« Moi seule, je n’aurais pu avoir une telle carrière »

La neurochirurgienne Jocelyne Bloch recevra le Prix de l’Université de Lausanne lors du Dies academicus 2025, le 23 mai.

La neurochirurgienne Jocelyne Bloch recevra le Prix de l’Université de Lausanne lors du Dies academicus 2025, le 23 mai. L’occasion de revenir sur son exploration du cerveau et de la moelle épinière. Ou quand un nouveau continent se dévoile sous le bistouri.

Avec la neurochirurgie fonctionnelle, c’est un peu comme partir à la découverte de l’Amérique. Une terra incognita à conquérir. Il faut une âme aventureuse. Jocelyne Bloch, cheffe du service de neurochirurgie du CHUV et professeure ordinaire à l’UNIL, en est pleinement consciente. La lauréate du Prix de l’Université de Lausanne 2025 sera récompensée, lors du Dies academicus, pour ses recherches sur la stimulation cérébrale profonde, qui aide les personnes atteintes de paralysie ou de la maladie de Parkinson. « Il faut être explorateur, car nous sommes en première ligne pour tester de nouvelles thérapies », explique-t-elle.

Comme l’indique la laudatio qui lui est consacrée, ce prix vient saluer « ses travaux pionniers en neurochirurgie et en médecine régénérative ». Jocelyne Bloch accueille cette distinction avec gratitude et humilité. « Je suis très honorée. C’est une immense fierté ! Mais je ne sais pas si je le mérite vraiment… » L’UNIL, elle, n’en doute pas, évoquant son « audace et sa rigueur » pour repousser « les limites de la science au service de l’humain ».

Bio express

Née en 1971 à Genève, Jocelyne Bloch achève ses études de médecine à l’UNIL en 1994. De 1997 à 1999, elle rejoint le laboratoire de Patrick Aebischer, président de l’EPFL de 2000 à 2016, où elle se spécialise en neurorégénération. En 2002, elle devient la première femme neurochirurgienne de Suisse romande.

Responsable du programme de neurochirurgie fonctionnelle du CHUV depuis 2012, elle est nommée professeure associée à l’UNIL en 2017, puis professeure titulaire à l’EPFL en 2019.

En 2021, elle reçoit, avec son confrère Grégoire Courtine, le prix scientifique de la Fondation Leenaards pour leur projet « Interface cerveau-moelle épinière ». Mariée, elle est mère de deux enfants adultes.

« Émulation du groupe »

Pour Jocelyne Bloch, travailler à plusieurs représente une chance et une nécessité. « Moi seule, je n’aurais pu avoir une telle carrière. J’ai eu l’opportunité de me retrouver dans des équipes exceptionnelles. L’intelligence collective est indispensable. J’ai vraiment besoin de l’émulation du groupe. »

Son objectif ? « Restaurer les fonctions neurologiques de patientes et patients atteints de lésions de la moelle épinière ». Depuis décembre 2019, elle codirige, avec le neuroscientifique de l’EPFL Grégoire Courtine, le centre NeuroRestore, au croisement des sciences médicales du CHUV et de l’UNIL et de l’ingénierie de l’EPFL. Grâce à son engagement, ce tandem soudé est ainsi parvenu à rétablir la capacité de la marche chez des personnes paralysées.

« Notre point de départ a été l’utilisation de stimulations électriques de la moelle épinière pour réactiver les jambes de personnes paraplégiques, précise la neurochirurgienne. Cela nous a permis de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux du système nerveux et de développer des thérapies capables de redonner une mobilité perdue. Aujourd’hui, nous étendons ces approches à d’autres pathologies, comme la maladie de Parkinson ou les séquelles d’AVC. C’est fascinant ! Nous transformons la compréhension de ces maladies, leur prise en charge et leur traitement. »

Des lettres à la science

« Pur produit local », comme elle se définit elle-même, Jocelyne Bloch a certes passé un an à Zurich et trois mois aux soins intensifs en Australie pour l’obtention de son FMH, mais Lausanne reste sa terre d’élection. Les occasions et les rencontres se sont présentées au fil de sa carrière au CHUV et à l’EPFL. « Je n’ai pas poussé pour faire de la recherche. Cela a été une superbe opportunité. Je ne le regrette pas », confie-t-elle.

Pourtant, sa vocation, elle l’a découverte à l’adolescence. « Devenir médecin, j’y ai pensé vers 15 ou 16 ans », avoue celle qui avait, au départ, choisi langues modernes. La transition ne s’est d’ailleurs pas faite sans efforts. « Ma première année de médecine a été difficile, reconnaît-elle. J’ai dû la refaire. »

« Plus chirurgienne que chercheuse »

Mais comme pour tous les explorateurs et exploratrices, la détermination ne lui manque pas. À présent, avec sa double casquette de chirurgienne et de chercheuse, Jocelyne Bloch possède une carrière déjà bien remplie. Mais pourrait-elle choisir l’un de ces domaines plutôt que l’autre ? Pour elle, la question ne se pose pas ; elle privilégie la voie du milieu. « Même si je suis, au fond, plus chirurgienne que chercheuse. Comme je suis plus impatiente que patiente », plaisante-t-elle.

Et quelles qualités faut-il pour un tel parcours ? « La clinicienne doit s’intéresser profondément à l’humain. La chirurgienne, faire preuve de pragmatisme et d’esprit de décision rapide. La chercheuse, elle, doit sans cesse repousser les frontières du connu », estime-t-elle.

« C’était incroyable »

Pour Jocelyne Bloch, les journées sont bien remplies. Effectuer la visite, la remise de garde, filer au scanner, recevoir « douze mille téléphones », réaliser deux opérations pour mettre des électrodes dans le cerveau d’un patient et changer les connexions électroniques d’un autre, recruter de nouveaux malades souffrant de la maladie de Parkinson, participer à des colloques en Suisse et à l’étranger.

Les activités ne manquent pas. Comme les moments de grâce. « L’un des plus forts a été en 2016, lorsque nous avons relié pour la première fois le cerveau à la moelle épinière chez un singe paralysé qui a pu remarcher. C’était incroyable. Un moment rare, qu’il faut savoir savourer », se souvient-elle.

« Tellement à faire ! »

Et Jocelyne Bloch le sait : ses recherches n’en sont qu’à leurs balbutiements. De nouvelles terres restent à explorer. « Nous sommes à un tournant. L’alliance entre biologie et ingénierie va nous permettre d’inventer des traitements totalement nouveaux. »

Alors, pour cette pionnière, imaginer de poser ses instruments ne va pas de soi. « Mon désespoir ? Devoir quitter ce monde avant l’aboutissement de ces recherches. Il y a encore tellement à faire ! »

De la fiction à la réalité

Des électrodes dirigées par la pensée. Cela ne relève plus de la science-fiction. Un Néerlandais, victime d’un grave accident de vélo en 2011, a pu remarcher grâce à un dispositif mis au point par Jocelyne Bloch, neurochirurgienne au CHUV, et Grégoire Courtine, neuroscientifique à l’EPFL. Imaginé en 2009 déjà, ce pont digital, reliant le cerveau à la moelle épinière, peut désormais être commandé par la personne lésée elle-même.

L’étude, parue dans Nature au printemps 2023, montre qu’il existe une réorganisation du réseau neuronal, soit une forme de réparation spontanée, élargissant ainsi le champ des possibles. À présent, la technologie est prête, mais un déploiement à grande échelle nécessite un partenariat industriel. C’est pourquoi l’entreprise Onward Medical a été créée il y a dix ans pour accompagner la mise à disposition de ces thérapies.