4 août : « Mulheres vivas e seguras »

Il est huit heures, nous quittons l’hôtel pour nous rendre au bureau du Swissnex. Vincent nous rejoint à l’entrée du bâtiment et nous partons pour la préfecture de Rio de Janeiro. En sortant du métro, nous découvrons une facette de la ville qui nous était étrangère jusqu’à ce jour : le quartier des affaires. Nous nous dirigeons alors à la préfecture de Rio de Janeiro tout en faisant, comme on nous le répète si souvent, très attention à nos affaires. Nous rencontrons la secrétaire municipale chargée de la politique et de la promotion des femmes à la mairie. Une jeune femme, Joyce Trindade, nous accueille chaleureusement au 11ème étage accompagnée de l’avocate Fernanda Lordelo et de la cheffe des médias et journaliste Luciana Rosaria. 

Nous pénétrons dans les bureaux rectilignes de la préfecture où une salle nous est spécialement réservée. Autour de cette table ronde, ces femmes nous présentent leurs fonctions administratives au sein de la mairie de Rio. Elles sont responsables de la mise en place des politiques publiques visant à promouvoir la santé et la sécurité des femmes. Elles nous font part de leur approche méthodologique pour saisir la complexité des problèmes liés au genre. Elles prennent en considération toutes les oppressions que subissent les femmes selon leur statut social, culturel, leur origine et le contexte géographique dans lequel elles vivent. La dimension financière et raciale sont des facteurs aggravants.   

Il y a 16 ans, un événement tragique a réveillé les consciences dans la sphère politique : une femme est devenue paraplégique suite aux coups de son ex-conjoint. Quelques années plus tard, la loi Maria da Penha définit ce que constitue un féminicide et permet enfin de lutter efficacement contre les violences faites aux femmes. Par la suite, nous discutons du contexte politique du Brésil et de l’accès à l’interruption de grossesse. À ce moment précis, nous apercevons un profond désarroi sur leurs visages. Elles se regardent toutes en ne sachant que dire. En effet, l’interruption de grossesse est encore illégal au Brésil. Seules les femmes portant un enfant issu d’un viol, en cas de danger pour la santé de la mère ou en cas de malformation du fœtus, peuvent avoir accès à une interruption de grossesse de manière légale après l’examen d’un médecin. Hors de ce cadre, l’avortement est un acte répréhensible. 

Elles nous expliquent également l’instabilité de leur département qui évolue en fonction des positions politiques des personnes au pouvoir. C’est-à-dire qu’à tout moment, le pouvoir centralisé peut faire des réformes contre les centres tels que les départements politiques, les associations et les ONG qui ont comme fil rouge la promotion de la santé des femmes. Par exemple, le président Bolsonaro est contre les études de genre. Beaucoup de maîtres·se·x·sd’école sont donc puni·e·x·s pour avoir parlé d’études de genre ou de sexualité en classe. 



Pour finir, nous discutons de la mise en place d’une structure qui accueille les femmes en situation de vulnérabilité : la Casa da Mulher Carioca. Cette maison est configurée comme un espace de promotion des politiques publiques en faveur des femmes avec pour objectif de développer un environnement d’interactions, de formation et d’autonomisation des femmes visant la prévention de toutes situations de violence, l’exercice de la citoyenneté et la construction de l’indépendance. Trois maisons sont implantées à Rio, dont une qui vient d’ouvrir récemment. Parmi les aides proposées aux femmes victimes de violences domestiques, il existe des aides financières pour les enfants orphelins de féminicide et les femmes victimes de violences domestiques et conjugales, en plus d’une éducation et d’une professionnalisation pour obtenir rapidement une plus grande indépendance. Dans un contexte où un danger de mort est imminent et qu’il est donc nécessaire de prendre des mesures supplémentaires, elles sont accueillies dans la Casa Viva MulherCora Coralina, un lieu tenu secret leur permettant de subvenir à tous leurs besoins ainsi qu’à ceux de leurs enfants si elles en ont. Comme la plupart des forces de l’ordre sont des hommes, des services de police réservés aux victimes et spécialement formés pour ce genre d’interventions sont également mis en place.

À la fin de la matinée, un bus nous attend pour poursuivre notre visite vers l’une des maisons des femmes située au nord de Rio. Durant le trajet, nous constatons une nette différence entre le sud et le nord où la pauvreté s’immisce au fur et à mesure que nous quittons le centre des affaires. Les maisons de femmes se situent dans des lieux plus reculés où la violence est plus courante. Ce lieu en particulier est spécialisé dans l’accès à l’éducation et à la formation afin que les victimes puissent devenir indépendantes financièrement. Les maisons sont tenues uniquement par des femmes ayant toutes des rôles différentes : psychologues, assistantes sociales ou formatrices de métiers de coiffeuse ou encore maquilleuse. 

Nous quittons les lieux ému·e·s, touché·e·s par l’accueil chaleureux de ces femmes combattantes qui prennent part activement à des projets aussi admirables malgré les difficultés rencontrées. Retour à la réalité, la tête remplie de souvenirs et de bouleversements. Aujourd’hui, nous saisissons de mieux en mieux la situation des femmes au Brésil et toutes ces complexités.

Tringa Xhuli et Manon Bourcoud