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La loi de McMurphy, un souffle de liberté

par Cecilia Galindo

Nid de coucou / d’après Ken Kesey / par le Footsbarn Theatre / du 11 au 12 juin 2015 / Théâtre du Jorat / plus d’infos

© Jean-Pierre Estournet

© Jean-Pierre Estournet

Pour deux jours, Randle McMurphy vient semer le trouble au Théâtre du Jorat, transformé pour l’occasion en hôpital psychiatrique. L’idée peut sembler glaçante, mais les personnages de Nid de coucou, incarnés par les comédiens de la troupe franco-anglaise du Footsbarn Theatre, ont su apporter un peu de joie et de chaleur dans cette atmosphère stérilisée. Convaincant et touchant.

« Medication time ! », scande Ratched, l’infirmière en chef rigide et manipulatrice de l’hôpital. Ce refrain ponctue les journées routinières des patients, qui n’osent s’opposer à Ratched. L’imposante femme épie chacun de leurs mouvements, jusqu’à leur respiration. Breathe in. Ils jouent aux cartes pour passer le temps, jusqu’à la prochaine séance de thérapie de groupe. Breathe out. Mais l’ordre établi est ébranlé lorsque McMurphy, ancien détenu et nouveau venu, tente d’imposer sa propre loi, celle de ne pas suivre les règles.

En choisissant de mettre en scène Vol au-dessus d’un nid de coucou, roman de Ken Kesey, la troupe du Footsbarn Theatre quitte ses habitudes : reconnue pour ses adaptations de pièces classiques, notamment celles de Shakespeare (on pourra d’ailleurs découvrir en tournée leur dernière création, The Incomplete Works, un spectacle-cabaret autour des personnages shakespeariens, notamment à Avignon au mois d’août), l’équipe s’attaque à une œuvre plus moderne, qui a marqué le monde du cinéma grâce à la version de Milos Forman.

Nid de coucou, dans la version qu’en propose le Footsbarn, c’est avant tout un univers en marge, presque irréel, où l’esprit du carnaval parvient à s’insérer : la nurse peu sympathique, affublée d’une immense tête faite de carton mâché à certains moments du spectacle, en est un exemple. Le public découvre alors un hall d’hôpital où les patients sont des marionnettes, au propre pour les uns et au figuré pour les autres, les membres du personnel des figures maléfiques masquées, rappelant la commedia dell’arte, et l’espace peut devenir un terrain sans limites. Par des projections vidéo sur une toile translucide amovible, qui permet de quitter quelques instants la lourde réalité de l’hôpital, les spectateurs accèdent tantôt aux pensées des personnages, tantôt à leur virée à l’extérieur de cette « prison des malades », pour une partie de pêche. L’extérieur finit d’ailleurs par s’inviter réellement sur la scène, pour le plus grand plaisir du public : c’est en effet une barque menée par une troupe joyeuse et colorée qui apparaît sur le plateau ! Les comédiens chantent, jouent de la musique – musique live qui est omniprésente durant le spectacle ? et renvoient une image légère, bien loin des murs blancs et tristes du centre psychiatrique. Un instant de bonheur avant la fin tragique.

Pour cette création qui vogue entre le français et l’anglais, un seul bémol : le manque de clarté du discours en anglais du personnage central, incarné par l’excellent Paddy Fletcher. Si sa diction, rapide et peu articulée, correspond bien au rôle, les non-anglophones ne parviendront pas à saisir toutes les répliques et provocations de McMurphy et devront se contenter du langage physique.

Breathe in. Le spectacle est, malgré cela, et malgré le sujet difficile, une vraie bouffée d’air frais insufflée par l’équipe attachante du Footsbarn Theatre, qui mêle agréablement clowneries et tension dramatique. Breathe out. Et l’on retient son souffle durant la scène finale, chargée d’émotions.

Meurtre au bal masqué

par Cecilia Galindo

La Visite de la vieille dame / de Friedrich Dürrenmatt / mise en scène Omar Porras / du 17 avril au 9 mai 2015 / Théâtre de Carouge / plus d’infos / en tournée jusqu’au 24 mai 2015

© Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Au Théâtre de Carouge, Omar Porras et sa compagnie Teatro Malandro créent pour la troisième fois La Visite de la vieille dame, la plus connue des pièces helvétiques. Masques, décor de carton, visions oniriques et mélodies folkloriques : la touche Porras renforce le grotesque du texte de Dürrenmatt et joue avec une théâtralité assumée.

Des feuilles mortes ? Non, des feuilles d’or, brillantes et légères, qui tombent du plafond au-dessus d’un corps inerte, étendu sur la scène. Un étrange et maladroit personnage assis à l’avant-scène, prétendument animateur télé, s’adresse aux spectateurs et commente la situation sur un ton enjoué. Pourtant, cet homme à terre est mort. Mais les autres ne s’en soucient guère : ce qui importe, ce sont les paillettes dorées qui le recouvrent petit à petit. Ainsi se termine le conte.

Mais revenons au début : tout commence par la visite très attendue d’une vieille dame dans le village appauvri de Güllen. Dès son arrivée, la milliardaire Clara Zahanassian est accueillie par le maire et tous les habitants avec un enthousiasme exagéré qui s’avère rapidement intéressé. Les villageois espèrent que, par l’intermédiaire d’Alfred Ill (ami d’enfance et ancien amant de Clara), ils obtiendront l’aide financière de la riche invitée. Leur vœu sera bientôt exaucé, mais à une condition : l’un d’eux doit mourir.

Montée en 1993, recréée en 2004 et reprise aujourd’hui pour le vingt-cinquième anniversaire de la compagnie, La Visite de la vieille dame par Omar Porras fait toujours son effet, notamment grâce à son univers visuel très particulier. Comme s’ils étaient conçus pour la bande-dessinée, par leur aspect coloré et exagéré, les personnages et les éléments du décor rappellent le théâtre de marionnettes de notre enfance. Les comédiens, munis de masques complets créés avec grand art par Freddy Porras, produisent des gestes si structurés et des déplacements si précis que l’on peine parfois à croire qu’ils sont réels.

Et c’est bien là que le metteur en scène souhaite emmener le public. « Revenir sur cette œuvre du répertoire […] et y reprendre à nouveau les masques, c’est aussi retrouver les protagonistes à l’aune d’une dimension parodique, pour mieux prendre conscience des transformations du monde et de nos propres évolutions dans un double mouvement de distance et de rapprochement », affirme-t-il. Dans ces personnages grotesques et risibles, on reconnaît bien une certaine réalité, pas vraiment brillante. A un moment, la vieille dame s’adresse au public et le prend à parti, avec l’air de dire vous aussi, vous êtes comme nous. De la distance, à travers une théâtralité affichée et un humour décalé, au rapprochement, par l’inclusion des spectateurs, le spectacle que propose la troupe du Teatro Malandro invite aussi bien au rire qu’à la réflexion, et on s’en délecte jusqu’à la scène finale.

Dans cet espace démuni, que seules des planches irrégulières sur le sol habillent de manière constante, le train a passé, le vent a bruissé dans les arbres et les cloches de l’église ont sonné. A présent, des feuilles d’or tombent sur le corps inerte d’un homme. Ainsi se termine le conte.

L’espace d’un soir

par Cecilia Galindo

Julia / d’après August Strindberg / mise en scène Christiane Jatahy / du 25 au 26 mars 2015 / Théâtre Populaire Romand (la Chaux-de-Fonds) / plus d’infos

©?David Pacheco

©?David Pacheco

Réécriture brésilienne de Mademoiselle Julie de Strindberg, Julia raconte le rapport tumultueux et charnel entre une jeune fille blanche des beaux quartiers de Rio et un domestique noir issu des favelas. Dans cette mise en scène actuelle, Christiane Jatahy et la Cie Vertice de teatro explorent différents espaces et superposent film et théâtre. Captivant et d’une intensité rare.

A l’arrivée du public dans la salle, de grands panneaux gris pastel occupent la scène. La régie a été installée sur le plateau, côté jardin, et autour d’elle gravitent un caméraman et les deux comédiens qui joueront Julia et Jelson. Ils attendent et observent les spectateurs. Une fois ceux-ci bien installés, les lumières se tamisent et le spectacle s’ouvre sur une projection vidéo : Julia enfant, dans sa petite robe blanche, se pavane devant la caméra de papa, qui l’interpelle. Julia enfant, dans son ensemble noir, boude devant la caméra de papa et demande à ce qu’on la laisse seule. Julia est en train de grandir, et c’est en jeune adulte qu’elle apparaît ensuite à la fois sur la scène et sur l’écran. Le début d’une longue nuit s’amorce.

Julia et Jelson vivent dans la même maison depuis longtemps, mais ils ne sont pas de la même famille et encore moins du même milieu. Née avec une cuillère en argent dans la bouche pour l’une, entravé par des origines précaires pour l’autre, ces deux personnes ne devraient pas se côtoyer. Et pourtant ils se rapprochent, inévitablement. Mais entre attirance et rejet, séduction et violence, le duo devient bientôt duel.

Avec Julia, Christiane Jatahy, metteure en scène brésilienne, transpose l’intrigue de Mademoiselle Julie dans le Brésil d’aujourd’hui et rend notamment sensible aux rapports de pouvoir entre l’homme et la femme, aux différences de classes et à la question raciale qui concernent le pays. Mais elle explore aussi le genre théâtral à travers la notion d’espace, comme elle l’avait déjà fait avec la plupart de ses créations (notamment Corte Seco en 2010 et E se elas fossem par Moscou ? en 2014). Grâce à l’insertion du film, tantôt enregistré, tantôt en direct, la dimension spatiale de la pièce prend une ampleur considérable : contrairement à ce que présente la version originale, se dévoilent ici le lieu de la fête nocturne, la danse entre Julia et le domestique et leurs ébats. Le caméraman, véritable personnage, filme en direct les séquences théâtrales, permettant une vision double sur l’action, et suivra même les protagonistes jusqu’à l’extérieur du théâtre.
De cette manière hybride d’exploiter l’espace et de jouer l’histoire naît également une confusion entre le jeu et la réalité qui permet au spectateur, entre des scènes d’une forte intensité, de prendre du recul sur ce qui se déroule devant lui. La présence et la mobilité de la caméra sur le plateau, les adresses au public répétées de la part de la touchante comédienne Julia Bernat (même prénom, ça ne s’invente pas !), ou encore les moments de pause dans le jeu participent au rappel de cette division de l’instant présent, parfois réel, parfois joué.

Sous des airs de télé-réalité, ce théâtre filmé séduit et implique le public jusqu’au bout. Les comédiens, Julia Bernat (Julia), Rodrigo dos Santos (Jelson) et Tatiana Tiburcio (Cristina, en vidéo), sont d’une justesse bluffante et atteignent les sentiments de chacun. Un spectacle qui touche, marque, et donne terriblement envie de suivre le parcours de ces artistes brésiliens. A voir absolument.

Des amis qui vous veulent du bien?

par Cecilia Galindo

Vernissage / de Václav Havel / mise en scène Matthias Urban / du 26 février au 7 mars 2015 / Grange de Dorigny / en tournée jusqu’au 28 mars 2015

© Fabrice Ducrest

© Fabrice Ducrest

Un couple de proches vous invite dans leur appartement pour passer une soirée entre amis. Rien de plus normal. Excepté lorsque le couple en question se mêle de votre vie privée et exhibe la sienne au point d’instaurer un malaise étouffant. Avec Vernissage de Václav Havel, Matthias Urban propose un spectacle plaisant et imagé qui se moque des faux-semblants et dénonce les diktats sociaux.

Lorsqu’il s’installe dans la Grange, le public entre déjà dans l’intimité (pas si intime) de Véra et Michael. Deux comédiens foulent le plateau recouvert de lino blanc, attendent, prennent la pose, et s’animent lorsque de la musique électronique envahit la salle. En rythme, ils se lancent dans une chorégraphie de gestes lents et répétés qui rappellent certaines techniques de yoga ou de tai-chi. L’arrivée d’une troisième personne mettra à fin à leur petit rituel. C’est le personnage de Ferdinand qui arrive, et il ne sait pas ce qui l’attend.

Avec Vernissage, troisième création de Matthias Urban depuis qu’il est en résidence à la Grange de Dorigny (1984 en 2013 et La Plante verte en 2014 pour le Fécule), le metteur en scène explore une fois encore les divers mécanismes de contrôle implantés dans la société d’aujourd’hui. La sphère privée est ici touchée, puisque l’on assiste à une rencontre entre amis qui prend rapidement la forme d’une tentative de corriger l’autre puis de lui imposer et exposer une vision préétablie du bonheur. Toutefois, Véra et Michael disent aimer Ferdinand, et ne vouloir que son bien. Une situation aussi sweet and sour que les clams au Chutney servis par l’hôtesse de la soirée.

On croirait le texte composé hier, et pourtant Vernissage a été écrit en 1975 dans un contexte politique passablement répressif. A partir de cette proximité avec notre actualité, le metteur en scène lausannois et son équipe se sont tout naturellement dirigés vers un univers visuel contemporain. La scénographie, minimaliste et épurée, semble renvoyer à l’esthétique design et branchée des magazines déco, ou à l’allure blanche et froide de certaines galeries d’art moderne. Mais la disposition scénique renferme aussi un aspect plus symbolique: dans cet espace en arc de cercle, délimité par des barrières blanches constituées de tiges élastiques permettant une traversée sans difficulté, les personnages interagissent dans une sorte d’arène qui, au fil du spectacle, devient une cage oppressante. Mais lequel de nos protagonistes est pris au piège ? Si Ferdinand est à plusieurs reprises victime des coups de griffes de ses amis, on se rend compte assez rapidement que, malgré leur vernis de perfection, Véra et Michael sont les fauves mis en cage.

Entre situations comiques et malaise communicatif, séquences musicales et moments de silence pesants, cette version de la pièce parvient à inclure le public tout en créant une distance lui permettant une approche critique. On en rit, on s’identifie et on prend plaisir à observer les fêlures toujours plus nettes de ces pantins de chair.

À découvrir à la Grange de Dorigny jusqu’au 7 mars ou en tournée. Une invitation qu’on ne peut refuser: vos amis comptent sur vous.

La vérité à tout prix

par Cecilia Galindo

Janine Rhapsodie / d’après Molière / texte et mise en scène Julien Mages / du 5 au 15 mars 2015 / Théâtre Arsenic / plus d’infos / en tournée jusqu’au 8 novembre 2015

© Sylvain Chabloz

© Sylvain Chabloz

Après Ballade en orage créée au Théâtre de Vidy en 2013, Julien Mages présente Janine Rhapsodie à l’Arsenic, l’histoire d’une misanthrope qui ne supporte plus les faux-semblants et les manières de ses congénères. Un texte riche pour un spectacle comico-tragique, surprenant et parfois insaisissable.

