’opération ne soit reconduite en septembre. « En tant que générations futures, nous souhaitions que ce soit un groupe cible. Cela permet d’atteindre toutes les classes sociales de manière transverse, en diversifiant les publics et les activités », précise Céline Mavrot.

« Il y a également une exposition au Gymnase de la Cité sur l’usage des pesticides pour les fleurs coupées, détaille Fabien Moll-François. Il s’agit d’illustrer, avec un cas concret, cet usage massif, tout en montrant que des solutions existent pour réduire notre dépendance aux substances toxiques. »

Étude fouillée

Mais comment se retrouve-t-on à concocter un tel programme ? Entre 2023 et 2024, les trois scientifiques ont participé à l’étude CROSS Unil-Unisanté-EPFL sur la pollution au Vallon, à Lausanne. « Cette recherche interdisciplinaire combinait des archives avec une modélisation pour comprendre la présence de dioxines », explique Aurélie Berthet. Résultat ? Un rapport volumineux retraçant l’histoire de l’incinérateur et de sa gouvernance, des discussions préalables à sa mise en service, en passant par les controverses, les prétendues améliorations techniques et sa fermeture en 2005.

Pour autant, accéder aux documents n’a pas été une sinécure. Près de sept mois se sont écoulés, en 2023, entre la demande des chercheurs et chercheuses et l’accès octroyé. « Heureusement, nous avions trouvé une série d’archives restées dans les sous-sols de l’usine Tridel, des archives de l’incinérateur déplacées là-bas. Durant ce laps de temps, nous avons pu avancer. D’autres documents, en revanche, n’ont pas pu être retrouvés », souligne Fabien Moll-François.

Cachez cette cheminée que je ne saurais voir
archives cantonales vaudoises, pp 886 ©edipresse grisel

Une vue de l’incinérateur du quartier du Vallon, à Lausanne, en 1960. / Archives cantonales vaudoises, pp 886 © edipresse grisel

Il existe des inégalités sociales jusque dans l’exposition à la pollution. Le choix de l’implantation de l’incinérateur du Vallon, dans un quartier populaire de Lausanne, ne tient pas du hasard. « Les autorités de l’époque estimaient le quartier déjà sacrifié. Mais cette vision s’est avérée contre-productive », estime Céline Mavrot.

L’historien Fabien Moll-François rappelle pour sa part que le projet d’usine a suscité des polémiques dans les années 1950 : « Comme nous le montrons dans l’exposition permanente du MHL, la presse a publié des articles au vitriol pour dénoncer une future verrue urbanistique. Entre le site de La Sallaz et celui du Vallon, ce dernier a finalement été choisi pour dissimuler la cheminée aux regards. Jusqu’à l’implantation de l’incinérateur, le Vallon était certes un quartier artisanal et industriel, mais les nuisances ont fortement augmenté avec l’usine, dont les fumées restaient prisonnières de la topographie encaissée. »

Après la mise en service de l’usine en 1958, beaucoup de personnes se plaignent des bruchons, ces poussières grasses et noires qui collent au linge et aux voitures, avant que ne soit finalement introduit le lavage des fumées en 1982. Cela n’empêchera pas la diffusion de polluants moins visibles – en premier lieu des dioxines, émises jusqu’à la fermeture de l’incinérateur fin 2005.

Une vision transversale

Même si elle ne se penche pas sur les responsabilités juridiques, l’étude CROSS dévoile des problèmes de gouvernance au fil des ans, avec une gestion en silo des différents dossiers par les autorités administratives. « Pour appréhender la pollution de manière globale et saisir ces problèmes à bras-le-corps, il faudrait une vision transversale, pour le débat citoyen et du point de vue des autorités », considère Céline Mavrot.

Le projet de médiation scientifique « Toxic » représente donc une reconnaissance de la légitimité des interrogations soulevées par les personnes du quartier du Vallon et des associations. « En parallèle, nous espérons une prise de conscience et une plus grande sensibilité des autorités politiques sur ces sujets. Que voulons-nous comme mode de vie et comme gouvernance face aux polluants et à des systèmes de contrôle et d’alerte défaillants ? » questionne Céline Mavrot.

Expositions du 4 mai au 5 juillet :
Balades / « Toxic tours » :
Spectacle

Toxicorama, installation sonore de l’artiste Louis Schild à La Grange – Unil du 9 au 14 juin, puis au Festival de la Cité du 3 au 5 juillet

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