Et si le secret d’un couple épanoui se trouvait aussi autour de la table familiale ou lors d’une sortie entre amis ? Une étude de l’Unil a montré que les relations entretenues avec l’entourage du partenaire jouent un rôle important dans la satisfaction conjugale. L’occasion de pousser la question plus loin, en explorant la recette du « couple goal » selon la science, avec Jacques-Antoine Gauthier.
Vous pensiez qu’aller rendre visite à votre belle-mère était la plus grande menace pour votre couple ? Eh bien finalement, peut-être pas. Cela pourrait même être le contraire. Une étude de l’Unil, menée conjointement avec l’EPFL et l’Université d’Édimbourg, et publiée dans l’International Journal of Population Studies, a montré que la satisfaction conjugale ne se joue pas seulement à deux. Partager du temps ensemble, avec les amis et la famille, de l’un et de l’autre, renforce la satisfaction dans le couple.
« Partager ses amis et ses proches avec l’autre contribue à construire et à maintenir une identité commune de couple, commente Jacques-Antoine Gauthier, membre de l’équipe et maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Unil. Le couple n’est ainsi plus seulement la juxtaposition de deux individus, mais devient une entité reconnue et soutenue par son entourage ». De plus, les relations communes sont aussi un élément protecteur, d’approbation et de ressources sociales. « Lorsque les partenaires fréquentent les mêmes personnes, ils bénéficient plus facilement d’un réseau de soutien partagé », explique le sociologue. Les visites effectuées ensemble constituent d’ailleurs également une activité commune. Et la recherche a montré que « les activités partagées renforcent le sentiment d’appartenance, favorisent la communication et aident les partenaires à mieux gérer les désaccords et les conflits ».
« Je pense que l’originalité de cette étude réside dans l’attention portée à un facteur que l’on tend généralement à considérer comme secondaire : l’entourage. »
Jacques-Antoine Gauthier, maître d’enseignement et de recherche à l’Unil
Pour parvenir à ce résultat, l’équipe de recherche s’appuie sur la « transitivité » des relations. Le processus selon lequel, au fil du temps, les membres d’un couple en viennent à partager leurs amis, à fréquenter la famille de leur partenaire et à rendre ensemble visite à leurs proches. Trois critères ont été évalués : la satisfaction générale, la fréquence des disputes, et le fait d’avoir déjà pensé à une séparation. Les réponses de 1320 personnes vivant en couple en Suisse ont été décortiquées via un modèle statistique de modélisation par équations structurelles, ce qui a permis d’évaluer simultanément plusieurs facteurs. Le partage de relations sociales commune est ainsi apparu comme plus important que d’autres caractéristiques telles que le niveau d’études, la nationalité ou encore la durée de la relation. « Je pense que l’originalité de cette étude réside dans l’attention portée à un facteur que l’on tend généralement à considérer comme secondaire : l’entourage, estime le sociologue. Si certaines recherches avaient déjà montré que le maintien de réseaux relationnels distincts pouvait freiner la fusion conjugale, elles se sont surtout intéressées aux valeurs, aux projets communs, aux traits de personnalité ou à la répartition des tâches. »
Disclaimer sociologique
Au sociologue de préciser : « À travers cette étude, on ne porte pas de jugement de valeurs. La sociologie ne définit pas le couple comme un modèle unique ou idéal. Lorsque les sociologues parlent du couple, ils utilisent avant tout une catégorie d’analyse, non pas une définition normative. D’ailleurs, la notion même de couple est discutable. Faut-il vivre ensemble ? Se reconnaître mutuellement comme couple ? Depuis combien de temps ? Aujourd’hui, les formes de conjugalité sont multiples. Au fond, personne n’a dit que le bonheur consistait à rester toute sa vie avec la même personne. La sociologie ne cherche pas à dire ce qu’un couple devrait être, mais à observer comment des personnes qui se définissent comme un couple construisent, maintiennent ou transforment leur relation au fil du temps. Dans le cadre de cette étude, la notion de couple a été construite sur l’auto-identification, à savoir des personnes qui se reconnaissent mutuellement comme étant en couple. Ce critère toutefois, n’est qu’une convention méthodologique parmi d’autres. »
Le « couple goal » selon la science
Mais, outre l’entourage commun, quels sont les ingrédients que la science a établis comme favorables au bonheur conjugal ? Au premier rang figure la cohésion. Autrement dit la capacité à construire et entretenir un « nous » à travers des valeurs, activités et projets partagés. « En sociologie, quel que soit le domaine étudié, la création et le maintien d’activités relationnelles occupent toujours une place centrale, souligne Jacques-Antoine Gauthier. La vieillesse en est le meilleur exemple : lorsqu’une personne n’a plus de projets, même les plus simples du quotidien, tels qu’arroser les plantes ou se brosser les dents, c’est souvent le signe que la fin approche. Il en va de même pour les couples », note-t-il. Pour lui, l’ingrédient premier de la recette du « couple goal » pourrait donc se résumer ainsi : créer de l’action.
S’y ajoutent ensuite une communication ouverte et constructive, « qui évite les implicites et s’ancre dans un répertoire argumentatif commun », précise-t-il. Une certaine souplesse dans la répartition des rôles constitue également un facteur important, tout comme la capacité à faire face ensemble aux épreuves. « Les recherches ont montré que savoir solliciter de l’aide extérieure, lorsque les difficultés dépassent les ressources du couple, constitue aussi un facteur protecteur », souligne-t-il. « On peut également citer le fait d’avoir une représentation partagée des relations intimes. » Et enfin, la fidélité. Celle-ci demeure évidemment une valeur centrale dans la plupart des relations. « Des études ont montré que les couples qui, à l’inverse, s’accordent davantage de liberté sur ce sujet durent moins longtemps », relève le sociologue.
Et le grand gagnant est…
La littérature scientifique a mis en évidence un profil de couple particulièrement solide. Il s’agit de partenaires qui combinent ouverture, soit la capacité de s’informer et d’aller chercher de l’aide à l’extérieur si besoin, un partage moins genré des responsabilités et une certaine fusion relationnelle, où le « nous couple » passe avant le « je ». « Les couples plus individualisés, où le « je » tend à passer avant le « nous », affichent en moyenne une satisfaction moindre et une stabilité plus faible », explique Jacques-Antoine Gauthier.
La véritable menace
Pour Jacques-Antoine Gauthier, la véritable difficulté est au fond moins de réunir tous ces ingrédients au début d’une relation que de les préserver au fil du temps. « Un couple est constamment confronté à des événements qui viennent stresser le système », décrit-il. Arrivée d’un enfant, déménagement, changement d’emploi, maladie, difficultés financières, etc : autant de bouleversements qui obligent les partenaires à renégocier constamment leur équilibre, et ceci « souvent dans l’urgence ».
La différence ne se joue donc pas dans l’absence de problèmes, mais dans la manière de les traverser. « La clé réside dans un processus continu de régulation », estime-t-il. Autrement dit, la longévité d’un couple dépend avant tout de la capacité de ses membres à s’adapter ensemble aux épreuves qui jalonnent son parcours… et aussi, un peu, au nombre de visites chez belle-maman !