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Vous n’êtes pas moches, seulement pauvres.

Par Basma Rizzotti

« La beauté c’est subjectif. » En êtes-vous certain ? Peut-on discuter de beauté ?  Et puis d’abord : quand on parle de beauté, de quoi parle-t-on ?

Dans cet article, il n’est pas question de réduire la beauté à une simple caractéristique physique. Nous sommes des êtres incarnés, subtils et – surtout – sociaux. Par conséquent, de nombreux autres facteurs que le physique au sens strict du terme entrent en compte dans la perception de l’esthétique d’autrui. C’est du moins l’argument de la « beauté intérieure », souvent utilisé pour clamer que la beauté physique ne serait pas importante…

Alors, « La beauté de l’âme l’emporte sur la beauté physique » disait George Sand. Sommes-nous vraiment capables de faire abstraction de l’enveloppe corporelle d’autrui ? 

Posez-vous la question : avez-vous deja jugé une personne comme n’étant pas à votre goût puis réalisé en apprenant à la connaître à quel point elle est charmante ?

Aline1, femme de 21 ans en témoigne : 

« On a tendance malgré nous et inconsciemment à définir au premier regard la personnalité de quelqu’un sur la base de son physique. Le cliché étant que quelqu’un de moche serait stupide et méchant alors que finalement ça n’a rien à voir ! Et c’est souvent en apprenant à connaître une personne qu’on se rend compte que la beauté va au-delà d’un simple physique, ou visage… une personne que je trouve très belle physiquement, mais qui est égoïste, superficielle : y’a beaucoup de chance pour que je la trouve moins belle avec le temps »

Ce témoignage montre bien comment nous pouvons changer d’avis sur une personne en fonction de sa « beauté intérieure ». La véritable beauté dépasserait-elle la simple apparence ? Et surtout, quels sont les éléments qui importent dans notre opinion sur autrui ? Par exemple, lorsque j’interroge Tobi1, homme de 27 ans, sur sa définition de la beauté voici sa réponse : 

« Déjà pour moi la beauté c’est quelque chose de subjectif. Chaque personne aura sa notion de la beauté. On ne va pas se mentir : quand tu vois une personne qui te plaît physiquement, c’est un facteur. Mais y’a pas que ça : il faut pouvoir interagir, discuter, rigoler, qu’elle ait de l’humour. Ça dépasse le cadre physique. La beauté, ça peut être dans les valeurs de la personne, dans ce qu’elle te transmet sur le plan spirituelintellectuel. Mais c’est vrai que des fois c’est même difficile à définir : des fois tu vois une personne et tu te dis qu’il y a quelque chose en elle que tu trouves beau, qui te plaît. »

Parfois, on se reconnaît dans des valeurs, dans une conception du monde. On partage des idées, une morale, un style de vie. On va par conséquent avoir tendance à s’entourer de personnes qui nous ressemblent, reproduisant et renforçant par la même occasion notre place dans la hiérarchie social. Bourdieu rattacherait sûrement ceci au concept « d’habitus » :

« Bourdieu explique ces régularités par le concept d’habitus. Produit de notre éducation (et donc variable selon les classes sociales), l’habitus est l’ensemble des principes incorporés par l’individu : manière d’être, de penser et d’agir… qui guident de manière non consciente nos choix et font que toutes nos pratiques ont un “air de famille”, qu’elles forment justement un “style de vie”. L’habitus est aussi ce qui fait que nous parvenons à lire les pratiques des autres comme des signes de leur position sociale. »2

« La beauté c’est subjectif » s’avère donc bel et bien un mythe, car la beauté s’appréhende en fonction de notre place dans la société. Derrière l’impression de connaître l’autre, nous nous reconnaissons en fait nous-mêmes. Les régularités dont parle Bourdieu, c’est en fait cette tendance à toujours aller vers les choses que l’on connait et donc à reproduire l’ordre social en place. Notre position sociale nous a appris ce qui est beau, ce qui est laid, et l’autre devient le reflet de ce que l’on a intériorisé. Nous aurons tendance à aller vers une personne qui a le même style de vie que nous. Ceci pourrait expliquer pourquoi nous semblons tous — à l’unanimité — persuadés que le physique ne fait pas tout. En fait, cette prétendue subjectivité de la beauté n’en est pas vraiment une : c’est simplement l’intuition que le physique seul ne suffit pas, car il est accompagné d’une appréciation sociale de l’autre.

Mais qui décide de ce qui est beau ou laid ?

