L’été 2026 a été marqué par des températures exceptionnellement élevées, en particulier dans les espaces urbains. Comment les villes peuvent-elles s’adapter pour faire baisser le thermomètre ? Explications de Muriel Delabarre, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité.
« Le réchauffement climatique et ses effets collatéraux progressent plus rapidement que les mesures mises en place à l’échelle de nos espaces », constate Muriel Delabarre, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité de l’Unil. Certaines villes en font déjà l’expérience : l’écart de température nocturne avec les espaces ruraux environnants peut atteindre 5 à 7 degrés. Alors que les canicules s’annoncent de plus en plus fréquentes et intenses, réduire l’effet de ces îlots de chaleur urbains devient un enjeu central.
Les premières mesures semblent relativement simples. « La première chose, c’est l’ombre, indique la professeure. Préserver les grands arbres, en planter et multiplier les espaces ombragés permet de réduire l’exposition au rayonnement solaire et de limiter l’accumulation de chaleur.»
Deuxième levier : désimperméabiliser les sols afin de favoriser l’infiltration de l’eau en pleine terre, au détriment des matériaux imperméables tels que l’asphalte. « Redonner de l’eau aux sols est essentiel. Un sol organique, poreux et végétalisé ne se comporte pas comme une surface minérale : il ne stocke pas la chaleur toute la journée pour la restituer durant la nuit. »
« Chaque rénovation, chaque réfection de rue, chaque transformation d’espace public doit devenir une occasion d’adaptation climatique. »
Muriel Delabarre, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité.
À ces mesures s’ajoute le paramètre aéraulique, qui dépend de la composition spatiale des espaces urbains. « Il faut préserver les circulations d’air liées aux vents dominants. L’implantation et les gabarits des bâtiments, associés à la structure paysagère des espaces libres, jouent un rôle prépondérant pour favoriser l’effet Venturi », complète la directrice de l’Observatoire universitaire de la ville et du développement durable (OUVDD).
Des trames de fraîcheur
Muriel Delabarre appelle toutefois une évolution plus profonde de la manière de concevoir la ville, faisant de l’habitabilité le paramètre central de l’aménagement urbain. « La trame des espaces ouverts résilients doit devenir une infrastructure active, au même titre que les infrastructures de mobilité, qui bénéficient de nombreux investissements. » L’idée est de relier les espaces végétalisés et hydrauliques, et de développer un réseau de zones d’ombre, afin de créer des couloirs de ventilation favorables à l’installation de milieux habitables.
Ce dynamisme se manifeste notamment à travers la trame de fraîcheur, concept au cœur d’un livre portant le même nom, dirigé par Muriel Delabarre et publié en 2023. « En Suisse, les maîtrises d’ouvrage tentent d’installer ce système malgré les contraintes que nous connaissons dans la pratique », explique la professeure, qui cherche notamment à insuffler cette approche dans la révision du Plan directeur cantonal 2050 de Genève, que l’OUVDD accompagne. « L’enjeu n’est plus seulement de créer des îlots de fraîcheur, mais aussi de les régénérer et les connecter pour former un réseau à l’échelle du canton, en veillant à un accès équitable aux ressources pour les habitant·es et la faune. C’est une inversion du regard : le socle du vivant passe au premier plan. »
La faune et la flore, victimes silencieuses de la chaleur
« C’est tout le spectre du vivant qui doit être pris en compte, pas uniquement les paramètres liés à la population humaine », souligne Muriel Delabarre. Car les îlots de chaleur urbains n’affectent pas uniquement les êtres humains. Stress thermique, coussinets brûlés par le bitume, déshydratation ou encore floraisons précoces : la hausse des températures n’épargne pas les espèces animales et végétales.
La docteure en urbanisme, qui collabore d’ailleurs avec la FBM dans le cadre d’un programme de recherche, souligne l’intérêt d’une approche pluridisciplinaire, permettant par exemple de disposer d’informations sur les habitudes et les déplacements des espèces animales dans les milieux urbains. « Nous cherchons ensuite à intégrer ces données biologiques dans la conception des plans d’aménagement. »
La transformation ne passe toutefois pas nécessairement par la reconstruction. « La ville de 2050 est en grande partie déjà construite. Chaque rénovation, chaque réfection de rue, chaque transformation d’espace public doit devenir une occasion d’adaptation climatique. » Ces modifications se heurtent toutefois à des contraintes concrètes, telles que les réseaux souterrains ou les places de stationnement.
Agir collectivement
Ces obstacles pratiques ne constituent toutefois pas les seuls défis. Pour que ces transformations profondes soient rendues possibles, la docteure en urbanisme souligne la nécessité d’une mobilisation collective, en identifiant un atout dans le fonctionnement suisse. « Il existe un double respect : celui des éléments de la nature et celui du principe de bien commun, auquel s’ajoute une volonté de construire ensemble. C’est le collectif qui permettra de faire émerger de nouveaux projets de transformation écologique. »
« Les choix que nous faisons aujourd’hui contribuent à façonner les espaces habitables des générations futures. »
Muriel Delabarre, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et durabilité.
Cette mobilisation citoyenne doit toutefois aller de pair avec un engagement politique fort. « Les vagues de chaleur de cet été nous ont montré que nous n’étions pas forcément préparés. Ces adaptations impliquent des coûts et des arbitrages. C’est un enjeu de gouvernance globale qui doit être relevé. »
Choisir, c’est renoncer
Si le collectif détient le pouvoir d’agir, il possède aussi celui de renoncer. « Nous recherchons les effets collatéraux de certains choix, qui relevaient jusqu’à présent de l’automatisme. » Le recours aux matériaux imperméables, longtemps privilégiés pour leurs qualités esthétiques ou leur faible besoin d’entretien, en est un exemple. « L’enveloppe des bâtiments, conçue pour améliorer l’isolation thermique et réduire les consommations énergétiques, fait également l’objet de controverses, ajoute l’experte. Certains matériaux utilisés comme seconde peau des bâtiments d’habitation peuvent en effet avoir des effets négatifs sur l’espace public en réfléchissant et en rayonnant la chaleur, contribuant ainsi à augmenter la charge thermique de l’espace extérieur. »
Pour Muriel Delabarre, qu’il s’agisse d’action ou de renoncement, les décisions prises actuellement dépassent largement les enjeux du présent. « Les choix que nous faisons aujourd’hui contribuent à façonner les espaces habitables des générations futures », se projette la chercheuse, qui mesure chaque année l’engagement des étudiant·es dans les ateliers de projets d’urbanisme. « Cela me rend optimiste : si nous savons faire évoluer nos pratiques, nous avons encore le pouvoir de préparer autrement nos milieux à l’avenir climatique. »