Les personnes honnêtes et humbles ont-elles moins de chances d’entrer en politique ? Spoiler alert : oui. Une étude internationale, à laquelle l’Unil a participé, s’est penchée sur l’analyse des comportements sous la coupole. Et certains résultats semblent en dire long sur nos sociétés.
Derrière son titre assurément provocateur, l’étude « Too honest and humble to run for office ? Citizens personality traits, nascent ambition, and recruitment », publiée dans l’European Journal of Political Research et à laquelle l’Unil a participé, aboutit à un constat qui ne saurait laisser de marbre : dans plusieurs démocraties occidentales, les citoyens les plus honnêtes et les plus humbles sont moins enclins à se lancer en politique. Plus surprenant encore, ils sont aussi moins susceptibles d’être repérés et recrutés pour entrer dans l’arène.
« C’est important de savoir qui siège dans nos parlements, estime Pirmin Bundi, scientifique politique, responsable de l’étude pour la Suisse et professeur associé à l’Unil au sein de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP). Ces résultats ne signifient pas que tous nos élus sont malhonnêtes et imbus d’eux-mêmes, mais ils devraient nous rendre attentifs au fait que nos systèmes ont tendance à favoriser ce genre de personnalités. »
Un écart qui se forge aux prémices du processus
L’équipe de recherche, composée d’une trentaine de personnes, a interrogé plus de 11’600 citoyennes et citoyens dans cinq pays différents : le Canada, le Danemark, Israël, les Pays-Bas et la Suisse. Leurs personnalités ont été mesurées à l’aide du modèle psychologique HEXACO, qui inclut, entre autres, un trait appelé « honnêteté-humilité ». Au total, quatre étapes du parcours politique ont été examinées : avoir déjà pensé à se présenter à une élection, se sentir qualifié pour le faire, avoir été sollicité par d’autres pour se présenter, s’être effectivement présenté. Les résultats ont fourni un constat qui se vérifie à chaque étape. Dans les cinq pays étudiés, malgré des systèmes politiques différents, les personnes qui affichent un faible niveau d’honnêteté-humilité sont plus nombreuses à envisager une carrière politique, à se sentir compétentes pour y exercer, à être sollicitées par leur entourage et à se porter candidates.
Si des travaux antérieurs avaient déjà établi un lien entre certains traits narcissiques ou machiavéliques et l’ambition politique, notamment aux États-Unis et au Canada, cette étude ajoute une pierre à l’édifice en montrant que le phénomène se retrouve dans plusieurs pays indépendamment du système électoral. « La corrélation entre traits de personnalité et engagement politique n’est pas nouvelle. On sait que les personnalités sombres sont davantage attirées par le pouvoir, sans nécessairement chercher à améliorer la société, souligne Pirmin Bundi. Mais notre étude se distingue par son approche. Au lieu de se concentrer uniquement sur l’entrée en politique effective, nous décomposons le parcours politique en quatre étapes. » Une approche qui a permis d’établir que l’écart entre les personnalités est bel et bien présent dès les prémices du processus.
Le chercheur souligne un point qu’il estime problématique : « Ces profils sont non seulement plus enclins à se lancer en politique, mais aussi davantage sollicités et encouragés à le faire. » Un constat qui, selon lui, bouscule l’idée implicite de la démocratie selon laquelle les citoyens les plus vertueux accèdent naturellement aux responsabilités. « Un mécanisme de sélection inverse s’exerce, en réalité, et favorise les personnes attirées par le pouvoir, le statut et l’affirmation de soi, plutôt que les profils plus modestes. » Cette sous-représentation des individus plus honnêtes et humbles en politique remet en question la qualité de la représentation démocratique.
Que faut-il en conclure ?
Ces résultats sont-ils inquiétants pour nos démocraties ? « C’est une bonne question, répond Pirmin Bundi, mais on essaie de ne pas être normatif. Je pense qu’il est important d’avoir connaissance des mécanismes qui régissent nos systèmes politiques, de comprendre comment on recrute et de savoir que notre système actuel soutient, malgré lui, un certain type de politicien et en désavantage d’autres. Le fait est que les gens cherchent toujours à évoluer dans un environnement qui leur correspond, et dans la mesure où le système politique actuel récompense la compétition et parfois même la manipulation, il devient forcément plus attractif pour les personnes dont la personnalité est en adéquation avec ce type d’environnement. »
Le chercheur estime qu’il est essentiel de disposer d’institutions capables de contrer, questionner, analyser et remettre en question ce système et ces personnes, « comme le font les médias ou la communauté scientifique », illustre-t-il, soulignant également l’importance d’établir des codes et cadres éthiques en politique. Et d’éviter d’établir beaucoup de pouvoir sur une seule et même personne.