« Bourdieu montre […] que les styles de vie sont un mode de domination symbolique, car ils sont hiérarchisés. Les membres de la classe dominante sont porteurs du “goût légitime” : ils ont réussi à faire de leur propre style de vie l’étalon auquel peuvent être rapportées les pratiques des autres groupes sociaux. Le style de vie des classes populaires, quant à lui, n’est qu’un repoussoir. Le “beau” et le “laid”, le “vulgaire” et le “raffiné” sont donc des jugements sociaux, qui renvoient à des pratiques, des manières de faire ou d’être inégalement légitimes. »2

Cet extrait nous montre que le physique ne peut être détaché de tout le reste, y compris de la sphère sociale et politique. En réalité, décider de ce qui est beau ou laid est un enjeu de taille : ce sont les dominants qui décident des normes de beauté, auxquelles tenteront de se plier les dominés. Ce choix n’est pas conscient, bien sûr. Les classes supérieures ne font que mettre en place certaines normes pour eux, qui ensuite sont imitées par le reste de la population comme un signe d’appartenance à ces mêmes classes aisées. En somme, un effet d’imitation. Ces choix de normes sont également souvent dictés par les profits économiques engendrés : par exemple, le blanchissage dentaire, devenu une norme dans les classes populaires et qui petit à petit s’est étendu comme un signe de richesse. Analysé au travers de ce prisme, l’essor de la chirurgie esthétique, des abonnements en salle de sport, de la fast fashion, du maquillage, des produits de beauté en tout genre n’a plus rien de mystérieux : ce sont des marchés lucratifs et florissants, qui jouent sur une conception de la beauté définie en fonction des profits économiques qui en découlent.Si un individu d’origine bourgeoise n’aurait aucun mal à s’y conformer, cela devient vite problématique pour un/e travailleur/euse de classe moyenne voire défavorisée.

Pourquoi la beauté est un sujet tabou ?

« Que votre parure ne soit pas une parure extérieure – cheveux tressés, ornements d’or ou vêtements élégants – mais plutôt celle intérieure et cachée du cœur, la pureté incorruptible d’un esprit doux et paisible, qui est d’une grande valeur devant Dieu » peut-on lire dans la Bible[v]. Ceci n’est qu’un exemple, mais nous pourrions trouver des passages similaires dans toutes les grandes religions actuelles. Moralement, le corps est toujours lié au péché originel. Assumer l’importance du corps dans nos échanges sociaux, c’est endosser l’insultante étiquette sociale de « superficialité ».

On le voit très bien dans nos adages populaires. Ne dit-on pas que « l’amour rend aveugle » ? Ou encore que « l’on ne voit bien qu’avec le cœur » ? Il est très rare que des personnes assument l’importance de l’apparence physique et les rares personnes le revendiquant sont aussitôt rappelées à l’ordre par des jugements de valeur.  

Mais peut-on raisonnablement les blâmer ? Le physique est-il vraiment gommé par la « beauté intérieure » ? Quels enjeux sous-tendent ce tabou ?

Nous pouvons facilement montrer que la beauté a un poids social important. Elle est notamment décisive à l’intégration sociale : on dit que la « première impression est la bonne » par exemple. Ainsi, « la discrimination fondée sur la beauté est probablement plus difficile à détecter que celle fondée sur la race ou le genre, car la plupart des gens n’en sont pas conscients. Ce type de discrimination peut ainsi survenir dans des lieux publics et même devant des millions de personnes sans que personne n’y trouve rien à redire. »3

Socialement donc, il est clair que notre physique influera sur notre intégration à la société. Mais cela va encore plus loin, car même notre statut socio-professionnel est impacté par ces normes de beauté : 

« Les effets de l’apparence physique sur l’accès à l’emploi et les salaires sont massifs et omniprésents, en particulier dans les secteurs nécessitant des interactions fréquentes avec les clients. Les biais en faveur des grands, des beaux et des minces sont tellement ancrés en nous qu’il est souvent difficile de lutter contre les premières impressions.» 3

La norme esthétique – indéniablement – est un enjeu majeur de la vie en société, nous l’avons montré. Ceci nous prouve qu’en prendre conscience est important afin d’avoir toutes les cartes en main : nier l’importance de l’apparence n’est plus une option, nous avons montré qu’il est l’objet de discriminations notoires, à plusieurs niveaux sociaux. En somme : les dominants décident de ce qui est beau, et c’est en fonction de notre capacité à y correspondre qu’une grande partie de notre vie sociale sera décidée. Mais alors, comment définir la beauté ?

Être beau, ça veut dire quoi ?

La beauté est sans grande surprise très liée à l’apparence physique, mais elle s’accompagne également de certaines pratiques sociales. Elle reste pourtant difficile à délimiter car peu discutée, sauf lorsqu’il s’agit de la moraliser. Pour tenter d’ancrer la beauté dans un cadre plus concret, citons Ghigi Rossela : 

« Les soins de beauté peuvent être définis comme un ensemble spécifique de techniques du corps, en tant que pratiques corporelles, apparemment simples, qui visent à améliorer son apparence, selon les normes propres à une culture ou à une communauté. Il s’agit d’actes qui contribuent au marquage social et culturel du corps à travers la soustraction, l’addition ou la modification de certaines de ses parties: “Même nos cultures occidentales contemporaines, derrière le culte de l’intégralité du corps, ne cessent de le changer en l’habillant de muscles, de bronzage ou de fard, en lui teignant la chevelure ou en lui arrachant les poils. […] Sous aucun tropique ne persiste la nudité intégrale offerte par naissance” […]. Les techniques de beauté varient selon les parties du corps concernées, les méthodes employées, la possibilité d’y accéder pour les différentes couches de la population et le sens qui leur est attribué. Généralement, elles s’adressent à l’entretien quotidien de l’apparence corporelle et, à la différence des modifications plus radicales, ne sont pas verbalisées en termes de “choix” ou de “projet” de l’individu. »4