« Janine, vous avez pas vu Janine ? », demande une jeune femme au public, alors que la salle n’est pas tout à fait sombre, pas tout à fait silencieuse. Voilà une ouverture qui surprend, qui déstabilise : la comédienne, campant un personnage toxicomane d’un réalisme troublant, s’adresse aux spectateurs d’une manière si abrupte qu’on a peine à réaliser durant quelques secondes que le spectacle a commencé. Elle parle de Janine, de la drogue, des douleurs, puis de ce qui va défiler sous nos yeux. Tout ceci n’est pas vrai, ce n’est qu’une fable, avoue-t-elle. Derrière elle, sur le plateau, les trois autres comédiens sont assis et attendent leur moment. La confusion entre le réel et la fiction ponctuera le spectacle jusqu’au bout.

Dans cette dernière création de l’auteur et metteur en scène vaudois, le thème de la collision entre le vrai et le faux est central: sujet universel principalement inspiré par Le Misanthrope de Molière qui se fait sentir non seulement au niveau du texte et de l’histoire, Janine poursuivant sa quête de Vérité jusqu’à se retirer du monde, mais aussi à travers la mise en scène. La blancheur et la sobriété de l’espace, dans lequel ont été disposés table, chaises et écran blanc, semblent incarner l’authenticité que la protagoniste souhaite désespérément trouver. Mais la question frappe aussi le public de manière plus directe : au cours du spectacle, les chaises sont déplacées par les quatre comédiens (Carine Barbey, Tiffany-Jane Madden, Ahmed Belbachir et Juan Bilbeny) en fonction de leur présence dans l’action. Lorsqu’ils ne sont pas dans le jeu, ils sont assis sur les côtés, et lorsqu’ils reprennent leur rôle, ils quittent cet espace neutre faisant office de coulisses. Les spectateurs sont alors constamment ramenés à une vérité, une réalité de l’instant : ce que vous voyez est une fiction, nous dit-on. Et on en rit. Même effet lorsque les personnages (ou les comédiens ?) s’adressent à la régie, ou encore à un spectateur quittant discrètement la salle.

Mais si Le Misanthrope constitue le point de départ du projet, Julien Mages ne présente pas ici une réécriture. Proposant une sorte de variation libre à partir du texte original, qu’il avoue beaucoup apprécier, l’auteur-metteur en scène a d’abord étudié la pièce en profondeur pour ensuite s’en détacher le plus possible et en faire une création originale et personnelle. Ce parcours d’une époque à l’autre se manifeste dans le style et le langage: au début du spectacle, lorsque Janine se confronte verbalement à un homme de pouvoir qu’elle déteste, on croirait entendre des vers classiques, mais le langage glisse progressivement vers la modernité, jusqu’à parfois atteindre le vulgaire, l’incompréhensible ou le non-sens.
La dernière partie permet d’ailleurs d’accéder à ce que Molière n’a pas voulu raconter: que se passe-t-il lorsqu’on se retire du monde soi-disant abject qui nous entoure? La solitude, puis la folie ? l’un des thèmes favoris de l’auteur vaudois. Sur scène, la chute de l’écran blanc fait apparaître un toboggan sur lequel trône Janine, couchée sur la structure, la tête en bas. Du haut de sa montagne, elle fabrique des phrases dont on ne comprend pas le sens, elle rit d’elle-même et des autres, elle gesticule et semble avoir perdu toute maîtrise. Le public aussi perd le fil, mais ne peut se détacher de cette crise dont il est témoin. Retour à l’enfance et basculement dans la folie: en s’excluant des autres, la misanthrope n’a découvert, dans ces lieux sombres et cerclés de fumée, que le purgatoire. Une image de fin aussi belle que déroutante.

Janine Rhapsodie ne semble conserver du Misanthrope que le thème, ce qui pourrait bousculer les attentes de certains. Mais le spectacle offre un regard intéressant et percutant sur la question de l’authenticité et du mettre en scène, que ce soit dans le quotidien ou sur la scène.

Hollywood à petit budget, pour de grands effets

Par Cecilia Galindo

Blockbuster / par k7 Productions / mise en scène Tomas Gonzalez / du 10 au 15 février 2015 / Théâtre 2.21 / plus d’infos / en tournée jusqu’au 14 avril 2015

© Francesca Palazzi

© Francesca Palazzi

Avec son dernier projet Blockbuster, le jeune metteur en scène lausannois Tomas Gonzalez et son équipe explorent les grosses productions cinématographiques qui ont marqué les esprits. En pleine nature, dans les étoiles ou au milieu d’une grande ville, les spectateurs redécouvrent ces images connues avec un regard autre. Un condensé du cinéma drôle, frais et réjouissant.

Une fois le public installé sur les fauteuils rouges de la salle du 2.21, les lumières s’éteignent en douceur jusqu’à la nuit complète, comme dans les salles obscures. D’abord s’installe le son : des cris d’oiseaux et autres bruits de la nature sauvage créent une ambiance exotique. Puis la lumière revient et le spectacle s’ouvre sur le discours d’un paléontologue passionné, secondé de sa collègue et amie. Mais voilà que ce scientifique renommé est interrompu par l’arrivée d’un hélicoptère: le passager John Hammond, riche PDG, a besoin de leur service pour mener à bien l’ouverture d’un parc d’attractions sur son île au large du Costa Rica. Cela ne vous rappelle rien ?
Les deux experts acceptent finalement de le suivre (il faut dire que l’argument est bon pour leur porte-monnaie…) et arrivés à destination, ils découvrent la flore et surtout la faune incroyable des lieux. Bienvenue à Jurassic Park !

Si les dinosaures de Spielberg occupent une bonne partie de la représentation ? on aura droit en accéléré à la reconstitution approximative des trois volets déjà sortis ?, d’autres genres s’invitent sur scène. Présenté sous forme de tableaux, le spectacle aborde tour à tour le film d’aventure, le film de science-fiction et la comédie romantique. Le public voit alors défiler devant lui des images, connues ou revisitées, de longs-métrages qui lui sont familiers, allant de Superman à Nuits blanches à Seattle, ou d’Alien au Journal de Bridget Jones, pour ne citer qu’eux. Une succession pêle-mêle de références filmiques qui offre une manière intéressante d’aborder le cinéma grand public.

Second projet de la compagnie k7 Productions (Je m’appelle Tomas Gonzalez et nous avons 60 min, en 2012 pour Les Urbaines), Blockbuster touche, comme le spectacle précédent qui s’intéressait au karaoké, à la culture populaire ? s’amusant à se réapproprier les modèles du film de divertissement sur le ton de l’humour et la dérision. Pour amener le cinéma à la scène, Tomas Gonzalez, à la fois comédien et metteur en scène dans ce projet, opte pour un minimum de décor et d’artifices. Et la magie opère, avec trois fois rien: un grand tableau en fond de scène, que les comédiens changent à vue entre les séquences, dessine l’environnement, terrestre ou stellaire. Y défilent quelques accessoires, en particulier lors de la séquence consacrée à Jurassic Park (on retiendra notamment la scène de la cuisine, entre gelée tremblante et ustensiles), et des costumes bricolés, le tout accompagné de musique de film. Une scénographie minimale, mais qui permet avec un simple objet, mot ou costume de nous ramener à diverses scènes de cinéma déjà bien ancrées dans l’imaginaire collectif.

Dans cet espace, c’est surtout le jeu des trois comédiens (Pauline Schneider, Cyril Hänggi et Tomas Gonzalez, tous diplômés de la Manufacture en 2012) qui construit la scène. En monologue ou à plusieurs, tantôt dans un jeu exagéré, tantôt dans une confession des plus naturelles, ils parcourent les stéréotypes et les failles de ces films à succès à travers les personnages emblématiques qui leur sont associés. Certains dialogues sont repris tels quels, d’autres créés pour l’occasion, certains sont teintés d’un humour décalé, d’autres plus sérieux, certains sont dynamiques, d’autres statiques. Des nuances qui rythment le déroulement du spectacle, et mènent vers un final marquant.

On ne vous en dit pas plus, no spoiler. Cette création originale est à voir au Théâtre 2.21 jusqu’au 15 février. Ce serait dommage de la manquer.

Amour en mer, avare amer

Par Cecilia Galindo

L’Avare de Molière / mise en scène Gianni Schneider / du 9 janvier au 1er février 2015 / Théâtre de Carouge / plus d’infos / en tournée jusqu’au 12 février 2015

Aline Paley (Théâtre de Carouge)

© Aline Paley (Théâtre de Carouge)

Sous des airs de croisière, L’Avare de Molière dans la relecture que propose ici Gianni Schneider est transposé en pleine mer, dans un contexte qui nous est proche. Une mise en scène originale qui fonctionne et n’enlève rien au comique de la pièce.

Les rideaux s’ouvrent sur un décor maritime: sur le plateau s’érige la poupe d’un yacht, sobre et immaculée, alors qu’en fond de scène l’image du sillage à la lueur de la lune est projetée en grand écran. Au milieu de ce paysage nocturne, Harpagon observe le ciel avec sa longue-vue en marmonnant. Sur une musique de berceuse, il semble compter les étoiles avec émerveillement, un peu comme le businessman du Petit Prince faisait le compte de tous les astres avec avidité. On croit entendre les vrombissements sourds du moteur. Puis il se tourne vers le public et l’observe de la même manière, jusqu’à ce que, comme pris d’un doute, il ressente le besoin d’aller vérifier si son trésor est toujours à sa place. Alors qu’il disparaît de la scène pour rejoindre sa cabine, une musique électro et sensuelle se fait entendre ; l’image du clair de lune laisse place aux visages de deux amants qui roucoulent sous les draps. Il s’agit d’Élise et Valère, qui cachent leur passion au capitaine Harpagon.

L’ouverture de la pièce marque déjà l’opposition entre deux visions: d’un côté l’avare, homme solitaire et suspicieux, qui aime l’argent plus que ses enfants et qui n’envisage de les marier que si le contrat est financièrement avantageux. De l’autre, Élise et Cléante, soumis à l’avarice de leur père, contraints d’amener avec délicatesse l’annonce de leur bonheur amoureux respectif. Élise aime Valère, un gentilhomme déguisé en intendant, tandis que Cléante s’est épris de Mariane, dont il sait la fortune maigre. Mais les événements se gâtent lorsqu’Harpagon décide qu’Élise épousera Anselme, homme mûr et de bonne fortune, et que lui-même prendra pour femme la jeune Mariane, celle-là même que son fils convoite. Entre quiproquos et situations délicates, l’avarice d’un père mettra ainsi à rude épreuve les liens familiaux.

Après La Pierre (janvier 2014, à la Grange de Dorigny), le metteur en scène Gianni Schneider s’est porté une fois encore vers une pièce qui traite, entre autres, des relations familiales, un thème qui lui est cher. Avec L’Avare (1668), Schneider s’engage dans un travail d’actualisation, reconnaissant dans le texte des similitudes avec la société du XXIe siècle, qui selon lui est «avare dans la plupart des domaines où le thème de l’argent, bien qu’omniprésent et régulant la plupart de nos échanges, reste toutefois relativement tabou». Pour rendre plus visible cette lecture qu’il fait du texte, il choisit une esthétique sobre et contemporaine. Le décor, selon la scénographie signée Nina Wetzel, se résume à ce pont du yacht, où les personnages se dévoilent et font affaire en plein air. Pour évoquer l’extérieur, un grand écran en fond de scène diffuse l’image mouvante du ciel et de la mer, qui changera en fonction des événements. Si le choix de faire d’Harpagon le propriétaire d’un yacht, objet de luxe par excellence, peut sembler contradictoire, elle fait sens. En effet, affublé d’un petit drapeau qui représente (semble-t-il) la croix maltaise, le yacht – c’est-à-dire la maison d’Harpagon ? évoque à la fois l’évasion fiscale et la contrainte d’un luxe lié à sa situation sociale.

Le jeu des comédiens ajoute, lui aussi, une certaine modernité à la pièce. Tantôt filmés en direct dans le hors-scène, tantôt occupant la scène, les comédiens se permettent par exemple avec naturel la sensualité ou l’adresse au public et jouent avec cet effet d’immédiateté et de proximité.

Pour sa première au Théâtre de Carouge, la mise en scène de Gianni Schneider (créée à Kléber-Méleau en décembre 2014) et sa troupe ont reçu des applaudissements mérités, qui furent redoublés lorsqu’au moment des saluts est apparu sur l’écran en fond de scène un «Je suis Charlie» en grosses lettres. Une autre actualité qu’on ne pouvait nier.

À voir jusqu’au 1er février à Carouge, ou en tournée le 5 février au Théâtre Benno Besson et le 12 février au Théâtre du Crochetan.

Un rôle de mère avorté

Par Cecilia Galindo

Une femme sans histoire / D’après le docu-fiction de Jean-Xavier de Lestrade La Fille du Silence / mise en scène Dorian Rossel / du 26 au 29 novembre 2014 / TPR / plus d’infos

Copyright : Nicolas Lieber

Porter à la scène un fait divers qui a défrayé la chronique et dont le sujet en a choqué beaucoup: voici le projet du metteur en scène suisse Dorian Rossel, que le public curieux du TPR découvrait hier soir à la Chaux-de-Fonds. Avec Une femme sans histoire, dernière création de la compagnie STT (Super Trop Top), l’infanticide est raconté avec une sobriété qui permet de transcrire le parcours tragique d’une femme ordinaire, et non pas celui d’un monstre. Un regard touchant et différent sur l’affaire.

Un rideau translucide, vers l’avant-scène, floute une partie du plateau. Côté cour, une rangée de tables, tels de petits bureaux munis de lampes, apparaît clairement. Trois comédiens rejoignent cet espace non-voilé tandis que les deux autres prennent place sur une chaise derrière le rideau. Côté cour, un homme lit à voix haute un article de journal qui dénonce la monstruosité d’un acte infanticide, alors que côté jardin le couple s’explique : comme s’ils étaient interviewés par les journalistes, Caroline et son mari répètent dans leur micro des phrases qui les déculpabilisent : « Nous ne comprenons pas ce qui nous arrive. Ce qui est sûr, c’est que ces enfants ne sont pas les nôtres ». Et pourtant. À l’issue de ce prologue, le comédien qui interprète le mari rejoint l’avant-scène et se dégage du voile qui le dissimulait en partie. Puis il raconte ce jour effroyable où, en rangeant son congélateur, il a découvert les corps sans vie de deux nourrissons.

Tout le monde connaît l’affaire Courjault, aussi désignée par les médias comme l’affaire « des bébés congelés ». Un jour de l’été 2006, un homme trouve dans son congélateur deux sacs en plastique contenant chacun un cadavre de nouveau-né. Il ne le sait pas encore, mais ces bébés sont les siens et sa femme est responsable de leur mort. Alors que même l’entourage de la coupable n’a rien vu venir, la justice cherche à comprendre ce qui a conduit cette femme sans histoire à commettre un tel acte. Au fil des interrogations, du silence surgit enfin une vérité. Une vérité difficile à entendre, à comprendre, qui dit la souffrance et le déni d’une femme qui ne voulait pas de son rôle de mère.