« Nous vivons dans une société ultraperformante, régie par un biais selon lequel plus on est honnête et humble, moins on est performant. Or ce n’est évidemment pas le cas. On devrait veiller à être attentif aux différents traits de personnalité. On ne devrait pas systématiquement favoriser, solliciter et mettre en avant les plus extravertis, les plus bruyants. On sait typiquement que les femmes sont beaucoup plus modestes que les hommes. C’est, en partie, ce qui tend à les desservir et fait qu’elles sont systématiquement sous-représentées, en politique, dans l’Académie, partout. » Au chercheur de préciser pour conclure : « Notre message n’est pas de pousser les gens à devenir malhonnêtes et imbus d’eux-mêmes pour réussir, au contraire. J’espère que cela va pousser les gens « honnêtes et humbles » à prendre confiance en leurs compétences et à réaliser que parfois il faut se pousser et s’affirmer. Je pense que c’est notre responsabilité à toutes et tous de veiller à encourager ces personnes, lorsqu’elles ont les compétences, à se mettre en avant. Il ne faut jamais se faire plus petit qu’on ne l’est ! »
Des vagues d’analyses déferlent sur nos élus
Cette recherche s’inscrit dans un projet international composé de plusieurs vagues d’analyses qui étudient les comportements politiques à travers la comparaison de différents pays. Citoyens et élus ont ainsi été soumis à des questionnaires identiques, auxquels toutes et tous ont pu répondre de manière anonyme. L’étude dont il est question ici a constitué la deuxième vague du projet.
La première vague s’est appuyée sur le modèle des Big Five, pour évaluer la capacité des élus à estimer l’opinion publique : « À quel point les élus connaissent-ils l’opinion des électeurs ? détaille Pirmin Bundi. Sur des questions comme le loup, par exemple. » La troisième vague, elle, s’est concentrée sur la tolérance politique. « Un élément fondamental pour une démocratie », souligne Pirmin Bundi. Malheureusement « on observe dans tous les pays une forte polarisation dans la société, même en Suisse ». À l’issue de ces travaux, l’équipe a remis un rapport aux membres du Parlement suisse. « On a été surpris de voir à quel point, pour les différentes vagues, les résultats sont toujours assez similaires d’un pays à l’autre, malgré les différences culturelles. »
Après plus d’une décennie passée à sonder les élus, Pirmin Bundi note également une évolution : « Ça devient de plus en plus difficile de soumettre nos élus suisses aux sondages. Car ils et elles ont de moins en moins de temps et sont de plus en plus sollicités par différents organismes pour ce genre d’exercice. » Par ailleurs, pas davantage épargnés que le reste de la société par l’infobésité ambiante, « nos élus paraissent eux aussi de moins en moins réceptifs aux résultats de ce type d’études scientifiques ».
Découvrir les publications relatives à ce projet :
- Van der Goot, E. S., Jacobs, L., Bundi, P., Varone, F., Vliegenthart, R., Sheffer, L., & Fernandes, J. M. (2026). Conflicting perceptions: Misalignment between citizens’ and politicians’ evaluations of political conflict. European Journal of Political Research, 1-22.
- Lucas, J., Sheffer, L., Loewen, P. J., Walgrave, S., Soontjens, K., Amsalem, E., … & Varone, F. (2025). Politicians’ theories of voting behavior. American Political Science Review, 119(3), 1304-1321.
- Butler, C., Sevenans, J., Bundi, P., Varone, F., & Walgrave, S. (2025). How Politicians (mis) Perceive Policy Salience. Political Behavior, 1-26.
- Bundi, P., Varone, F., Loewen, P., & Breunig, C. (2025). Conscientiousness of representatives and agreement with their party positions. The Journal of Legislative Studies, 31(3), 612-631.