La beauté ce n’est pas seulement l’apparence que nous aurions acquise à la naissance. Aujourd’hui, c’est devenu un indicateur social car elle s’accompagne de pratiques visant à modifier certaines parties du corps, et ces pratiques ne sont jamais formulée en tant que choix, on ne les discute pas. La beauté, ou du moins les pratiques qui nous mènent à être considéré comme beau/belle, nous sont plus où moins imposées. Imposées car non-choisies. On voit ici l’enjeu du tabou autour de la beauté : ne pas en discuter, c’est éviter que l’on puisse la questionner. C’est présenter comme allant de soi une pratique qui n’a pourtant pas toujours existé. C’est naturaliser, normaliser notre rapport au corps alors qu’il est le produit d’une histoire, de luttes sociales et idéologiques. Pour reprendre à nouveau la conception bourdieusienne : « Une relation inégalitaire n’apparaît comme telle que pour celui qui ne la considère pas comme allant de soi. Autrement dit, pour la faire accepter par celui qui la subit et qui la considère comme naturelle, il n’y a pas besoin de recourir à la violence, symbolique ou non. Il suffit que l’individu croie aux valeurs dominantes, pour qu’il y adhère et pour qu’il participe à la reproduction de l’ordre social qui le domine sans qu’il ne soit conscient de cette domination.»5

« Il s’agit d’actes qui contribuent au marquage social et culturel du corps à travers la soustraction, l’addition ou la modification de certaines de ses parties »

GHIGI ROSSELLA

D’où vient notre rapport à la beauté ?

Dans l’article intitulé « Beauté » de Ghigi Rossella — professeur de sociologie — nous apprenons que le rapport à ces pratiques est très lié à l’avènement de l’industrie et — par conséquent — à l’apparition de la « classe moyenne ». C’est en particulier au moment de l’industrialisation que la beauté passe d’un attribut inné à un attribut que l’on acquiert et que l’on entretient, par le biais notamment d’achat de certains produits de beauté et pratiques, telles que le maquillage, le parfum, la coiffure, etc. Une nouvelle norme esthétique émerge au XXe siècle, la beauté dictée par les lois du marché, comme nous le démontre ce passage : 

« La fabrication manufacturière des produits de beauté et le développement des services professionnels d’entretien du corps ont démocratisé les techniques de beauté. À partir des premières décennies du XXe siècle, de [simple cadeau] de la “nature”, la beauté devient un enjeu à la portée de tous : “Il n’y a pas de femmes laides, il n’y a que des femmes paresseuses” était la devise de l’industrielle de cosmétiques Helena Rubinstein. L’achat de produits de beauté manufacturés — poudres et ensuite fard, rouge à lèvres et crayon à sourcils — est alors fondamental pour les classes moyennes qui désirent être modernes et respectables et embrassent, de ce fait, la féminité commercialisée avec la conviction que l’individualité est un “style” achetable. »4

La beauté est perçue alors comme un produit que l’on peut se procurer : autrement dit, la beauté devient un choix. Cela appuie l’idée qu’être beau ne dépend que de soi, que la beauté reflète notre état intérieur et qu’être laid, c’est être flemmard. Reformulé à nouveau : dire que la beauté est un choix, c’est justifier la discrimination sur le physique. Car finalement on ne discrimine pas qu’un corps, mais une attitude : la fainéantise. Et rappelons-le : la fainéantise est très mal perçue par la religion, notamment dans la Bible. Associer la beauté au travail, et la laideur à la fainéantise, c’est ancrer la beauté dans un cadre moral : être beau, c’est être bon, pieu, et travailleur. La beauté montre notre force mentale, et donc notre valeur.

Lorsque nous y pensons quelque peu, nous réalisons très vite que le « style achetable » dont parle Ghigi Rossella n’a jamais été aussi palpable qu’aujourd’hui.

Aline1 confirme bien que le rapport entre beauté et pratiques de soin est très ancré : « Je pense qu’il n’y a pas vraiment de différence en ce qui concerne la beauté que ça soit pour un homme ou pour une femme, je pense que ça passe par le fait de prendre soin de son visage, de sa peau, de son corps… » On voit que les pratiques liées à la perception de la beauté se sont imposées, naturalisées. Nous ne sommes plus dans une beauté innée, mais dans une beauté que l’on doit s’efforcer de créer activement :  acheter et utiliser des produits de beauté n’est aujourd’hui même pas discutable, sinon c’est choisir d’être laid.

Si au départ le public principal de cette commercialisation de la beauté était principalement les femmes, certains hommes sont aujourd’hui visés — bien que moins touchés d’après Rosella — par le marché de la beauté. 

Quoique dans l’insertion professionnelle par exemple, la taille est un facteur important surtout pour les hommes6. Mais la taille n’est pas un produit de cosmétique : cela ne leur demande pas d’investir dans des produits de beauté. Il semble donc que la problématique des cosmétiques soit réservée principalement aux femmes. Ghigi Rossella parle également d’un élargissement du public de cette beauté commerciale : les seniors, les très jeunes, la classe populaire s’ajoutent à la liste des victimes.

Mais quelles en sont les retombées ? Pensons notamment à cette nouvelle génération des réseaux sociaux, bombardée d’images de corps irréalistes et de publicités pour des produits censés rendre beau. On apprend à se voir comme un problème à régler.

