Entre les lignes de l’écriture

Mais quelles traces l’écriture laisse-t-elle dans son sillage ? Céline Weyermann et Charlotte Merceron dévoilent les méthodes d’analyse de l’écriture.

Avant d’être mise en mots, elle n’est que geste. Un bal de mouvements et de pressions que notre main exécute machinalement. Mais quelles traces l’écriture laisse-t-elle dans son sillage ? Céline Weyermann et Charlotte Merceron dévoilent à l’uniscope les méthodes d’analyse de l’écriture.

Ordinateurs et smartphones tentent bien de les déposséder de leurs fonctions, mais crayons et stylos n’ont encore point écrit leur dernier mot. Ils s’obstinent, coûte que coûte, à laisser leur empreinte sur le papier. Eh bien justement, ces traces, parlons-en ! Que racontent-elles des mains qui les guident ? Comment étudier scientifiquement un phénomène aussi mouvant que l’écriture ?

Pour répondre à ces questions, l’uniscope a rencontré Céline Weyermann, professeure ordinaire en science forensique à la Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique (FDCA) de l’Unil, et Charlotte Merceron, doctorante au sein de la même faculté. « Bien qu’il existe des approches qui tentent de chiffrer certains aspects de l’écriture, son analyse reste majoritairement qualitative et s’appuie sur une inférence probabiliste qui ne permet en général pas d’affirmer avec certitude si une personne est, ou non, l’auteur d’un texte », annonce Céline Weyermann, désamorçant d’emblée toute idée reçue. 

L’analyse de l’écriture s’appuie en revanche sur deux postulats : tout le monde écrit différemment. Et personne n’écrit jamais deux fois de la même manière. Et la règle d’or ? Ne jamais comparer des documents qui ne sont pas comparables. Une carte postale rédigée pour un ami ne constituera donc pas un matériel de comparaison idéal pour l’expertise de notes prises rapidement.

Expertise au service de la société

À l’École des sciences criminelles de l’Unil, il existe un groupe spécialisé dans l’expertise de documents. Ces spécialistes interviennent aussi bien à la demande de tribunaux, dans le cadre de procédures civiles ou pénales, que sur mandat privé, notamment pour des banques, des compagnies d’assurance ou des cabinets d’avocats. Leur mission consiste à déterminer l’authenticité de documents et à identifier d’éventuelles falsifications.

Du général au particulier

« Il existe de nombreuses caractéristiques susceptibles d’être observées. Mais toutes ne sont pas pertinentes dans chaque cas », détaille la professeure. Car « l’analyse de l’écriture s’adapte au cas par cas », complète la doctorante. La valeur d’une caractéristique dépend ainsi de sa rareté et de sa complexité à être reproduite. S’il existe différents guides et ouvrages de référence pour répertorier ces caractéristiques, « aucun ne constitue un inventaire définitif ou une méthode universelle », précise Céline Weyermann. 

Fidèle aux logiques forensiques, l’analyse de l’écriture procède toujours du général au particulier. D’abord, on se penche sur des éléments tels que l’apparence globale de l’écriture, sa lisibilité ou encore sa complexité. On observe ses dimensions et sa manière d’occuper l’espace. « Certaines personnes écrivent de manière très tassée, avec des éléments resserrés, tandis que d’autres développent une écriture plus large », note Céline Weyermann. 

Le saviez-vous ?

On ne sollicite pas exactement les mêmes zones de notre cerveau lorsqu’on nous dicte un texte, quand on le recopie ou si on l’écrit de manière libre. Ce qui peut entraîner de petites différences dans la manière de forger nos lettres.

Une affaire de détails

Après l’observation d’ensemble, place aux caractéristiques particulières. On observe, entre autres, la manière de former les lettres : la main a-t-elle commencé son « b » par le bas ou par le haut ? Discerne-t-on un crochet particulier sous la lettre « y » ? Chaque bout de trait est significatif du geste graphique. Les spécialistes examinent ainsi l’angle des lettres et la manière dont elles s’inclinent. « Le début et la fin des traits sont souvent considérés comme les plus intéressants, précise la professeure, car ils sont plus spontanés. Et donc aussi plus difficiles à reproduire fidèlement pour une personne qui chercherait à imiter l’écriture d’une autre. »

Les variations de pression, les pauses éventuelles ou les levées de plume fournissent également de précieuses informations sur le dynamisme de l’écriture. « Un geste très dynamique sera par exemple plus difficile à imiter », souligne Céline Weyermann. 

La main qui tient le stylo

On l’aura compris, des certitudes dans l’analyse de l’écriture, cela n’existe pas. Mais peut-on malgré tout déduire des hypothèses sur la personnalité de l’auteur d’une trace manuscrite ? « Non », répondent-elles catégoriquement. Contrairement à ce qu’affirme la graphologie, une écriture inclinée, une forte pression ou une signature illisible ne permettent pas de déduire un trait de personnalité. « À l’Unil, nous sommes assez critiques vis-à-vis de cette discipline, nous considérons qu’elle n’est pas suffisamment scientifique », précise Céline Weyermann. 

« Certains indices en revanche permettent potentiellement de déterminer si la personne écrit de la main droite ou gauche », poursuit Céline Weyermann. Et Charlotte Merceron de détailler : « Des différences peuvent notamment se manifester dans la manière de tenir le stylo et, par conséquent, dans les traces laissées par le geste d’écriture. Comme le stylo n’est pas tenu du même côté des lettres, on trouve parfois de petites traces révélatrices de la manière dont le stylo est tenu, notamment les sister lines, ou lignes sœurs. Ce sont de discrètes marques qui apparaissent du côté où l’instrument d’écriture exerce une pression sur le papier. »