Après Soupçons (2010, Comédie de Genève), pièce librement adaptée du documentaire The Staircase réalisé par Jean-Xavier de Lestrade, Dorian Rossel renoue avec le fait divers en adaptant à la scène une seconde fois un film du réalisateur français. Une femme sans histoire s’est en effet construit à partir du docu-fiction La Fille du silence, parcours meurtrier d’une mère ordinaire (2009), qui retrace par l’interview et la reconstitution ? de Lestrade n’a pas été autorisé à filmer le procès ? les débats impliquant la justice, l’accusée et sa famille, qui ont mené à la compréhension des actes de Véronique Courjault. Dans la continuité du film, Rossel choisit de mettre en avant le caractère ordinaire de cette famille, dans laquelle survient un drame. Pour suggérer que cette histoire aurait pu être celle de n’importe qui, le nom des principaux intéressés est modifié (Véronique devient Caroline) et les comédiens jouent plusieurs rôles, s’insérant tantôt du côté des représentants de la justice, tantôt dans la sphère familiale de l’accusée. Ces va-et-vient d’un rôle à l’autre semblent souligner la nature commune des participants : ils sont tous des êtres humains. Peut-être est-ce, comme au théâtre, une question de distribution après tout : chacun aurait pu remplir un rôle différent dans cet événement.

Mais la mise en scène de Dorian Rossel, c’est aussi la sublimation de la libération de la parole. Dans une famille où l’on ne communique pas, et où Caroline n’a jamais eu de rôle d’importance, le silence a enfoui bien des secrets. Sur scène, des gestes lents et synchronisés, que chaque membre de la famille de l’accusée répète sur une musique mélancolique, semblent exprimer cette absence de communication. Pourtant les secrets et les non-dits s’envolent au fil des interventions des personnages (surtout celles de Caroline), comme un dévoilement progressif : les rideaux disparaissent petit à petit de la scène, et le tapis de velours qui habillait le plateau est arraché dans la douleur par le couple avant d’être finalement balayé par les pieds des tables, que les comédiens déplacent lentement d’un côté à l’autre de la scène.

Le spectacle ne réhabilite pas cette mère qui, sans aucun doute, est coupable d’avoir tué ses enfants. Cependant, à l’instar du documentaire, il rend à cette femme un véritable statut d’être humain en évoquant sa souffrance et ses failles. À voir au TPR jusqu’au 29 novembre 2014.

 

La vérité mise à l’épreuve

Par Cecilia Galindo

Doute / de John Patrick Shanley / mise en scène Robert Bouvier / 26 octobre 2014 / Théâtre du Passage / plus d’infos

Copyright : Cie. du Passage

Rumeur ou fait, doute ou certitude, culpabilité ou innocence : c’est à une hésitation perpétuelle que pousse l’histoire de Doute de John Patrick Shanley, pièce saisissante que Robert Bouvier, directeur de la Compagnie du Passage, propose dans une mise en scène teintée de clair-obscur. Rien n’est tout blanc, ni tout noir, si bien que le doute se propage jusque dans le public.

Sur un fond sonore de ruissellement de pluie, un homme assis sur une chaise est en pleine réflexion. Seul sur le plateau et faiblement éclairé, il paraît s’adresser à l’unique projecteur pointé vers lui, côté cour. Il parle de l’incertitude et la solitude : personne ne sait qu’il a perdu son seul ami, confie-t-il, et personne ne sait qu’il a mal agi. Puis cette ambiance de confessionnal devient tout autre lorsque l’homme se redresse et revêt une soutane de prêtre. La pluie se tait pour laisser place à un silence de cathédrale, la lumière se fait moins discrète et le prêtre s’avance pour désormais s’adresser à une assemblée. Le public, désorienté par un tel changement de repères, n’arrive plus à saisir la nature du discours. S’agit-il d’un réel sermon ou d’une confession dissimulée derrière des paraboles ? Voici l’ombre d’un soupçon, qui ne faiblira pas.

C’est d’ailleurs à partir d’un soupçon que l’intrigue prend forme. Dans le Bronx des années 1960, au sein d’une école catholique, un membre de la communauté religieuse a un comportement suspect. Du moins, c’est ce dont Sœur Aloysius, directrice imperturbable de l’établissement, semble convaincue : le Père Flynn, qu’elle ne porte pas vraiment dans son cœur, est trop proche du nouvel élève Donald Muller pour que leur relation soit innocente. Propageant une rumeur qu’elle estime fondée et cherchant de l’aide auprès de la fragile Sœur James, Sœur Alyosius est bien décidée à confondre cet homme qui ne lui inspire rien de bon, même si une telle initiative risque d’éloigner la religieuse de ses principes de probité.

Pour présenter le duel entre Sœur Aloysius et Père Flynn, Robert Bouvier, à la fois metteur en scène et comédien dans ce projet, a choisi la sobriété. Au début du spectacle, un panneau d’un gris métallique, placé en toile de fond, fait office de décor. Tantôt transparent, tantôt opaque, le panneau cache et dévoile les personnages selon la position de la lumière sur le plateau. Puis, au fur et à mesure des séquences, il se divise en petites parties, comme des tableaux mouvants que l’on déplace et replace en fonction du lieu. L’espace est donc sans cesse reconfiguré au fil des scènes. Une instabilité qui rappelle l’enjeu de la pièce : le doute navigue d’un personnage à l’autre, reconfigurant sans arrêt pour le spectateur l’image de chacun d’entre eux. Au milieu de ces changements soudains, la certitude n’a pas le temps de s’installer.

L’éclairage, autre élément scénographique d’importance dans le projet Bouvier, que ce soit à travers des néons colorés ou des projecteurs, souligne également les changements de lieux et de positions des personnages. Et on ne peut s’empêcher de mettre en relation cette importance accordée à la lumière avec l’ambition de Sœur Alyosius, celle de faire éclater au grand jour la vérité sur le Père Flynn. Mais l’ombre du doute s’avère finalement plus forte.

Créée en 2012 pour le Festival d’Avignon, la mise en scène de Doute par Robert Rouvier a parcouru de nombreuses scènes francophones, où elle a été très bien accueillie, avant de revenir une seconde fois au Théâtre du Passage pour une unique représentation dans une salle comble. Le succès de la pièce réside notamment dans la puissance du texte de Shanley, lauréat du Prix Pulitzer en 2005, qui a d’ailleurs été porté à l’écran en 2008 (on se souvient de Meryl Streep en Sœur Alyosius à la limite du détestable) et engendré un réel engouement. Mais Robert Bouvier a su se détacher de la version cinématographique en proposant une mise en scène sobre et originale, portée par des comédiens de renom (Josiane Stoléru, Emilie Chesnais et Elphie Pambu) et réalisée avec un objectif précis, celui de maintenir le doute jusqu’au bout. Pari tenu.

La pièce sera encore en tournée, notamment aux Terreaux de Lausanne (6, 7 et 9 novembre 2014) et au Théâtre Alambic de Martigny (27-28 novembre 2014).

 

Théâtre mouvant, théâtre ouvert

Par Cecilia Galindo

De Dario Fo / Mise en scène Joan Mompart / du 7 au 11 octobre 2014 / La Comédie de Genève / plus d’infos

Copyright : Carole Parodi

Petits mensonges, quiproquos et grossesses miraculeuses sur fond de misère ouvrière: la mise en scène d’On ne paie pas, on ne paie pas ! de Dario Fo proposée par Joan Mompart, de retour à la Comédie de Genève après un succès mérité en 2013, mène à réfléchir sur notre actualité à travers le rire et le jeu.

Au début du spectacle, alors que se fait entendre une petite musique entraînante, le décor n’est pas apparent, seule une estrade occupe la scène. Dans une ambiance d’intrigue policière et dans un jeu caricatural, on y voit défiler deux policiers aux aguets, armés et cagoulés, deux femmes transportant de nombreux sacs remplis de victuailles et tentant, malgré tout, de se faire discrètes, puis un homme seul, probablement interpelé par l’atmosphère inhabituelle. À l’issue de cette parade burlesque, les deux femmes, désormais seules sur le plateau, rejoignent l’avant-scène. L’une d’elles, Antonia, semble agitée: un événement incroyable s’est produit au supermarché aujourd’hui.

Antonia vit avec son mari Giovanni dans un quartier ouvrier et tous deux ont des difficultés à joindre les deux bouts. Le salaire de Giovanni ne suffit plus pour payer le gaz, l’électricité et la nourriture, et quand on n’a plus de quoi payer, on ne paie pas ! Sans le dire à son mari, qui est plutôt à cheval sur les principes, la jeune femme est ainsi obligée de faire l’impasse sur quelques factures. Mais les cachoteries ne s’arrêtent pas là: lorsqu’au supermarché elle assiste à la révolte de femmes qui s’indignent contre la hausse des prix, elle se joint à leur cause et, comme toutes les autres, profite de la confusion générale pour se servir dans les rayons et quitter les lieux sans payer la marchandise. Mais cela, Giovanni ne doit pas le savoir, et encore moins la police, qui est déjà à la recherche des coupables. Avec l’aide de son amie et voisine Margherita, elle tente de dissimuler tant bien que mal les preuves de son délit et n’hésite pas à raconter les mensonges les plus improbables pour sauver sa peau.

Pour la mise en scène d’On ne paie pas, on ne paie pas ! , Joan Mompart, metteur en scène et comédien très présent sur les scènes romandes, renforce l’affichage d’une théâtralité qui caractérise déjà le texte de Dario Fo. L’auteur italien joue notamment avec les ruptures en imaginant un «Acteur Joker», autrement dit un comédien qui interprète plusieurs rôles et dont la fonction multiple est mise en évidence dans les répliques des autres personnages, une particularité que Mompart accentue. Mais ce dernier rend également compte de cette théâtralité avouée en proposant une scénographie mobile (signée Cristian Taraborelli) qui laisse apparaître les rouages de l’illusion théâtrale : sur l’estrade d’abord nue, qui ramène à l’idée d’un théâtre dans le théâtre, des éléments de décor provenant du fond de scène ou tombant du plafond viennent habiller l’espace de jeu. Armoire, cuisinière, table et lit glissent jusqu’au centre du plateau pour évoquer l’appartement modeste d’Antonia et Giovanni, qui est au fil de l’histoire le théâtre de ruses, malentendus et situations cocasses proches de l’univers feydeausien. D’ailleurs, la mobilité du décor et la transparence du mécanisme ne sont pas sans rappeler le Monsieur chasse ! de Robert Sandoz (2011/2013), un Feydeau réussi auquel Joan Mompart et Samuel Churin (qui interprète Giovanni) ont participé en tant que comédiens.

Dans cette version d’On ne paie pas, on ne paie pas !, le mouvement est constant, qu’il s’agisse des personnages ou des pièces de décor, comme si les uns étaient le reflet des autres. Dans un environnement aux teintes de gris, noir et blanc, ? ce qui semble être une constante dans les créations de Joan Mompart (La Reine de Neiges en 2010 et Ventrosoleil en 2014) ? les meubles et le sol basculent soudain dans un déséquilibre frénétique au moment où les personnages ne trouvent plus d’issue aux conséquences de leurs mensonges.

Un spectacle drôle et dynamique, mêlant situations réalistes et libertés théâtrales, porté par des comédiens jouant le burlesque de façon remarquable, et dont le sujet sérieux invite les spectateurs à la réflexion. À savourer sans retenue à la Comédie de Genève jusqu’au 11 octobre.

 

Macbeth, argile entre les mains du metteur en scène

Par Cecilia Galindo

Une critique sur le spectacle :
Macbeth (the notes) / d’après Shakespeare / adaptation et mise en scène Dan Jemmett / Théâtre du Jorat à Mézières / vendredi 27 juin 2014 / plus d’infos

© Dan Jemmett

© Dan Jemmett

Donner à voir la fameuse tragédie de Shakespeare à travers les retours et commentaires d’un metteur en scène hystérique : voici ce que le duo Dan Jemmett et David Ayala proposait au public du Théâtre du Jorat vendredi dernier avec son adaptation comique de Macbeth. Rebaptisée Macbeth (the notes), cette version de la « pièce écossaise » offre une perspective originale et invite les spectateurs à découvrir les coulisses du monde théâtral. Rires et frissons au rendez-vous.
Dans la salle, il ne fait pas tout à fait nuit. Sur la scène, il n’y a presque rien, hormis une chaise et une table côté jardin. On attend quelques secondes, en silence. Soudain, un homme fait son entrée d’un pas vif, un cahier à la main. L’air concentré, il s’adresse au public et prétend être ravi de ce qu’il vient de voir sur scène. Puis il confesse qu’il y a encore beaucoup de travail à faire avant d’être définitivement prêts pour la première. Ce personnage, c’est celui du metteur en scène, qui occupera seul le plateau durant tout le spectacle. Il parle à des comédiens qui joueront Macbeth (et qu’on ne verra pas), commente leur jeu et ne garde aucune critique pour lui. Il sait exactement ce qu’il veut et fera tout pour arriver à la mise en scène dont il rêve. Jusqu’à en perdre son sang-froid.
Si le spectacle semble au départ n’avoir rien gardé de la pièce originale, il réserve toutefois quelques surprises au fur et à mesure que se succèdent les notes du metteur en scène. En effet, le texte de Shakespeare refait surface de temps en temps, à travers l’apparition de divers personnages incarnés par l’unique comédien. Comme pour interrompre le flot de commentaires, toutes les lumières de la salle s’éteignent ? à l’exception d’un projecteur qui éclaire le visage de David Ayala. Celui-ci, parfois dans la peau de Macbeth, parfois dans celle de la Lady, déclame les vers shakespeariens avec une intensité frissonnante. Grâce à l’obscurité et l’écho de la voix du comédien, le public est transporté dans un univers sombre et grave, celui de la tragédie. Puis les lumières se rallument, et le personnage principal fait son retour, reprenant son discours là où il l’avait laissé. Le spectacle oscille ainsi entre des moments d’humour, durant lesquels le metteur en scène développe son hystérie et ses clowneries, et des moments tragiques, qui racontent la culpabilité de Macbeth, la folie meurtrière des personnages et le poids du destin.
En plus d’être une manière originale et comique d’aborder la tragédie de Shakespeare, Macbeth (the notes) est un moyen pour le public d’accéder aux coulisses du spectacle ainsi qu’au processus de création. Le metteur en scène s’adresse aux spectateurs comme s’ils étaient des comédiens ? il n’hésite d’ailleurs pas à descendre dans le public pour parler intimement à l’un d’eux ? et mentionne différents aspects directement liés au monde du spectacle. Au fil de ses commentaires, les références théâtrales et artistiques surgissent, allant d’Artaud à Klein, en passant même par les Looney Tunes. Les critiques ne sont pas appréciés (« il faut tuer le critique qui est en vous », dira-t-il à ses comédiens) et les mises en scène « concurrentes » sont évoquées avec beaucoup d’amertume. Mais l’homme de théâtre, un peu mégalomane, discutera surtout de sa propre mise en scène et de ses idées fantasques : les combinaisons en lycra sur lesquelles seront projetées des images, les hologrammes et autres joies technologiques, la baignoire remplie de sang ou encore le hors-scène sur scène. Tant de descriptions, qui nous font sourire par leur côté exagéré et stéréotypique du théâtre contemporain, mais qui finalement nous permettent de visualiser mentalement cette mise en scène inédite de Macbeth.
Pendant environ deux heures, le comédien David Alaya joue, mime, danse et improvise dans un mouvement quasiment ininterrompu et fait rire le public aussi bien qu’il le bouscule. Ses métamorphoses sont impressionnantes et apportent une réelle dynamique au spectacle, qui en fin de compte repose presque uniquement sur son discours. Après La Comédie des erreurs en 2012, Dan Jemmett et David Ayala ont su séduire à nouveau le public du Théâtre du Jorat avec Macbeth (the notes). On se réjouit déjà de leur prochaine visite.