Par exemple Nina1, 20 ans nous parle de son rapport aux cosmétiques, qui a commencé très jeune :

« J’ai commencé à m’acheter des cosmétiques vers 11 ans. C’était des soins pour la peau du visage (masques de Claire’s, crèmes, etc.) parce que j’avais de l’acné. Il y avait aussi des produits pour les jambes. J’étais beaucoup critiquée à cause mes poils alors je cherchais des moyens pour me les enlever (comme les crèmes dépilatoires), mais comme je le faisais mal et en cachette, ça me faisait beaucoup de réactions sur les jambes. J’allais donc acheter ensuite des produits pour hydrater ma peau dans des grandes surfaces, qui n’étaient finalement pas adaptées à mes besoins. Je n’osais pas aller dans une pharmacie demander de l’aide. Le choix venait de moi, c’est moi qui voulais soigner tous ces ″problèmes″ »

Conclusion

Tout au long de l’article, nous avons montré l’origine du mythe de la « beauté intérieure » : l’appréciation de cette dernière serait en fait la manifestation de notre classe sociale – nous poussant à aimer ce qui nous ressemble – et donc à apprécier des personnes de notre milieu social. Autrement dit, nous poussant à reproduire l’ordre social établi ! Nous avons aussi montré l’impact du tabou moral qui empêche l’individu de questionner les pratiques que l’on associe à la beauté. Ce qui est beau l’est seulement car une certaine frange privilégiée de la population en a décidé ainsi, et que le reste de la population ne remet pas en question ces pratiques de beauté : anodines pour un bourgeois, mais couteuse pour la classe populaire. A vouloir y correspondre, cela finit par devenir un fardeau conséquent que ce soit au niveau du temps ou de l’argent, bien que cette domination ne soit pas conscientisée par les bourgeois. Tout ceci permet aussi d’avoir un certain recul sur certaines pratiques en plein essor, comme par exemple la mode des blanchissages dentaires ou encore la pose de faux cils, pour ne citer que ces deux infimes parties d’un marché florissant et toujours plus diversifié. On peut d’abord questionner l’impact sur la santé des utilisateurs, comme le montre le témoignage de Nina qui avait des problèmes de peau à cause des produits utilisés. Sans oublier l’impact sanitaire sur le long terme de telles pratiques ! On peut aussi questionner l’effet économique sur les utilisateurs, avec des techniques de plus en plus coûteuses et invasives, générant par conséquent toujours plus de profits aux industriels et une dépense toujours plus grande des classes populaires et/ou moyennes afin de se conformer aux nouvelles règles du jeu. Finalement, il y a encore la question de la responsabilisation de l’individu. En disant qu’il « suffit » d’acheter/appliquer des techniques de beauté, on dit alors à l’individu qu’il est coupable de son physique, et qu’il aurait bien intérêt à se conformer car il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il ne correspond pas à la norme en vigueur. Le physique devient notre carte de visite disant : « je suis fort mentalement, je suis riche, je suis travailleur ». Et refuser le carcan de la beauté, c’est se voir discriminé dans sa vie sociale et professionnelle. Mais prendre ce point de vue individualiste, c’est oublier qui crée les normes : les industriels, les bourgeois, même si encore une fois ce n’est pas consciemment fait dans un but de domination de leur part. Mais la conséquence reste la même. C’est oublier aussi qu’en discriminant la laideur sur le marché de l’emploi, on discrimine en fait la classe populaire qui n’a pas les moyens de se rendre beau. C’est démocratiser une modification toujours plus grande de son physique, avec cette vision de celui-ci comme étant une projection extérieure de notre valeur sociale, et de notre valeur morale (être beau, c’est être bon moralement souvenez-vous).

Notes

1 Noms d’emprunt

Références

2La Distinction, Pierre Bourdieu, 1979, rééd. Minuit, coll. « Le sens commun », 1996.

3Carcillo Stéphane, Valfort Marie-Anne, « Chapitre 8. Les avantages conférés par la beauté », dans : , Les discriminations au travail. Femmes, ethnicité, religion, âge, apparence, LGBT, sous la direction de Carcillo Stéphane, Valfort Marie-Anne. Paris, Presses de Sciences Po, « Sécuriser l’emploi », 2018, p. 133-150. URL : https://www.cairn.info/les-discriminations-au-travail–9782724623505-page-133.htm

4Ghigi Rossella, « Beauté », dans : Juliette Rennes éd., Encyclopédie critique du genre. Paris, La Découverte, « Hors collection Sciences Humaines », 2016, p. 77-86. DOI : 10.3917/dec.renne.2016.01.0077. URL : https://www.cairn.info/encyclopedie-critique-du-genre–9782707190482-page-77.htm

5Addi, L. (2001). Violence symbolique et statut du politique dans l’œuvre de Pierre Bourdieu. Revue française de science politique, 51, 949-963. https://doi.org/10.3917/rfsp.516.0949

