L’Institut des sciences du sport se démène pour le trail. Une de ses recherches s’intéresse aux effets des courses d’endurance en milieu alpin sur l’organisme. Vidéo et reportage sur le terrain avec un jeune physiothérapeute participant à l’étude et le physiologiste de l’exercice de l’Université de Lausanne Grégoire Millet.
3 septembre 2026. Au départ de Salvan, les lampes frontales sont prêtes, les poches à eau pleines, les mollets affûtés. Dans l’attente du départ des 100 kilomètres et des 6000 mètres de dénivelé positif à venir. Un challenge que près de 500 traileurs et traileuses vont relever dans quelques instants. Dans la foule, Vincent. Ce physiothérapeute de 27 ans, spécialisé dans le sport, se lance pour la première fois sur un parcours aussi long. En parallèle, il participe à une étude de l’Université de Lausanne (Unil) sur le sujet.
Car comment récupérer après un tel effort ? Cette question, une équipe* de l’Institut des sciences du sport (Issul), dirigée par le physiologiste de l’exercice Grégoire Millet, tente d’y répondre. Vingt-trois hommes et 11 femmes se prêtent au jeu. Au programme : force musculaire des quadriceps et de la main, prise de sang, capacités pulmonaire et cardiaque. Ces examens se déroulent avant compétition, puis à J + 1, J + 3 et J + 5 (voir vidéo). Pour pouvoir analyser ces paramètres, les organisateurs des 101 et 168 kilomètres du SwissPeaks, épreuves se déroulant en Valais, ont ouvert leurs portes aux chercheurs et chercheuses.
« Nous prenons l’humain dans sa globalité, en effectuant de la physiologie intégrative », détaille le professeur Grégoire Millet. Cet ancien champion de France de triathlon en connaît un rayon, lui qui a effectué de nombreuses études sur des courses de montagne, comme l’Ultratrail du Mont-Blanc (UTMB) en France ou le Tor des Géants en Italie. « Les prises de sang serviront à faire de la métabolomique et de la lipidomique. La première suit l’évolution de plus de 400 métabolites dans le corps, tandis que la seconde analyse les graisses. »
Lausanne, J – 9

Vincent apprécie les défis. « J’ai déjà effectué deux 70 kilomètres et un marathon. J’avais envie de franchir la barre mythique des 100 kilomètres. J’aime tester mes limites. » Neuf jours avant le départ, le jeune physiothérapeute a passé toute une série de tests dans les laboratoires de l’Institut des sciences du sport pour l’étude de l’équipe de Grégoire Millet.
Un engagement pour la science comme une évidence. « Je suis partisan de la recherche, importante dans mon métier pour comprendre le fonctionnement du corps », précise-t-il. Et en termes de préparation ? « J’ai un coach depuis deux ans. J’ai effectué du dénivelé positif, en passant des heures en montagne, tout en intégrant du vélo pour faire du volume et des entraînements croisés. »
Des hauts et des bas… puis des hauts
Pour Grégoire Millet et son équipe, SwissPeaks est un terrain de jeu connu. En 2025, ils étaient déjà présents sur les 397 et 643 kilomètres. Avec quatre points de mesures : au départ, aux 90e et 300e kilomètres, puis à l’arrivée. « Les scientifiques ont adoré cette recherche sur le terrain ! Même s’ils étaient finalement aussi fatigués que les coureurs », sourit-il.
Le but de ces analyses portait sur une meilleure compréhension de l’évolution de la fatigue sur ces parcours hors norme. « Nous avions 30 volontaires au départ, 18 ont terminé. Pour ma part, je devais finir, sans quoi je perdais toute crédibilité », rit le spécialiste, lui-même cobaye et finisher l’an dernier sur les 643 kilomètres.
Si les résultats de l’étude de 2025 ne sont pas encore parus, certaines tendances se profilent. « Ce n’est pas « plus j’avance, plus je fatigue », résume le professeur. Les paramètres physiologiques n’évoluent pas de manière linéaire. Quand on s’intéresse aux diverses fonctions humaines, cérébrale, pulmonaire, cardiaque ou musculaire, il y a des fluctuations, propres à chacune d’entre elles. Certaines atteignent un pic d’altération assez tôt, avant de se stabiliser, voire de s’améliorer. »
Salvan, jour J

