Quand la dépression ou l’anxiété submerge l’esprit, des solutions existent. Mais il en est une qui fait beaucoup parler : les psychédéliques. Une étude en cours du docteur en psychologie Xavier Mabire est allée à la rencontre de patient·es, ainsi que des thérapeutes qui les traitent, en collaboration avec l’association Psychédelos.
Diabolisés ou idéalisés, les psychédéliques. Perçus comme drogue ou médicament miracle, ils ne laissent pas indifférent. « C’est très clivé, reconnaît Xavier Mabire, premier assistant à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne (Unil) et responsable scientifique d’une recherche sur les psychothérapies assistées par psychédéliques (PAP). Notre objectif était d’obtenir un regard plus nuancé et incarné. »
La recherche PSYCHE a donné voix à six professionnel·les et 14 patient·es pour mieux comprendre les répercussions de l’usage thérapeutique de ces substances. « Dans les diverses approches méthodologiques sur les psychédéliques, il manquait la perspective des personnes concernées en termes de retentissement sur leur quotidien à plus longue échéance », souligne le psychologue.

Psychédelos, association suisse de patient·es de PAP, est partie prenante du projet. Son coprésident, Jonathan Neels Crespo (photo ci-contre, dr), a notamment participé aux entretiens semi-dirigés avec le scientifique. « Un patient-partenaire a permis de mettre en confiance les participant·es, en ouvrant un espace de dialogue. Quand ces personnes parlent avec leurs proches qui n’en ont jamais pris, elles peuvent se sentir incomprises ou jugées », constate Xavier Mabire.
Conscience modifiée
LSD et psilocybine sont des psychédéliques dits classiques. Si la kétamine et la MDMA ne rentrent pas, à proprement parler, dans cette catégorie, elles sont assimilées comme tels. Toutes ces substances agissent sur le fonctionnement cérébral, modifiant l’humeur, la cognition et les perceptions, bien que leurs modes d’action biochimique soient différents. Elles induisent un état de conscience modifié propice, dans un cadre adéquat, à la psychothérapie.
Main dans la main
Les effets des psychédéliques peuvent être spectaculaires et les guérisons impressionnantes. Pour autant, les entretiens réalisés lors de cette recherche montrent le caractère essentiel de la psychothérapie, modérant l’image des psychédéliques comme des pilules magiques. « Ce n’est pas un oracle ou un médicament miracle. Le sens se construit dans une élaboration, une narration, un dialogue avec autrui », rappelle le chercheur.
Un pas de deux pour le mieux que Jonathan Neels Crespo, lui-même ancien patient, corrobore. « Il faut être encadré par des spécialistes, effectuer un travail thérapeutique. On enlève couche après couche, comme un oignon. On ne peut le faire seul, chez soi. »
À l’avant-garde
La Suisse est l’un des rares pays à en autoriser l’usage. Depuis 2014, les psychédéliques peuvent être administrés dans un but compassionnel en cas de dépression, anxiété, stress post-traumatique ou addiction. En 2024, 80 cabinets et une quinzaine d’institutions proposaient des PAP, avec plus de 1600 traitements administrés à quelque 700 personnes.
L’Office fédéral de la santé publique octroie, sous conditions, une dérogation au médecin. Elle est réservée aux situations où les traitements conventionnels ont échoué ou ne sont pas adaptés. Cette thérapie n’est donc jamais un premier recours, mais une ultima ratio. Une bouée de sauvetage pour celles et ceux qui ont déjà tant de fois bu la tasse.
De l’errance à la renaissance
Les PAP, Jonathan Neels Crespo en connaît lui-même un rayon. « J’ai effectué plus d’une vingtaine de séances. J’ai pris de la MDMA un an, de la psilocybine six mois, puis de la MDMA. Lors de ma dernière séance sous psilocybine, j’ai eu une levée d’amnésie, révélant des attouchements commis par ma mère. C’était très violent. Le retour à la MDMA a permis de travailler sur le sujet. J’ai pris ensuite du LSD durant trois dernières séances », se souvient le Genevois.