6Carcillo Stéphane, Valfort Marie-Anne, « Chapitre 8. Les avantages conférés par la beauté », dans : , Les discriminations au travail. Femmes, ethnicité, religion, âge, apparence, LGBT, sous la direction de Carcillo Stéphane, Valfort Marie-Anne. Paris, Presses de Sciences Po, « Sécuriser l’emploi », 2018, p. 133-150. URL : https://www.cairn.info/les-discriminations-au-travail–9782724623505-page-133.htm

Informations

Pour citer cet articleNom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2022. URL :
AutriceBasma Rizzotti
Contactbasma.rizzotti@unil.ch
Enseignement Cours Grands Enjeux Sociaux Contemporains (GESC)

Par Francesco Panese et André Berchtold
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Quand l’homophobie ressurgit à travers le débat sur le mariage pour tous

Comment analyser les discours politiques dans le cadre d’une votation populaire en Suisse ? Comment comprendre l’origine des arguments utilisés par les opposants à l’évolution des droits des personnes LGBT ? 

Nous tenterons ici de lier à la fois les bases argumentaires de l’homophobie et les arguments contre l’extension de la norme pénale antiracisme aux discriminations basées sur l’orientation sexuelle, afin de distinguer les différentes formes d’homophobie2.


En effet, dans le cadre de l’initiative parlementaire de Mathias Reynard, les discours observés relèvent de l’homophobie libérale, « qui renvoie au silence de la vie privée les gays et les lesbiennes »1 et de l’homophobie différentialiste, selon laquelle seule l’hétérosexualité est claire et fait office de référence en termes de sexualité « normale »1. Décortiquons ces deux premiers argumentaires. 

Méthodologie
Le codage des arguments entendus dans les débats parlementaires sur l’initiative antihomophobie de Mathias Reynard (7 séances entre le Conseil national et le Conseil des Etats) ainsi que sur Forum (17 émissions) donne lieu à une base de données de 288 arguments, avec 192 arguments en faveur de l’extension de la loi et 96 s’y opposant, ce qui nous donne un ratio de 2/3 pour et 1/3 contre. Il est intéressant de soulever que ce ratio est proche du résultat de la votation du 9 février 2020, soit 63,1%. Cette base de données est désormais hébergée et disponible sur la plateforme FORSbase3.

De l’homophobie différentialiste…

L’homophobie différentialiste se manifeste à travers deux types d’arguments. Le premier, dont l’occurrence est la plus forte au cours des débats parlementaires et radiophoniques analysés, est celui de l’« UDC-phobie », dont l’invention revient à l’ancien conseiller national Oskar Freysinger :

« Monsieur Reynard, je vous ai bien entendu. En tant que membre d’un groupe social appelé UDC, je suis systématiquement, depuis seize ans, stigmatisé, insulté, dénigré et discriminé (Brouhaha ; remarque intermédiaire Sommaruga Carlo : Voilà qu’il va nous faire sa Marion Maréchal !) – la preuve : par des messieurs comme lui, qui nous comparent à des nazis, qui nous insultent de la manière la pire qui soit, en étant comparé à un nazi. Etes-vous d’accord de rendre l’UDC-phobie pénale au même titre que l’homophobie ? (Brouhaha) »5

Le deuxième argument de type « différentialiste » est celui du manque de clarté des définitions d’orientation sexuelle et d’identité de genre. A nouveau, il s’agit de défendre que seule l’hétérosexualité se définit clairement, comme le montre cet extrait d’Yves Nidegger, conseiller national UDC genevois :

« L’orientation sexuelle se définit par une pulsion, une direction du désir. Alors, des hommes attirés par des hommes, cela c’est facile à comprendre; des femmes attirées par des femmes, aussi. La bisexualité comme orientation, c’est une boussole qui vous indiquerait à la fois le nord et le sud ; l’orientation est évidemment difficile. Et je ne vous parle pas de l’intersexualité et de toutes les initiales que l’on ajoute au groupe LGBT, etc. – toutes les trois semaines, on ajoute une nouvelle lettre. Cela montre bien qu’on est dans un flou relativement important.»6

…à l’homophobie libérale 

L’homophobie libérale selon laquelle l’homosexualité est une affaire de vie privée, se manifeste également à travers deux types d’arguments. 

Le premier postule que le droit actuel est suffisant, au regard de l’article 8 de la Constitution . D’un point de vue « libéral », c’est compréhensible puisque l’homosexualité serait une affaire de vie privée qui n’aurait pas à être régulée par le droit public, comme le souligne Marc Früh, membre de l’Union Démocratique Fédérale (UDF) à l’origine du référendum, lors d’un débat sur les ondes de Forum intitulé « Le grand débat – Homophobie: faut-il pénaliser? »  :

« Oui, ça nous arrange, parce que c’est clair, on voit que c’est un mouvement qui est aussi partagé. Mais c’est surtout un mouvement qui n’a pas envie d’être poussé dans un coin, mis de côté parce qu’il y a dans ses membres des gens qui vivent en Suisse et qui reconnaissent que c’est bien de vivre en Suisse, et que déjà, il y a chez nous, l’article 8 de la Constitution fédérale, qui garantit que nul ne doit subir de discriminations du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale. Donc les homosexuels, les LGBT, sont absolument protégés par la loi de l’article 8, et cette extension de l’article 261 bis du code pénal est absolument inutile. »8