 

Le néant à la lueur des néons

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Nobody dies in dreamland / par la Cie Love Love Hou ! en collaboration avec la Cie Latitude45 / mise en scène Attilio Sandro Palese / Théâtre 2.21 à Lausanne / du 3 au 8 juin 2014 / plus d’infos

© Attilio Sandro Palese

© Attilio Sandro Palese

Quelque part entre la réalité et l’illusion, la dernière création d’Attilio Sandro Palese, Nobody Dies in Dreamland, invite le spectateur à suivre le parcours chaotique de deux couples à la recherche d’un paradis perdu, qu’ils ne trouveront pas. Un sujet grave traité avec humour et décalage, menant à un spectacle qui heurte par sa violence et réjouit par sa fantaisie.

« Viré » : le mot est écrit à la main, en lettres majuscules, sur une feuille de papier que Luca tient entre ses doigts. L’homme affiche sa nouvelle étiquette au public pendant quelques secondes puis la réduit en boule de papier et la jette à terre. Au même moment, à l’avant-scène, un personnage excentrique enclenche une petite radio portable pour diffuser une musique électronique rythmée ? Hey boy, hey girl des Chemical Brothers ? qui retentira à plusieurs reprises durant le spectacle. Un autre homme entre en scène, depuis le public. Il s’agit de Raphaël, en cravate et chaussures de ville. Il raconte ses vacances en Thaïlande dans un monologue effréné et s’applique à dire à quel point son séjour a été sublime. On découvre alors successivement l’histoire de Luca et Myriam, puis de Raphaël et Barbara, deux couples, deux échantillons de réalités sociales opposées dont les chemins se rejoignent en un point : une profonde solitude.

Luca et Myriam connaissent des difficultés financières. Depuis que Luca a perdu son emploi, il boit beaucoup et Myriam, caissière à plein temps, ne le supporte pas. Elle cherche de l’aide auprès du révérend Richie, un pasteur faux et peu recommandable dont le discours spirituel fait sourire tant il dérive vers le cruel et l’absurde. De l’autre côté, il y a Raphaël et Barbara, qui mènent une vie aisée. Raphaël a un job stable et un salaire suffisamment élevé pour payer la nouvelle poitrine de sa femme et s’offrir des vacances au soleil. Mais leur voyage en Thaïlande, conçue comme une terre de rêve, n’a pas été aussi merveilleux qu’il le prétend. Raphaël et Barbara ne se comprennent plus, ils suivent une thérapie de couple. Et au milieu de leur discorde, le « solaire » Dédé, patron de Raphaël et meilleur ami de Barbara, sème le trouble.

Pour la mise en scène de cette « comédie sur le vide », Attilio Sandro Palese, metteur en scène de la Cie Love Hou Hou ! depuis 2009, propose d’ancrer l’histoire dans un espace non-identifié où néons, guirlandes et projecteurs, enclenchés par les comédiens eux-mêmes, dessinent des ambiances particulières suggérant par exemple le bord d’une piscine, une boîte de nuit ou encore le rêve, voire le cauchemar. On ne cherche pas le réalisme, au contraire le spectateur est souvent appelé à garder une certaine distance vis-à-vis de l’illusion théâtrale, notamment lorsqu’un comédien crie « lumière ! » pour obtenir un changement d’éclairage sur le plateau, ou lorsqu’il scande une phrase d’une voix soutenue, syllabe après syllabe. Lorsque Raphaël et Barbara sont supposés faire bronzette au bord de l’eau, ils sont dans la pénombre et tout habillés, ce qui provoque également un effet de distanciation. Tout comme ce personnage qui meurt dans une scène, et se relève l’instant d’après sous nos yeux. Non, nobody dies in dreamland. Cet espace où se succèdent sans transition distincte dialogues et monologues semble donc être une pièce vide, une place de jeu dans laquelle peuvent se côtoyer réalisme et imaginaire.

Mais la question du réel confronté à l’illusion apparaît également dans le thème central de la pièce. Pour chaque couple, la recherche d’une vie meilleure est une priorité, mais il s’avère que leurs efforts les mènent vers un paradis artificiel et insatisfaisant. Ils se heurtent à des idéaux illusoires qu’ils confondent avec la réalité. La terre promise ressemble à une Thaïlande touristique pour les uns, à un Los Angeles boursouflé de néons pour les autres, soit des lieux où la réalité est fabriquée de toutes pièces. De plus, par certains aspects tels que la frénésie du révérend Richie, l’engagement pseudo-héroïque de Luca dans l’armée et la récurrence de termes en anglais, on aurait envie de situer l’intrigue dans une Amérique obsédée par la réussite sociale et gangrénée par des bonheurs artificiels, un contexte qui correspondrait aux personnalités confuses dépeintes dans la pièce.

Nobody Dies in Dreamland, ce n’est pas Disneyland. Le langage est parfois crû, les situations souvent sordides et le constat plutôt amer. Cependant, grâce à une écriture mêlant tragique et absurde et un jeu mené par cinq comédiens investis, on parvient à rire de ces misères humaines et on ne décroche pas du spectacle.

A voir et apprécier au Théâtre 2.21 jusqu’au 8 juin 2014.

 

Quand le mariage s’emmêle les bretelles

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Puce à l’oreille / de Georges Feydeau / mise en scène Julien George – L’autre compagnie / du 18 au 28 mars au Théâtre Jean Arp à Clamart / du 1 au 20 avril au Théâtre du Loup à Genève / jeudi 24 avril à 20h15 au Théâtre Palace à Bienne / mardi 29 avril à 20h au Théâtre de Beausobre à Morges / samedi 3 mai à 19h au Théâtre du Crochetan à Monthey / lundi 5 et mardi 6 mai à 20h au Théâtre Equilibre et Nuithonie à Villars-sur-Glâne / jeudi 8 mai à 20h au Théâtre de Vevey / plus d’infos

© Emmanuelle Bayart

Burlesque, stylisée et rafraîchie : après un succès mérité en 2012, La Puce à l’oreille proposée par L’Autre Compagnie dirigée par le metteur en scène genevois Julien George revient au Théâtre du Loup. Un plaisir pour ceux qui souhaitent voir ou redécouvrir ce réjouissant festival de quiproquos d’un mécanisme sans faille.

En fond de scène, un mur de portes. A l’avant-scène, un canapé côté jardin et deux chaises autour d’une table côté cour attendent quiconque voudrait s’asseoir, mais personne encore ne s’est montré. Tandis que les spectateurs observent ce décor aux allures de salon bourgeois, des petits bruits se font entendre, comme les cliquetis d’une machine ou d’une horloge : ils annoncent la mécanique rythmée qui mènera les personnages. Une porte s’ouvre et laisse apparaître un homme curieux dont les mouvements semblent saccadés, à la manière des automates. Une deuxième porte s’ouvre et une femme fait cette fois-ci irruption, dans des vêtements de domestique. Elle s’approche du jeune homme et lui vole un baiser. On ne comprendra que quelques minutes plus tard que la demoiselle, bien qu’entreprenante, est déjà mariée, et que son mari est très jaloux.

Chez Feydeau, l’intrigue commence souvent par des soupçons: Raymonde Chandebise a des doutes quant à la fidélité de son mari Victor-Emmanuel, directeur d’une compagnie d’assurances. Le manque de fougue de ce dernier dans l’intimité, mais surtout le retour par la poste de ses bretelles perdues à l’Hôtel du Minet Galant surprennent Raymonde et lui mettent la « puce à l’oreille ». Pour en avoir le cœur net, elle décide d’écrire une lettre d’amour anonyme à son mari avec l’aide de son amie Lucienne et lui donne rendez-vous dans une chambre du Minet Galant pour le prendre sur le fait. Entre malentendus et coïncidences, rien ne se passera pourtant comme prévu.

Dans ce décor peu fourni mais extrêmement propice aux entrées fracassantes et aux sorties mouvementées, les comédiens vont et viennent à un rythme soutenu. Comme l’explique le scénographe Khaled Khouri (qui interprète également le délicat Dr Finache), l’un des objectifs dans le travail de scénographie était d’accorder de l’importance au passage entre la scène et le hors-scène. Les apparitions et disparitions des différents personnages sont ainsi facilitées grâce à la rangée de portes ? qui fait également office de paroi ou d’armoire ? et apportent à la mise en scène un dynamisme indéniable. Lorsqu’on passe de la demeure des Chandebise à l’Hôtel du Minet Galant, le mur de portes est toujours là : le changement de disposition et de couleur de la moquette ainsi que l’ajout d’un lit mobile suffisent à emmener le spectateur d’un salon à un hôtel. Une distanciation marquée à l’égard des indications scéniques encombrantes que Feydeau proposait en 1910. Car ce qui constitue l’intérêt central de la pièce aujourd’hui, ce n’est pas l’environnement mais le personnage et sa course vers le dénouement d’une situation qu’il ne maîtrise pas. On se souvient notamment du Monsieur chasse ! du même auteur, mis en scène par Robert Sandoz en novembre dernier au Jorat, et dont la scénographie sobre et ludique servait l’action d’une façon similaire.

Les personnages ont eux aussi quelque chose de mécanique, dans leur gestuelle notamment, souvent soulignée par des effets sonores, comme lorsque Poche/Chandebise (joué par un Laurent Deshusses admirable) reçoit des coups de pied au derrière au son de ce qui semble être de la batterie. Cette absence de fluidité dans le mouvement, en plus de refléter la mécanique du texte, évoque l’univers du mime, où la précision des mouvements du corps importe plus que la parole. Le maquillage des comédiens, qui noircit les sourcils, blanchit la peau et accentue les pommettes, rejoint également cet univers. Ainsi, les origines hispaniques du personnage d’Homenidès de Histangua (incarné on ne peut mieux par Diego Todeschini) se perçoivent autant dans l’accent espagnol plus vrai que nature que dans la posture « flamenquiste » du personnage.

Aucun doute, la version de La Puce à l’oreille que nous offre L’Autre Compagnie mérite le coup d’œil et l’éclat de rire. A voir au Théâtre du Loup jusqu’au 20 avril 2014.

 

Ensemble dans la solitude

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle:
Seule la mer / d’Amos Oz / mise en scène Denis Maillefer / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 18 mars au 23 mars 2014 / plus d’infos

© Catherine Monney

Sensuelle, drôle, émouvante et d’un esthétisme troublant: la dernière mise en scène du vaudois Denis Maillefer, d’après Seule la mer d’Amos Oz, a submergé le public du Théâtre de Vidy, après celui des Halles de Sierre. Un succès pour la première lausannoise.

Sur le plateau, une structure blanche et immobile rejoint presque le plafond. Tout en bas, une musicienne, qui s’empare de sa guitare pour déclencher par une mélodie rythmée l’ouverture de la structure, sur laquelle des pieds, des jambes puis des têtes apparaissent. Comme des individus réunis dans un tableau, les personnages de la pièce sont peu à peu révélés dans ce cadre rectangulaire, face au public. « Bonsoir ! » déclare l’un d’eux, obtenant en retour des réponses timides éparpillées dans la salle. Il est le narrateur. Il va présenter chacun des personnages, susciter quelques rires, et ne quittera plus la scène jusqu’à la fin du spectacle.

L’histoire qu’il raconte commence par un deuil : Albert, habitant de Bat-Yam (Tel-Aviv), a perdu il y a peu sa femme Nadia, emportée par un cancer des ovaires. Leur fils, Rico, est parti au Tibet en laissant derrière lui son père et sa petite amie, Dita. Celle-ci attire les regards du producteur maladroit Doubi Dombrov, de Guigui et d’Albert aussi. Lorsque, encouragée par Rico, Dita emménage chez Albert, la voisine Bettine se pose des questions. Pendant ce temps-là, au Tibet, Rico se réfugie dans les bras de Maria, une nonne devenue prostituée. Une histoire d’âmes esseulées qui se rencontrent et se quittent.

Du texte à la scène

Pour l’adaptation scénique du texte d’Amos Oz (publié en 1999, puis en 2002 dans sa traduction française), Denis Maillefer, cofondateur de l’association Théâtre en Flammes et codirecteur du Théâtre Les Halles de Sierre, a collaboré avec Marie-Cécile Ouakil. Ensemble, ils n’ont pas cherché à reconstituer l’intrigue mais ont conservé l’aspect fragmentaire, qui fait la particularité de ce roman inclassable. En effet, l’auteur israélien construit son texte comme un recueil de poèmes en prose, dans lequel des scènes de vie et des points de vue divers se succèdent. Ce découpage est donc resté explicite dans la mise en scène de Maillefer, notamment grâce à la projection du titre de chaque chapitre sur les parois claires du décor. « Un chat », « Un oiseau », « Coordonnées » et ainsi de suite : les personnages vont, viennent, restent immobiles un instant, et font cohabiter différents lieux sur la scène qui les recueille en son sein, comme le livre accueille sur la même page l’air du Tibet et le parfum salé de la mer. Dans le passage du texte à la scène, le narrateur a lui aussi gardé une place privilégiée puisqu’il occupe continuellement l’espace et interagit même avec les personnages de son histoire, comme c’est le cas dans l’original. La littérarité est donc très présente, ce qui permet au spectateur de recevoir ce spectacle non pas comme une transposition scénique d’un roman mais bien comme une forme de reproduction de l’œuvre romanesque elle-même. Mais pour Amos Oz, Seule la mer est aussi une « pièce de musique », dont les syllabes hébraïques sont les notes. A défaut de pouvoir rendre un peu de cette musicalité à travers le texte français, Maillefer inclut un nouveau personnage, celui de la musicienne et chanteuse Billie Bird, qui sublimera le spectacle de sa voix et ses accords de guitare.

Une mise en scène esthétique et soignée

Dans son apparence très structurée, la mise en scène n’a rien de statique, en particulier grâce à une scénographie mobile et animée. Par l’usage de parois coulissantes, munies de persiennes, les comédiens élargissent, découpent ou rapetissent le cadre dans lequel ils jouent et se dévoilent : une dynamique à l’horizontale qui apporte un aspect graphique et maîtrisé, à l’intérieur de ce rectangle qui entoure l’espace de jeu. Mais il arrive que l’on sorte de ce cadre bien défini, comme lorsqu’un verre chute et se brise sur le plateau ou lorsqu’un personnage disparaît d’un saut dans le vide, derrière le décor. Sur ce décor, neutre à première vue, sont aussi projetées de belles images : des montagnes enneigées lorsque Rico prend la parole, la façade d’un immeuble ou la mer lorsqu’Albert s’exprime, puis le visage de la mère, Nadia, dont les mots tendres et fébriles sont lâchés avec une authenticité qui ne laisse pas insensible. Elle interviendra à plusieurs reprises, tantôt comme figure du passé, tantôt comme figure du présent, avec une voix fantôme. Les projections constituent alors une force dans cette mise en scène, emmenant définitivement la pièce dans un univers pictural et cinématographique.

