Les appareils numériques, ces nouvelles sources d’indices dans les enquêtes sur les incendies

Capteur d’humidité, montre connectée ou caméra : un article souligne l’intérêt des objets numériques sur les lieux d’incendie.

Capteur d’humidité, montre connectée ou caméra. Lorsqu’ils se trouvent sur des lieux ravagés par le feu, ces dispositifs peuvent fournir de précieux indices sur le déroulement des faits. Olivier Delémont et Thomas Souvignet, professeurs en science forensique, mettent en lumière l’intérêt de ces témoins parfois insoupçonnés.

« En cas d’incendie, l’objet numérique remarque un changement d’état anormal dans son environnement et se met à enregistrer des signaux. Il va crier, en quelque sorte », explique Olivier Delémont, aux côtés de Thomas Souvignet, tous deux professeurs en science forensique à la Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique de l’Unil. Les deux experts ont cosigné un article avec Johnny Bengtsson et Fredric Jonsson, deux confrères suédois, qui défend une approche encore peu explorée : intégrer la forensique numérique aux enquêtes sur les incendies.

Leur idée : exploiter les informations collectées par les appareils présents sur les lieux sinistrés, notamment dans des bâtiments, pour tenter de reconstituer le déroulement des faits. Leurs recherches s’appuient en grande partie sur des expériences et investigations concrètes réalisées par les collaborateur·trices du département incendie du service expertise de l’École des sciences criminelles (ESC). « Nous étudions par exemple des cas comportant des caméras et des capteurs de température et d’humidité. À partir de leurs données, on peut faire l’hypothèse que l’incendie a commencé à une certaine heure et s’est propagé d’une pièce à l’autre, en étudiant l’augmentation de la chaleur et la perte d’humidité mesurées », illustre Thomas Souvignet. 

Le principal atout de cette approche ? Les données restent dans certains cas accessibles, même si l’appareil a été calciné. « Avec des systèmes de stockage comme le cloud, les signaux émis ont des chances d’avoir été enregistrés à distance », développe Olivier Delémont. Cette sauvegarde contribue à répondre à l’un des défis centraux de la discipline : « La difficulté de ce type d’investigation est de trouver des indices dans un environnement fortement détruit. Grâce aux appareils connectés, les données survivent au feu. » 

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Les restes d’une alimentation électrique après un incendie expérimental mené par l’École des sciences criminelles. © ESC Unil
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Les restes partiellement calcinés d’un détecteur de fumée et de monoxyde de carbone connecté, après une expérience menée par l’École des sciences criminelles. © ESC Unil
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D’autres restes partiellement calcinés d’un détecteur de fumées et de monoxyde de carbone connecté, après une expérience réalisée par l’École des sciences criminelles. © ESC Unil
Les témoins du quotidien

Avec la transformation digitale, les dispositifs numériques se multiplient dans notre quotidien. « Il y a les objets de la maison, ce qu’on appelle la domotique, mais aussi tous ceux que l’on porte, comme les montres connectées », note Thomas Souvignet. Ces dernières peuvent, par exemple, contribuer à déterminer le moment du décès d’une personne, en fonction de l’instant où son rythme cardiaque cesse d’être capté. 

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Thomas Souvignet, professeur associé à la Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique. © Unil

Autre source d’indices : les voitures connectées. « Elles peuvent à la fois enregistrer la localisation, les entrées et les sorties, et parfois même des renseignements sur les personnes qui les conduisent. » 

Les photos, des témoins privilégiés

Parmi ces ressources, les photographies constituent un cas particulier. Le drame de Crans-Montana, survenu le 1er janvier 2026, illustre tristement leur utilité, l’enquête s’étant considérablement appuyée sur les nombreuses photos et vidéos prises sur les lieux de la tragédie. « Les images font partie des éléments que l’on exploite le plus. Sans elles, nous n’aurions de loin pas la même capacité à reconstituer les événements, relève Olivier Delémont. Le problème, c’est qu’elles ne parviennent pas toujours au niveau de l’enquête car les personnes qui les détiennent ne pensent pas forcément qu’elles peuvent être utiles. » 

Ces ressources ne sont toutefois pas exemptes de risques de falsification, accentués par l’essor de l’intelligence artificielle. « Il y a par exemple le problème des hypertrucages. Cela pose évidemment la question de la confiance que l’on peut leur accorder », signale Thomas Souvignet. 

Encore faut-il pouvoir interpréter correctement ces différents signaux. «Les appareils ne sont pas conçus pour être détruits. Quand ils sont pris dans un feu, on ne sait pas précisément les informations qu’ils vont fournir et ce qu’elles signifient », nuance Olivier Delémont. 

L’enjeu de la sphère privée 

De la saisie des données à leur interprétation, la pratique n’est pas dénuée d’obstacles. L’accès à ces renseignements peut notamment être restreint par des mots de passe. « On voit apparaître des moyens d’investigation qui exploitent les données personnelles des utilisateur·trices, susceptibles d’en dire davantage sur leurs habitudes que l’examen de leur salon brûlé », souligne Thomas Souvignet. Leur utilisation soulève ainsi des questions en matière de protection de la vie privée. « Ce sont des moyens qu’il est important de garder entre les mains de la justice », poursuit l’expert, en rappelant qu’en Suisse ce type d’enquête relève de l’autorité du ministère public. 

Les auteurs de l’article s’accordent sur la nécessité de former les enquêtrices et enquêteurs, afin qu’ils puissent combiner les méthodes traditionnelles avec celles de la forensique numérique. « L’enjeu est aussi de suivre l’évolution de ces technologies, qui vont devenir de plus en plus intelligentes », prévoit Thomas Souvignet. Un défi exigeant, comme en témoigne Olivier Delémont : « C’est une course contre la montre permanente pour les chercheuses et chercheurs, qui peut parfois être fatigante, mais aussi très intéressante. » 

Un dialogue entre deux approches 

La forensique numérique et les enquêtes sur les incendies sont encore rarement étudiées conjointement. « Par essence, ce ne sont pas des disciplines appelées à se rencontrer car l’incendie en tant que tel est un phénomène physico-chimique », explique Olivier Delémont. Les enquêtes traditionnelles reposent ainsi principalement sur les sciences naturelles pour identifier des traces matérielles, tandis que les spécialistes du numérique travaillent surtout sur des données stockées sur des supports mécaniques ou électroniques, qu’ils soient locaux ou distants. « Utiliser cette approche dans des cas qui ne relèvent pas de la criminalité numérique, comme les incendies, n’est pas souvent considéré. » 

Ce rapprochement répond pourtant à un besoin du terrain : « Il y a de plus en plus de technologie impliquée dans nos environnements. Il faut intégrer cette dimension aux enquêtes. »