Le deuxième argument libéral postule que le code pénal n’est pas le bon instrument pour combattre l’homophobie. A nouveau, si l’homosexualité est reléguée au domaine privé, des discussions libres avec les amis et la famille devraient se montrer suffisantes pour résoudre le problème de l’homophobie de la même manière que l’on traite les propos injurieux des élèves envers les leurs. C’est ce que prétend notamment le libéral-radical Frédéric Jollien, enseignant de profession comme Mathias Reynard :

« Oui, alors justement, c’est là le problème. C’est qu’il faut arrêter de croire que c’est à l’Etat de faire quelque chose […] Moi je suis enseignant, comme Mathias. D’ailleurs, en classe, j’ai des élèves qui ont sans arrêt ou très régulièrement des propos injurieux envers leurs camarades. Qu’est-ce que je fais ? Alors je peux les punir et les mettre dans le coin. Ça c’est quelque chose que je fais en plus parce que c’est des règles internes et privées à l’établissement. Mais en plus, le but pour faire comprendre à quelqu’un qu’il est dans l’erreur, c’est de lui expliquer, de lui répondre. On doit pas jeter les gens en prison parce qu’ils disent des bêtises. »7

En passant par la « paranoïa »

Enfin, l’homophobie que je qualifie de « paranoïaque », est cette homophobie ayant recours à l’argument de la liberté d’expression, mis en avant par l’Union démocratique fédérale :

L’adjectif « paranoïaque » est repris des travaux de Richard Hofstadter. Cet auteur s’intéresse à ce qu’il désigne par l’expression « style paranoïaque » dans la politique américaine. Les traits caractéristiques en sont les suivants : « outrance, sentiment de suspicion, fantasme de la conspiration »4. Dans le cas présent, soit l’initiative Reynard, l’UDF se positionne donc comme défenseur de la liberté d’expression, une valeur essentielle mise à mal par cette « loi de censure ». L’« outrance, le sentiment de suspicion et le fantasme de la conspiration »4 sont particulièrement perceptibles dans la vidéo diffusée par l’UDF lors de sa campagne référendaire10, où l’on apprend qu’une entrée en vigueur de la loi Reynard provoquerait une sorte d’apocalypse.

« Nous nous battons pour la liberté d’expression, qu’elle reste. Qu’on puisse parler de sexualité. L’être humain est une bête sexuelle. On doit pouvoir parler de toutes les possibilités sexuelles, hétérosexuelles, homosexuelles, et cetera. On doit avoir une possibilité de discussion et on ne doit pas être bâillonné sur ce sujet, ce que cette loi ferait. »8

Et dans les débats ?

Après avoir illustré cette typologie des différents arguments mobilisés, revenons à leur mobilisation lors du débat sur le mariage pour tous. L’homophobie différentialiste est réapparue à travers la comparaison du conseiller national UDC Yves Nidegger entre le mariage pour tous et sa volonté personnelle de s’unir avec son poisson rouge Bubule, un amalgame entre homosexualité et zoophilie qu’il a déjà utilisé dans le cadre des débats parlementaires sur l’initiative parlementaire antihomophobie.

Avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church.

L’homophobie libérale est, elle, réapparue à travers la suffisance du droit existant, à savoir le partenariat enregistré (même si avoir une « partenaire de jass » n’est pas comparable à une femme, pour reprendre les propos de Marie Monnet, engagée dans la campagne fribourgeoise en faveur du mariage pour tous et participante à un débat organisé par LeLAB.church11).

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats : « L’égalité des droits pour les gays et lesbiennes est considérée comme une menace pour l’essentielle division des sexes, et c’est au nom de celle-ci que les unions homosexuelles doivent être laissées en marge du droit de la famille »2.

A la différence de la campagne contre la norme antihomophobie, c’est cette fois l’homophobie anthropologique, basée sur l’essentielle division des sexes, qui semble avoir dominé les débats.

En effet, l’argument anthropologique de « l’interdiction du père », c’est-à-dire qu’un couple de lesbiennes « interdirait » à son enfant d’avoir un père, a été par exemple utilisé par Suzette Sandoz, professeure honoraire à l’Université de Lausanne et ancienne conseillère nationale libérale, lors d’un débat Infrarouge à propos du mariage pour tous9. Une telle « interdiction » provoquée par une PMA menacerait selon elle « la différenciation des sexes, élément indispensable pour la structuration psychique de l’individu [en l’occurrence un enfant] et pour la survie de la civilisation »2.

Face à un débat aussi émotionnel, qui touche cette fois-ci à des visions anthropologiques complètement opposées, les partisan.e.s du mariage pour tous ont eu de la peine à faire entendre toutes les études scientifiques qui pointent l’absence de différences notables entre les enfants éduqués dans des familles nucléaires et ceux éduqués dans des familles homoparentales.

Références

1Borrillo, Daniel (2003). Homophobie. In Eribon, Didier, Lerch, Arnaud, & Haboury, Frédéric (2003). Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes. Paris : Larousse. 

2Borrillo, Daniel & Mécary, Caroline (2019). L’homophobie. Paris cedex 14, France : Presses Universitaires de France.