La scénographie, signée Yangalie Kohlbrenner, nous propulse dans les hauteurs, les comédiens incarnent les personnages d’Amos Oz avec un naturel évident et la musique transporte l’âme. On l’aura deviné, le dernier spectacle de Denis Maillefer est un plaisir pour les yeux et les oreilles. A voir absolument à Vidy jusqu’au 23 mars.

 

Une Mercedes pour tombeau

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Mercedes-Benz W123 / texte et mise en scène Marie Fourquet – Cie ad-apte (CH) / du 11 au 16 mars 2014 au Théâtre Arsenic à Lausanne / le 26 avril au Centre Culturel Régional de Delémont / du 30 avril au 17 mai au Théâtre Saint-Gervais à Genève / plus d’infos

© Dorothée Thébert Filliger

Le cadavre d’une jeune fille, un père en colère, un frère au comportement suspect et bien sûr un inspecteur : avec sa dernière création à l’Arsenic, Mercedes-Benz W123, Marie Fourquet maîtrise l’assemblage sur scène des ingrédients traditionnels du polar, tout en proposant un regard actuel sur le fait divers. Au fil des témoignages des proches, le spectateur s’infiltre doucement dans une maison familiale où la détresse siégeait déjà avant le drame.

Silence de mort. En fond de scène, un grand écran s’anime de phrases écrites: on imagine la voix de Juliette. « Martin, réponds ! », « Je suis en train de devenir dingue ». Des messages vocaux laissés sur le portable de son amoureux, des textos, ou peut-être un mélange des deux. On devine qu’ils sont les derniers mots de l’ingénue, avant l’événement fatal. Puis le texte disparaît de l’écran, et les trois comédiens s’avancent dans l’ombre sur le plateau, chacun à une place bien précise, chacun dans son rôle. Le père, le frère, et l’inspecteur. Ils ne vont pas interagir mais témoigneront l’un après l’autre. Face au drame, les réactions diffèrent.

Le drame, c’est celui-ci : un soir d’été, le 3 août 2013, Juliette expire dans la Mercedes de son père. Le corps de l’adolescente de seize ans est retrouvé dans le coffre de la voiture, nu. L’inspecteur Radmanovic, proche de la famille de la jeune fille, doit annoncer aux parents que leur enfant n’est plus. Il frappe à leur porte : la mort s’invite à l’intérieur et bouscule le quotidien. Après le déni, les questions s’imposent. Sommes-nous responsables ? Trouvera-t-on le coupable ?

Dire plutôt que donner à voir

Pour Marie Fourquet, qui dans ce projet endosse à la fois les responsabilités d’auteure, de metteure en scène et d’interprète, « l’enquête n’est pas l’essentiel, c’est ce qu’elle provoque qui l’est ». L’attention est donc portée sur ceux qui sont impliqués malgré eux dans cette affaire, ceux qui sont condamnés à vivre après le drame. Pour souligner l’importance des personnages, Fourquet s’appuie sur une mise en scène sobre. Quelques chaises sont disposées sur le plateau noir et verni ? objets indispensables lorsque l’interrogatoire est évoqué ? et deux écrans prennent vie par moments, l’un en fond de scène, qui laisse apparaître les paroles de Juliette ou diffuse de la lumière rougeâtre, l’autre au-dessus de la scène, sur lequel défilent des images d’intérieur, rampe d’escalier ou fenêtre d’une chambre à coucher. Ces images proviennent en réalité d’une maison miniature, une maquette que le public remarque dès son arrivée dans la salle puisqu’elle se trouve là, à l’avant-scène. Dans ce décor minimaliste et sombre, les personnages sont par contraste mis en relief et, malgré leur position statique, gagnent l’entière attention des spectateurs. Leur tour de parole est dirigé par les projections de lumière, ciblant le comédien qui devra parler, tandis que les autres sont plongés dans le noir. On vit alors le drame à travers les témoignages : rien n’est montré, tout est dit, ou presque.

Le polar comme tragédie moderne

Dans ce spectacle, Marie Fourquet investit un rôle peu attendu, extérieur à l’intrigue. Lorsque les projecteurs s’arrêtent sur elle pour la première fois, elle interrompt l’illusion qui vient de se mettre en place et se présente comme l’auteure de Mercedes-Benz W123. Metteure en scène également, elle présente les deux comédiens sur scène, Tomas Gonzalez (aperçu cet hiver dans l’excellent All Aplogies-Hamlet, au Théâtre Les Halles de Sierre) et Pierre Banderet. Enfin elle annonce qu’elle lira la partition de l’inspecteur, les feuilles de papier en main. Cette intervention, qui surprend au départ, peut prendre son sens lorsqu’on associe le polar à la tragédie. Les feuilles de papier, qui tomberont une à une sur le sol comme des faits irrémédiables, représentent une fatalité contre laquelle les personnages luttent, en vain. Comme dans la tragédie, tout est déjà écrit, et revenir en arrière est impossible. L’auteure profite donc d’abord d’un rôle omniscient, qui rappelle notamment le rôle du chœur du prologue shakespearien – la victime ne s’appelle peut-être pas Juliette par hasard ?, et prête ensuite sa voix au personnage de l’inspecteur (son antithèse en quelque sorte), qui remonte le fil de l’histoire en sens inverse.
Porté par des comédiens d’une sobriété juste et plaisante, ce polar-en-scène (dont le texte est lauréat du concours Textes-en-Scène 2012) fonctionne et s’ancre parfaitement dans un contexte actuel. À voir à l’Arsenic jusqu’au 16 mars, puis à Genève au Théâtre Saint-Gervais du 30 avril au 17 mai.

 

Et si on changeait la fin de l’histoire ?

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Petite Fille aux allumettes / d’après Hans Christian Andersen / création Pan ! (La Compagnie) / mise en scène Julie Annen / Petit Théâtre de Lausanne / du 29 janvier au 16 février 2014

© Pénélope Henriod

Dans la dernière création de Julie Annen, une version lumineuse de La Petite Fille aux allumettes, quatre comédiens racontent et jouent les mirages d’une petite fille victime du froid et de l’indifférence. A la fin du conte, Hans Christian Andersen soufflait sur la vie de l’enfant comme sur une bougie à la flamme vacillante, mais qu’en pensent les enfants ?

Deux réverbères, uniques objets du décor, s’allument alors que la salle s’assombrit. « Chut, ça commence ! », les spectateurs sont tout ouïe. A travers des enregistrements sonores, on entend des enfants s’exprimer au sujet de ce conte populaire et de son dénouement tragique : certaines oreilles innocentes n’acceptent pas la mort de la fillette et se demandent si la fin ne mériterait pas quelques modifications. Mais avant de parler de la fin, revenons au début. Les comédiens apparaissent sur la scène et se placent en ligne, face au public. Une voix de petite fille raconte sa situation, devenue précaire du jour au lendemain, et fait part de la mission que son père lui a donnée : braver le froid et aller dans la petite ville trouver des allumettes. A partir de là, les quatre comédiens prennent le relai et se partagent la narration de ce conte d’une nuit d’hiver.

Du réel…

Pour sa réécriture de La Petite Fille aux allumettes, Julie Annen a mêlé à l’histoire originale des touches de réel qui appartiennent à sa propre enfance. Ainsi, la jeune fille sans nom d’entrée évoque de sa voix fluette la crise et la précarité soudaine, le camping-car comme nouvelle maison et enfin le désarroi de ses parents, qui sont représentatifs d’une situation que la metteuse en scène a bien connu durant plusieurs mois lorsqu’elle avait quatorze ans. « La précarité, l’isolement, la honte et les questions sans réponse compréhensible ont été mon quotidien pendant ces quelques mois », confie-t-elle. En partant d’événements plus ou moins récents ancrés dans la réalité, Julie Annen offre alors aux spectateurs du Petit théâtre de Lausanne une version moderne du conte – les allumettes sont d’ailleurs remplacées par un briquet – qui invite évidemment à réfléchir sur des problèmes actuels.

…à l’imaginaire

Si le réel fait partie intégrante du processus d’écriture, l’imaginaire s’engouffre dans la mise en scène pour notre plus grand plaisir. Avec trois fois rien, les comédiens donnent à voir la neige, la dinde de Noël, le poêle à bois fumant ou encore la forêt angoissante. En plus d’incarner des personnages humains, tels ceux d’une grosse femme, d’un journaliste ou du maire de la ville, ils s’investissent aussi dans des rôles plus fous pour donner vie par exemple à la dinde dorée, qui chante et danse joyeusement, ou à Monsieur le sapin de Noël. Et la petite fille ? Outre le visage formé par une constellation de points lumineux (une sorte de guirlande qui relie un réverbère à l’autre), elle n’est pas là sur scène. Cependant, on perçoit sa présence non seulement grâce à sa petite voix, mais aussi à travers le regard parfois fuyant des personnages. La metteuse en scène a également veillé à intégrer au spectacle le fruit de l’imagination et certains ressentis d’enfants belges, suisses et français, auxquels il avait été demandé d’imaginer une fin alternative. Ce seront leurs propositions qui concluront le spectacle, parmi lesquelles surgit une vérité amère : si on l’avait écoutée, cette petite fille ne serait probablement pas morte de froid.

Un spectacle qui plaît aux petits, et qui touche les plus grands. A voir jusqu’au 16 février 2014 au Petit Théâtre de Lausanne.

 

Révéler ce qui est caché

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Des Héros : Ajax / Œdipe Roi / textes de Wajdi Mouawad et de Sophocle / mise en scène Wajdi Mouawad / La Comédie de Genève / du 21 au 26 janvier 2014 / plus d’infos

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© Frank Berglund

De la peinture sur des corps nus, des mouvements au ralenti, des cris rauques et de la musique rock : c’est dans la démesure que Wajdi Mouawad a présenté le deuxième volet de sa série sophocléenne hier soir à la Comédie de Genève, en surprenant plus d’un. Le public rencontrait d’abord un Ajax déstructuré et personnalisé, puis découvrait un Œdipe Roi plus proche de celui de Sophocle mais tout aussi saisissant.

Ajax, héros de la guerre de Troie, entre dans une colère noire lorsqu’il apprend qu’Ulysse recevra les armes d’Achille à sa place. La déception le pousse vers la folie : croyant qu’il est en train d’assassiner les chefs grecs qui ont causé son malheur, Ajax massacre en réalité un troupeau de bétail. Lorsqu’il revient à lui, il supporte difficilement cette humiliation et finit par se donner la mort.

Pour raconter l’histoire de ce héros humilié, ce ne sont pas des comédiens qui se présentent à l’avant-scène mais un poste de radio et un téléviseur québécois personnalisés et bien bavards, apportant quelques touches d’humour à la tragédie. On se demande alors dans quelle aventure on vient d’embarquer…

Plus tard, ce sera la malédiction d’Œdipe qui sera à l’honneur. Tout le monde en a entendu parler, mais personne ne l’a vu jouer de cette façon.

Unies dans le thème, et non dans la forme

Dans la poursuite de son projet de mettre en scène les sept tragédies connues de Sophocle, Wajdi Mouawad propose un diptyque sur le thème des héros masculins (après avoir démarré avec le volet intitulé Des Femmes en 2011, qui regroupait Les Trachiniennes, Antigone et Electre) ? et fait se succéder cette fois-ci les parcours tragiques des personnages d’Ajax et Œdipe. Cependant, le metteur en scène libano-québécois prend le parti de raconter ces deux histoires d’une manière totalement différente l’une de l’autre. Alors qu’Ajax est évoqué dans une ambiance de « cabaret » ? la pièce a d’ailleurs été rebaptisée Ajax [Cabaret] par Mouawad ? Œdipe Roi rejoint un peu plus l’idée traditionnelle que l’on se fait d’une tragédie, bien que certaines attentes ne soient pas réalisées. Car c’est là la particularité de ces deux adaptations de mythes grecs ; elles déroutent le spectateur pour l’emmener dans un lieu inconfortable, à l’écart des sentiers battus. Ajax [Cabaret] est en quelque sorte une réécriture du mythe, mêlant provocation et autodérision, ce qui tend à perdre l’attention d’un public venu pour écouter l’histoire du héros. Œdipe Roi, de par son ton plus grave et sa fidélité au texte de Sophocle, s’inscrit dans une forme plus commune mais présente toutefois des particularités qui l’éloignent du conventionnel : la nudité d’Œdipe ou le corps inerte de Jocaste pendu dans les airs en sont des exemples frappants.

L’envers du décor

Pour l’adaptation d’Ajax, Mouawad s’est attelé à l’écriture en s’inspirant bien évidemment de Sophocle et Homère, mais en injectant également des réflexions et souvenirs personnels. Des allusions aux origines libanaises de l’auteur sont par exemple très présentes, comme lorsqu’une pile de journaux s’exprime (on l’a compris, il ne s’agit pas du seul outil de communication qui parle sur scène) avec un accent libanais ou lorsque les images d’un attentat défilent sur l’écran au fond de scène. De plus, il n’hésite pas à se mettre lui-même en scène par projection vidéo, notamment à travers un passage où il incarne avec un réalisme dérangeant un chien en colère, ou à travers une prise de vue de son bureau et des objets qui s’y trouvent, tels que le texte imprimé d’Ajax (celui dont il est l’auteur) ou encore un album du groupe Noir Désir, qui rappelle la controverse liée au volet Des Femmes auquel Bertrand Cantat avait participé. Nous est alors révélé un espace qui n’est pas scénique, mais qui s’apparenterait à celui des coulisses.

Cette évocation du hors-scène peut aussi être perçue dans Œdipe Roi, mais à un niveau différent. Dans un espace où le décor n’est pas vraiment défini ? si l’on met de côté l’immense toile grisâtre qui se défait au fur et à mesure que l’intrigue évolue ? la plupart des personnages (les deux membres du Chœur inclus) ne sortent pas de scène une fois leur discours terminé. Au contraire, ils errent sur le plateau et se déplacent au ralenti, muets et inexpressifs, comme s’ils attendaient leur tour de parole pour se réanimer. Le hors-scène devient alors visible et rend le public témoin d’un événement qui devrait être uniquement rapporté: le suicide de Jocaste. La corde qui serre son cou et la tue, signe d’un destin auquel on ne peut échapper, la suivait depuis le début de la pièce.

Les spectacles heurtent ainsi tous deux par leur audace et marquent par leur originalité. L’aspect musical, mis en exergue dans ces mises en scène, se traduit par une performance plaisante, mêlant voix rock et chant lyrique avec beaucoup d’harmonie. Un mélange d’ingrédients explosif, qui peut plaire autant que dérouter.