3 septembre. Ultimes préparatifs avant le départ des 100 kilomètres de la course et logistique bien rodée. Vincent est confiant, malgré une partie du tracé de nuit. Le coureur a préparé ses ravitaillements avec l’aide de sa compagne et d’un ami, qui le retrouveront à chaque poste pour le soutenir. Et il le sait : il ne faut pas partir trop vite, au risque de se griller.
Comme une éponge
Pour affronter de longues épreuves, le corps a des stratégies pour durer et endurer. « Lorsque vous courez un marathon, un sport à haute intensité, vous perdez de l’eau. Les volumes plasmatique et sanguin sont diminués. Vous vous déshydratez. En revanche, quand vous réalisez des ultratrails, des mécanismes inflammatoires chroniques s’enclenchent, provoquant une augmentation du volume d’eau. Cela se traduit par des chevilles gonflées, des œdèmes faciaux, voire généralisés. Il n’est pas rare de peser plusieurs kilos de plus à l’arrivée », commente Grégoire Millet.
Cette rétention d’eau a toutefois des effets bénéfiques sur le système cardio-vasculaire. « Davantage de sang arrive, dilatant les parois du cœur. L’éjection du sang dans la circulation pulmonaire est plus aisée. Le myocarde est protégé », souligne le spécialiste.
L’allure et l’intensité lors d’ultratrails, plus faibles que sur des marathons, jouent également un rôle positif. Car courir plus lentement, c’est pouvoir courir plus longtemps. « Notre première étude effectuée sur les 340 kilomètres du Tor des Géants, il y a une dizaine d’années, a montré que la diminution de la fatigue musculaire est de 25% à l’arrivée, alors qu’elle est de 40 à 45% sur l’UTMB, pourtant deux fois plus court. À mi-parcours, soit l’équivalent d’un UTMB, on a seulement 15% sur le Tor », relève le professeur.
Arrivée au Bouveret

Finisher en 20 heures et 5 minutes ! Vincent a bouclé son périple. Non sans souffrances. « Je suis parti un peu vite, reconnaît-il en souriant. Après 30 kilomètres, j’avais une heure d’avance sur mon programme. J’ai ralenti, mais le mal était fait. » Et d’avouer : « C’est bien allé jusqu’au 70e kilomètre, mais les 30 derniers ont été difficiles. J’ai eu mal aux quadriceps et aux genoux. J’ai clairement dépassé mes limites. »
Pour durer, il faut récupérer
Après de tels efforts, l’organisme a besoin de repos. Alternance de bains chauds et froids, nutrition adaptée, sans trop de glucides. Et surtout, ne pas repartir trop tôt sur les sentiers. « Il faut limiter les impacts en faisant des sports portés, comme du vélo ou de la natation. J’ai une théorie un peu extrême, reconnaît Grégoire Millet en souriant. Mais je compterais une semaine par 10 kilomètres, soit plus de deux mois pour un 100 kilomètres… A minima, ne pas courir durant les deux semaines suivantes préserve la santé. »
Alors, l’ultratrail, bon ou mauvais pour l’organisme ? « Selon nos mesures, réalisées durant des années sur diverses épreuves, il n’y a rien d’alarmant. À 16 jours, seule la fatigue nerveuse est encore mesurable. Trois bémols toutefois : la pratique trop régulière de telles courses, les œdèmes et la privation répétée de sommeil peuvent être néfastes », prévient le physiologiste de l’exercice. Mais il ne faut pas oublier que ces compétitions représentent un énorme levier de motivation pour s’entraîner. Selon moi, les bénéfices liés à une activité physique en montagne restent plus grands. »
Lausanne, J + 1

Samedi 5 septembre. Retour dans les laboratoires de l’Unil. Sur la balance, Vincent a perdu deux kilos. Après 24 heures, ses douleurs ont diminué et il se prête de bonne grâce aux tests, même celui qui met les quadriceps à rude épreuve. Le physiothérapeute recevra prochainement, comme les autres athlètes, un rapport individualisé de l’Institut des sciences du sport sur ses résultats, en comparaison du groupe test.
La date de publication de l’étude n’est pas encore arrêtée. Mais pour le jeune traileur, sa participation à cette recherche aura été une belle opportunité de faire progresser la science.
Pour aller plus loin :
* D’autres scientifiques de l’Unil ont participé à l’étude : Antoine Taberin, Alexa Callovini, Forrest Schorderet, Colin Avvanzino, Bastien Krumm, Yohan Rousse et Loïs Mougin.