3Evéquoz, Yves, Delessert, Thierry, Roca i Escoda, Marta : Arguments des partisans et opposants de l’initiative Reynard « Lutter contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle » (2010-2020) [Dataset]. Université de Lausanne – Faculté des Sciences sociales et politiques – SSP – Institut des sciences sociales – ISS. Distributed by FORS, Lausanne. https://forsbase.unil.ch/project/study-public-overview/16926/0/

4Hofstadter, Richard (2012 [1952]). Le style paranoïaque : Théories du complot et droite radicale en Amérique. Paris : F. Bourin.

Autres références

5Bulletin officiel du Conseil national du 11.03.2015 (Vorprüfung – Examen préalable)

6Bulletin officiel du Conseil national du 25.09.2018 (Erstrat – Premier Conseil)

7Forum (2015, 17 mai). Faut-il interdire l’homophobie au même titre que le racisme et l’antisémitisme ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/faut-il-interdire-lhomophobie-au-meme-titre-que-le-racisme-et-lantisemitisme?id=6769462

8Forum (2019, 13 novembre). Le grand débat – Homophobie : faut-il pénaliser ? Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/play/tv/forum/video/le-grand-debat-homophobie-faut-il-penaliser?id=10862922

9Radio Télévision Suisse (RTS). Infrarouge. https://www.rts.ch/emissions/infrarouge/12470431-mariage-pour-tous-pour-le-meilleur-ou-pour-le-pire.html

10Youtube (consulté le 21 janvier 2020). Nein zum Zensurgesetz. https://www.youtube.com/watch?v=9WbAePb-LFk

11Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=Z3EO013g0tM

Informations

Pour citer cet article : Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
AuteurYves Evéquoz, Diplômé UNIL MA Sciences Sociales (2020), collaborateur scientifique (UNIFR & HES-SO)
Contactyves.evequoz@unifr.ch
EnseignementMémoire de Master en sciences sociales

Marta Roca i Escoda (direction), Philippe Gonzalez (expert) et Thierry Delessert (maître de stage)

© Keystone, Michael Buholzer

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Construction et répression des homosexuels dans le fascisme : des « contre-exemples » de l’homme nouveau

Par Debra Lanfranconi

La révolution anthropologique entre homme nouveau et homosexuel

Le projet fasciste : la création de l’homme nouveau

Selon l’idéologie fasciste italienne, seule une nouvelle nation se distinguant de celle du passé réussirait à entreprendre une politique de puissance et de conquête. La construction de ce nouvel état dépendait, en premier lieu, de la reconstruction des individus le composant. À cet effet, le régime a mis en acte une véritable révolution anthropologique. Pénétrant tous les aspects de la vie de l’individu, elle visait une modélisation du caractère, des habitudes et des attitudes des citoyen.ne.s pour les adapter aux exigences du régime4. C’est ainsi que la figure de l’homme nouveau, viril, guerrier et puissant, émerge et acquière une place fondamentale en tant que socle de la nation entière. La caractéristique principale de ce nouvel homme est son extrême virilité, caractérisée par des attributs physiques et moraux tels que « pouvoir des muscles »5, courage et puissance sexuelle1.

La construction de l’image de l’homosexuel

L’entreprise de réalisation de ce nouvel homme se fondait également sur une action répressive envers tout comportement non conforme aux normes imposées par le régime. Toute caractéristique de nature psychologique ou physique qui interférait avec ce modèlereprésentait un danger à éloigner4. C’est précisément dans ce contexte que l’image caricaturale de l’homosexuel émerge en tant que déviante. Au-dessus du type d’homme qui domine, apparaissent des contretypes représentant les « anormaux ». Si le vrai homme est (doit être) viril et puissant, l’homosexuel, au contraire, est (doit être) efféminé et faible6. L’homosexuel, en tant que stéréotype, était ainsi considéré comme un « perturbateur de l’ordre national », un opposant des nouvelles valeurs dictées par la morale fasciste2.

Premièrement, il manquait d’« accomplir son devoir », en « refusant » de donner des enfants à la nation, ce qui était perçu comme une véritable mise en péril de l’avenir du pays entier17.  

Deuxièmement, l’idéal de masculinité, résumé dans les trois M – Mussolini, mari et mâle – était basé sur une nette distinction entre les genres. Les hommes étant perçus comme dominants de la vie politique et donc publique, les femmes restaient reléguées à une position subalterne. D’ailleurs, le fondement de la culture viriliste réside précisément dans le dénigrement des femmes et dans la construction du genre féminin comme inférieur. Dès lors, il est possible de dresser une connexion entre ce dénigrement et l’homophobie : l’homosexuel étant, dans sa version stéréotypée, caractérisé par ses modes efféminés. Dans cette optique, l’homosexuel incarne un homme qui trahit son propre genre, sa propre virilité1, engendrant une confusion de rôles sexuels qui mine la cohésion interne du pays2.

Législation et mesures de répression

Le code Rocco et la stratégie du silence

Le code pénal émis pendant le fascisme, le « Code Rocco », ne nomme pas l’homosexualité. Une première ébauche du texte prévoit notamment des périodes d’incarcération pour les individus commettant des actes avec des personnes du même sexe3. Cette première idée fut cependant abandonnée, en soutenant qu’en Italie, le « vice » n’était pas présent2 et ne nécessitait donc pas une intervention de la loi. Ainsi, une véritable « stratégie du silence » fût adoptée, politique jugée beaucoup plus efficace que l’admission de la présence gênante de l’homosexualité6. Refuser de reconnaitre l’existence même du phénomène visait à éviter de lui donner une quelconque forme de visibilité. 