 

Exister à tout prix

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Immortels / de Nasser Djemaï / mise en scène Nasser Djemaï / Théâtre de Vidy du 21 janvier au 2 février 2014

© Mario Del Curto

Après Invisibles en 2011 à la MC2 de Grenoble, le metteur en scène français Nasser Djemaï revient avec un spectacle drôle et touchant qui s’intéresse aux problèmes et aux doutes d’une jeunesse en mal identitaire. Sur un fond d’enquête policière, sept jeunes (quatre hommes et trois femmes) questionnent leur existence à travers leurs souvenirs d’enfance, leur sexualité, leur idée du risque, de l’injustice ou encore de la mort.

Noir complet. Quelques secondes s’écoulent et rien ne se passe, jusqu’à ce qu’une musique inquiétante surgisse, lente, avec une intensité progressive. Nos yeux commencent à s’habituer à l’obscurité lorsqu’une lueur bleue apparaît en fond de scène, s’agrandissant au fur et à mesure que s’ouvrent des rideaux noirs. Il s’agit d’un écran sur lequel sont projetées des images du ciel et devant lequel des silhouettes d’hommes et de femmes défilent lentement. Ces ombres humaines se rejoignent au centre pour devenir une masse unique et s’immobilisent un instant. Ne formant désormais qu’un seul corps, elles s’avancent au ralenti vers le devant de la scène, tandis que des voix diverses murmurent des vers de Victor Hugo évoquant le mythe de Caïn. Puis le motif du malaise existentiel s’insinue dans le discours, et les silhouettes se détachent et se dispersent de tous les côtés, toujours à un rythme modéré. Il ne reste qu’un jeune homme au centre de la scène, prêt à parler. Et l’on est prêt à l’écouter.

Cela fait un an que Joachim, 19 ans, doit vivre avec le deuil de son frère aîné, Samuel. Il ne sait pas grand-chose de la mort de Sam : chute accidentelle depuis un toit et taux d’alcool élevé dans le sang, d’après le rapport de la police. Mais pourquoi s’aventurer sur un toit, et surtout pourquoi consommer de l’alcool à outrance alors qu’on y est « allergique » ? Joachim a des doutes, il veut en savoir plus pour avancer, se construire. Il décide alors d’aller trouver les amis proches de Samuel afin de briser le silence et son « haleine de métal ». Mais entrer dans le cercle de ces six amis s’avère difficile : certains l’esquivent alors que d’autres voient en lui un double de Samuel. Petit à petit, Joachim va se confronter à des réalités qu’il ne soupçonnait pas et qui vont secouer l’image qu’il avait de son grand frère. Il va aussi tenter de trouver un sens à son existence, au risque de rester dans l’ombre d’un être disparu.

Se souvenir, se construire

Avec Immortels, en création au Théâtre de Vidy, Nasser Djemaï propose une immersion dans l’univers contradictoire de jeunes marqués par la perte de l’un des leurs, un monde loin de l’adolescence mais encore au seuil des préoccupations rangées de celui des adultes. Ce passage vers un entre-deux déconcertant se fait assez naturellement, en particulier grâce à une scénographie qui vogue entre des scènes réalistes et des basculements dans l’imaginaire et le fantasme. Sur scène, au départ, il n’y a rien. Puis des objets ou du mobilier investissent l’espace: un banc lorsqu’on est à l’extérieur, un canapé et un bar lorsqu’on est à l’intérieur. Des rideaux, tantôt transparents, tantôt opaques, des projections et des effets de lumière viennent aussi habiller la scène, notamment lorsque les souvenirs remontent à la surface. Tout au long de la pièce, en effet, des souvenirs prennent place et ponctuent la trame principale tout en donnant de la profondeur au caractère des personnages. A plusieurs reprises, par exemple, dans un monologue attendrissant, l’un des jeunes se détache des autres et raconte un souvenir marquant, principalement lié à son enfance et au rapport qu’il ou elle entretient avec ses parents. Ces retours en arrière sont des clés pour comprendre leur « moi » d’aujourd’hui et contribuent ainsi à leur construction identitaire. Mais le souvenir le plus percutant, c’est celui de Samuel, omniprésent dans le spectacle par l’intermédiaire d’un blouson, dont se dégagent l’âme et le parfum de son propriétaire. Tel un fantôme, le blouson se balade sur scène et s’accroche au corps de Joachim, qui a du mal à s’en séparer. Ce n’est qu’à la fin de la pièce qu’il rejettera cette deuxième peau, s’assumant en tant que personne à part entière et non plus en tant que double de Samuel.

Des rebelles sans cause

Lorsque Joachim mène son enquête auprès des amis de son frère, il découvre que ce dernier était impliqué dans un projet, une révolte d’ordre politique. La bande de copains, guidée par un certain William – qui prend cet engagement très à cœur puisque son père est en quelque sorte une victime de la crise économique -, s’intéresse aux rouages du domaine bancaire pour tenter de mieux le déjouer. La violence est même envisagée. Mais la lutte qu’ils entreprennent semble être une lutte sans cause. On se bat contre quoi, ou pour quoi ? Pour exister, se sentir vivre et donner du sens à cette vie bousculée par les événements et les émotions mal maîtrisées. « Il y a des jours où tu te demandes ce que tu fous là », s’exclame une voix en début de spectacle. Ces jeunes sont là, flottant dans un entre-deux, sans savoir pourquoi. Ils se font violence, repoussent les limites, s’imaginent invincibles, immortels. Certains finiront peut-être par comprendre qui ils sont vraiment et mettront fin à leur quête identitaire, d’autres prolongeront leur parcours, si la mort ne les arrête pas avant.

Lorsque la tension du spectacle retombe, les répliques des personnages résonnent encore dans notre tête. Nasser Djemaï et ses jeunes comédiens offrent au public une peinture réaliste de la jeunesse de notre siècle et explorent le drame avec une sincérité touchante. A voir jusqu’au 2 février au Théâtre de Vidy.

 

La vérité au carnaval des mensonges

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Le Malade Imaginaire / de Molière / mise en scène Jean Liermier / Théâtre de Carouge à Genève / du 14 janvier au 9 février 2014

© M. Vanappelghem

Entre déguisements colorés et scénographie hybride, les comédiens dirigés par Jean Liermier ont su séduire le public du Théâtre de Carouge hier soir avec Le Malade imaginaire, dernière comédie de Molière. Ici, ce ne sont pas les remèdes qui font fuir la mort, mais le rire.

Les rideaux ne sont pas encore levés que des voix se font entendre. Caverneuses, comme venues d’outre-tombe, elles ne sont pas rassurantes. Des fantômes semblent hanter le Théâtre de Carouge. Puis les rideaux s’écartent et dévoilent, dans une atmosphère sombre et bleutée, l’angoisse nocturne d’un homme qui tente de faire reculer la mort, planante et menaçante, à coups d’ordonnances. Mais lorsque les premières lignes du texte de Molière sont prononcées, l’ambiance se fait plus légère et la mort ne fait plus peur. Au contraire, le thème de la mort devient sujet à rire et fera tomber les masques.

On connaît l’histoire : Argan, hypocondriaque crédule, se laisse manipuler comme une marionnette par les bonimenteurs qui l’entourent. Des médecins bien sûr, qui en veulent plus à son argent qu’à sa bonne santé, mais aussi sa seconde femme Béline, qui enfouit sa cupidité derrière une grande attention mal intentionnée. Pour assurer ses arrières, Argan souhaite intégrer un médecin dans sa famille et conclut ainsi un accord avec l’un d’eux, l’obséquieux Monsieur Diafoirus, dont le fils Thomas sera bientôt reçu médecin lui aussi. L’affaire est simple pour notre prétendu malade : Angélique, sa fille aînée, devra épouser Thomas. Mais un problème vient compliquer le dessein d’Argan, car Angélique aime Cléante et refuse le mariage que son père lui impose. Elle pourra compter sur la malicieuse servante Toinette, qui, à force de ruses, cherchera à ouvrir les yeux d’Argan quant à la vraie nature de ceux qui l’entourent.

Une mise en scène ludique et hors-temps

Pour sa troisième rencontre avec Molière en tant que metteur en scène (après Le Médecin malgré lui en 2007 au Théâtre Nanterre-Amandiers et L’Ecole des femmes en 2010 au Théâtre de Carouge) Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, propose un Malade imaginaire intemporel, où les signes de différentes époques cohabitent sur scène. Argan, incarné avec brio par Gilles Privat (qui signe sa deuxième collaboration avec Jean Liermier, après L’Ecole des femmes), ressemble à un malade d’aujourd’hui : vêtu d’une blouse turquoise, il passe son temps sur un lit d’hôpital avec dossier réglable et sonnette d’alarme intégrée, et sa canne en main, il enclenche et déclenche un mécanisme – autre gadget – qui lui donne un accès direct à la salle de bains. Sur un simple clic, les murs bougent et laissent apparaître une pièce cachée. Voilà donc notre Malade imaginaire entièrement modernisé ! Pourtant, les décors n’évoquent ni un hôpital, ni un appartement du XXIe siècle. En effet, les tapisseries, les fauteuils et les grands tableaux – qui représentent tous des scènes médicales – rappellent un intérieur bourgeois et le luxe d’un autre temps. Les costumes des personnages viennent également brouiller les pistes, puisqu’ils appartiennent à des périodes diverses. Béline, par exemple, dans une robe rouge glamour, s’affiche en femme fatale des années 1950 alors que les Diafoirus se pavanent dans des costumes de dandies du XIXe siècle. La mise en scène de Liermier n’ancre donc pas le texte de Molière dans un contexte particulier, et c’est là sa force, car ce choix met en évidence l’universalité de la pièce, pertinente de siècle en siècle.

L’habit ne fait pas le moine ?

Les costumes, au-delà de leur fonction de repères (an)historiques, portent également la trace d’un accent mis sur l’aspect burlesque de l’intrigue. À maintes reprises, dans la pièce de Molière, les personnages se déguisent et jouent des rôles. Comme Jean Liermier l’indique, « le carnaval entre en scène : la servante devient médecin ; le prétendant, professeur de musique ; le père, le mort ; la mère aimante, la marâtre… ». Ici, les habits en disent long. Ainsi, ce n’est pas un hasard si les affreux Diafoirus suscitent le rire du public dès leur entrée sur scène, avant même d’ouvrir la bouche. Leur accoutrement, d’une élégance excessive et artificielle, paraît décalé et en dit beaucoup sur le caractère hypocrite des deux médecins. Dans d’autres cas, le déguisement s’avère étouffant et contre-nature, comme pour Angélique, qui se libère du collet qui lui serre le cou et du nœud accroché à ses cheveux au moment où elle exprime sa résistance aux plans que son père tente de lui imposer. Elle quitte alors le rôle que ce dernier lui a demandé de jouer. Ainsi, l’habit est un élément essentiel dans la caractérisation du personnage. Ne suffit-il pas de porter la robe et le bonnet de médecin pour exercer le métier ?

La dernière mise en scène de Jean Liermier convainc par son originalité, sa scénographie (signée notamment par le regretté Jean-Marc Stehlé) pleine de surprises, où des géants de carton pâte s’invitent sur scène, et ses comédiens qui incarnent leurs différents rôles à merveille. Le Malade imaginaire résidera au Théâtre de Carouge du 14 janvier au 9 février 2014 et vous attend confortablement dans son lit. N’hésitez pas à venir lui rendre visite, le rire est bon pour la santé !

 

Dans l’atelier d’Hamlet

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
All apologies – Hamlet / de William Shakespeare et Ardien Rupp / mise en scène Alexandre Doublet / Théâtre des Halles de Sierre / du 21 au 30 novembre 2013 / <a title="All apologies – Hamlet" plus d’infos

© Nora Rupp

Un coq qui chante Good Morning Starshine, une Ophélie aux cheveux blond platine, un Hamlet senior à la voix aussi ténébreuse que Dark Vador et « bien sûr, un frigo shakespearien », décoré avec le portrait du dramaturge anglais. Avec ce cocktail délirant mélangeant texte classique, culture populaire et réflexions contemporaines, le metteur en scène Alexandre Doublet et sa troupe enchantaient hier soir le public du Théâtre Les Halles par leur folle sincérité. Une version d’Hamlet aussi drôle que touchante, menée par des adolescents qui séduisent par leurs divers talents.

 

Un public qui s’investit

Le spectacle est sur le point de commencer, les lumières se tamisent mais l’obscurité n’est pas totale. Les comédiens entrent l’un après l’autre, prennent place et nous regardent. Nous regardent-ils vraiment ? « Bonsoir ! », dit l’un des rares adultes parmi eux, en brisant définitivement le quatrième mur. Il nous présente successivement ses compagnons de jeu, sans oublier de nous faire part d’un ou deux détails qui les caractérisent. Puis on se met au travail, on rejoue une scène d’Hamlet, on pose des questions. Soudain entre le fantôme…

En partant du texte de Shakespeare, Alexandre Doublet et Adrien Rupp ont travaillé pendant plus d’un an en résidence au Théâtre Les Halles de Sierre (dont Doublet est le co-directeur) avec un collectif de douze adolescents de la région et des artistes professionnels, dont trois comédiens qui les accompagnent sur scène. Ensemble, ils se sont interrogés sur l’une des pièces les plus connues de Shakespeare et sur le sens que pouvait prendre cette histoire aujourd’hui, dans la tête d’un adolescent. Cela donne un spectacle mêlant musique, danse et jeu théâtral. Les questions soulevées durant la création sont rapportées sur scène, notamment à travers des monologues en rupture avec les scènes jouées par les autres personnages mais en communion avec les spectateurs : quand l’un des jeunes s’avance vers le micro, un projecteur braqué sur lui, c’est pour nous parler des doutes et interrogations qui le tourmentent. Pourquoi notre rapport aux morts n’est plus ce qu’il était autrefois ? Qu’est-ce que la folie ? Comment aborder l’échec ? Comment gérer la douleur qui nous habite ? Le public prend part à ces questionnements, et lui aussi finit par s’interroger.

D’autres Hamlet

Les comédiens, dans leur atelier (ou plutôt dans leur cuisine), explorent également les possibles narratifs, les versions alternatives et les personnages délaissés par l’auteur. Fortinbras aurait pu lui aussi être, comme Hamlet, le héros d’une histoire. La femme de Polonius, qui n’est même pas un personnage à part entière dans la pièce, aurait pu intervenir dans cette tragédie et changer le cours des événements. Et si Polonius n’avait pas été accidentellement tué par Hamlet ? Tant de possibilités et d’ouvertures vers la réécriture. Car en se confrontant à un texte tel que celui-ci, l’équipe d’All Apologies-Hamlet ne cherche pas à présenter la version la plus fidèle de la tragédie shakespearienne, mais tente de se l’approprier en ajoutant des éléments qui correspondent à l’univers bousculé et coloré des ados, qui va d’une chanson de Nirvana à l’évocation de Lady Gaga. Symbole de cette appropriation, la mort du personnage de la dramaturge rigide, interprétée par Valéria Bertolotto, dont les interventions correctives finissent par agacer et sont brutalement tues à coup de revolver invisible.

