La croisade 2.0 de la foi

La religion occupe une place non négligeable sur les réseaux sociaux. Eldorado virtuel où des croyants et croyantes de tous bords s’expriment.

La religion occupe une place non négligeable sur les réseaux sociaux. Eldorado virtuel où des croyants et croyantes de tous bords, laïques ou non, s’expriment sur le divin. Ou quand Dieu se rêve en influenceur.

Janvier 2025. Rio de Janeiro. La vidéo s’ouvre sur le Christ rédempteur au son du tocsin. Des Alléluia s’élèvent. Aux platines, Padre Guilherme met son casque. Des sons électro résonnent. Avec ses petites lunettes rondes, sa chemise noire et son col blanc, ce prêtre et DJ portugais est connu loin à la ronde. Argentine, Chili, Portugal, Liban, et même Lugano et Belfaux en Suisse. Sur YouTube, sa vidéo réalisée au Brésil a récolté plus de 51’000 likes et plus de 2 millions de vues.

Mais il n’est pas le seul religieux à occuper l’espace numérique avec succès. Le Frère Paul-Adrien avec ses 654’000 abonnés sur YouTube ou le prêtre Mathieu Jasseron – qui a renoncé à la prêtrise en 2024 – avec plus d’un million de suiveurs sur TikTok en représentent quelques exemples présents et passés. « Le catholicisme s’est toujours saisi des innovations technologiques en termes de médias et de moyens de communication. Radio Vatican est, par exemple, extrêmement ancienne. L’usage des réseaux sociaux rentre dans cette logique. Il est concomitant avec leur apparition », selon Josselin Tricou, maître-assistant à l’Institut des sciences sociales des religions à la Faculté de théologie et de sciences des religions.

Ave Maria, ave Insta

Malgré les églises qui se vident et la désaffection des jeunes pour la foi, aucun réseau n’échappe à cette croisade 2.0. Le pape François, décédé en avril 2025, avait d’ailleurs appelé à évangéliser le « continent numérique ». Avant lui, ses prédécesseurs avaient bien compris l’importance d’occuper cet espace. Le pape Benoît XVI, pourtant réputé plus conservateur, avait lancé le compte @pontifex sur X en décembre 2012. « Il faut se déprendre de l’idée que modernité technologique et progressisme vont de pair. On le voit dans d’autres sphères d’influence, comme la politique. Bien que conservateur, le gouvernement Trump est extrêmement actif sur les réseaux sociaux et utilise l’IA. On l’a vu avec la polémique autour de l’image de Trump en Jésus. Cela peut d’ailleurs nourrir, chez certains progressistes, une critique technophobe de ces usages », explique ce spécialiste du catholicisme.

Les protestants et les évangéliques ne sont pas en reste, ni même les juifs et les musulmans, avec une diversité de profils et de manières de présenter sa foi, selon que l’on est laïque ou religieux. « Par exemple, la chercheuse Mélissa Elbaz travaille sur la conversion au judaïsme en Amérique latine, détaille le sociologue. Dans certains espaces où les communautés juives sont peu nombreuses ou géographiquement éloignées, les réseaux sociaux jouent un rôle important. Les personnes qui envisagent une conversion ou renouent avec le judaïsme s’y forment et y trouvent des réponses. Ici, l’offre et la demande se rencontrent. »

Effet loupe

Parfois, les réseaux sociaux amènent à mettre en lumière certains phénomènes marginaux, qui acquièrent alors une grande visibilité. « En 2022, il y a eu une forte visibilité donnée au port du voile chrétien sur TikTok, amplifiée par les médias », souligne Josselin Tricou, maître-assistant à l’Institut des sciences sociales des religions à la Faculté de théologie et de sciences des religions.

Les réseaux sociaux transforment les pratiques et constituent de puissants outils de prosélytisme, permettant d’attirer de nouveaux fidèles avec un profil plus jeune. Malgré tout, ils peuvent susciter des questions quant à la légitimité du discours de certains influenceurs et influenceuses sans formation théologique.