Les actes contre la morale

L’absence de dispositions légales spécifiques n’empêchait toutefois pas la mise en acte d’actions répressives. Si les homosexuels n’existaient pas, légalement, en tant que catégorie, l’on reconnaissait tout de même l’existence de particuliers qui commettaient des actes contre la morale. Sous prétexte de punir les prétendus perturbateurs de l’ordre social, la police exerçait ainsi des mesures répressives envers les homosexuels. Un décret émis en 1931 autorisait des « mesures de nettoyage » envers les individus qui mettant en danger la morale publique. Même en n’étant pas nommés explicitement dans ce règlement, les homosexuels subissaient des passages à tabac et des agressions à chaque fois qu’ils « causaient un scandale » – un terme d’ailleurs flou accordant aux juges une grande marge de manœuvre6. De plus, les individus condamnés par le tribunal pouvaient être déportés dans des colonies dans des îles au large de la côte pour une période de 1 à 5 ans.

La stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées.

Utilisé afin de combler le vide législatif, l’exil remplissait un double but : social – en éloignant les déviants et en évitant la diffusion de « mauvaises exemples » et moral – en opérant la distinction entre normal et anormal2.

Ainsi, la stratégie du régime fasciste envers les homosexuels peut être qualifiée de « tolérance répressive ». En effet, cette politique avait, d’une part, une forme de censure et de répression envers tout comportement déviant. Une telle action répressive visait à conduire les personnes concernées à une mort civile, à travers des mesures de prévention de la police, la perte de l’emploi ou des moqueries publiques. D’autre part, la stratégie visait à cacher les actions punitives exercées, car donner une visibilité à ces pratiques aurait équivalu à reconnaitre le « problème », facteur d’extrême honte pour un peuple censé être composé uniquement d’hommes virils3.

Pour conclure

Les inventions médicales qui, au long des XIX et XXème siècles, présentaient les homosexuels comme des « invertis » ayant une âme féminine enfermée dans un corps masculin ont construit le stéréotype de l’homosexuel comme un individu manquant de virilité. Le fascisme italien ne s’est toutefois pas servi d’une expertise médicale traçant la frontière entre « normal » et « pathologique ». Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

Ce qui fut condamné pendant Le Ventennio n’était pas l’existence d’individus attirés par des personnes du même sexe, mais l’image stéréotypée de l’individu efféminé qui, échappant aux canons préétablis de l’idéal viril fasciste, mettait en danger l’entreprise de réalisation de l’homme nouveau.

La seule vraie « maladie » qui caractérisait la déviance des homosexuels était donc leur manque de virilité.  Si le code pénal ne prévoyait pas d’article spécifique, le vide législatif n’a pourtant pas empêché la mise en œuvre d’une véritable action répressive envers les homosexuels, allant de mesures remplissant une fonction d’intimidation à des exils. Le seul moyen pour éviter la persécution résultait au fait d’adopter une double vie : nier sa propre orientation sexuelle, et se conformer aux standards de l’homme viril en public afin d’éviter des discriminations. Une telle répression sociale est plus « efficace » et plus dure que la répression pénale. En effet, elle instaure des normes morales et comportementales dont la prégnance avait pour conséquence la négation de soi pour les individus considérés comme « anormaux ». Sans doute, une telle stratégie du silence et de la conformation aux standards d’une vie d’« autrui » continuent d’avoir des répercussions dans l’Italie contemporaine. 

Références

1Bellassai, S. (2013). Virilità. Dans M. G. Turri (dir.), Manifesto per un nuovo femminismo (pp. 225-236). Milan : Mimesis.

2Benadusi, L. (2011). Vie privée, morale publique : le fascisme et le « problème » homosexuel. Genre, sexualité & société, 5 [En ligne]. 

3Dall’Orto, G. (1984). Le ragioni di una persecuzione. Dans M. Sherman (dir.), Bent. Nazismo, fascismo e omosessualità (pp. 101-119). Turin : Edizioni Gruppo Abele.

4Gori, G. (1999). Model of masculinity: Mussolini, the « new Italian » of the Fascist era. The International Journal of the History of Sport, 16(4), 27-60.Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

5Gori, G. (1999). op. cit., p. 43.

6Rossi Barilli, G. (1999). Il movimento gay in Italia. Milan : Feltrinelli.

Notes

7Le régime accordait une très grande importance à la question de la procréation : en 1928, Mussolini lui-même publia un essai intitulé Il numero come forza (le nombre comme force), où il soutenait que seul un peuple en perpétuelle croissance démographique aurait eu les forces pour se lancer dans des grandes entreprises impériales.

Informations

Pour citer cet article Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL :
Autrice Debra Lanfranconi, Diplômée en Politique et Management Publics en 2021 (Master) et Bachelor en sciences sociales
Contactdebra.lanfranconi@bluewin.ch
Enseignement Cours Biopouvoirs et rapports sociaux sexués au XXe siècle

Par Thierry Delessert

© Illustration : Pixabay