Émotions fortes

Si le spectacle, dans lequel les protagonistes s’investissent aussi bien physiquement qu’émotionnellement, suscite le rire à plusieurs reprises, le passage évoquant la mort d’Ophélie est envahissant de tristesse. Difficile de ne pas être touché par cette mise en scène poétique, où Ophélie au pluriel est comme ballotée par les flots sur une version sobre de la chanson de Nirvana All Apologies. Une vraie claque.

Le résultat de la visite dans ce laboratoire est concluant, les textes prononcés face public fort bien écrits, la performance de ces jeunes est étonnante, sincère et pleine de maturité. On en ressort donc ému et conquis. Tentez l’expérience ! Après Les Halles de Sierre, All Apologies – Hamlet touchera le cœur d’autres spectateurs, en janvier 2014, à Monthey (Théâtre du Crochetan) et à Genève (Théâtre du loup).

 

L’horloger meurt (toujours) deux fois

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Double Mort de l’horloger / d’après Ödön von Horváth / mise en scène André Engel / Théâtre de Carouge à Genève / du 26 novembre au 7 décembre 2013

Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Deux pièces, deux meurtres et deux suicides : dans ce diptyque macabre proposé par le metteur en scène français André Engel et représenté jusqu’au 7 décembre au Théâtre de Carouge, les spectateurs sont les témoins silencieux de grands et petits crimes. Une impression de déjà vu ? Rien d’alarmant, ce spectacle est une invitation à voir double.

Dans une musique inquiétante à la tonalité sombre d’un vieux polar, le public s’apprête à découvrir l’histoire d’un meurtre, racontée deux fois, dans deux versions qui s’éloignent et se rejoignent à la fois. Au premier coup d’œil, le décor est ambigu : on ne sait si ces façades grises sont intérieures ou extérieures. Le mobilier indique pourtant, si l’on y regarde de plus près, que nous ne sommes pas encore dans la rue des Maures mais dans le salon d’une maison familiale. Les pièces du décor se défont ensuite, tournent, roulent sur la scène et sont imbriquées différemment les unes dans les autres : le lieu change sous nos yeux. Des images des entrailles d’une horloge sont projetées sur les parois mouvantes. Bientôt, quelqu’un va mourir. Tic-tac. Tic-tac.

Deux meurtres pour le prix d’un

Meurtre dans la rue des Maures (1923) et L’Inconnue de la Seine (1933) sont deux pièces du dramaturge austro-hongrois Ödön von Horváth qu’André Engel, pour cette troisième rencontre avec l’auteur (il avait déjà monté Légendes de la forêt viennoise en 1992 à Bobigny et Le Jugement Dernier de 2003-2004 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe) a choisi de présenter conjointement afin de mettre en relief leurs échos et points communs. Dans la première, un homme bascule dans la folie après avoir assassiné sans préméditation un horloger auquel il a dérobé la marchandise précieuse. La police, alertée par les prostituées du quartier, se lance assez rapidement à la poursuite du meurtrier, et celui-ci préférera se faire justice lui-même en se pendant dans sa maison natale, cercle familial où il n’a plus sa place. Dans la seconde pièce, un homme dont l’espoir d’un futur confortable vient de voler en éclats s’associe à deux truands afin de cambrioler durant la nuit un magasin d’horlogerie. Mais le larcin mène au meurtre lorsque l’horloger surprend les voleurs. Heureusement, une inconnue au sourire mystérieux, unique témoin du crime, protégera le coupable en lui offrant un alibi.

Le principal lien entre ces deux textes, on l’aura deviné, est le pauvre horloger, dont la mort violente est à deux reprises le pivot central autour duquel gravitent les actions des différents personnages. Le metteur en scène prend d’ailleurs soin de mettre en avant ce personnage fantôme qui n’est qu’un passant dans le texte original. Figure malicieuse, remarquablement interprétée par Yann Collette, l’horloger Simon Kohn fait plus d’une apparition, hantant l’immeuble et les rues, dans la première comme dans la deuxième pièce. Dans L’Inconnue de la Seine, Engel situe les personnages dans le Paris des années 30 de manière explicite (alors que les didascalies indiquent que la pièce se passe dans une grande ville traversée par un fleuve, pas nécessairement à Paris) et donne un nom à celui qu’ Ödön von Horváth appelait génériquement l’Horloger : c’est le même nom que l’horloger de la rue des Maures, mais transposé à la française. Ainsi, Kohn devient Cohen dans cette atmosphère parisienne. Le nom est prononcé par Théodore, un autre personnage interprété par Yann Collette, dont le béret, le vélo et l’attitude guillerette rappellent vivement le Bourvil de La Traversée de Paris. L’horloger n’est pas uniquement un horloger. Il a une identité propre, un nom, une présence.

L’Histoire en marche

André Engel souligne en outre l’évolution historique qui se dessine en filigrane entre les deux pièces. « Bien qu’il ne soit pas dans notre intention de monter une pièce historique, cette dimension existe bien », explique le metteur en scène. Durant les dix ans qui séparent l’écriture des deux pièces, le nazisme est monté en puissance ; Hitler accède au pouvoir en 1933 : Engel évoque cette ascension effrayante à travers un intermède radiophonique qui mêle chanson et discours politiques de l’époque. La voix du Führer, grésillante, se fait entendre juste avant le début de la seconde pièce. Nous sommes en 1933, et s’appeler Cohen rend la vie moins facile.

La Double Mort de l’horloger, en réunissant deux textes d’Ödön von Horváth, dénonce à travers le sort d’un homme, tué deux fois sans raison, le caractère répétitif des lâchetés de l’humain. Les comédiens sont convaincants dans leurs rôles multiples, la scénographie mobile est intelligente par son aspect double et les deux histoires, malgré quelques longueurs, parviennent à captiver l’oreille et le regard. Qui n’a jamais été fasciné par le récit d’un fait divers ?

Quand l’amour ébranle la raison

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Le Triomphe de l’amour / de Marivaux / mise en scène Galin Stoev / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 5 au 17 novembre 2013

© Mario del Curto

Les personnages sautent et gambadent, les répliques fusent et les livres s’envolent : dans ce jeu mouvementé mené uniquement par des hommes, Galin Stoev nous livrait hier soir lors de la première au Théâtre de Vidy une lecture brillante du Triomphe de l’amour de Marivaux. Un spectacle original et réjouissant dont on se souviendra encore longtemps.

Les murs qui entourent la scène sont constitués par une imposante bibliothèque. Une quantité de livres, tous bien rangés, y prennent la poussière et attendent qu’une main instruite vienne les caresser. Dans les rayons, des serpents naturalisés, des crânes, des papillons épinglés et autres objets scientifiques forment un véritable cabinet de curiosité intégré à la collection livresque. C’est dans cet environnement austère mais élégant que les premiers personnages, étrangers au lieu, font leur entrée. Les projecteurs tournés vers eux les détachent sensiblement du décor, comme si leurs confidences étaient à mettre à part, en dehors de l’action elle-même. « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate», annonce l’un d’entre eux. Un jardin peu commun et très fermé, celui de la sagesse et de la raison.

Une mécanique précise

Léonide, princesse de Sparte et héritière d’un trône usurpé, échafaude un plan dans le but d’atteindre le cœur du jeune Agis, l’héritier légitime du pouvoir. Le jeune homme demeure caché chez le philosophe Hermocrate, qui lui enseigne les vertus de la sagesse et les dangers que représente l’autre sexe. Avec Léontine, sœur d’Hermocrate un peu vieille fille, ils vivent reclus, entièrement tournés vers l’apprentissage des sciences. Afin de pouvoir s’entretenir avec Agis pour lui déclarer son amour et se faire aimer en retour sans qu’il sache qu’elle est de sang ennemi, Léonide doit donc se débarrasser des obstacles que constituent Hermocrate et Léontine. Déguisée en homme, sous le nom de Phocion, tandis que sa suivante, par un même travestissement, prend le nom d’Hermidas, elle aborde le philosophe et prétend avoir besoin de ses sages conseils. Ce dernier l’identifie comme femme : c’est donc sous le nom d’Aspasie qu’elle cherchera à les séduire, lui et et son protégé, et sous l’identité du jeune Phocion qu’elle charmera la vertueuse Léontine. L’amour met en place un stratagème bien établi.

Avec Le Triomphe de l’amour, le metteur en scène bulgare n’en est pas à sa première adaptation d’un texte de Marivaux. En 2011, il créait pour la Comédie-Française Le Jeu de l’amour et du hasard (qui fut représenté au Théâtre du Jorat en juin 2013), dont la scénographie, signée Galin Stoev lui-même, était déjà le reflet des mécanismes amoureux. Dans cette nouvelle rencontre avec les plaisirs du marivaudage, Stoev propose un décor symbolique qui tombera sous le poids des événements, tout comme les personnages dévoués au savoir succomberont aux sentiments qu’ils repoussent d’abord. Lorsque Léonide et sa suivante Corine s’invitent dans l’antre du philosophe, les tic-tacs entêtants d’une montre se font entendre, annonçant que le plan dessiné par la princesse est en marche. Puis un livre tombe à terre, premier signe d’un désordre qui s’installera progressivement sur la scène. Plus la stratégie de Léonide fonctionne, plus les livres jonchent le sol, qu’ils soient déposés, lancés ou qu’ils tombent simplement du haut de la bibliothèque. Et c’est ainsi que l’amour s’insinue entre les rayons et triomphe peu à peu de la raison.

Où sont les femmes ?

La pièce de Marivaux pose la question de l’identité au sein d’un univers normé, une interrogation que Galin Stoev fait sienne en proposant une distribution strictement masculine. Le travestissement est alors double, puisque les comédiens Yann Lheureux (Corine-Hermidas) et Nicolas Maury (Léonide-Phocion) incarnent des femmes qui se déguisent en hommes. Le metteur en scène explique ce « parti pris issu du théâtre élisabéthain » par une envie de pousser la transformation au-delà du vêtement. Il estime également que ce choix suggère « un code et un niveau de convention de jeu qui situe immédiatement l’enjeu dramatique en dehors de tout réalisme », le spectateur pouvant alors plus aisément se situer dans l’imaginaire, ce qui fonctionne très bien. Mais un homme qui joue un personnage féminin, c’est aussi une incongruité qui provoque le rire à certains moments. Nicolas Maury offre à nos yeux une Léonide drôle et capricieuse, presque caricaturale, dont la démarche féline ? qui sied parfaitement à son nom ? s’observe avec un sourire en coin. Il en va de même pour le comédien Airy Routier, en Léontine condamnée à être masculine, qui se découvre petit à petit, au propre comme au figuré, et exprime sa féminité avec passion à l’issue de l’aventure. Ils sont si convaincants, ces travestis-là, qu’on a peine à parler d’eux au masculin à la sortie du théâtre.

Dans cette pièce entièrement masculine, l’imaginaire prend le dessus et les émotions sont au rendez-vous. Ne soyez donc pas si raisonnables : quittez votre ermitage et partez visiter le jardin d’Hermocrate ! Il vous y accueillera encore jusqu’au 17 novembre.

 

Le savant de ces dames

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

© Stéphanie Jasmine

C’est un Trissotin aussi élégant que clownesque que nous pouvions découvrir ces derniers jours au Théâtre de Vidy, dans la dernière création du metteur en scène québécois Denis Marleau. L’arrivée inattendue du pédant en Vespa reflète par son humour le choix plaisant de la transposition du cadre des Femmes savantes de Molière aux années 1950 ? transposition justifiable mais qui ne convainc pas sur tous les plans.

Du dedans au dehors

Une grande terrasse avec un bassin au milieu. Une jeune femme en robe claire fait son entrée et s’installe sur un transat. Elle repositionne son chapeau et se plonge dans la lecture d’un magazine féminin consacré au mariage. Un deuxième personnage, sa sœur aînée, s’avance à son tour sur la scène. Elle est en tenue de bain et semble chercher un peu de fraîcheur à l’extérieur de la maison. C’est sur cette image d’été très dolce vita que s’ouvre la comédie de Molière, abordant la pièce sous un jour nouveau. On ne s’immisce plus dans des intérieurs bourgeois pour surprendre in media res les affaires privées d’une famille en désaccord. Ici, les personnages quittent les murs pour s’exposer aux regards.

A l’origine, le spectacle de Denis Marleau est la réponse à une invitation de la part de la direction culturelle du château de Grignan, situé dans la Drôme. Au sein de ce site patrimonial se déroulent chaque été les « fêtes nocturnes », un événement culturel qui propose au public de découvrir une pièce classique, représentée en plein air durant deux mois. Le metteur en scène, sensible à l’histoire des lieux (Madame de Sévigné, entre autres, y a passé ses derniers jours), affirme s’être assez rapidement orienté vers Molière, en sachant que cette décision représentait un défi puisqu’il s’agissait de sa première adaptation d’un texte de cet auteur. Ainsi, influencé par le lieu et par le climat sous lequel la pièce allait être jouée, Marleau a pris le parti d’emmener les personnages à l’extérieur et de faire disparaître les intérieurs, dont seuls divers tissus projetés sur un grand écran en fond de scène gardent encore la trace.

Des personnages en folie

Dans cette configuration nouvelle, les personnages sortent de la maison pour entrer en scène, et y entrent lorsqu’ils sortent de scène. Les passages d’un acte à l’autre se font en douceur, dans un accompagnement musical. Les différents personnages s’installent dans le décor de manière décontractée, tels des vacanciers, et sont souvent suivis des laquais, qui apportent des moments ludiques (lorsqu’ils jonglent avec des verres par exemple, avant de les servir) dont on se réjouit et qu’on regrette d’être si peu nombreux dans cette mise en scène qui manque parfois de folie.

De la folie, il y en a pourtant chez certains personnages, que les comédiens incarnent à merveille. C’est le cas notamment de Trissotin, pédant dans l’excès et intéressé par l’argent, qui sème la discorde dans la famille dirigée par Philaminte, dont le mari se laisse mener par le bout du nez. La maîtresse de maison ainsi que sa belle-sœur Bélise et sa fille aînée Armande sont des femmes instruites qui préfèrent ? ou croient préférer ? les plaisirs de l’esprit aux plaisirs du corps. Elles sont en admiration devant ce cher Trissotin, qui n’inspire aucune confiance à Chrysale, père de famille peu affirmé, et qu’Henriette, qui rêve d’épouser Clitandre, a en horreur. Mais lorsque Philaminte veut imposer à Henriette Trissotin comme époux, les événements se gâtent.

Molière, féministe d’un autre temps ?

Des femmes qui s’instruisent, des hommes qui se soumettent : dans ce féminisme avant l’heure, on comprend le choix de Denis Marleau quant aux costumes et au décor ancrés dans les années 1950, période durant laquelle les femmes commençaient leur chemin vers l’émancipation. Cependant, cette démarche ne va pas toujours très bien avec les allusions socio-historiques propres au XVIIe siècle qui apparaissent dans le texte. Notons par exemple un débat sur la cour entre Clitandre et Trissotin, qui n’a plus lieu d’être au milieu du XXe siècle. A l’inverse, en soulignant les traits féministes de ces héroïnes, Marleau donne à la raillerie une victime inattendue: le personnage d’Henriette incarnait, dans les milieux que fréquentait Molière, des valeurs positives car il faisait preuve de mesure et d’une lucidité indéniable. Il devient ici naïf et un peu « fleur bleue », et on ne peut que se moquer de l’ignorante, lorsqu’elle avoue ne rien connaître du grec et du latin, la bouche encore pleine de chips et la posture enfantine.