Pour le chercheur, les personnes qui les consultent ne manquent pas de réflexivité. « Pas plus que les fidèles réunis pour un culte les internautes ne reçoivent passivement le discours religieux ; les commentaires rendent néanmoins plus visible, en ligne, la conflictualité de sa réception, qui existe aussi hors ligne. »

Cierge, dentelle et… tablier

Ces missionnaires digitaux savent jouer des codes. « Comme la mode du catholic core sur Insta, qui mobilise une esthétique catholicisante », selon Josselin Tricou. Entendez par là croix, cierge, dentelle et autres ornements. « Certaines stars se réapproprient ces codes, comme la chanteuse espagnole Rosalía dans certains de ses clips. Ces références chrétiennes permettent d’agréger autour d’un même contenu des publics croyants et non croyants, qui ne leur donnent pas nécessairement le même sens. »

Dans le flux saturé des contenus, il s’agit aussi de se distinguer et d’être reconnu. Certains innovent comme le DJ Padre Guilherme ; d’autres s’inscrivent dans un mouvement plus traditionaliste. « Pour gagner en visibilité et faire passer leur message, les influenceurs religieux oscillent entre stratégies de distinction et stratégies d’imitation. Nombre d’influenceurs issus des institutions religieuses, prêtres ou imams, reprennent des formats traditionnels : le prêche, le commentaire ou la réponse à une question précise. D’autres investissent des créneaux spécifiques, comme les tradwives, ces mères de famille qui mettent en scène leur quotidien », constate le sociologue.

Les tradwives, des influenceuses religieuses ? « Dès lors qu’elles donnent une justification religieuse à leur mode de vie ou qu’elles mobilisent des symboles religieux, oui. C’est là toute la difficulté de savoir où la religion commence et où elle s’arrête », précise Josselin Tricou.

Bad buzz

Pour autant, cet usage ne convainc pas tout le monde. D’aucuns y voient la surexposition d’un phénomène qui relève de l’intime. « On entend que la religion n’a rien à faire dans l’espace public, y compris numérique, mais elle y a toujours été présente. Pensons aux processions, par exemple. Ces critiques découlent en réalité d’une conception très individualisante et privatisante du fait religieux », d’après Josselin Tricou.

Mais tout n’est pas rose dans le monde virtuel. L’Enfer y est pavé de bonnes intentions. Certains et certaines l’ont appris à leurs dépens. Comme Sœur Albertine, emportée par la polémique sur le fait qu’elle est une laïque consacrée, sans être religieuse malgré le titre de « sœur » utilisé. Ou comme le prêtre Mathieu Jasseron, qui a déclaré en 2021 que l’homosexualité n’était pas un péché. Depuis, lassé par des luttes intestines au sein de l’Église catholique, il a renoncé à la soutane.

Des caricatures et des hommes

Le succès n’est donc pas toujours au rendez-vous. La plateforme Theostream, ce « Netflix de la foi » porté par Mathieu Jasseron en février 2023 et désormais délaissé, en témoigne également. En outre, les réactions des followers, parfois très violentes, peuvent conduire au clash.

« Les réseaux ont une puissance de dérapage à la mesure de leur puissance d’influence, rappelle le chercheur. L’enjeu ne se réduit pas à la visibilité. Les images ne circulent pas seules : elles sont reprises par différents acteurs. L’affaire des caricatures du prophète, née au Danemark en 2005, le montre : des dessins ont été extraits de leur contexte, requalifiés et remobilisés en France et au Pakistan. Les réseaux sociaux réduisent assurément les distances et facilitent le franchissement des frontières culturelles, mais ils peuvent aussi accentuer les écarts d’interprétation. »

À lire

Des soutanes et des hommes. Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques, Josselin Tricou, Presses Universitaires de France, 2021