Dans un milieu façonné par l’excellence, la compétition et la course au poste, l’échec est une réalité parfois difficile à côtoyer. Mélanie Bosson et Verity Elston, codirectrices du Graduate Campus de l’Unil, analysent le tabou qui l’entoure.
Au sein de la communauté scientifique, on reconnaît la valeur au nombre de publications, on admire le prestige à l’ampleur des distinctions et on mesure la reconnaissance publique au nombre de conférences données. Mais pourquoi ne parle-t-on pas, aussi, des articles refusés, des demandes de financement rejetées ou des candidatures qui n’aboutissent jamais ?
« L’échec fait partie de la vie, mais on en parle peu. Ce manque de discussion autour du sujet crée une forte pression, une obligation de réussir et une injonction à persister jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée, remarque Verity Elston, codirectrice Développement professionnel et carrières au Graduate Campus de l’Unil. Le discours sur la persistance et la résilience est particulièrement fort dans les milieux académiques. Le problème, c’est qu’il contribue à entretenir le mythe selon lequel si tu fais « assez », alors tu vas y arriver. »
La réussite se joue alors au niveau individuel : il faut que « je » réussisse, coûte que coûte. Oui, mais à quel prix ? À titre d’exemple, Verity Elston évoque d’ailleurs le cas d’une chercheuse (d’une autre institution) qui lui racontait n’être pas rentrée chez elle pendant un mois et avoir dormi au laboratoire, parce qu’une expérience devait absolument aboutir. « Ces situations m’interrogent, explique-t-elle. Quels sont les coûts de cette persistance et où place-t-on les limites ? »
Car, parfois, cette pression a un prix : isolement, problèmes de santé physique ou mentale, troubles du sommeil, sentiment de rejet ou de frustration, comparaison aux autres, burn-out… La liste est longue ! Ces formes de souffrance ont toutes été évoquées dans les récits des participant·es au premier Fiasco Fest, organisé par l’Unil en juillet dernier (voir encadré). « Après des années de galère, j’ai enfin réussi à terminer mon projet, mais le bilan, sur le plan physique et émotionnel, n’est vraiment pas très bon », témoignait notamment l’une des personnes.
Fiasco Fest à l’Unil !
Né en Autriche, ce concept, visant à briser le tabou autour de l’échec dans le monde académique, a été organisé pour la première fois à l’Unil le 16 juillet dernier par Esther Liekmeier, chargée de projet, et Pauline Fritsch, adjointe Doctorat et formation doctorale, du Graduate Campus. L’uniscope s’est rendu sur place : découvrez le compte rendu de l’événement.
Une deuxième édition est d’ores et déjà en préparation. Elle aura lieu le 22 octobre prochain. À vos agendas !
Dans une société où la performance est survalorisée, cette pression n’est certes pas propre au monde académique. « La carrière scientifique lui donne néanmoins une forme particulière », estime Verity Elston. Notamment avec l’avènement d’un mot, un tout petit mot en apparence innocent, voire quelque peu clinquant : « l’excellence ».
Vers une culture de l’excellence
« Depuis une vingtaine d’années, on accorde au terme « excellence » une place de plus en plus importante dans le monde académique, observe Verity Elston, docteure en anthropologie. C’est moins le mot lui-même qui retient mon attention que la manière dont on l’utilise. On parle énormément d’excellence, mais sans forcément prendre le temps d’interroger le sens qu’on lui donne concrètement. Lorsqu’un terme devient une évidence, on réfléchit alors moins aux attentes qu’il suscite et aux effets qu’il peut avoir, dans le cas présent sur notre rapport à la réussite et à l’échec, notamment. »
« Est-ce que cela vient des instruments compétitifs, notamment des bailleurs de fonds qui utilisent beaucoup ce terme ? s’interroge Mélanie Bosson, codirectrice Doctorat et formation doctorale au Graduate Campus. Au Fonds national suisse (FNS), par exemple, on parle constamment d’« instruments d’excellence ». Lorsqu’il s’agit d’obtenir une bourse très compétitive ou de solliciter certaines fondations, l’excellence de la recherche et des candidatures est en effet systématiquement mise en avant. « Il existe par exemple les bourses d’excellence de la Confédération destinées à attirer en Suisse des doctorant·es du monde entier. Il existait aussi l’instrument « Eccellenza » du FNS, destiné aux postdoctorant·es, qui permettait d’obtenir un poste de professeur·e assistant·e tout en constituant sa propre équipe de recherche », illustre-t-elle avant de préciser : « Ce dernier a pris fin en 2021 et a été remplacé par un nouvel instrument, les « SNSF Starting Grants ». C’est une intuition, mais je me demande si l’usage de ce terme ne contribue pas grandement à renforcer une forme de tabou autour de l’échec. »
Quand l’échec ouvre une autre voie
De nombreuses découvertes scientifiques sont nées d’un résultat inattendu ou d’une expérience qui ne s’est pas déroulée comme prévu. En 1928, Alexander Fleming a par exemple découvert la pénicilline après avoir constaté qu’une moisissure apparue accidentellement sur une culture de staphylocoques empêchait les bactéries de se développer autour d’elle.