Pour lui, les PAP l’ont clairement sauvé. « Grâce à elles, j’ai pu arrêter les anxiolytiques et les antidépresseurs dès la première année sous MDMA. » Sur certains points, son parcours fait écho aux 14 témoignages recueillis, malgré la diversité des profils et des vécus. « Il y a tout d’abord des trajectoires de vie complexes, une santé mentale qui en pâtit, une errance thérapeutique avec parfois une dépendance aux benzodiazépines, avant d’en arriver aux PAP, observe le psychologue. La mécanique de stigmatisation et d’exclusion peut aussi se mettre en place, aggravant une situation déjà précaire. La levée d’amnésie provoquée par les PAP est plusieurs fois évoquée par les personnes interrogées, notamment en ce qui concerne des violences sexuelles. »
Challenging trip
Jonathan Neels Crespo tient toutefois à déconstruire un mythe. « Dans 80 à 90% des cas, les voyages sous PAP ne sont pas une partie de plaisir ! » Mais chaque expérience a son importance. « Il n’y a pas de mauvais voyage, estime-t-il. Pour moi, plus ils étaient durs, plus ils ont été réparateurs. Parce qu’ils ont été bien intégrés et accompagnés. J’ai pu en discuter et les comprendre. Si les beaux voyages ne soignent pas, il faut en avoir eu pour affronter les plus durs. »
L’intégration de l’expérience vécue lors de la prise est extrêmement importante, en raison de la plasticité qui se crée dans les jours et semaines qui suivent. « Cela permet de revisiter, comprendre et changer les processus pour modifier son système de pensée. On a l’occasion de réécrire son histoire. Les traumas sont toujours là, mais on apprend à vivre avec différemment », explique le coprésident de Psychédelos.
Éviter le creux de la vague
Pour Xavier Mabire comme pour Jonathan Neels Crespo, le hic, c’est que les PAP interviennent tardivement dans le parcours thérapeutique. « Les personnes interrogées auraient aimé être informées de cette option avant. On éviterait ainsi une dégradation des symptômes. Faut-il attendre qu’une dépression soit résistante pour agir ? » se questionne le psychologue. Le coprésident de Psychédelos abonde dans son sens. « Pourquoi quelqu’un avec un trauma ne pourrait-il pas être traité rapidement après la survenue de celui-ci ? Actuellement, les PAP sont proposées à des cas lourds. On attend ensuite qu’ils soient guéris en trois ou quatre séances ? Ce n’est pas réaliste. »
En outre, ces traitements ont un prix. Entre quelques francs pour la kétamine et 75 francs pour 5 mg de psilocybine, soit 375 francs par prise, non remboursés par l’assurance maladie. Sans compter la psychothérapie. Une seule séance avec du LSD peut durer jusqu’à 10-12 heures, et les coûts ne sont pas entièrement pris en charge. La facture peut vite se révéler salée.
PSYCHE démontre d’ailleurs à quel point ce parcours s’avère semé d’embûches : manque d’options et de professionnel·les spécialisé·es, rigidités administratives, délais d’attente en situation de vulnérabilité. Autant de freins pouvant conduire à renoncer ou à suivre, par défaut, des options différentes.
Approfondir les connaissances
Autre constat de la recherche, chaque substance a son bénéfice propre, possédant des effets divers selon le contexte et l’avancement du cheminement thérapeutique. « Débuter avec la kétamine ou la MDMA permet de prendre contact avec ce que sont un psychédélique et un état de conscience modifié et cette forme spécifique de psychothérapie, avant d’aller au contact d’expériences plus difficiles avec le LSD et la psilocybine », remarque Xavier Mabire.
Quant aux professionnel·les interrogé·es, ils et elles soulignent le caractère marquant et transformateur de ces outils. « Pour beaucoup, cela a changé leur façon de travailler. Les PAP ont pour elles et eux un côté révolutionnaire », souligne le chercheur. L’accès à des formations de qualité, reconnues, reste toutefois un enjeu.
Aujourd’hui, le coprésident de Psychédelos, qui a terminé son suivi en 2024, se déclare reconnaissant d’en avoir bénéficié et poursuit son engagement au sein de l’association Psychédelos. Quant à Xavier Mabire, il n’en a peut-être pas fini avec les psychédéliques. Il termine en août à l’Unil et envisage un nouveau projet de plus grande envergure ou de se former à cette thérapie. « Tout reste ouvert, concède-t-il. Il y a encore tant à faire dans le domaine. »
Collaboration étroite
Soutenu par le fonds de recherche Interface, le projet PSYCHE a débuté en décembre 2024. Cette étude collaborative implique activement l’association Psychédelos dans l’ensemble du processus, de la création du protocole à la valorisation des résultats, en passant par l’analyse des données. « Nous allions démarche scientifique et action. Nous avons ainsi une richesse et une profondeur d’analyse plus grandes qu’avec un regard surplombant », précise Xavier Mabire. Les résultats détaillés sont attendus à l’automne 2026.