Les affects comme acte de résistance

Le 1er septembre, la spécialiste Chowra Makaremi a reçu le 48e Prix européen de l’essai pour « Résistances affectives ». Interview.

Le 1er septembre, la spécialiste Chowra Makaremi a reçu le 48e Prix européen de l’essai pour Résistances affectives. Interview avec une anthropologue de la violence qui met en avant, dans son ouvrage-témoignage, la perte comme point de bascule.

En sept chapitres, Chowra Makaremi tisse la trame de son essai Résistances affectives – Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté. La chercheuse franco-iranienne donne corps aux nombreuses voix qui s’élèvent pour dénoncer l’autoritarisme et le patriarcat. Au point de faire chavirer le pouvoir en place. Ou quand l’indignation collective devient « une émotion de (…) partage », comme l’écrit cette anthropologue récompensée par le 48e Prix européen de l’essai de la Fondation Charles Veillon. En collaboration avec l’Université de Lausanne, cette distinction lui a été remise le 1er septembre. Rencontre avec une femme de convictions et son urgence d’écrire.

Madame Makaremi, comment avez-vous réagi à l’obtention de ce prix ? Que représente-t-il pour vous ?

Chowra Makaremi : C’est un immense honneur. Je suis très heureuse et pleinement consciente, en termes de message envoyé par le jury, de ce que représente ce prix dans le contexte actuel, extrêmement dur, où il peut être difficile de pratiquer l’espoir. Dans cet ouvrage, ce n’est pas seulement ma voix qui résonne, mais une multitude de voix.

Dans votre essai, vous évoquez des expériences de résistances affectives. C’est-à-dire ?

Il s’agit de penser notre vie affective comme un champ de lutte. Pour prendre conscience que résister à des tendances ou des politiques requiert une disposition affective. Celle-ci se travaille. Elle se travaille dans le lien.

Les émotions sont au cœur de la rébellion, selon vous. Ce que l’on considère parfois comme une forme de vulnérabilité devient une arme puissante contre les « politiques de la cruauté ». Mais de quoi s’agit-il ?

Les politiques de la cruauté visent à impressionner, intimider, sidérer, en suscitant la peur, en renvoyant à l’impuissance. Il s’agit de tuer la possibilité de réagir, d’imaginer un autre devenir. Mais elles vont bien au-delà de la violence faite aux corps, de la cruauté extrême. Plus largement, elles englobent notamment les politiques de santé publique dans lesquelles les personnes sont obligées, aux États-Unis ou en Argentine, de récolter des fonds pour payer leur traitement contre le cancer. Ou dans la façon dont sont traités les demandeurs d’asile, trimbalés à travers l’Europe. C’est de la torture administrative.

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La lauréate Chowra Makaremi s’est exprimée lors de la cérémonie de remise du Prix européen de l’essai 2026, le 1er septembre, à l’Opéra de Lausanne. © Sylvain Chabloz
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Le 2 septembre, une table ronde a été organisée en collaboration avec l’Université de Lausanne au Théâtre de Vidy. © Fabrice Ducrest / Unil
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Dans ce cadre, Chowra Makaremi a présenté son essai. © Fabrice Ducrest / Unil
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Chowra Makaremi a dû quitter l’Iran enfant pour fuir le pouvoir en place. © Fabrice Ducrest / Unil
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Chowra Makaremi est une anthropologue de la violence. © Fabrice Ducrest / Unil
L'événement s'est tenu au Théâtre de Vidy, le 2 septembre 2026. © Fabrice Ducrest / Unil
Cette table ronde s’est tenue au Théâtre de Vidy. © Fabrice Ducrest / Unil

Les luttes des femmes prennent une grande place dans votre ouvrage, car le féminin est « constructeur de liens », dites-vous. Qualifieriez-vous votre essai de féministe ?

Oui, absolument. Il se situe au croisement de multiples pensées et d’héritages féministes.

Dans votre essai, la voix maternelle devient une réponse à l’ordre patriarcal. Ces propos résonnent intimement avec votre vécu, puisque votre mère et votre tante ont été tuées par le régime iranien. Considérez-vous que vous avez un devoir de mémoire ?

(Réflexion) Un devoir de mémoire ? Je ne sais pas si je peux l’exprimer ainsi. Je travaille sur la question depuis plus de 15 ans. J’ai publié des ouvrages, réalisé des films sur le sujet. Si je raisonne en termes de devoir, le travail est déjà effectué et je pourrais passer à autre chose. Mais ce n’est pas le cas, car je m’ancre dans ce vécu-là. J’y enracine mon savoir.

Dans le dernier chapitre de votre essai, votre frère révèle avoir été forcé de convaincre votre mère, alors emprisonnée, de se repentir. Elle a refusé cette compromission. C’est un acte de courage et de résistance extrêmes ?

En effet. Pour mon frère et moi-même, cet acte nous sert de boussole. Notre mère a réalisé cet acte dans le lien. Elle a refusé cette compromission en rédigeant une lettre à son fils. Cette pratique du courage est très concrète. C’est une manière de se retirer dans l’instant, au lieu de se projeter dans cet horizon bouché que produisent les politiques de la cruauté. Une façon de s’ancrer dans le moment présent grâce à une philosophie de l’attachement.

De manière plus large, quel regard portez-vous sur la situation actuelle en Iran et ailleurs ?

Il faut noter une montée globale et simultanée de différentes formes de fascisme très masculiniste et guerrier, non seulement en Iran, mais aussi en Russie, en Israël et aux États-Unis. Il est ici essentiel de prendre conscience de l’importance de la contre-révolution. Les soulèvements n’échouent pas nécessairement parce qu’ils sont mal organisés, mais parce qu’il existe une riposte extrêmement forte en face. Un monde financier d’une puissance absolue, qui met toutes ses forces dans le fascisme, car le capitalisme fait le choix des nationalismes.

Bio express

Chowra Makaremi est née à Shiraz, dans le sud-ouest de l’Iran, en 1980. Sous l’ère Khomeini, elle doit fuir son pays et s’installe en France avec son père et son frère en 1986. Opposantes au régime, sa tante maternelle et sa propre mère sont, de leur côté, emprisonnées en 1981, puis tuées par le régime en 1982 et 1988.

Chargée de recherche au CNRS en France, cette anthropologue réalise en 2019 le documentaire Hitch, une histoire iranienne, qui évoque l’armoire construite par son père pour recueillir les affaires de sa mère décédée. Car témoigner est une histoire de famille. Son grand-père maternel a également consigné le souvenir de ses filles dans un carnet que cette spécialiste découvre en 2004 et fait paraître en 2011 sous le titre Le Cahier d’Aziz. En 2023, elle publie Femme ! Vie ! Liberté !, une enquête ethnographique sur le soulèvement provoqué par la mort de Mahsa Jina Amini, jeune Kurde iranienne tuée par la police des mœurs à Téhéran, en 2022.

Essai de Chowra Makaremi.
À lire

Résistances affectives – Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, Chowra Makaremi, La Découverte, 2025

Femme !, Vie !, Liberté !, Chowra Makaremi, La Découverte, 2023

Le Cahier d’Aziz, Chowra Makaremi, Gallimard, 2011