Dans son récent ouvrage, le professeur Markus Hinterleitner se penche sur les raisons qui conduisent à accuser l’administration de tous les maux. Entre attaques faciles et faible réactivité, découvrez pourquoi cette cible est toute désignée.
Des chômeurs et chômeuses impayés qui attendent depuis des mois, une charge de travail importante pour le personnel et les reproches qui fusent de toutes parts. Le Secrétariat d’État à l’économie a eu fort à faire début 2026 avec l’entrée en vigueur de son nouveau système informatique. L’administration est souvent en première ligne, montrée du doigt, souffre-douleur de nos démocraties.
Mais pourquoi la bureaucratie est-elle une cible aisée pour toutes et tous ? C’est la trame de l’ouvrage de Markus Hinterleitner, paru fin 2025. Dirigeant l’unité Administration et institution de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), le politologue relève, dans Blaming Bureaucracy : Reckoning with a Problematic Political Activity, l’aisance avec laquelle la presse, les politiques et le grand public s’en prennent à elle. « Ce phénomène se caractérise par des vagues, des périodes avec peu de critiques et d’autres plus intenses. Toutefois, on ne lit jamais d’éléments positifs la concernant dans les médias. Quand quelque chose fonctionne, c’est accepté. L’inverse, non. »
Les périodes creuses sont davantage sujettes à remontrances et invectives, car « on n’a rien à se mettre sous la dent, comme en été. Dans tous les cas, demandez s’il y a trop de bureaucratie, on vous répondra par l’affirmative », constate le scientifique.
« Expiation collective »
La bureaucratie parvient ainsi à faire l’unanimité contre elle. Cette critique, issue d’une « longue tradition », est un « moyen d’expiation collective », selon Markus Hinterleitner. « On pourrait penser qu’il s’agit d’un phénomène néolibéral, de droite. Sur le plan historique, on réalise qu’il provient également d’acteurs de gauche. »
Cette animosité s’explique par divers facteurs. Le premier tient en son pouvoir lui-même. « Il s’agit d’un acteur extrêmement important dans nos systèmes politiques démocratiques. On ne peut faire fonctionner un État moderne, performant, sans administration. Et seul un acteur très puissant peut être tenu pour responsable », estime le chercheur.
Le second facteur découle de l’essence même de la bureaucratie : elle ne rend pas les coups. « Lors d’un blame game ou conflit, sa réactivité est quasi nulle, contrairement à un acteur politique. La désapprouver comporte donc peu de risques. Les chances sont minces qu’elle réagisse et rejette la responsabilité sur son accusateur. Ces attaques sont très stratégiques. Les acteurs politiques les utilisent surtout dans des situations où ils se trouvent eux-mêmes sous pression et doivent présenter des solutions », détaille Markus Hinterleitner.
Accuser et se dédouaner
Concept scientifique, le blame game désigne et analyse les conflits entre acteurs politiques à l’occasion d’une controverse. Sorte de chasse aux sorcières, ce « jeu de reproches » tend à éviter d’assumer la responsabilité de crise ou d’échec, en attaquant l’autre camp. Il découle d’un biais de négativité, où l’on est plus enclin à sanctionner qu’à récompenser. « Il peut s’avérer ou non utile à la démocratie. Tout dépend du système politique, rappelle Markus Hinterleitner, professeur adjoint à l’Unil, dirigeant l’unité Administration et institution de l’IDHEAP. Dans certains cas, les interactions entre gouvernement et opposition sont beaucoup plus conflictuelles qu’en Suisse, comme au Royaume-Uni. »
Davantage d’humains
Pour autant, cette mise au pilori n’en est pas moins légitime dans de nombreux cas. « Des études démontrent son efficacité, mais sa critique est extrêmement importante en démocratie », relève Markus Hinterleitner. Dans les pays occidentaux, les demandes envers l’administration ne cessent pourtant de croître, avec des tâches de plus en plus complexes, sans que les capacités humaines n’augmentent en parallèle. « Pour un État fort, il faut une administration extrêmement performante, avec des capacités à mettre en œuvre ses promesses », d’après le chercheur.
C’est là que le bât blesse : le manque de personnel pour répondre à la charge de travail. « On attend souvent de l’État qu’il soit discret, tout en intervenant beaucoup. C’est un paradoxe », souligne le politologue. Sa solution ? « Augmenter les ressources financières et humaines, sous peine d’une surcharge. Sans quoi la situation devient extrêmement frustrante pour les citoyens et citoyennes. »
À lire et découvrir :

Blaming Bureaucracy : Reckoning with a Problematic Political Activity, Markus Hinterleitner, Oxford University Press, 2025
Policy Controversies and Political Blame Games, Markus Hinterleitner, Cambridge University Press, 2020
Site personnel de Markus Hinterleitner
Interview de Markus Hinterleitner dans La Liberté