Assister à ce spectacle s’avère en somme très agréable : on entre impatient dans le théâtre et on en ressort content et rafraîchi par cette promenade estivale. Mais peut-on vraiment entreprendre un tel saut dans le temps, sur le plan de la scénographie, sans porter parfois atteinte à l’esprit du texte de Molière ?

 

Le procès de l’Odyssée

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Dérive des continents / d’Antoinette Rychner / mise en scène Philippe Saire / d’après l’Odyssée d’Homère / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 17 novembre 2013

La Dérive des continents

© Philippe Weissbrodt

Dans cette relecture déroutante de l’Odyssée d’Homère signée Philippe Saire, rien n’est impossible. Notre imaginaire est convoqué sous diverses formes. Se déroule sous nos yeux un spectacle hybride qui nous permet d’appréhender les aventures d’Ulysse avec une surprenante légèreté.

Avant que les premiers mots ne soient prononcés sur la scène, on peut entendre des grincements et le clapotis des vagues, comme si nous étions à bord d’un navire balloté par les flots. On nous invite au voyage sans nous dire rien de la destination. A peine le temps d’hésiter ; voilà qu’un personnage prend la parole pour ouvrir le débat.

Regard personnel sur le mythe

Que se serait-il passé si Ulysse n’avait pas révélé son nom au Cyclope après lui avoir crevé l’œil et s’être joué de lui ? Pourquoi Pénélope a-t-elle dû sagement attendre son bien-aimé alors que ce dernier n’a pas vraiment fait preuve de fidélité conjugale durant son long voyage ? Est-ce que l’épisode qui a eu lieu chez Calypso présente moins d’intérêt que celui qui s’est déroulé chez Nausicaa ? Tant de questions exprimées par chaque personnage ? interrogations qui surgissent mais qui n’appellent jamais de réponses. Car chacun perçoit le héros et le mythe à sa façon, que ce soit avec « le nez toujours collé sur aujourd’hui » ou le regard tourné vers l’Histoire. Et c’est ainsi que les quatre interprètes, tout en rejouant l’épopée avec originalité, font le procès du texte d’Homère, avec parfois des désaccords qui mènent à la confrontation physique. Il s’en dégage alors un mélange d’idées et de convictions qui nous en disent toujours un peu plus sur ces personnages réunis pour faire et refaire les épisodes de l’Odyssée.

Patchwork artistique

Autre mélange, celui des arts. On connaissait Philippe Saire chorégraphe et danseur, on le découvre ici metteur en scène et comédien. Mais il ne délaisse pas pour autant un art pour l’autre : au contraire, il compose avec les deux, et en ajoute encore. En collaboration avec les trois autres interprètes, Philippe Chosson, Christian Geffroy Schlittler et Stéphane Vecchione, qui eux aussi cachent plus d’un talent dans leur sac, le metteur en scène lausannois propose un spectacle qui allie des moments de danse, des ambiances comme en suspension grâce aux divers effets produits par les sons et musiques, et bien évidemment du texte, dans un registre tantôt familier, tantôt poétique.

Un art moins attendu que les autres est également convoqué sur scène et signe la singularité et la magie de cette création : le bricolage. Dans cet espace scénique qui ressemble à un atelier, les protagonistes ponctuent leur travail de réappropriation par des constructions minutieuses, en direct, de structures bricolées avec toutes sortes d’objets (planches de bois, pneus, bouteilles, ballons de baudruche…) qui, une fois le mécanisme activé, dévoilent des réactions en chaîne étonnantes et drôles. Cet aspect ludique et décalé représente un point fort du spectacle, car il permet au public de lâcher prise et de se laisser emporter dans l’univers fantaisiste des personnages. Mais ces machines évoquent également, comme l’affirme Philippe Saire, « le mélange d’impondérables et de prédestination que constitue l’Odyssée ».

Du bricolage, au sens positif du terme, c’est aussi ce qui a été fait à partir du mythe lors de l’élaboration du spectacle. Le texte original a été déconstruit, puis recréé, avec en transparence des préoccupations modernes. On est d’ailleurs averti par le metteur en scène qu’il ne s’agit pas ici de « raconter l’Odyssée ou de garantir une fidélité au récit, mais de se l’approprier très librement ». S’approprier l’histoire, l’actualiser et en faire ressortir les éléments qui nous touchent ici et maintenant : un procédé qui n’est pas nouveau mais qui révèle sans cesse des interprétations insoupçonnées.

Mais, en fin de compte, pourquoi sont-ils là, ces messieurs ? On ne sait pas vraiment, et celui ou celle qui espère avoir obtenu la réponse au sortir du spectacle risque d’être déçu. Leur démarche rappelle peut-être celle des enfants, qui jouent et reconstituent un monde dérivé d’une histoire qu’ils ont entendue, juste pour le plaisir de la faire revivre et de l’expérimenter à leur manière. Il faut donc se rendre au théâtre sans attendre de réponse ou de message bien précis, et être prêt à embarquer avec ces quatre inconnus, sans savoir où ce voyage nous mènera, et sans la certitude qu’on arrivera quelque part, tout comme Ulysse quittait Ithaque et partait pour l’aventure à bord de l’Argo.

Baisers dans la pénombre

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Ronde / d’Arthur Schnitzler / mise en scène Valentin Rossier / Théâtre La Grange de Dorigny à Lausanne / du 25 octobre au 2 novembre 2013

©Vanappelghem

© Vanappelghem

En secret, entre ombre et lumière, cinq hommes et cinq femmes se laissent porter par le désir. Dans La Ronde d’Arthur Schnitzler, proposée avec sobriété par le metteur en scène genevois Valentin Rossier, les comédiens jouent l’intimité et les spectateurs s’improvisent voyeurs. Un rôle que l’on endosse sans aucune difficulté.

Lorsque l’on prend place dans le théâtre, on perçoit déjà, malgré le manque de luminosité, la brume artificielle qui se propage en volutes sur la scène, et au-delà. L’effet de mystère est immédiat : on devine que l’on va être le témoin privilégié d’un événement qui se veut discret, à l’abri des regards. Le public s’installe, commente, imagine, puis c’est le noir complet, un signal qui marque le passage d’un monde à l’autre. Les derniers chuchotements s’estompent et laissent place à une musique lointaine, une ritournelle qui rappelle la mélodie hypnotique d’un vieux carrousel. Des petites ampoules s’allument en douceur et dévoilent les visages de deux futurs amants, qui finiront par entrer dans la ronde comme on monte sur un manège.

Une mise en scène minimaliste

Hormis la musique et les contrastes de lumière, qui apportent à la pièce de façon récurrente un onirisme subtil et intimiste, le metteur en scène a misé sur la simplicité. Les sept comédiens font évoluer les situations dans un décor on ne peut plus sobre, teinté de noir, avec pour seul objet un socle étroit faisant office de lit, recouvert d’un voile tout aussi noir. Au-dessus de la scène, une constellation d’ampoules en suspension dont l’intensité lumineuse se module selon les envies des personnages. Les didascalies généreuses concernant la description des intérieurs qu’offre le texte original n’ont donc pas été suivies à la lettre, ce qui a pour effet de mettre au second plan les rapports de classes sociales et qui accentue par la même occasion l’actualité du texte. Valentin Rossier, qui avoue avoir toujours été attiré par des scénographies simples et épurées (c’est le cas par exemple de sa dernière production, Hamlet, Anatomie de la mélancolie, créée en 2013 au Théâtre de l’Orangerie), a cependant conservé ce qui apparaît comme un leitmotiv dans le texte de Schnitzler, à savoir le rapport que les personnages entretiennent avec la lumière, qu’il s’agisse du soleil, d’une bougie ou d’une lampe. L’amour, ça se fait dans le noir, surtout si c’est interdit.

Un voile levé sur un texte oublié

De lumière, il en est bien question : les comédiens de l’Helvetic Shakespeare Company ont pu ici y porter un texte qui est longtemps resté dans l’ombre. En effet, jugée trop obscène lors de sa publication en 1903, la Reigen de Schnitzler n’a pu faire son entrée dans les théâtres qu’à partir de la fin de l’année 1920, bien qu’elle fût encore sujette à polémiques. Avec pour thèmes centraux la sexualité et les comportements amoraux des hommes et des femmes lorsqu’ils sont aliénés par le désir de la chair, les dix dialogues de l’auteur autrichien ont eu une réception difficile à cause des mœurs de l’époque à laquelle ils ont vu le jour. Aujourd’hui, la question de la sexualité n’est plus un tabou et ne fait rougir que très peu de personnes. D’autant plus que l’acte sexuel, ici, n’est pas montré : on plonge dans l’obscurité totale au moment de l’étreinte ultime. C’est l’avant et l’après qui importent. Mais l’acte charnel nous est tout de même suggéré, notamment à travers une musique envoûtante dont le rythme rapide évoquerait, selon le metteur en scène, les battements d’un cœur soumis à un orgasme.

Si La Ronde représente avec un certain réalisme, malgré ses airs de vaudeville, les faiblesses de l’être humain, elle retrace aussi plus simplement le parcours d’un baiser. Un baiser qui voyage dans la pénombre et lie les différents personnages entre eux pour former un tout, une ronde amoureuse sans fin. Car ce qui constitue la ronde, c’est que chaque individu apparaît dans deux scènes consécutives avec un partenaire différent, jusqu’à ce que le dernier personnage arrivé sur scène retrouve le premier. On aurait d’ailleurs peut-être aimé, pour que la ronde soit doublement bouclée, que la comédienne qui interprète au départ le personnage de la prostituée, Olivia Csiky Trnka, reprenne son rôle lors du dialogue final aux côtés de Romain Lagarde : les deux comédiens qui ouvraient le bal auraient ainsi pu clore le spectacle de manière symétrique.

Que les curieux qui n’ont pas encore osé s’aventurer à la Grange pour assister à cette pièce tantôt drôle, tantôt cruelle, le fassent jusqu’au 2 novembre. L’avantage dans le noir, c’est que si l’on rougit, cela ne se voit pas.

 

 

Monsieur chasse, Madame se fâche, l’amant tombe la chemise… et le pantalon !

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Monsieur chasse ! / de G. Feydeau / mise en scène Robert Sandoz / Théâtre du Jorat à Mézières / du 3 au 6 octobre 2013

© M. Vanappelghem

La dernière création du metteur en scène neuchâtelois Robert Sandoz, lecture originale et dynamique du vaudeville de Feydeau Monsieur chasse !, a fait trembler les murs du Théâtre du Jorat vendredi soir. Les rires des spectateurs font partie de cette agitation, mais ce ne sont pas les seuls.

Un coup de feu retentit et fait vibrer la salle : la saison de la chasse est ouverte, le spectacle peut commencer.

Le décor est sobre, un mur de ton clair au motif écossais assorti au sol de la scène et au canapé, qui est l’unique pièce de mobilier apparent à l’ouverture du spectacle. L’abondance et la richesse des éléments de décor dont Feydeau fait la liste détaillée dans ses didascalies en début de chaque acte ont été écartées. Ici, on ne garde que le nécessaire pour faire ressurgir l’essentiel, et si un objet ne sert plus, on le fait disparaître. C’est le début d’un spectacle qui s’avèrera mouvementé et ponctué d’apparitions inattendues.

On l’aura deviné, la scénographie, signée Nicole Grédy, n’évoque plus grand-chose du luxe de la Belle époque. Il en va de même pour l’apparence des personnages : disparus les corsets et les moustaches en pointe, le style rappelle désormais les années 1950. Sans oublier la récurrence du motif à carreaux, qui s’affiche non seulement dans le décor, mais aussi sur les vêtements et même jusqu’aux sous-vêtements.

Robert Sandoz propose donc une version étonnante de la pièce de Feydeau, accordant une importance visuelle toute particulière aux personnages, qui se démarquent avec netteté et relief de cet environnement minimaliste et uniformisé.

L’accent est également mis sur la gestuelle, les comédiens se déplaçant avec élégance et précision, comme des danseurs s’appliqueraient à présenter une chorégraphie maîtrisée. Mention spéciale pour le comédien suisse Joan Mompart, qui en est à deux collaborations avec le metteur en scène neuchâtelois et la compagnie L’outil de la ressemblance (Le Combat oridnaire, 2012), dont les gestes accompagnent le texte avec beaucoup d’humour.

Mais les comédiens ne sont pas les seuls à se mouvoir, puisque les objets, eux aussi, se déplacent. En effet, les caractères ludique et mobile du décor ? le canapé qui coulisse, la table qui glisse, les portes et fenêtres qui apparaissent et disparaissent ? ajoutent à la pièce un dynamisme qui s’accorde plutôt bien avec la tonicité du jeu des comédiens. Tout est en mouvement, même les murs, qui bougent et dévoilent parfois des ouvertures secrètes.

Mais de quoi s’agit-il au fond ? Monsieur chasse ! , comme le titre l’indique, c’est d’abord une histoire de chasse. Non, c’est plutôt une histoire de portes, qui s’ouvrent et se ferment. Ou peut-être est-ce une histoire de pantalon. C’est probablement tout cela à la fois. Mais Monsieur chasse !, c’est surtout une représentation du comportement de l’humain, lorsque celui-ci se retrouve confronté à un dilemme entre le désir et la raison. Comme l’explique le metteur en scène, « les personnages de Feydeau sont des funambules en équilibre entre leurs pulsions et leur volonté de confort », deux pôles au milieu desquels la définition de l’amour est remise en question. Léontine aime son mari et n’est pas prête à le tromper, malgré les avances de Moricet, lui-même ami dudit mari. Mais lorsqu’elle apprend que son époux prétexte une partie de chasse pour aller retrouver sa maîtresse, Madame envisage l’adultère par vengeance. Jusqu’à ce que la culpabilité s’installe 40 rue d’Athènes et dirige l’intrigue vers une histoire policière, un trait que Robert Sandoz souligne, en partie à travers une musique de film noir et un jeu de lumières efficace.

Cependant, il s’agit d’un vaudeville et les quiproquos ainsi que les événements cocasses sont au rendez-vous, ce qui permet d’aborder le sujet avec une certaine légèreté. Certains passages sont bien évidemment attendus mais l’on parvient tout de même à s’en délecter, et ceci notamment grâce à l’interprétation convaincante des six comédiens.

Pour ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de voir ce Feydeau revisité, la pièce sera jouée une dernière fois au Théâtre du Jorat le dimanche 6 octobre pour clore en feu d’artifice la saison de cette « scène à la campagne », ou le 18 octobre à la salle CO2 de Bulle. Présentée pour la première fois en janvier 2011, la pièce a déjà visité de nombreux théâtres suisses et français, ce qui en dit beaucoup sur le succès rencontré.