L’Unil franchit une étape importante dans «l’affaire Mussolini»

Le livre « Présences fascistes en Suisse » traite de la remise d’un doctorat honoris causa par l’Université de Lausanne à Mussolini en 1937.

En 1937, en toute connaissance de cause, l’Université de Lausanne a décerné un doctorat honoris causa au dictateur italien. Comment cela a-t-il pu arriver? Un livre récemment paru met en contexte cet événement, qui fait partie de l’histoire de l’institution.

Le 23 juin dernier, un public nombreux a assisté au vernissage de l’ouvrage Présences fascistes en Suisse. Autour du doctorat honoris causa de Benito Mussolini (1937). Dirigé par quatre chercheuses et chercheurs de l’Unil, il rassemble les contributions de 25 autrices et auteurs. La perspective adoptée par l’ouvrage est avant tout éthique et scientifique plutôt que juridique et technique.

En préambule à la soirée, qui s’est tenue au Foyer du Théâtre La Grange, le secrétaire général de l’Unil Marc de Perrot a estimé que l’ouvrage, un «monument», marque «l’aboutissement d’un long processus, qui porte sur la prise de conscience progressive, depuis 1937, de la nécessité que l’institution se positionne par rapport à la remise d’un doctorat honoris causa à Benito Mussolini.»

À l’occasion de son allocution dans le rôle de représentante de la Direction de l’Unil, la vice-rectrice Estelle Doudet a convoqué les mânes de Marc Bloch, historien et résistant français. Fusillé en 1944, ce penseur est entré au Panthéon, avec son épouse Simonne Vidal, quelques heures avant la soirée qui s’est tenue à Dorigny.

«Dans ses écrits, Marc Bloch n’a cessé de pointer l’aveuglement des sociétés d’il y a un siècle face à la montée en puissance des fascismes, et aux conflits mondiaux qui ont résulté des craintes suscitées par la crise économique, du culte de l’homme fort, de la promotion du militarisme et du colonialisme», a ajouté la professeure. Il n’a pas été entendu. «Le geste de la remise du doctorat honoris causa à Mussolini a été accompli en toute connaissance de cause et avec le soutien des autorités cantonales d’alors.»

Implication des autorités

Invité à prendre ensuite la parole, le chef du Département de l’enseignement et de la formation professionnelle Frédéric Borloz a en effet rappelé que, sous l’angle de la continuité des institutions, «le Conseil d’État n’est pas innocent» dans cette affaire. L’exécutif cantonal a été impliqué, à l’époque, dans les démarches qui ont débouché sur la remise du titre.

L’homme politique a évoqué un souvenir personnel. En été 2022, un jour après son entrée en fonction au gouvernement, Frédéric Borloz a rencontré le recteur de l’Unil Frédéric Herman. C’était peu avant une séance de commission du Grand Conseil, lors de laquelle le retrait du doctorat à Mussolini allait être débattu. «J’ai immédiatement adhéré aux objectifs de l’université. Il valait mieux travailler sur le passé, essayer de comprendre et d’expliquer les événements, que de simplement annuler le titre décerné.»

Démarche mémorielle

Coéditrice de Présences fascistes en Suisse, chargée de recherche au Centre Interdisciplinaire de Recherche en Éthique (CIRE), Gabrielle Duboux est revenue sur «la démarche institutionnelle et mémorielle qui travaille l’Unil depuis septembre 2020». À l’époque, suite notamment à une demande de révocation formulée par Dustin Lazarovici, alors doctorant, la direction de l’institution a mandaté le CIRE et sa directrice Nadja Eggert dans le dessein de «mener une réflexion qui permette de donner à la communauté universitaire les outils nécessaires afin de prendre position quant à l’attribution du doctorat honoris causa à Benito Mussolini.»

Un groupe de travail, composé de 15 chercheuses et chercheurs issus de plusieurs facultés, ainsi que des membres de services de l’Unil, est constitué. Des entretiens «avec des expertes et experts provenant d’institutions académiques suisses et européennes confrontées à des enjeux mémoriaux similaires» ont été menés, tout comme «des recherches exploratoires aux archives fédérales et cantonales vaudoises», a rappelé Gabrielle Duboux.

