Le jugement, un art popularisé au théâtre

La commercialisation des spectacles aurait favorisé au XVIe siècle des modes de pensée qui fondent la démocratie. Une recherche est lancée.

La commercialisation des spectacles aurait favorisé durant la Renaissance des modes de pensée à la base de la démocratie. Une recherche financée par le Fonds national suisse est lancée à l’UNIL.

Londres, 1603. William Shakespeare publie Hamlet. La vie culturelle est en effervescence. Les salles de spectacle réunissent régulièrement des milliers d’aristocrates et de gens du peuple. Quelque 1500 pièces ont été écrites en l’espace de 70 ans et plus d’une centaine d’auteurs ont été recensés. Le théâtre commercial est né. L’Angleterre vit sa Renaissance.

Cette période foisonnante intéresse Kevin Curran, professeur associé à la Faculté des lettres de l’UNIL, qui a lancé le 1er septembre une recherche intitulée « Théâtre et jugement dans la Renaissance anglaise ». Soutenu par le Fonds national suisse, le projet se déroulera sur quatre ans. Le chercheur résume :

« Durant la Renaissance anglaise, le théâtre s’est démocratisé et a contribué à disséminer certaines techniques de jugement auprès d’un large lectorat et public. Or ce processus de pensée est aujourd’hui au centre d’aspects fondamentaux de notre société, tels que la politique participative, le droit laïque et la science expérimentale. Mon but est d’étudier la façon dont il était pratiqué à cette période pour améliorer notre connaissance sur cette notion et son évolution. »

Qu’entend-il par « techniques de jugement » ? L’art qui consiste à sélectionner des informations, décider de leur valeur et créer un discours à partir de ces éléments, par exemple une critique littéraire, une théorie scientifique ou une décision juridique. Le passionné de Shakespeare précise:

« Ce savoir-faire est enseigné aujourd’hui dans les écoles et les universités. Durant la Renaissance, il n’était normalement exercé que par l’élite ou des groupes de spécialistes. Sauf au théâtre, où il se passait quelque chose de spécial. »

Riches et pauvres dans la salle

À la fin du XVIe siècle, à Londres, les individus de toutes les classes sociales allaient voir des spectacles. Le théâtre commercial venait d’apparaître (lire encadré ci-dessous) et constituait alors un véritable lieu d’apprentissage de l’esprit critique. Lorsqu’une performance était terminée, une délibération collective avait lieu sur les qualités esthétiques de la pièce : les comédiens avançaient sur la scène et demandaient au public son avis. Si les conclusions étaient favorables, les représentations pouvaient continuer. Sinon, elles devaient s’arrêter. Kevin Curran commente :

« Les pratiques du jugement étaient ainsi distribuées pour la première fois à la « sphère publique ». C’était vraiment nouveau. »

Si aujourd’hui, à l’ère de la démocratie et de Twitter, chacun semble vouloir donner son avis sur tout, c’est parce que, au travers de notre éducation et de nos diverses activités, nous avons acquis la « culture du jugement », selon les mots du professeur. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. « Il y a eu dans l’histoire un moment charnière. Dans le contexte anglophone, cela pourrait correspondre à l’émergence du théâtre commercial », postule-t-il. Son travail permettra d’éclairer cette hypothèse.

Des cahiers de famille aux manuels scolaires

La première étape de ce projet de recherche consistera à retrouver les traces de cette pratique de la pensée au début de la Renaissance anglaise en rassemblant un corpus d’archives. Cette tâche titanesque sera réalisée avec l’aide de Céline Magada et Patrick Durdel, deux doctorants engagés pour ce projet.

Les scientifiques se concentreront sur plusieurs types de sources, comme des textes de théâtre imprimés, dans lesquels l’éditeur d’alors avait sélectionné des passages pour aider le lecteur à voir ce qui était important, ou encore des cahiers de famille. Le spécialiste ajoute:

« Il n’était pas rare pour un foyer aisé d’avoir un cahier de ce type. Les spectateurs y notaient à la main des extraits qui leur plaisaient ou qu’ils trouvaient pertinents. Une citation empreinte de sagesse par exemple. »

L’équipe de recherche examinera aussi des documents issus de différents domaines de la société, comme des manuels scolaires ou des textes légaux, afin de comprendre comment le jugement était enseigné ou pratiqué dans le contexte général de l’époque.

Ce projet scientifique donnera finalement lieu à l’écriture de deux ouvrages et deux thèses ainsi qu’à la tenue de plusieurs événements. Au printemps 2022, un atelier intitulé Judgement : a comparative performance history sera organisé en collaboration avec Estelle Doudet, professeure de littérature française et d’histoire du théâtre à l’UNIL.

Le boom du théâtre commercial

Avant le XVIe siècle, le théâtre n’avait pas de lieu dédié et n’était pas considéré comme une activité en soi. Les pièces se jouaient à la cour, dans les maisons de nobles, dans la rue, sur la place du marché, pour accompagner un repas, un discours, une rencontre.

Ce n’est qu’en 1567 qu’un épicier et homme d’affaires nommé John Brayne, voyant l’enthousiasme du public pour ces performances, a eu l’idée de construire un bâtiment dédié spécifiquement au théâtre (purpose-built playhouse) afin d’y faire jouer des pièces payantes. Une première salle a ainsi été bâtie dans une ancienne ferme en périphérie de Londres. L’entreprise n’était pas parfaitement réussie mais semble avoir déclenché une série d’autres constructions de théâtres au sein de la capitale, dont finalement le fameux Globe Theatre (1599), la résidence principale de la compagnie de Shakespeare.

« Aux alentours de 1600, Londres comptait déjà une dizaine de salles de ce type, chacune d’une capacité de 800 à 3000 personnes. Pour une cité qui était à peu près de la taille de Lausanne à cette époque, c’est énorme ! L’importance du théâtre dans cette ville était vraiment unique », s’enthousiasme le professeur.

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