Thomas Edison, Albert Einstein ou encore Marie Curie ont eux aussi rencontré des difficultés, des impasses et des revers au cours de leurs recherches, avant de devenir les figures majeures que l’on connaît aujourd’hui.
Publish or perish
Cette pression ne va-t-elle pas, au fond, à l’encontre même du principe de la recherche scientifique ? Essayer, tester, se tromper, recommencer : la recherche est une boucle qui se répète, encore et encore, inlassablement… jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, on trouve ! Mais si l’on craint constamment d’échouer, peut-on réellement essayer ?
« Ce qui compte dans le système actuel, ce sont surtout les résultats qui débouchent sur une publication. »
Verity Elston, codirectrice au Graduate Campus de l’Unil
Ce paradoxe vient aussi en (grande ?) partie du système de publication, pilier central du monde académique, qui valorise avant tout les résultats, laissant ainsi peu de place aux échecs. « Dans tout ce qu’on produit en science, il y a bien une moitié qui ne va jamais aboutir à une publication, souligne Mélanie Bosson. Et c’est dommage, car publier sur ce qui n’a pas fonctionné serait hyperutile pour faire avancer la science. Pourquoi un projet n’a pas fonctionné ? Qu’est-ce qu’il faudrait faire autrement ? Et surtout, comment éviter de le reproduire ? »
Mais aujourd’hui publier est devenu une compétition. « C’est le publish or perish, rebondit Verity Elston. Au fond, ce qui compte dans le système actuel, ce sont surtout les résultats qui débouchent sur une publication. Et comme disait Mélanie, il y a peu de publications sur la base d’un échec de nos jours. » Résultat : les échecs disparaissent largement de ce qui est rendu visible, tandis qu’une partie de la connaissance produite reste dans les laboratoires, sans publication ni reconnaissance.
Et si l’on démocratisait l’échec dans la science ?
En juillet, l’uniscope a lancé un appel à témoignages auprès d’une septantaine de chercheuses et chercheurs de l’Unil, et en leur proposant de relayer cet appel à leur réseau. On vous partage ici les réponses obtenues.
Si la lecture de cet article vous donne envie de partager vous aussi votre expérience, n’hésitez pas à envoyer votre témoignage par mail à l’adresse gaelle.monayron@unil.ch. Nous serons ravis de compléter cette infographie.