Le groupe de travail a remis ses conclusions à la Direction de l’Unil en mai 2022. Peu après, le recteur Frédéric Herman a déclaré publiquement qu’en décernant un doctorat honoris causa à Mussolini, «l’Université de Lausanne a failli à sa mission et aux valeurs académiques fondées sur le respect de l’individu et la liberté de pensée.»

Conférences et exposition

Comment répondre de cette faute grave et de ce passé? Gabrielle Duboux a rappelé les deux axes qui ont guidé ensuite la démarche. Du côté de la société, deux actions ont été réalisées. D’abord, la mise en place d’une collaboration pérenne entre le Festival Histoire et Cité et l’Unil, qui s’est «traduite par l’organisation de débats et conférences destinées à un public large autour des enjeux politiques et mémoriels», détaille la chercheuse. Ensuite, sous la direction du Service de la culture et de la médiation scientifique, l’exposition Docteur Mussolini, un passé sensible a été présentée entre novembre 2024 et septembre 2025.

Sous la direction de Gabrielle Duboux, Nadja Eggert, Jean-Philippe Leresche et François Vallotton, le second axe a été dédié à la recherche historique, dans le but de «contextualiser» et de «désenclaver» l’épisode de 1937. Des mandats ont été confiés aux historiens Marc Perrenoud et Andrea Martini (Université de Padoue). Le premier s’est intéressé aux sympathisants helvétiques de Mussolini dans les archives suisses. Le second s’est penché, dans les archives romaines, sur la relation entre les milieux académiques avec le fascisme italien.

Toujours en ce qui concerne le volet académique, le colloque «Présences fascistes en Suisse» a été organisé en novembre 2024. L’ouvrage verni le 23 juin en rassemble les contributions, augmentées de contenus supplémentaires.

De nouvelles recherches

Dans sa présentation, le professeur François Vallotton, coéditeur de Présences fascistes en Suisse, a notamment salué la mémoire de Claude Cantini, décédé en décembre 2025. Cet historien autodidacte, auteur de plusieurs livres au sujet de l’extrême-droite en Suisse, a aiguillonné l’Unil à en 1976 et en 1987, entre autres, afin qu’elle retire le titre honorifique remis à Mussolini.

Trois des nombreux apports de l’ouvrage au «dossier Mussolini» ont été ensuite exposés. D’abord, l’ouverture de la focale chronologique aux années 20 et aux relations précoces et continues de la Suisse avec l’Italie fasciste. Ensuite, la mise en lumière de la circulation des idées, comme les doctrines corporatistes, à travers l’Europe. Enfin, des contributions considèrent, pour le cas helvétique, les modalités de recomposition de l’extrême droite dans le contexte de l’après-guerre, dans un pays qui ne connaît pas d’épuration.

François Vallotton a également relevé «la relative faiblesse de l’historiographie suisse actuelle autour du fascisme. Alors que le centenaire de la marche sur Rome, en 2022, mais également l’actualité politique de ces derniers mois ont mis cette problématique au cœur du débat public international, cette question reste peu thématisée sous nos latitudes.» Le chercheur a émis le vœu que les recherches soient étendues à l’antifascisme.

À ce sujet, en octobre, le Laboratoire Histoire et Cité de l’Unil accueillera l’historien américain Mark Bray. Menacé de mort pour ses travaux au sujet de l’antifascisme dans son pays, qu’il a fui l’an dernier, il donnera à Lausanne une conférence intitulée «Antifascism Today, Universities and Science under Pressure», qui entre en résonance avec les démarches mémorielles menées dans le cadre de «l’affaire Mussolini». La publication de Présences fascistes en Suisse constitue une étape importante pour l’Unil, mais en aucun cas la fin des réflexions et des recherches.

Présences fascistes en Suisse. Autour du doctorat honoris causa de Benito Mussolini (1937). Sous la dir. de Gabrielle Duboux, Nadja Eggert, Jean-Philippe Leresche et François Vallotton. Epistémé (2026), 456 p.

u livre mussolini
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