Croissance et déséquilibre
Un autre élément de réponse à la question « pourquoi l’échec est-il devenu tabou ? » réside peut-être aussi dans « la croissance de la recherche par projet », suggère Mélanie Bosson. Les financements par projet se sont multipliés, à l’inverse des financements stables. Cette évolution favorise ainsi structurellement le recours aux contrats à durée déterminée (CDD). « Aujourd’hui, le nombre de personnes engagées sur CDD est beaucoup plus élevé qu’avant. Il y a 30 ou 40 ans, la proportion de personnes dans le corps intermédiaire et celle des personnes stabilisées étaient plus proches. Cette transformation nourrit d’ailleurs aussi un clivage entre générations. »
Le nombre de personnes formées à la recherche a également augmenté de manière significative durant les dernières décennies. En Suisse, le nombre de personnes en cours de doctorat dans les hautes écoles est passé de 20’953 à 27’028 entre 2010 et 2024, soit une hausse globale d’environ 29%. Et si l’on compare l’évolution des différents corps de l’université, on constate en général une croissance globale. « En 1985, la Suisse comptait 2027 professeur·es ETP (équivalent temps plein) et 8530 assistant·es ETP, notent les codirectrices au regard des données fournies par l’Office fédéral de la statistique (OFS). En 2025, ces chiffres ont grimpé à 4520 pour les professeur·es ETP et à 25’067 pour les assistant·es ETP. »

Ces évolutions mettent en évidence un déséquilibre croissant entre l’élargissement de la relève scientifique et l’augmentation, plus limitée, du nombre de postes professoraux. « Il y a environ 5% des personnes qui accéderont à un poste stable de professeur en Suisse, souligne Verity Elston. Ce chiffre peut varier d’un pays à l’autre, mais il se situe généralement autour de 5%, voire moins. Alors que fait-on des 95% autres ? La majorité poursuivra sa carrière en dehors du monde académique, et l’enjeu, c’est de les y accompagner. »
Faudrait-il dès lors former moins de doctorant·es ? En avril 2025, la Conférence suisse des hautes écoles (CSHE) a chargé le Conseil suisse de la science (CSS) d’examiner la hausse du nombre de doctorant·es. Et selon les conclusions de son rapport, publiées en avril 2026, non, cette hausse n’est pas disproportionnée. « Pour le CSS, former des doctorants est un investissement pour la société. Outre les contributions qu’ils apportent aux HEU pendant leur doctorat, la plupart d’entre eux travaillent en dehors du monde académique une fois leur titre obtenu. Le marché du travail bénéficie ainsi de l’arrivée de professionnels hautement qualifiés et rompus à la méthode scientifique, qui contribuent à l’économie et, en définitive, à la prospérité de la Suisse », peut-on lire dans le communiqué de presse.
Réapprendre à parler de l’échec
L’échec, mot encore largement tabou dans le monde académique, devrait pourtant être l’un des moteurs de la recherche. Changer cette culture passe peut-être d’abord par une chose simple : en parler. « C’est en échangeant et en créant des réseaux que l’on apprend et que l’on progresse », complète Mélanie Bosson, qui souligne également la nécessité de former le corps enseignant à libérer la parole sur ces questions. « En pédagogie, il existe un principe de base : on apprend de ses échecs », rappelle, pour conclure, la docteure en sciences de l’éducation. Et c’est d’ailleurs précisément l’idée portée par le Fiasco Fest : créer des espaces où les scientifiques peuvent partager leurs échecs et réfléchir collectivement aux manières de rebondir.
Quelques ressources pour appréhender l’échec en science
- My wall of rejection and why it matters. Dans un article publié en 2017, le chercheur en sciences de l’éducation Nick Hopwood raconte comment il a affiché dans son bureau ses articles refusés, demandes de financement rejetées et candidatures à des postes infructueuses. Son objectif : rendre visible la part d’échec habituellement absente des CV académiques et rappeler que les parcours scientifiques sont faits d’impasses autant que de réussites.
- Science Without Anguish. Un blog où le professeur Michael Coleman, neuroscientifique à l’Université de Cambridge et Academic Coach, s’intéresse aux difficultés psychologiques de la vie scientifique : rejets, sentiment d’isolement, surcharge, biais cognitifs ou encore perte de confiance. Ses articles proposent de réfléchir à la manière dont les chercheurs vivent et interprètent les revers de leur métier.
- Rejection, Impostor Syndrome, and Burnout. Une série de témoignages de chercheurs à différents stades de leur carrière sur trois difficultés fréquentes du monde académique (rejets répétés, syndrome de l’imposteur et burn-out). L’article vise à déstigmatiser ces expériences et montrer qu’elles n’ont rien d’exceptionnel.
- A letter from the frustrated author of a journal paper. Une lettre satirique qui caricature les frustrations d’un auteur confronté aux révisions successives imposées par les reviewers. Avec un certain humour, elle met en scène les tensions et les absurdités qui peuvent accompagner le processus de publication scientifique.
- Ten simple rules for failing successfully in academia. Un article consacré à la place de l’échec dans la vie académique. Les auteur·es proposent plusieurs stratégies pour apprendre des échecs et mieux les gérer.
- Narrating failure in academia: how to turn trash into treasure. Lucas Lixinski, professeur à l’UNSW Sydney, défend l’idée de raconter les échecs académiques plutôt que de les effacer des récits de carrière. Ces échecs peuvent devenir des occasions d’apprentissage et ouvrir de nouvelles pistes de recherche.